Compte rendu

Les étudiants et étudiantes à la lumière de ce que nous savons sur les jeunes d’aujourd’hui

Pages 193 à 206

Citer cet article


  • Hamel, J.
(2021). Les étudiants et étudiantes à la lumière de ce que nous savons sur les jeunes d’aujourd’hui. Éducation et Sociétés, 45(1), 193-206. https://doi.org/10.3917/es.045.0193.

  • Hamel, Jacques.
« Les étudiants et étudiantes à la lumière de ce que nous savons sur les jeunes d’aujourd’hui ». Éducation et Sociétés, 2021/1 n° 45, 2021. p.193-206. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-education-et-societes-2021-1-page-193?lang=fr.

  • HAMEL, Jacques,
2021. Les étudiants et étudiantes à la lumière de ce que nous savons sur les jeunes d’aujourd’hui. Éducation et Sociétés, 2021/1 n° 45, p.193-206. DOI : 10.3917/es.045.0193. URL : https://shs.cairn.info/revue-education-et-societes-2021-1-page-193?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/es.045.0193


1Cette note de conjoncture revêt une forme particulière. Elle découle en effet de présentations orales faites à la demande de diverses instances gouvernementales et universitaires désireuses de connaître la population étudiante associée à la génération Z. Jamais l’auteur n’a été sollicité à ce point par des autorités politiques ou administratives en proie au désarroi devant cette cohorte étudiante qui, pour elles, se révèle source de problèmes jamais connus dans le passé. Il était urgemment invité à venir les rencontrer pour leur permettre de comprendre des jeunes qui, au cégep (au Québec, Collège d’enseignement général et professionnel) ou à l’université, représentent une espèce de point aveugle. Le sociologue devait, en répondant à leur demande, faire état des études et des enquêtes produites en sociologie susceptibles de remédier aux problèmes que suscite la venue de cette nouvelle génération dans les murs des institutions placées sous leur responsabilité. Il s’agissait en fait d’énumérer les caractéristiques qui lui sont associées afin que ces dirigeants puissent communiquer et interagir avec ses membres, lesquels affichent un rapport aux études inédit qui est pour ces responsables source de préoccupations.

2Cette note de conjoncture représente d’abord l’exercice auquel se soumettent à l’occasion –de bon gré– les sociologues de la jeunesse enclins à partager leur expertise en la matière. Sans relever expressément de la sociologie dite appliquée, l’activité oblige à exposer des théories, par définition abstraites, en des termes pratiques pour les faire comprendre et en montrer la pertinence pour expliquer, par exemple, ce que sont et ce que font les étudiantes et les étudiants d’aujourd’hui. Ce texte n’expose donc pas dans son détail une enquête conduite récemment avec en sus les éléments théoriques et méthodologiques, mais aborde, dans un exposé général, le thème imposé, Génération Z et études : perspectives et défis, libellé comme suit : “les institutions collégiales et universitaires accueillent de nos jours des étudiants et étudiantes de tous âges et de toutes les générations. La dernière génération à apparaître sur nos radars, soit la Z, comporte au même titre que les précédentes, son lot de caractéristiques. Est-ce que leur vision de la vie, des études et du travail les distingue vraiment du reste ?” (Soutien aux facultés, Université de Montréal).

Les étudiants comme génération

3Définir exactement la génération Z représente véritablement un tour de force. À l’heure actuelle, les jeunes amalgamés sous cette étiquette sont ainsi indistinctement associés à la Génération 2.0, aux Milléniaux ou, pour prendre la dénomination la plus récente, à la Génération alpha, apparue en 2011, année de la sortie de l’iPad et de la création d’Instagram (McCrindle 2015). Force est de constater qu’à suivre les médias et les agences de publicité et de marketing, une nouvelle génération fleurit pratiquement chaque année ; ce qui est tout à fait déraisonnable sous l’optique sociologique.

