Article de revue

Émirats Arabes Unis et Soudan : Comment un petit pays contribue à une grande guerre

Pages 45 à 48

Citer cet article


  • Vircoulon, T.,
  • Texte traduit en français par EISMENA,
(2025). Émirats Arabes Unis et Soudan : Comment un petit pays contribue à une grande guerre. EISMENA, 4(4), 45-48. https://shs.cairn.info/revue-eismena-2025-4-page-45?lang=fr.

  • Vircoulon, Thierry.,
  • et al.
« Émirats Arabes Unis et Soudan : Comment un petit pays contribue à une grande guerre ». EISMENA, 2025/4 N° 4, 2025. p.45-48. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-eismena-2025-4-page-45?lang=fr.

  • VIRCOULON, Thierry,
  • Texte traduit en français par EISMENA, ,
2025. Émirats Arabes Unis et Soudan : Comment un petit pays contribue à une grande guerre. EISMENA, 2025/4 N° 4, p.45-48. URL : https://shs.cairn.info/revue-eismena-2025-4-page-45?lang=fr.

Notes

  • [160]
    How the UAE put a ‘ring of fire’ round Sudan in a deadly proxy power game | The Observer. Exclusive: Inside the UAE’s secret Sudan war operation at Somalia’s Bosaso | Middle East Eye.
  • [161]
    UAE increasing support to Sudan’s RSF with new Chinese drones: Report | Middle East Eye. DocumentViewer. Document Viewer. Comment le commerce des armes alimente le conflit au Soudan - AmnestyInternational France
  • [162]
    Guerre au Soudan: les Émirats arabes unis de nouveau pointés du doigt pour des livraisons d’armes. Document Viewer
  • [163]
    https://www.aljazeera.com/news/2025/8/7/sudan-says-army-destroyed-uae-aircraft-killing-40-colombian-mercenaries. Colombian Mercenaries in Transit to Sudan via Libya - What do we Know? - bellingcat. ‘War is a business’: the Colombian mercenaries training Sudan’s child fighters to ‘go and get killed’ | Sudan | The Guardian
  • [164]
    The Sentry, “Sudan Mercenaries Linked to Business Partner of Top UAE Bureaucrat”, novembre 2025. Coronel retirado del Ejército es señalado como reclutador de mercenarios colombianos para la guerra en Sudán - ELHERALDO.CO.
  • [165]
    Document Viewer. Document Viewer.
  • [166]
    Tessa Knight, “Suspicious Twitter accounts artificially amplify Sudanese paramilitary leader amid armed conflict,” Digital Forensic Research Lab (DFRLab), 19 avril 2023, https://dfrlab.org/2023/04/19/suspicious-twitter-accounts-artificially-amplify-sudanese-paramilitary-leader-amid-armed-conflict
  • [167]
    M. Salah Abdelrahman, « Sudan’s Other War: The Place of Gold: The Economic Impact of the War in Sudan, No.2 », Sudan Transparency and Policy Tracker, juillet 2023. Global Witness, “Exposing the RSF’s secret financial network”. 9 décembre 2019. Blood Ingots: How Sudan’s Gold is Smuggled to Fund Its Brutal War – Beam Reports | ﺑﯿــﻢ رﯾﺒـﻮرﺗﺲ
  • [168]
    C. Cartier, E. Kahan and I. Zukin, « Breaking the Bank: How Military Control of the Economy Obstructs Democracy in Sudan », C4ADS, 2022. A. Hoffmann, G. Lanfranchi « Kleptocracy versus Democracy: How security-business networks hold hostage Sudan’s private sector and the democratic transition » Clingendael Institute, octobre 2023. Document Viewer
  • [169]
    The Sentry, “The RSF’s Business Network in the UAE”, octobre 2025. Emirats arabes unis et paramilitairesau Soudan, une alliance qui vaut de l’or – Libération

1 Dès le début de la guerre au Soudan entre l’armée et les Forces de Soutien Rapide (FSR), les Emirats Arabes Unis ont choisi leur camp. Pour lutter contre une armée soudanaise sous influence des Frères Musulmans, ils soutiennent les FSR avec lesquelles ils avaient noué d’anciennes relations militaro-financières. Ce soutien des Émirats arabes unis fait partie de leur stratégie régionale de lutte contre les mouvements islamistes. Après deux ans de guerre, leur partenariat militaro-financier continue et s’amplifie. En réaction, l’armée soudanaise mène une stratégie qui vise à mettre en accusation les EAU sur la scène internationale et à perturber le flux d’approvisionnement en provenance de ce pays.

