Article de revue

De quelques clichés récurrents sur la linguistique « pure » ou « appliquée »

Pages 143 à 152

Citer cet article


  • Samain, D.
(2018). De quelques clichés récurrents sur la linguistique « pure » ou « appliquée » Éla. Études de linguistique appliquée, 190(2), 143-152. https://doi.org/10.3917/ela.190.0143.

  • Samain, Didier.
« De quelques clichés récurrents sur la linguistique “pure” ou “appliquée” ». Éla. Études de linguistique appliquée, 2018/2 N° 190, 2018. p.143-152. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-ela-2018-2-page-143?lang=fr.

  • SAMAIN, Didier,
2018. De quelques clichés récurrents sur la linguistique « pure » ou « appliquée » Éla. Études de linguistique appliquée, 2018/2 N° 190, p.143-152. DOI : 10.3917/ela.190.0143. URL : https://shs.cairn.info/revue-ela-2018-2-page-143?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ela.190.0143


Notes

  • [1]
    Pour Wüster, la Soll-norm (lit. la « norme-doit »), soit la prescription, relève du fonctionnement langagier normal au même titre que la Ist-norm (« norme-est »), l’usage tel qu’il est décrit. Ajoutons que, dans l’ordre social, il ne saurait de toute façon s’agir que d’une différence de perspective, concernant une question récurrente pour les sciences humaines au moins depuis la Scienza Nuova. (Pour une approche convergente concernant les grammairiens de la Renaissance, cf. Riemer 2016).
  • [2]
    Initialement l’appellation Linguistik doit se comprendre par différenciation affichée vis-à-vis de la Sprachwissenschaft et de la Grammatik.
  • [3]
    Son programme annonce la volonté de ne pas se borner à puiser dans les monuments du passé, mais à les tirer de « la bouche vivante du peuple » (Programm des Vereins, p. 24).
  • [4]
    Les Prinzipien... de Paul furent tout à la fois un ouvrage théorique et un manuel. Imagine-t-on par ailleurs un professeur de lycée rédiger aujourd’hui un compte rendu critique d’un livre publié par un universitaire de renom et ce dernier en tenir compte dans la réédition de son ouvrage ?
  • [5]
    Le travail de Jacoby (1883) fit l’objet d’une exécution en règle de la part de Wegener, qui lui reprocha son caractère programmatique, sans véritable contenu empirique, et son ignorance de la psychologie de son époque (Wegener 1885).
  • [6]
    En ce qui concerne la grammaire historique et comparée, les historiographes ont parfois taxé d’« objectivisme » son refus philologique d’intervenir sur l’objet lui-même. Outre que ce refus fut relatif, ce jugement assimile indûment un choix méthodologique à un postulat sur l’objet. Comme nous venons de le voir, l’existence d’une linguistique d’intervention dans le champ social est quant à elle bien attestée.
  • [7]
    Il suffit pour s’en convaincre de consulter le World Atlas of Linguistic Structures (WALS), accessible en ligne sur http://wals.info/.
  • [8]
    À l’aide de la notion de masse aperceptive (aperceptive Masse), mais je ne peux développer ce point ici.

I. La naissance de la linguistique non appliquée

1 Pour l’historien des sciences, la notion de linguistique appliquée n’est pas bien claire, mais l’objet d’une linguistique non appliquée ne l’est guère davantage. Quant à savoir si l’autonomie de l’objet « langue » désigne autre chose qu’une parenthèse historique en forme de déclaration programmatique, c’est là une question à laquelle pourra contribuer la simple réfutation documentaire de certains clichés sur lesquels nous reviendrons plus bas.