4En démographie, une génération correspond habituellement à un groupe d’âge qui s’étend sur une vingtaine d’années, sinon vingt-cinq ans, intervalle conforme grosso modo à l’âge de la procréation (Mauger 2015). Les Z engloberaient donc les Milléniaux ou Millénariaux qui correspondent aux individus nés avec le millénaire. Le succès de la dénomination s’explique par le fait qu’il importe d’attacher aux jeunes d’aujourd’hui les traits du nouveau siècle nimbé par les médias et les réseaux sociaux. Celui-ci voit naître l’homonumérique puisque, depuis leur tendre enfance, les jeunes baignent dans l’orbite de Facebook, Instagram, Snapchat, pour ne citer que ces réseaux sociaux en ligne, par le moyen du téléphone intelligent, de la tablette numérique et du portable. Ces homonumériques tranchent par rapport à la génération des Y, associée par certains à la génération numérique (Hamel, Dawson, Ellefsen & Marcoux-Moisan 2004) qui, par contraste, a été témoin de la naissance des nouvelles technologies représentées alors par la télécommande, le magnétoscope, les premiers progiciels et jeux vidéo qui, aujourd’hui, semblent appartenir à un âge préhistorique.

5Il est difficile de déterminer exactement une génération en termes d’âge et les Z sont ainsi souvent confondus avec les Milléniaux. Il en va de même pour la génération née peu après, surnommée alpha, parce qu’elle s’est également formée au gré de la technologie. Non seulement l’âge ne joue pas pour les distinguer l’une de l’autre, mais ces jeunes partagent les mêmes caractéristiques à bien des égards dont celle de s’être frottés depuis toujours aux médias et aux réseaux sociaux, au point que le téléphone intelligent fait office d’appendice de leur personne.

6Les Z donnent en ce sens du fil à retordre aux sociologues. Ceux-ci, pour résoudre le problème, ont fait leurs les considérations théoriques de Mannheim (2011) selon lesquelles une génération doit se concevoir en sociologie en marge de l’âge, à la lumière d’un horizon partagé, mais pas nécessairement actualisé, par un ensemble de personnes nées durant une même période. La notion correspond chez lui à l’esprit du temps, qui “n’est pas celui de toute l’époque, mais que ce que la plupart du temps on considère et estime comme tel, et trouve le plus souvent son assise dans une couche sociale (simple ou composée) qui, à un moment défini, a acquis une importance particulière et qui, par la suite, imprime sa marque intellectuelle aux autres courants, sans cependant les détruire ou les absorber” (Mannheim 2011, 101). Selon lui, la génération trouve son fait dès lors que l’horizon se réalise en donnant corps à l’ensemble générationnel, second concept destiné à son visage à la génération, sous les traits d’individus susceptibles de partager effectivement un destin commun. La notion de génération telle que la conçoit Mannheim fait écho à celle bien antérieure du philosophe Dilthey (1992, 42) pour qui une génération correspond à “un cercle assez étroit d’individus qui, malgré la diversité des autres facteurs entrant en ligne de compte, sont reliés en un tout homogène par le fait qu’ils dépendent des mêmes grands événements et changements survenus durant leur période de réceptivité”.

7Force est ici de constater que les considérations théoriques de Mannheim et Dilthey tombent à plat, tant sont minimes les différences entre les attributs associés à l’une et l’autre génération : les Z comme les Milléniaux, incluant la Génération Alpha, se forment communément sur fond des médias et réseaux sociaux responsables de l’émergence de l’homonumérique.

Les étudiants comme jeunes

8À défaut de pouvoir les envisager précisément en tant que génération, il est sans doute préférable de considérer les étudiants en tant que jeunes. L’entreprise n’a rien de facile tant la conception de la jeunesse soulève de difficultés sur le plan théorique, comme en témoigne la sociologie de la jeunesse élaborée par Galland (2017). Elle y est conçue comme l’inverse de l’âge adulte marqué au coin de la responsabilité et de l’indépendance. Elle doit être considérée en théorie sous l’angle de l’entrée dans la vie adulte représentée par le franchissement successif de quatre étapes au fil des parcours de vie individuels : la fin des études, l’insertion en emploi, le départ du domicile familial et la formation d’un couple suffisamment stable pour la venue d’un enfant. Après les avoir franchies, l’individu doit être théoriquement considéré comme adulte, peu importe son âge. De nos jours, certains peuvent fort bien devenir adultes à 18 ans tandis que d’autres, inversement, doivent être considérés comme jeunes à 30 ans s’ils n’ont pas totalement connu l’un et l’autre point d’orgue de l’entrée dans la vie adulte.

