Quel avenir pour le Liban ?
- Par Christian Taoutel,
- Propos recueillis par Lyna Ouandjeli
Pages 34 à 38
Citer cet article
- TAOUTEL, Christian,
- Propos recueillis par OUANDJELI, Lyna,
- Taoutel, Christian.,
- et al.
- Taoutel, C.,
- Propos recueillis par Ouandjeli, L.
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- Taoutel, C.,
- Propos recueillis par Ouandjeli, L.
- Taoutel, Christian.,
- et al.
- TAOUTEL, Christian,
- Propos recueillis par OUANDJELI, Lyna,
1 Lyna Ouandjeli : Les événements survenus avant et après le 7 octobre 2023 ont profondément modifié les équilibres au Moyen-Orient. Ce bouleversement régional a eu des répercussions contrastées : certains pays se sont retrouvés davantage fragilisés, tandis que d'autres, comme l’Arabie saoudite, sont revenus sur le devant de la scène avec une force renouvelée. Le Liban, quant à lui, demeure un pays meurtri. Malgré les multiples crises qu’il traverse, qu’elles soient d’ordre économique, confessionnel ou sécuritaire, il tente néanmoins de retrouver une place dans l’échiquier régional. Cependant, cette tentative de redressement reste lourdement entravée par des facteurs structurels internes, ainsi que par les tensions frontalières persistantes au sud du pays. Ma première question va se tourner sur l’aspect politico-économique du pays et donc comment analysez-vous l’effondrement politico-économique du Liban : est-il l’aboutissement d’un long processus de fragilisation structurelle, ou le résultat d’une série de chocs plus récents (explosion du port, crise bancaire, blocages institutionnels) ?
2 Christian Taoutel : Évidemment, le Liban a atteint un point de rupture en 2019, marqué par un effondrement financier tragique qui continue d’affecter profondément la population et l’économie du pays. Toutefois, il serait réducteur, voire naïf, d’imputer cette crise uniquement à des événements récents tels que l’explosion du port de Beyrouth, la pandémie de Covid-19 ou encore les manifestations, parfois qualifiées à tort de simple « petite révolte », survenues cette même année. Les racines de cet effondrement sont bien plus anciennes et remontent à la mise en place de l’accord de Taëf dans les années 1990, qui a instauré la fin officielle de la guerre civile tout en posant les bases d’une pax syriana. Ce cadre a permis la consolidation d’un système économique fondé sur le clientélisme, avec une répartition du pays entre les anciens seigneurs de guerre, désormais reconvertis en acteurs politiques ou économiques. Dans ce contexte, un acteur comme le Hezbollah a obtenu un statut semi-officiel, avec un monopole des armes, malgré l’opposition d’une majorité silencieuse de la population. Cette légitimation s’est opérée à travers une série d’accords soutenus, ou du moins tolérés, par la tutelle syrienne, une présence qui oscillait entre influence douce et véritable occupation.
3 Parallèlement, le modèle économique s’est structuré autour d’un capitalisme clientéliste. La reconstruction du pays, au lieu de relever de projets nationaux, a été confiée à des initiatives privées aux mains de figures influentes. À titre d’exemple, le centre-ville de Beyrouth a été réaménagé par une entreprise privée, Solidere, appartenant à Rafic Hariri. Le sud du pays a également vu des compagnies privées diriger la reconstruction. Autrement dit, le redéploiement post-conflit s’est fait au profit de quelques-uns, souvent les vainqueurs de la guerre, avec la bénédiction de la Syrie. Ce modèle s’est appuyé sur une architecture bancaire inspirée de la Suisse des années 1960-1970, avec un secret bancaire rigide, propice à la corruption, au blanchiment d’argent et à une opacité qui convenait à de nombreux acteurs, y compris certains Libanais. Les taux d’intérêt offerts par les banques étaient particulièrement attractifs (10 %, 12 %, voire 15 %) ce qui encourageait les dépôts massifs. Pour les classes moyennes et populaires, ce système permettait de vivre au-dessus de leurs moyens via des paiements échelonnés : voitures, voyages, biens de consommation. Mais cet argent n’était souvent qu’un jeu d’écritures, sans réalité tangible dans les coffres.