2 S’agissant donc de ce qu’on regroupe sous l’appellation collective de linguistique appliquée, les études qui lui ont été consacrées ont montré sans surprise l’existence de différences entre les traditions nationales, mais elles ont aussi illustré un paradoxe : c’est moins l’existence institutionnelle d’une « linguistique appliquée » qui fait débat que son statut épistémique et méthodologique. D’où des tentatives récurrentes d’éclaircissement dont témoignent des expressions comme Applied linguistics vs Linguistics applied. On en conclura que des disciplines connexes peuvent intervenir en linguistique (pure ?) et que, réciproquement, celle-ci intervient dans ces disciplines, et dans le champ social. En bref qu’il s’agit d’un champ composite. Mais quand la Grammaire Générale et Raisonnée recourt à la théorie cartésienne du jugement pour bâtir sa théorie syntaxique, on y verra à cette aune un champ composite. De même lorsque Steinthal, et après lui la plupart des linguistes allemands jusqu’à récemment, intègrent la psychologie herbartienne dans leurs modèles sémantiques. Ce ne sont là que deux exemples simples.

3 Rétorquera-t-on qu’il s’agit d’importations de modèles exogènes au sein de la linguistique (pure ?) et non d’applications de « la linguistique », on pourra alors se demander ce que fut par exemple la grammatisation des vernaculaires, qu’il s’agisse de ceux du XVIe siècle, ou encore des langues de l’URSS après 1917. – La description à des fins épistémiques d’objets qui préexisteraient au grammairien ? La réponse serait risquée, s’agissant de cas typiques de linguistique d’intervention, d’actes politiques conscients qui fabriquaient leur objet autant qu’ils le décrivaient – intrication de Soll-Norm et de Ist-Norm eût dit Wüster [1]. Ce qui frappe dans les premières grammaires vernaculaires est au contraire leur souci d’applications pratiques. Le but est de décrire, mais aussi de fournir des outils pour l’apprentissage des langues. Un exemple amusant par sa récurrence est ce qu’on pourrait appeler, n’était l’anachronisme, le débat sur la réforme de l’orthographe – alors même que la grammatisation du français commençait à peine ! Il voit s’affronter les « meigrétistes » (Meigret 1545, Ramus 1572), du nom de l’auteur de la première grammaire entièrement française, qui préconisent une simplification des graphies et la notation des phonèmes absents du latin, et leurs opposants, tel Guillaume des Autels (1551), qui mettent en évidence l’autonomie du code écrit et son rôle stabilisateur dans le temps et l’espace. Les arguments ont peu évolué depuis.

4 Si un mathématicien sait ce qu’on entend par mathématique appliquée, il est beaucoup plus difficile d’associer un contenu conceptuel déterminé à l’opposition {pur/appliqué} s’agissant d’une science humaine comme la linguistique, compte tenu de la dimension performative inhérente aux descriptions. La seule chose qui semblerait intuitivement la justifier est la présence d’une orientation « problem-solving » distincte de la perspective épistémique traditionnellement associée à la science supposée pure. Si ce n’est que cette dichotomie n’est elle-même qu’une modélisation commode, car les pratiques effectives manifestent, comme nous le verrons, plutôt des tropismes que des dichotomies : {épistémique vs pragmatique} ou {réductionniste/syncrétique}. Nul ne songe par ailleurs à nier la présence de tropismes réductionnistes dans les sciences humaines récentes, souvent plus fascinées par Galilée et Kepler que par les Carnets de Léonard, mais cela ne coïncide pas davantage avec la dichotomie {pur vs appliqué}.