2 Le 7 janvier 2025, le département du Trésor américain a imposé des sanctions contre Mohammad Hamdan Daglo Mousa (Hemedti), le dirigeant des Forces de Soutien Rapide (FSR), et sept sociétés basées aux Émirats Arabes Unis (EAU) qui font des affaires avec les FSR. Ces sanctions sont révélatrices du rôle joué par les EAU dans le conflit soudanais.

Description de l'image par IA : Carte du Soudan avec zones contrôlées par l'armée et divers groupes armés.
Description

Entre les EAU et les FSR, un partenariat économico-militaire de long terme

3 Déclenché en avril 2023, ce conflit est une guerre civile régionalisée qui a fait plus de 13 millions de déplacés et plus de 4 millions de réfugiés en seulement deux ans. Le général al-Burhan, chef de l’armée, et le général Hemedti, chef des Forces de Soutien Rapide (FSR), la plus grande milice du pays, s’opposent dans une guerre synonyme de massacres de masse et de famine.

4 Dans les coulisses de cette guerre, les Émirats arabes unis (EAU) jouent un rôle-clé bien qu’ils s’en défendent officiellement. Dès 2023, cet État du Golfe a pris fait et cause pour les FSR. Il est à la fois leur fournisseur et leur argentier. Fournisseur d’armement mais aussi de combattants.

5 L’approvisionnement en armes lourdes des FSR provient des EAU. Cet approvisionnement est effectué par des avions cargos en provenance d’Abou Dhabi qui transitent souvent par les aéroports de Bosaso en Somalie et Berbera au Somaliland [160] et atterrissent dans la partie orientale de la Libye et du Tchad ainsi qu’à l’aéroport de Nyala, la capitale du Sud-Darfour contrôlée par les FSR [161]. Dès 2023, les EAU ont acheminé des armes aux FSR par la voie des airs en utilisant l’aéroport de la ville tchadienne d’Amdjarass, sous le couvert d’une soi-disant mission d’aide humanitaire [162]. A partir du mois de novembre 2024, des mercenaires colombiens appelés les « Loups du Désert » ont été signalés aux côtés des milices [163]. Selon toute vraisemblance, ces derniers sont recrutés par les autorités émiraties qui ont déjà employé des mercenaires colombiens dans d’autres conflits (Yémen, Libye, Somalie) [164]. Depuis le début de 2025, les FSR ont lancé des attaques de drones loin de leurs bases visant des villes jusqu’à Port-Soudan et des infrastructures (barrages, etc.). Les drones à longue distance chinois dont ils disposent semblent avoir été fournis par les EAU, tout comme les systèmes de défense anti-aériens qui leur ont permis d’interrompre le ravitaillement aérien du bastion d’el-Fasher et de s’en emparer à la fin du mois d’octobre de cette année. Malgré l’embargo sur les armes de l’ONU, les EAU équipent un des belligérants en armement et en expertise militaire.

6 Si la voie d’approvisionnement EAU-Est du Tchad a joué un rôle important au début du conflit, deux autres voies logistiques ont été ouvertes depuis : EAU-Est de la Libye et EAU-Sud-Darfour (Nyala) [165]. Ces voies d’approvisionnement des FSR sont rendues possibles par le réseau d’alliés des EAU dans la région. En effet, le général Haftar, qui contrôle la partie orientale de la Libye, a aussi été soutenu par les EAU contre le gouvernement de Tripoli et les EAU ont obtenu l’accord du régime tchadien pour acheminer des armes contre rémunération. Les EAU auraient également approché le gouvernement centrafricain pour utiliser l’aéroport de Birao, situé non loin de la frontière du Sud-Darfour.

7 Outre l’approvisionnement, les EAU accueillent des entités chargées de la propagande numérique des FSR. Derrière la propagande numérique des FSR, des fermes à trolls ont été identifiées dans les Emirats avant même la guerre et Facebook a supprimé certains comptes qui violaient ses règles. [166]

8 Loin d’être seulement militaire, la relation entre les autorités émiraties et les FSR était et est encore économique. D’une part, la contrebande d’or qui a fait la fortune et la puissance du général Hemedti est écoulée à Dubaï depuis plusieurs décennies [167] ; d’autre part, à partir de ce commerce, le chef des FSR et sa famille ont construit un réseau d’affaires tentaculaires dont les EAU sont le centre nerveux. Avant la guerre, plusieurs rapports ont mis en lumière le commerce de l’or florissant entre des sociétés dubaïotes, la firme soudanaise de négoce d’or Al Gunade (contrôlée par la famille de Hemedti) et les zones minières artisanales contrôlées par les FSR (les mines du Jebel Amer, du Nord-Darfour et du Sud-Darfour) [168]. Par ailleurs, l’empire commercial de Hemedti et de sa famille s’étend du Soudan aux EAU. Leurs entreprises soudanaises ont des filiales et des partenaires au sein de cet émirat. Un réseau complexe de sociétés entre les EAU et le Soudan permet de dissimuler leurs mouvements de fonds entre les deux pays. Selon toute probabilité, le trésor de guerre de la famille Hemedti est placé dans des banques aux EAU [169]. Ce faisant, le général est non seulement un allié militaire de Mohammed bin Zayed contre une armée soudanaise sous influence des Frères Musulmans mais il est aussi un partenaire d’affaires.