9La théorie semble connaître des ratés pour expliquer les étudiants d’aujourd’hui. Il est peu probable que leur entrée dans la vie adulte soit scandée par ces quatre phases, franchies de surcroît dans l’ordre sous-jacent à la théorie. Son auteur fait amende honorable à ce sujet en reconnaissant de bonne grâce que devenir adulte s’opère désormais par essais et erreurs jusqu’à un compromis satisfaisant. Ainsi, un étudiant fraîchement émoulu de l’université en sociologie peut-il décider de retourner au cégep afin d’acquérir une formation professionnalisante ou plus prometteuse en termes d’insertion en emploi. Il peut d’autre part revenir habiter chez ses parents après avoir formé un couple, voire même vouloir réintégrer le nid familial en couple et avec un enfant (Krémer 2015). Les données du recensement canadien sont particulièrement éloquentes à ce sujet (Statistique Canada 2017) sans que, en l’occurrence, ces jeunes prennent forcément le visage du Tanguy. Ainsi, en 2001, 30,6 % des 20-34 ans habitaient chez leurs parents contre 34,7 % en 2016, une augmentation de près de cinq points. La réversibilité des parcours de vie est donc monnaie courante chez les jeunes d’aujourd’hui, et dans les rangs étudiants également.

Z, Milléniaux ou Alpha : les caractéristiques d’une génération

10Faute de pouvoir considérer les étudiants en termes d’âge ou de génération, Z ou autre, il convient à ce stade d’énumérer les caractéristiques auxquelles ils peuvent être associés dans une perspective sociologique. Ils forment sans conteste la génération homonumérique par excellence. Adeptes depuis toujours des médias et des réseaux sociaux, ils mobilisent couramment ces moyens dans leurs études comme pour leurs autres activités. Ils n’ont de cesse d’y recourir et leur usage relève dans leur esprit de la nécessité immédiate et de l’évidence.

11Si leur vie, comme jeunes et comme étudiants, est assortie aux médias et aux réseaux sociaux, il n’est guère étonnant de constater que l’ouverture au monde et l’esprit cosmopolite sont de règle à leurs yeux. Ils jugent favorablement le multiculturalisme, conçu comme un dialogue harmonieux entre les cultures, propice au droit à la différence sous divers chefs, l’identité ethnique et sexuelle par exemple. Particulièrement informés sur le sujet, ces étudiants n’en constatent pas moins que la montée des identités individuelles et collectives peut susciter des réactions et des replis identitaires contraires au métissage des cultures. Ils incarnent de ce fait la génération née dans la situation d’ouverture au monde engendrée par la libéralisation et la globalisation des marchés et des ratés du patriotisme ou du nationalisme générateur du sentiment d’appartenance à son propre milieu.

12Le néolibéralisme en vigueur dans l’orbite économique se manifeste également sous les traits de l’individualisation qui, en bref, correspond à la tendance à vouloir concevoir sa personne par soi-même et agir de son propre chef, associée en sociologie à la “décomposition et à l’abandon des modes de vie de la société industrielle (classe, strate, rôle sexué, famille)” (Beck 2001, 283) par ceux sur la base desquels “les individus construisent, articulent et mettent en scène leur propre trajectoire individuelle” (Beck 2001, 283) à la lumière de leur expérience personnelle de la vie sociale. Les parcours de vie en société “deviennent ‘autoréflexifs’”; ce qui était le produit de déterminations sociales devient objet de choix et d’élaboration personnelle” (Beck 2001, 290). Sur la lancée, “il faut développer, pour les besoins de sa propre survie, une image du monde centrée sur le moi, qui renverse en quelque sorte le rapport entre le moi et la société, et l’adapte aux objectifs de l’organisation individuelle de l’existence” (Beck 2001, 291).