5 Dans son travail sur la linguistique appliquée dans la tradition britannique Jacqueline Léon (2011) rappelle les critiques de Firth aux Bloomfieldiens, coupables de recourir à des savoirs exogènes, alors que « la théorie linguistique est suffisamment développée (et autonome) pour s’appliquer aux problèmes linguistiques des langues du monde » (ibid., p. 76). Il ne s’agit pas ici de discuter les arguments de Firth, mais de ne pas oublier que ces débats, tout comme ceux sur « l’autonomie de la linguistique », sont des τόποι philosophiques historiquement datables, et qu’il fut un temps où l’expression linguistique appliquée eût sans doute été considérée comme une tautologie. La grammaire de Condillac, ouvrage majeur de la réflexion sur le langage au XVIIIe siècle, a pour titre Cours d’études pour l’instruction du Prince de Parme. La logique de Port Royal est un art de penser. Les grammairiens de la période classique ne faisaient évidemment pas appel aux mêmes outils que les modernes pour enseigner les langues. Mais ils utilisaient l’outillage disponible, y compris ce qu’on supposait du fonctionnement de l’esprit. S’agissant des « applications », il existait des guides de conversation, des manuels de rhétorique. Finalement, ce qui à première vue a évolué, ce sont moins les enjeux généraux que les technologies disponibles, lesquelles déterminent pour une part les champs d’application possibles, mais ceci est vrai de toutes les disciplines.

6 L’idée d’une linguistique qui s’intéresserait aux langues pour elles-mêmes et rien que pour elles-mêmes se révèle marginale à l’échelle de l’histoire des sciences du langage. Cette conception a culminé au siècle dernier avec l’utopie d’un objet pur dégagé de toute historicité, et auquel ce caractère hors-sol était censé conférer un statut scientifique. Ces contresens sur la nature des realia et la spécificité des objets culturels n’ont heureusement jamais empêché les linguistes de continuer à travailler. Il reste que c’est l’idée d’une linguistique « pure » qui est singulière. Ou, si on préfère, de même que c’est l’hôpital qui a donné naissance à la médecine moderne, et non l’inverse, que c’est la grammatisation qui a donné naissance aux langues dans l’acception académique du terme, et non l’inverse, ce sont des « linguistiques appliquées » qui ont donné naissance à « la linguistique ». Dans un mouvement auto-réalisateur, l’appellation « linguistique appliquée » a tendu rétroactivement à fixer socialement une entité disciplinaire. Mais ceci relève davantage de la sociologie des disciplines que de l’épistémologie des sciences.

II. La grammaire comparée en contexte

7 La naissance institutionnelle de la linguistique appliquée s’est accompagnée, dit-on, de changements de contenus et de méthodes. On a souligné l’importance accordée dans l’enseignement à la langue parlée, la primauté donnée au texte et au discours sur les mots isolés associés à des règles grammaticales. Certes, mais il faut se garder de confondre domaine et technologie. Aujourd’hui comme hier, les savoirs scientifiques se constituent à la confluence de dispositifs technologiques et d’une demande sociale. Aux XVIe-XVIIe siècles, lorsqu’il s’est agi d’enseigner les vernaculaires, on les a grammatisés, on a même ensuite tenté d’inventer des méthodes pour apprendre toutes les langues. Et la distinction entre grammaire générale et grammaires particulières fait elle-même partie de ces technologies, lesquelles ne sont pas uniquement constituées de dispositifs matériels, mais aussi de dispositifs conceptuels : c’est le cas de la théorie cartésienne du jugement, de l’idée même de grammaire générale, comme, plus tard, de la psychologie associationniste, puis de la Gesamtvorstellung de Wundt. Toutes ces technologies ont généré leurs propres modèles syntaxiques et didactiques. En quoi la manière d’enseigner les langues relèverait-elle moins de la « linguistique appliquée » hier qu’aujourd’hui ?

8 Autre idée reçue, celle d’une discontinuité entre la période néogrammairienne et la suivante, qui voudrait que hors d’Allemagne, du point de vue géographique, ou après les néogrammairiens, du point de vue historique, on observerait une plus grande porosité entre l’université et l’école, entre la linguistique et d’autres disciplines, entre théorie et application. Autant de choses déclarées absentes chez nos Allemands. Outre que c’est objectivement faux comme nous le verrons dans un instant, c’est de nouveau confondre champ et technologie. Ajoutons qu’il s’agit d’une vision biaisée des enjeux de la Linguistik, c’est-à-dire la grammaire historique et comparée [2]. Un bref rappel est donc sans doute utile.