4 Ce dispositif profitait également aux puissances voisines. De nombreux hommes d’affaires du Golfe ont investi dans le pays en achetant plages, hôtels, restaurants, sans véritables obligations fiscales dans leurs pays d’origine. Le Liban est ainsi devenu une plateforme régionale de blanchiment, consolidant une économie de rente et de privilèges. Tout cela a abouti à un endettement massif de près de 90 milliards de dollars. À cela s’ajoutent les destructions provoquées par les conflits successifs, la guerre de 1996, le retrait israélien de 2000, la guerre de 2006, et les tensions persistantes jusqu’à aujourd’hui. Chaque guerre impliquait des reconstructions, souvent surfacturées : par exemple, un tunnel menant au centre-ville de Beyrouth aurait été revêtu d’un carrelage facturé à plusieurs milliers de dollars le mètre carré. Ces projets permettaient à une élite politico-économique de s’enrichir tout en redistribuant de manière clientéliste et fragile les bénéfices à leur base de soutien. C’est dans ce contexte systémique que l’effondrement de 2019 s’est produit. Certes, l’explosion du port, la crise sanitaire mondiale, les pressions internationales ont aggravé la situation. Mais à l’origine, c’est une structure de gouvernance profondément corrompue et inégalitaire qui a mené le pays à sa faillite. Lorsque l’État s’est trouvé incapable de rembourser ses dettes, il a puisé directement dans les économies de la population, en bloquant ou confisquant les avoirs bancaires. Aujourd’hui, les citoyens ne savent plus à qui s’adresser : les banques renvoient la responsabilité à l’État, tandis que ce dernier nie toute implication. Voilà où en est le Liban.
5 Lyna Ouandjeli : Quelles conditions seraient nécessaires pour reconstruire la confiance des Libanais dans l’État et ses institutions ? Cette question reste importante, puisque nous ne pouvons pas ignorer qu’au sud du pays, le Hezbollah a pris le rôle de l’État, et (au moment de l’interview, en avril 2025), tente de revenir en force pour maintenir son influence. Joseph Aoun essaie de reconstruire le pays et de le “réunir”.
6 Christian Taoutel : Écoutez, il est évident qu’il y a énormément à faire pour sortir le Liban de l’impasse actuelle. Mais si l’on devait simplifier la réponse, deux conditions fondamentales s’imposent. Sans leur réalisation, il ne peut y avoir de redressement — ni économique, ni financier, ni même psychologique. La première condition est celle de la stabilité politique et sécuritaire. Le Liban ne pourra jamais réellement se relever tant que subsistera une occupation israélienne dans le sud du pays, que des drones israéliens continueront de survoler quotidiennement le territoire national et de bombarder des positions identifiées comme appartenant au Hezbollah. Dans le même temps, aucune stabilité ne sera possible tant que coexisteront deux armées sur le sol libanais, dont l’une — le Hezbollah — opère en marge du cadre légal de l’État. Il faudra, tôt ou tard, que cette force parallèle rende les armes et soit intégrée à l’appareil institutionnel ou, du moins, à la société libanaise de manière pacifiée.
7 La seconde condition est d’ordre financier : c’est une question de confiance. Pour prendre un exemple personnel, je ne déposerai plus un centime dans une banque libanaise tant que je n’aurai pas récupéré les sommes qui m’ont été confisquées en 2019. J’ai travaillé toute ma vie pour constituer une épargne, et tout cela m’a été retiré du jour au lendemain. Même si une institution prestigieuse comme la Banque du Vatican ouvrait une succursale à Beyrouth, je n’y placerais pas mon argent tant que les pertes passées ne seraient pas réparées. La confiance ne se décrète pas : elle se regagne. En résumé, deux éléments sont absolument essentiels pour espérer une reconstruction durable du Liban : d’un côté, la stabilité sécuritaire et politique ; de l’autre, la restauration de la confiance financière. Et cela commence, tout simplement, par un geste de justice : l’État doit rendre l’argent aux citoyens.
8 Lyna Ouandjeli : C’est un élément fondamental, et je pense que les banques peuvent jouer un rôle clé dans la restauration d’une relation de confiance. Et donc peut-on parler aujourd’hui d’une "refondation par le bas", portée par des initiatives locales, économiques, éducatives ou culturelles, qui préparent l’avenir malgré l’effondrement généralisé ?