13La tendance se manifeste chez les jeunes, particulièrement les étudiants, par la volonté de se soustraire aux contraintes et aux règles imposées par les institutions sociales, l’université ou le cégep au premier chef, afin de déterminer par soi-même son programme d’études et la façon de le conduire, au même titre que chacun veut concevoir à sa guise son identité, notamment sexuelle. Les étudiants ne se font pas faute, pour ce faire, de revendiquer et de bénéficier de droits individuels que Touraine (2013, 321-322) associe très justement “à une montée vers soi-même comme porteur de droits”, combinée à la “confiance en soi et en l’être humain en même temps que l’opposition à tous les obstacles sociaux et politiques à la réalisation de soi”. Les institutions, collégiales et universitaires, sont souvent prises de court face à ces revendications qui font florès parmi les étudiants.

Étudiants et étudiantes comme jeunes, aujourd’hui

14Si, en tant que génération, les étudiants se conçoivent sous le signe de l’individualisation, le parcours de vie de ces jeunes est loin d’être rectiligne : il comporte des bifurcations engendrées par la volonté d’agir de son plein gré. Ils font de ce fait mentir la théorie élaborée jadis par Galland (2017) selon laquelle l’intégration dans la société se matérialise en franchissant successivement les phases de l’entrée dans la vie adulte. En fait, sa conception correspond au modèle d’intégration sociale surgi au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et qui tombe en panne au terme des Trente Glorieuses, selon l’expression de Fourastié (1979) pour désigner la période de relative prospérité économique connue après la guerre dans les pays occidentaux. De nos jours, l’entrée dans la vie adulte s’opère sous le signe de la réversibilité et des bifurcations (Grossetti, Bessin & Bidart 2009), pour citer les notions formulées dans l’intention de représenter en théorie (Eckert 2009) la manifestation de l’individualisation chez les jeunes et, en particulier, les étudiants.

15Ils cherchent en effet à concevoir par eux-mêmes leur parcours de vie sans se faire faute d’enfreindre à outrance les modalités de l’entrée dans la vie adulte. Leurs velléités expliquent sans nul doute la difficulté à circonscrire la jeunesse en termes d’âge. Les statistiques sociales font état de groupes d’âge variables –notamment les 14-25 ans, les 20-34 ans ou les 18-30 ans–, lesquels témoignent bien des problèmes que pose la détermination des catégories d’âge, surtout quand il s’agit de circonscrire la population étudiante.

16Si l’âge se révèle un facteur inapproprié pour délimiter la jeunesse, en revanche, les jeunes peuvent être identifiés sans problème au téléphone intelligent. Celui-ci, au même titre que la tablette numérique et le portable, leur donne un visage en faisant fi de l’âge. L’utilisation effrénée de ces moyens techniques manifeste de manière tangible leur ouverture d’esprit, ainsi que leur besoin de communiquer et d’échanger à partir de cet épicentre qu’est leur propre personne –une prédilection qui se répercute dans leur façon d’entrevoir les études.

L’étudiant moyen n’existe plus

17Il convient à ce stade d’envisager enfin les jeunes d’aujourd’hui comme des étudiants. Le titre donné par Grignon et Gruel (2002) à leur article “L’étudiant moyen n’existe pas” convient comme première approximation. Il appert que l’étudiant lambda, résolument enclin à consacrer son intérêt, sa motivation, son temps et son énergie à la conduite –et à la réussite– de son programme d’études semble en voie de disparition. Les nuances sont néanmoins de mise : certains étudiants (en médecine ou à Polytechnique par exemple) font encore aujourd’hui figure d’étudiants lambda principalement en raison des contingences et des contraintes sous-jacentes à leur programme d’études.