9 Comme ses consœurs, cette Linguistik naissante a utilisé plusieurs carburants et il est vrai que des raisons peu avouées ont pu nourrir l’intérêt pour un autre passé que l’antiquité gréco-latine, recherché plus à l’Est ou directement sur le terreau germanique. Elle se démarquait par ailleurs de la Sprachwissenschaft par son parti pris d’empiricité philologique, qui rompait avec les théories génétiques (sur l’origine du langage) auxquelles s’était risqué le siècle précédent. Plutôt que conclure hâtivement à un non interventionnisme supposé constitutif d’une idéologie de la science, notamment allemande, c’est dans ce contexte qu’il faut interpréter, par exemple, l’orientation sémasiologique de la grammaire comparée. Et tout cela fut pour partie conjoncturel. On observe en effet qu’à mesure que cette Linguistik s’est institutionnalisée et que la psychologie, en l’occurrence herbartienne, a fourni une technologie conceptuelle jugée acceptable, cet impératif philologique s’est assoupli ; avec ce résultat qu’à la fin du siècle les frontières étaient au contraire très poreuses entre les disciplines, mais aussi entre science et champ social, entre école et université, favorisant une interprétation plus inclusive de la Sprachwissenschaft, comme en témoignent les revues de l’époque.

10 La linguistique de la fin du XIXe siècle se caractérise donc par la diversité des domaines abordés. L’aspect le plus visible est le recours à des principes psychologiques et/ou communicationnels pour modaliser l’activité linguistique mais la dialectologie n’est pas en reste avec notamment des enquêtes sur le Plattdeutsch et la parution d’atlas linguistiques bien avant les atlas des parlers romans (Winteler 1876). Mentionnons aussi d’authentiques analyses sociolinguistiques, telle celle de Wegener (1880) sur les parlers des pêcheurs de la Baltique, qui analyse l’impact des facteurs générationnels et sexués sur la variation dialectale. Ces travaux de terrain mettent en évidence le caractère multifactoriel du fonctionnement linguistique effectif, et pourraient être qualifiés de linguistique « appliquée », sauf que la notion d’application n’a rien à faire ici.

11 Wegener, directeur d’école qui dialogue avec les universitaires de son époque, est un auteur particulièrement intéressant à plus d’un titre, mais il n’est pas isolé, qu’il s’agisse de dialectologie, de sociolinguistique, ou de didactique. Les gens qui s’intéressent à ces questions sont organisés en associations, telles le Verein für niederdeutsche Sprachforschung (Hamburg, 1874) [3], le Verein zur Erforschung der niederdeutschen Sprachen und Literatur zu Magdeburg (1878), et bien d’autres. Mentionnons surtout la réflexion, précoce car elle commence avec Grimm lui-même, sur l’articulation entre la Linguistik naissante et l’enseignement grammatical. À l’initiative de personnalités issues tant de la linguistique et de la philologie que de la pédagogie, elle donne lieu à partir de 1837 (avec une section de germanistique à partir de 1862) aux Versammlungen deutscher Philologen und Schulmänner, qui ont lieu périodiquement sur l’ensemble de l’espace germanophone et attirent des centaines de participants, et dont l’objectif explicite est d’articuler théorie et pratique. Y participent des gens comme les frères Grimm, Humboldt, Lachmann, Pott, Welcker auxquels viendra bientôt se joindre la jeune génération, néogrammairienne ou non, avec des savants comme Braune, Brugmann, Curtius, Delbrück, Leskien, Osthoff, Paul, Sievers, Steinthal, Wenker et Whitney. Les néogrammairiens en particulier affichaient une volonté de tisser des liens avec le monde enseignant et ces liens semblent avoir été effectifs. Osthoff participe ainsi au dix-huitième congrès des professeurs de lycée du Rhin moyen, avec une communication intitulée « L’enseignement grammatical et la méthode de la linguistique », publiée l’année suivante dans la Revue des lycées autrichiens (Osthoff 1880), qui suivait de très près les avancées de la Sprachwissenschaft. Il existait en Allemagne une revue analogue, destinée aux professeurs de lycée, mais qui n’était pas de simple vulgarisation. Wegener (1880) y publie un compte rendu critique des Prinzipien de Paul, qui conduira ce dernier à modifier profondément certains chapitres de la deuxième édition [4].