9 Christian Taoutel : Il est important de souligner qu’au Liban, le secteur privé, qu’il s’agisse des écoles, des hôpitaux ou encore de l’hôtellerie, a su continuer à fonctionner, et ce, malgré les conditions extrêmement difficiles que traverse le pays. Cette résilience est notable. Cependant, pour restaurer un minimum de confiance entre les citoyens et l’État, une mesure fondamentale s’impose : la restitution des fonds confisqués. Une première étape, élémentaire mais indispensable, consisterait à proposer un mécanisme de remboursement échelonné sur une période raisonnable, par exemple entre cinq et dix ans, mais pas au-delà. Si l’État mettait en place un tel plan de remboursement, il est probable que la confiance commencerait à se rétablir, et que certains, y compris moi-même, envisageraient de réinvestir progressivement dans le pays. En l’absence de toute solution concrète, il est illusoire d’espérer un retour massif des investissements, qu’ils proviennent de l’intérieur ou de la diaspora libanaise. Ces investisseurs potentiels, souvent bien dotés en capital, ne prendront pas le risque d’engager leurs ressources dans un pays qui ne leur offre aucune garantie, ni sur le plan financier, ni sur le plan sécuritaire.
10 Lyna Ouandjeli : Au regard des tensions croissantes à la frontière sud, notamment depuis le 7 octobre 2023, dans quelle mesure le Liban est-il aujourd’hui menacé par une escalade militaire avec Israël ? Cette escalade est-elle contenue ou en voie d’extension ? On a quelques éléments qui pourraient nous laisser envisager ces pistes, notamment les violations des différents cessez-le-feu.
11 Christian Taoutel : Avec l’arrivée d’un nouveau président et d’un nouveau Premier ministre, une dynamique plus prometteuse semble s’installer au sein du gouvernement libanais. L’État tente, tant bien que mal, d’éviter une reprise du conflit. Mais une question essentielle demeure : la décision d’entrer ou non dans une guerre est-elle réellement libanaise ? Le dernier cycle de violence a éclaté sans que le Liban ne l’ait ni initié ni souhaité. Il est aujourd’hui largement reconnu que les affrontements survenus au sud du pays relèvent d’une logique d’affrontement entre l’Iran et Israël. Le Liban, dans cette configuration, n’est plus qu’une caisse de résonance dans laquelle les grandes puissances — Iran, États-Unis, Arabie saoudite — échangent leurs messages et ajustent leurs positions. Lorsqu’un rapprochement diplomatique s’amorce, les tensions sur le terrain s’intensifient pour peser davantage dans les négociations ; à l’inverse, en période de relâchement, les hostilités s’atténuent. Autrement dit, la décision de relancer la violence n’est pas entre les mains du gouvernement libanais, ni même de l’armée nationale, qui ne souhaitent nullement un retour à la guerre. Aujourd’hui, ceux qui détiennent la capacité réelle de rallumer le conflit sont, d’un côté, Israël avec une direction politique qui poursuit des objectifs internes, comme le maintien au pouvoir du Premier ministre Netanyahu, en quête de victoires militaires en Gaza ou au Liban pour éviter des poursuites judiciaires ; et de l’autre, le Hezbollah. Certes, il s’agit d’un acteur composé de Libanais, mais il ne représente pas à lui seul la volonté nationale libanaise. Il reste fortement lié à l’Iran, qui pourrait exercer sur lui des pressions en faveur d’une reprise des combats dans le Sud. Cela dit, il demeure difficile d’évaluer à ce jour dans quelle mesure le Hezbollah est réellement prêt, ou capable, de relancer une guerre à grande échelle.
12 Lyna : Le Hezbollah a été affaibli par les attaques aux beepers, la destruction du QG et l’assassinat d’Hassan Nasrallah. Je vais donc regrouper deux questions ensemble. Comment évaluez-vous aujourd’hui la position du Hezbollah dans le paysage libanais, à la fois comme acteur politique intégré au système et comme force armée autonome ? Son rôle est-il stabilisateur ou facteur de blocage dans une dynamique de refondation nationale ?
13 Christian Taoutel : Votre question est complexe, car elle englobe plusieurs enjeux majeurs à la fois. Ce qu’il faut comprendre, c’est que le Hezbollah accuse un retard historique de 35 ans sur les Accords de Taëf. Toutes les milices qui avaient participé à la guerre civile libanaise se sont dissoutes en 1990, ont remis leurs armes, ou ont intégré l’armée nationale. Toutes… sauf le Hezbollah. Nous sommes aujourd’hui à un point de bascule : une décision doit être prise. Si cette décision appartenait réellement au Liban, le Hezbollah aurait depuis longtemps rendu ses armes, voire vendu ou démantelé son arsenal. Mais une fois encore, ce choix ne relève pas d’une volonté purement libanaise. La preuve ? Récemment, l’ambassadeur d’Iran à Beyrouth a fait une déclaration en totale contradiction avec la position de la République libanaise. Il a été convoqué par le ministère des Affaires étrangères pour s’expliquer. Cela montre bien que l’Iran agit seul, sans consulter les autorités libanaises, et instrumentalise le territoire à des fins qui ne sont pas celles du Liban.