18L’étudiant moyen d’antan n’existe toutefois plus du fait que celui-ci s’emploie dans la majorité des cas à concilier, non sans mal, études et travail. L’emploi parallèle aux études n’a rien de nouveau, mais les récentes enquêtes montrent que la conciliation études-travail est de rigueur pour la majorité des étudiants, à mesure qu’ils avancent en âge et qu’ils accèdent à un programme d’études supérieures. Les questions en jeu tiennent moins au nombre d’heures consacrées au travail parallèlement aux études, la norme de 15 heures semblant propice au cégep pour ne pas compromettre leur réussite (Roy 2008, 2015), qu’à la valeur ou l’importance que l’emploi prend par rapport au programme d’études suivi, lequel normalement devrait être la principale activité de l’étudiant ou de l’étudiante. L’intérêt qu’accordent les étudiants à l’emploi qu’ils occupent en parallèle surpasse souvent celui qu’ils concèdent à leurs études, car il révèle en effet l’occasion d’acquérir des connaissances et des compétences propices et prometteuses dans le marché du travail. La conciliation études-travail tend dans certains cas, de plus en plus nombreux, à s’élargir aux responsabilités familiales acquises pendant la période des études, lesquelles “peuvent mettre en péril la persévérance scolaire et la diplomation” du fait que, par obligation, “[ces] étudiants consacrent souvent un plus grand nombre d’heures à leur emploi, mais moins à leurs cours” (Gaudreault, Tardif & Laberge 2019, 33).

19La combinaison des études au travail fait qu’une foule d’étudiants déroge aux règles et délais prescrits par les institutions collégiales et universitaires. Ils voient d’un mauvais œil les obligations et contraintes sous-jacentes au programme d’études auquel ils sont inscrits et veulent délibérément s’y soustraire en faisant valoir leur situation exceptionnelle ou en revendiquant les droits qui leur sont consentis à ce titre. En outre, ils sont de plus en plus rares à réussir leur programme d’études dans les délais impartis et dont la force coercitive n’impose plus de pression sur eux.

20En pareilles conditions, les étudiants cherchent à concevoir leur programme d’études comme un menu à la carte susceptible de refléter la spécificité qu’ils reconnaissent à ce qu’ils sont comme personnes. Ils s’emploient à déterminer par eux-mêmes la formation qu’ils veulent acquérir et les enseignements qu’ils souhaitent recevoir de la part de leurs professeurs, de plus en plus enclins à leur reconnaître ce droit. L’acquisition des connaissances d’une discipline et des compétences afférentes peut s’établir de manière congruente à l’emploi occupé en parallèle ou à l’emploi auquel ils aspirent après avoir décroché leur diplôme le cas échéant. Les enquêtes révèlent que, à mesure que les étudiants avancent en âge et accèdent aux études supérieures (maîtrise ou doctorat), leur programme d’études s’axe sur les exigences de l’emploi qu’ils pensent occuper après avoir quitté les bancs d’école (Pinto 2014, Béduwé & Mora 2017) au détriment du programme d’études auquel ils sont inscrits.

21La prédilection des jeunes à concevoir par eux-mêmes leur programme d’études, voire à déterminer les savoirs et les compétences jugées utiles dans la carrière visée, tient au fait que, férus des médias et des réseaux sociaux, ils peuvent les acquérir parallèlement en naviguant sur le Web et donc bénéficier du pouvoir de se doter des connaissances en vertu desquelles ils peuvent s’afficher comme des individus distincts. Force est ici de constater une situation inédite : les institutions et les professeurs voient apparaître dans le Web le concurrent déloyal susceptible de neutraliser leur ascendance et leur pouvoir en matière d’acquisition des connaissances. L’activité du sac de sable (sandbag, c’est-à-dire ici malmener quelqu’un) en fait foi, qui consiste à corriger les professeurs en vérifiant au fur et à mesure sur le Web les matières enseignées (Le Deuff 2007, 3) et, cela, pendant leurs prestations devant le public étudiant. Le Web permet dans cette veine d’amplifier la “personnalisation des connaissances” (Le Deuff 2007, 3), en les découvrant par eux-mêmes au gré de leur navigation sur l’Internet, parfois même en classe.

22La concurrence du Web est à ce point forte que les universités, pour la contrer, se font aujourd’hui un devoir d’encourager la création de cours en ligne. Elles ne répugnent pas à voir s’éclipser les étudiants dans les murs des établissements qui, dans bien des cas, y viennent uniquement pour assister à leurs cours par obligation ou quand ils en ont le loisir en marge des autres activités qui meublent leur emploi du temps. La désertion des campus ne manque pas du reste d’affaiblir le sentiment d’appartenance à l’institution et plus généralement l’identité étudiante.