12 Autre illustration, H. Ziemer, professeur dans un lycée de Poméranie, auteur de travaux sur les néogrammairiens, qui publie en 1881 dans cette revue un article intitulé « La position de l’enseignement grammatical des lycées à l’égard de la nouvelle méthode linguistique des néogrammairiens » (Ziemer 1881), où il analyse la rapide pénétration de la linguistique dans les lycées autrichiens, qu’il explique par le caractère multilingue du pays, qui a stimulé l’intérêt pour les sources récentes et externes de l’allemand. Un intérêt qu’on retrouve chez les néogrammairiens. Le travail de Ziemer s’efforçait donc de contextualiser historiquement la façon dont théorie et praxis s’articulent.

13 Quelle position la grammaire scolaire doit-elle adopter face au progrès de la science ? demande de son côté Jolly (1874, 28). Le débat a culminé dans les dernières décennies du siècle, mais avait commencé immédiatement, ainsi qu’en témoigne la Griechische Schulgrammatik (1863) de G. Curtius (1820- 1885) et les nombreux articles que l’intéressé publie dans la revue des lycées autrichiens. Cette grammaire fut le point de départ d’une intense discussion, connaîtra plus de vingt rééditions, sera traduite dans une dizaine de langues, au point que des observateurs en diront que jamais un manuel n’avait connu pareille diffusion, ni une théorie scientifique ne s’était aussi vite vulgarisée.

14 Or l’ouvrage frappe par son pragmatisme. L’objectif n’est pas d’enseigner la Linguistik comme telle, mais de voir quand et comment elle est susceptible de faciliter l’enseignement du grec et du latin, ou de l’allemand. Il s’agit bien, dans la perspective de Curtius, de problem solving : quelle est la meilleure façon d’enseigner la déclinaison ? Alors que la méthode traditionnelle privilégie le nominatif dont elle dérive les autres cas, Curtius montre qu’en grec du moins l’introduction du concept de racine peut simplifier la présentation des faits. Il recommande de même d’utiliser les langues slaves là où elles sont pratiquées pour enseigner l’aoriste grec. S’agissant de la syntaxe, il rejette la classification logique des subordonnées, et s’efforce de montrer qu’il est préférable de dériver l’hypotaxe de la parataxe et de la corrélation (ce qui correspond à la réalité historique). Tout cela est exposé rétrospectivement par Jolly (1874), qui analyse simultanément les raisons techniques du succès ou de l’échec éventuel de tentatives similaires pour l’enseignement d’autres langues, dont le latin.

15 Je ne m’attarde pas sur les ouvrages de pédagogie générale dont l’intérêt technique est fréquemment moindre [5]. Les quelques exemples qui précèdent suffiront pour réévaluer le cliché d’une linguistique universitaire indifférente au XIXe siècle à ses « applications » et au champ social. Évoquant un siècle plus tard la linguistique appliquée, Halliday estimera de son côté que le travail de la linguistique théorique est de fournir de bonnes descriptions des langues, tandis que la linguistique appliquée (applied linguistics) « starts when a description has been made, or an existing description used, for a further purpose which lies outside the linguistic sciences » (Halliday et al. 1964, p. 38). Ce propos, qui recycle la distinction entre contenu épistémique et applications, apparaît plus traditionnel que la réflexion didactique germanophone du siècle précédent.