14 Dans le même temps, Israël maintient une pression constante sur le Liban, à travers ses survols aériens quotidiens, ses drones, et parfois même des frappes ciblées. Cette présence visible, sonore, humiliante, constitue une provocation permanente. Lorsque l’on se promène dans les rues du Liban et qu’on entend ces drones au-dessus de nos têtes, c’est une humiliation, une violence psychologique. Et tant qu’aucune puissance étrangère, qu’elle soit américaine, européenne ou autre, n’intervient pour calmer le jeu, il y a un risque réel d’escalade. Nous en sommes donc à un moment charnière : le Hezbollah doit choisir. Soit il décide de devenir un véritable parti politique, comme tous les autres partis inscrits dans la Constitution libanaise, et accepte les règles du jeu démocratique, notamment les élections. Soit il reste en dehors du cadre national, marginalisé, avec les conséquences que cela implique. Car malheureusement, en persistant dans cette voie, le Hezbollah entraîne toute une communauté, et donc la communauté chiite, dans une forme d’isolement. Elle se retrouve stigmatisée, pointée du doigt, presque perçue comme le "bouc émissaire" de la nation, alors que la majorité de ses membres aspire simplement à vivre en paix comme tous les autres citoyens. Le Hezbollah, en refusant de s’intégrer pleinement au système libanais, prend cette communauté en otage.
15 Lyna Ouandjeli : Enfin, l’un des défis majeurs pour Joseph Aoun sera de réussir à incarner l’unité nationale et représenter l’ensemble de la population libanaise. Cela implique, entre autres, d’intégrer le Hezbollah dans le jeu institutionnel mais dans un cadre clairement défini, avec des limites fermes, loin des marges de liberté dont il a bénéficié jusqu’à présent. Pensez-vous qu’un tel objectif soit réalisable à court terme, ou est-ce une perspective encore trop lointaine dans le contexte actuel ?
16 Christian Taoutel : On ne pourra pas changer le système politique libanais dans les années à venir, et d’ailleurs, ce n’est pas non plus le système confessionnel en soi qui est à l’origine de tous les maux. Le problème est plus large : ce sont les acteurs régionaux qui, depuis des décennies, prennent le pays en otage. Israël, au sud, exerce une pression constante. Pendant plus de 60 ans, c’était la Syrie qui dominait la scène libanaise, une influence qui s’est estompée depuis l’affaiblissement du régime Assad. Mais même les Syriens aujourd’hui ne savent pas ce que demain leur réserve.
17 Reste l’Iran, qui continue de négocier avec les États-Unis, et mène ses conflits par procuration à travers des acteurs non étatiques qui sont arabes comme les Houthis, les Hachd al-Chaabi, le Hezbollah ou les milices chiites en Syrie, qui sont, il faut le rappeler, composées majoritairement d’Arabes. Aujourd’hui, ces proxies sont affaiblis, comme vous l’avez bien mentionné, et cela oblige à sortir de cette logique régionale pour revenir à un cadre strictement libanais. Le Hezbollah, dans ce contexte, est pleinement invité à réintégrer le jeu politique national. Par le passé, ses ministres ont été reconnus pour leur sérieux, notamment à la Santé ou à l’Environnement. Certains de leurs députés ont même été à l’origine de propositions de lois importantes pour le pays. Il est donc de l’intérêt du Hezbollah de revenir à une logique politique nationale plutôt que de s’enfermer dans un rôle militaire devenu inefficace, comme l’a prouvé l’affaire des talkies-walkies (beepers) que vous avez évoquée : une attaque qui venait de l’intérieur, non de l’extérieur, démontrant une faille sécuritaire grave et une possible infiltration. Il est temps pour le Hezbollah de réévaluer son rôle. Le militaire n’est plus viable ; l’intégration politique, elle, peut ouvrir une voie bénéfique pour tous.
Date de mise en ligne : 15/09/2025