L’université à l’heure de la disparition de l’étudiant moyen

23La disparition de l’étudiant moyen se répercute indéniablement sur l’institution sociale qu’est l’université, comme sur sa mission, et soulève des problèmes auxquels cherchent à remédier ses dirigeants en faisant parfois appel aux sociologues. Quel éclairage la sociologie peut-elle apporter pour les mettre en perspective, voire les expliquer afin de pouvoir idéalement les juguler ?

24Force est d’admettre que la disparition de l’étudiant moyen ne tient pas seulement à la massification de l’université, comme cherchaient à le démontrer jadis des auteurs comme Lévy-Garboua (1976) à la lumière du jeu d’équilibre entre les ressources consenties aux établissements et le nombre d’étudiants admis sous leurs toits. Elle s’explique en considérant, par-delà les institutions universitaires, les mutations de la vie étudiante et de la vie des étudiants, transformée par l’individualisation et l’avènement de la génération homonumérique.

25L’individualisation rend certainement compte de la propension des étudiants à vouloir élaborer de leur propre chef leur programme d’études en cherchant à se soustraire dans la mesure du possible des exigences, des règlements et des obligations pour les mener à bien. Ils veulent également bénéficier de ce même pouvoir pour les conduire à leur guise selon les autres activités à leur charge, notamment l’emploi. Le congé sabbatique admissible en cours d’étude –pour travailler à plein temps ou pour “partir à l’aventure” (De L’Étoile, 2016, 81)– s’inscrit dans cette veine et amplifie dans une bonne mesure les bifurcations dans le parcours d’études.

26La singularisation des études, tant dans leur conception sous forme de menu à la carte que dans leur accomplissement, contribue significativement à l’éclatement de l’identité étudiante, causant ainsi du souci aux associations étudiantes pour représenter les intérêts communs de leurs membres. Elles perdent ainsi leur force de frappe et leur pouvoir politique dans les murs des établissements, certes, mais également sur la place publique du fait qu’elles parviennent difficilement à parler à l’unisson et à agir de concert, sauf pour réclamer des droits susceptibles d’être exercés à l’échelle individuelle.

27Sans faire figure de cheval de Troie, le Web, en s’immisçant dans la relation pédagogique et, plus généralement, dans la transmission des savoirs, modifie, sous bien des aspects, l’acquisition des connaissances et des compétences. Outre les cours en ligne, les formules pédagogiques font en effet appel de nos jours à des plateformes électroniques sur lesquelles sont déposés des vidéos, des bandes sonores et d’autres contenus, souvent déjà en circulation sur la toile, sans oublier les indispensables présentations PowerPoint utiles pour simplifier la communication de notions ou de théories par définition abstraites. Les moyens numériques mobilisés induisent de nouveaux modes d’acquisition des matières au programme. Barluet (2004, 82) note que désormais le livre, par exemple, “n’est plus nécessaire dans sa cohérence et sa totalité, mais par les éléments qu’il contient. On passe d’une lecture linéaire et continue, qui se déploie dans le temps et l’espace de l’objet à des prélèvements dans un livre devenu pour les étudiants une base de données”.

28La lecture directe sur le Web, l’internaute naviguant sur les sites susceptibles d’offrir les informations et les connaissances recherchées, peut induire la pensée algorithmique (Cardon 2015) qui découle des opérations capables de prédire ce qu’il veut connaître en fonction de ce qu’il a déjà recherché et trouvé sur Internet. Les algorithmes alors à l’œuvre suggèrent avec une force persuasive invisible des contenus qui ne font en définitive que conforter les connaissances déjà acquises, sans chercher à les nuancer ni à les mettre en perspective comme quand on étudie à l’université. Turkle (2015, 7), sociologue des sciences et de la technique, note que la pensée algorithmique découle pour une large part des “mondes virtuels” dans lesquels baignent les Z depuis leur naissance : de ce fait, “les jeunes se sont habitués à des interactions sans frictions. Or, les gens en chair et en os, qui ont des façons d’être imprévisibles, comme les professeurs, peuvent paraître difficiles à affronter pour qui passe beaucoup de temps dans des mondes simulés” (Turkle 2015, 7). Elle renchérit en soulignant qu’“un monde dans lequel on peut choisir personnellement de ne voir que ceux avec qui nous sommes d’accord, et d’acquérir et de partager uniquement les idées et les connaissances que nous pensons que veulent entendre ceux qui nous suivent” (Turkle 2015, 293) ne peut être que néfaste pour l’enseignement et l’interaction entre professeur et étudiants.