III. Application vs accrétion

16 La définition de la « linguistique appliquée » proposée par Halliday est critiquable pour plusieurs raisons. La première est que la partition {théorie/ application} ne correspond donc qu’exceptionnellement aux pratiques effectives des agents. Ce fait historique n’est pas réductible, sauf pour une épistémologie normative qui ne veut voir dans les pratiques réelles que les images déformées de ses objets idéaux. (L’histoire des sciences prémunit contre ce type d’errements). La deuxième raison tient à la performativité intrinsèque des sciences de la culture. Il n’est donc jamais facile de définir dans quelle mesure une description linguistique contribue, consciemment ou non, à la constitution de son propre champ et agit par ailleurs sur le champ social, et cela d’autant moins que ces deux aspects ne vont pas nécessairement de pair pour les agents [6].

17 Enfin cette définition qui présuppose l’existence d’un « intérieur » (la linguistique dite théorique) et d’un « extérieur », social ou autre, s’apparente à une pétition de principe. Qu’en est-il au juste ? Au rebours de son emploi indifférencié aujourd’hui, l’appellation Linguistik indiquait un champ disciplinaire déterminé, et il eût mieux valu qu’elle gardât cette signification. L’appellation sciences du langage, privilégiée par les historiens, est nettement préférable dès qu’il s’agit de désigner un ensemble plus large, et l’emploi du pluriel est ici essentiel.

18 Nul ne conteste l’émergence de savoirs spécifiques sur le langage et sur les langues, comme ce fut justement le cas de la Linguistik. Mais l’essentialisme en la matière fut postérieur. Avec la grammaire comparée, la revendication d’« autonomie » de la « linguistique » se fonde sur des méthodes et des découvertes plutôt que sur la croyance à une existence autonome de l’objet. Les critiques d’un Steinthal au « logicisme » supposé des héritiers allemands de la grammaire générale, par exemple, étaient méthodologiques et techniques plutôt que domaniales (Samain 2008). Le débat portait sur les outils conceptuels utilisés. Saisit-on correctement les faits linguistiques à l’aide de la théorie classique de la prédication ? demande Steinthal, qui répond par la négative. Plus tard, les néogrammairiens iront chercher des outils dans des domaines connexes, mais sans changer de fondamentaux.

19 On ne saurait parler de sciences du langage qu’au pluriel, car on peut avoir bien des façons de s’intéresser aux idiomes, selon qu’on cherchera à reconstituer une langue mère, à fixer la lettre et l’interprétation d’un texte sacré, à maîtriser l’art de convaincre sur l’agora, etc. Quant à l’historien, il sera donc conduit à identifier des lieux d’accrétion de connaissances hétérogènes, les idiomes, se constituant en zones disciplinaires à mesure que des techniques spécifiques leur apportent une cohérence conceptuelle jugée suffisante. Ainsi appréhendés, ceux-ci font figure, sur la carte des savoirs, de centres urbains où s’agrègent un nombre indéterminé, mais croissant d’activités. En tant que disciplines, les sciences du langage sont ainsi des phénomènes émergents de paradigmatisation, c’est-à-dire d’intégration de tout ou partie de ces activités.

20 Qu’il en résulte des revendications d’autonomie disciplinaire ne change rien au caractère artefactuel et tardif de la distinction entre un dedans (théorique ?) putatif et un extérieur (appliqué ?) postulé. Ces artefacts sont par définition postérieurs aux mécanismes d’accrétion et de paradigmatisation. Les phénomènes primaires d’accrétion ont en revanche dépendu de technologies conceptuelles spécifiques, telle la théorie cartésienne des opérations de l’esprit (concevoir/juger/raisonner), qui a rendu possible une théorie de la proposition, telles les lois phonétiques qui ont permis la comparaison systématique des langues, ou la psychologie herbartienne qui a fourni les notions de trait distinctif, d’opposition différentielle et plus généralement les outils d’une théorie unifiée du signe, telles d’autres interfaces encore. Dans chacun de ces cas, il ne s’agissait pas d’une application à un domaine extérieur, mais d’extension d’une technologie conceptuelle, suffisamment puissante pour intégrer des données et favoriser l’émergence d’un savoir disciplinaire. L’« application », quand elle existe, se fait par extension et transfert de technologie. Ce qu’on appelle désormais la « grammaire étendue » est emblématique d’un principe général à l’œuvre partout : étude de la préverbation en germanique ou en hongrois à partir de celle des langues slaves, tentative d’interpréter les temps des langues sémitiques à l’aide de l’aoriste grec, etc. Peut-être faudrait-il en conséquence intégrer ce qu’on appelle « linguistique appliquée » dans le champ général des transferts technologiques.