Dénoncer les EAU et perturber l’approvisionnement aérien des FSR

9 Dès le début de la guerre, l’armée soudanaise a accusé publiquement les EAU de soutenir les FSR. Grâce à ses propres renseignements confirmés par les rapports de l’ONU et d’autres organisations, elle a tenté de faire condamner Abou Dhabi par le Conseil de sécurité des Nations Unies en mars 2024. Elle a également appelé les pays voisins à bloquer le réapprovisionnement militaire des FSR. Ses tentatives ont échoué (notamment par la puissance considérable des Émirats face à al-Burhan), tout comme ont été vaines les pressions polies de l’administration Biden sur les autorités émiraties. Malgré des preuves évidentes, ces dernières continuent de nier toute implication dans ce conflit et d’approvisionner les FSR.

10 Compte-tenu de son échec sur le terrain diplomatique, le général al-Burhan a pris des mesures de rétorsion diplomatiques, financières et militaires. Il a rompu les relations diplomatiques avec les EAU en mai 2025 ainsi qu’avec le Tchad et le Kenya et annulé le contrat de 6 milliards signé en 2022 par Abu Dhabi Ports Group and Invictus Investment pour construire un nouveau port sur la côte soudanaise. Il récuse la formule du Quartet comme médiateur du conflit. En effet, le Quartet est composé par l’Egypte, l’Arabie Saoudite, les Etats-Unis et les EAU. La récente proposition d’une trêve proposée par ce groupe d’États a été rejetée par l’armée soudanaise qui refuse que les EAU soient « juges et parties » du conflit – omettant au passage le rôle joué par l’Egypte à leurs côtés. Symboliquement, le 9 novembre, la délégation soudanaise a quitté la conférence de l’organisation des Nations Unies pour le tourisme après l’élection d’un représentant des EAU comme secrétaire général. Par ailleurs, les autorités soudanaises ont entamé une action contre les EAU pour complicité de génocide devant la Cour Internationale de Justice à La Haye.

11 Mais c’est surtout sur le terrain militaire que la pression monte. Après le bombardement de la résidence (vide) de l’ambassadeur émirati à Khartoum en 2024, l’armée soudanaise tente de réduire l’approvisionnement aérien des FSR. En 2025, au moins trois avions cargos ont été abattus à proximité de l’aéroport de Nyala. Au début du mois de mai 2025, l’armée soudanaise a affirmé avoir tué des officiers émiratis lors d’une frappe contre un avion-cargo. De même le 6 août 2025, un avion-cargo qui venait de se poser à l’aéroport de Nyala a été abattu par des jets de l’armée soudanaise. D’après cette dernière, cet avion transportait des mercenaires colombiens ainsi que de l’équipement militaire qui provenaient des EAU. L’approvisionnement aérien des FSR fait clairement partie des objectifs des forces aériennes soudanaises.

Conclusion

12 Les massacres après la prise d’el-Fasher par les FSR ont provoqué un regain d’intérêt international sur cette guerre et jeté une lumière crue sur son sponsor émirati. Désormais il y a des appels à boycotter les EAU en raison de leur rôle dans la plus grande guerre africaine. Toutefois rien ne garantit que cela suffira à infléchir leur position sur ce conflit. En effet, les raisons de leur soutien au chef des FSR n’ont pas changé : il est un partenaire économique et leur partenaire militaire pour lutter contre une armée soudanaise qu’ils considèrent infiltrée par les Frères Musulmans.

13 Paradoxalement, la flotte d’avions cargos approvisionnant les deux belligérants soudanais opère majoritairement des EAU. En effet, de nombreuses sociétés de fret aérien sont basées aux EAU ou ont basé leur flotte dans ce pays. Très souvent, la même compagnie livre des armes aux deux camps, démontrant que les EAU n’appliquent pas l’embargo de l’ONU sur les armes à destination du Soudan et laissent prospérer le trafic d’armes à partir de leur territoire.


Date de mise en ligne : 05/01/2026