21 Ces « applications » sont d’autant plus extensives que l’interlangue de transfert est plus générique. Il est fascinant d’observer comment les parties du discours alexandrines auront finalement été appliquées à des typologies de plus en plus diverses [7], ou comment, au XIXe siècle, la psychologie herbartienne a fourni tant les outils d’une théorie du signe que ceux d’une interprétation des faits culturels [8]. Le pluriel « sciences du langage » exprime ce double mécanisme d’accrétion locale de savoirs hétérogènes et de leur intégration au moyen des technologies conceptuelles disponibles.

22 Que reste-t-il alors de l’opposition {linguistique théorique/applications} ? Peu de choses. Dans la réalité, préoccupations pratiques et épistémiques sont, comme on l’a vu, indissolublement liées et les savoirs ne s’organisent pas selon une relation {intérieur/extérieur}. Faut-il donc exclure l’existence d’un tropisme épistémique sui generis, c’est-à-dire indépendant des artefacts tardifs que sont la « linguistique théorique » ou « la langue » ? La question ne relève pas des compétences de l’historien, mais n’est pas dénuée de pertinence. Que l’idée d’une science pure soit un phénomène émergent n’invalide pas d’office l’hypothèse d’une libido sciendi, d’une pulsion épistémique autonome chez homo sapiens, qui pose que tout individu développe tout à la fois des visées pratiques (se nourrir, etc.) et cognitives. Cognition et praxis s’enroulant l’une sur l’autre comme une tresse, et la « linguistique appliquée » allant donc de soi, émettre l’hypothèse d’une libido sciendi, c’est supposer en outre que le développement d’une réflexion purement épistémique sur le langage, c’est-à-dire d’une activité cognitive désintéressée ne serait pas possible en l’absence d’une composante proto-épistémique intrinsèque à la cognition humaine. Le champ d’observation accessible à l’historien est naturellement bien plus restreint. Mais lui est accessible le moment où ces deux visées de facto toujours intriquées viennent à se différencier socialement.

23 En tant que discipline, la perspective épistémique sur les langues a émergé sur un fond de pratiques qu’on qualifierait aujourd’hui de linguistique appliquée. Mais si ce qui est ainsi désigné est aussi ancien que les sciences du langage elles-mêmes, resterait à savoir quels facteurs ont contribué à l’émergence terminologique de la notion. Une précondition est assurément l’existence de l’artefact « linguistique pure » auquel elle serve de contrepoint. C’est pourquoi elle intéresse l’historien des sciences : c’est un indice. Non le signe de l’apparition de la chose, mais l’indice rétroactif de la naturalisation d’une revendication essentiellement épistémique de la « linguistique ». Ce moment fut précédé de celui où, en allemand, le mot Linguistik a commencé à concurrencer Sprachwissenschaft, puis, en français, à repousser la « grammaire » dans des tâches périphériques, peu ou prou scolaires. Force est de constater que la naturalisation de l’expression linguistique appliquée est concomitante de la domination idéologique d’une perspective qui se voulait purement épistémique.

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Date de mise en ligne : 23/01/2019

https://doi.org/10.3917/ela.190.0143