29À en croire les auteurs de l’ouvrage collectif Liberté surveillée (Baillargeon 2019), les premières répercussions de la pensée algorithmique dans les universités –surtout anglo-saxonnes– correspondent à certains égards à une rectitude politique en vertu de laquelle des étudiants imposent ce qui doit être ou non enseigné. Ils demandent ainsi la création d’espaces sûrs (safe spaces), dits aussi positifs ou neutres, voire bienveillants, dans lesquels la pédagogie se borne à professer les connaissances qu’on veut entendre et à anticiper les éventuelles réactions et émotions qu’elles peuvent susciter, afin que celles-ci puissent être toujours marquées d’un signe positif.

30Groffier (2020, 43-44) souligne, avec une pointe d’inquiétude, que si “dans les années 1960-1970 les étudiants voulaient changer la société et considéraient toute censure comme inacceptable, ceux du XXIe siècle n’ont pas d’hésitation à s’opposer à l’invitation de certains conférenciers jugés trop à droite ou trop à gauche ni à demander des sanctions contre les professeurs qui heurtent leur sensibilité. Ils se plaignent constamment de se sentir offensés. Leurs protestations sont fondées sur des émotions. Les critiques ou les arguments vigoureux provoquent des plaintes pour outrage”. Furedi (2016, 37), sociologue et auteur de What’s Happened to the University ?, affirme que “si à [l’université] la réponse à un argument est ‘Vous m’insultez’ plutôt que ‘Je ne suis pas d’accord’, il n’y a pas de discussion possible” et la relation pédagogique tourne court. Cette tendance à s’indigner promptement s’expliquerait, en termes psychologiques, par le fait que “les enfants sont surprotégés et pas seulement physiquement tant à la maison qu’à l’école, et ils arrivent à l’université complètement immatures, incapables de pensée critique et prêts à adopter la dernière indignation à la mode” (Groffier 2020, 45).

Sur l’état de la santé mentale des étudiants et étudiantes

31Si ce portrait des Z dans le giron des universités et des cégeps intéresse les dirigeants de ces institutions, il ne se conforme toutefois pas totalement à leurs attentes. L’anxiété, l’angoisse et plus généralement la santé mentale des jeunes placés sous leur tutelle constituent l’énigme des administrateurs et des professeurs qui, les uns et les autres, sont pris de court pour comprendre la situation afin de pouvoir éventuellement agir pertinemment. L’expertise sollicitée du sociologue n’est pas pertinente en la matière. Comment, en effet, rendre compte de ces problèmes de nature psychologique, constatés de toute part, sous l’optique sociologique notamment à la lumière des considérations exposées plus haut ?

32L’individualisation à l’œuvre à l’échelle sociale, c’est-à-dire la propension à vouloir concevoir par soi-même sa personne en tant qu’étudiant et son programme d’études, s’exprime de nos jours sous la forme de l’injonction à réussir sous ces deux chefs. La responsabilité du succès de leurs études revient aux individus eux-mêmes, sans égard aux obligations et aux pouvoirs des institutions desquels ils cherchent à se soustraire délibérément, du moins en apparence. Ce faisant, faire briller sa personne à l’université, se distinguer des autres, représente une charge alourdie par les activités parallèles aux études : l’emploi et, souvent aux cycles supérieurs, le couple et la famille. Cela ne se matérialise pas seulement en termes de temps alloué à l’une et l’autre, mais également sous les traits de la performance capable de donner sa valeur à sa propre personne.

33Sans sombrer dans la caricature, à l’ère du Web, la performance s’estime immédiatement à la lumière du nombre de “J’aime” enregistré sur ses comptes Facebook ou Instagram, souvent indépendamment des relevés de notes et des autres attestations officielles fournies par les institutions. L’évaluation de soi-même, comme étudiant, sur cette base et par ces moyens, n’est pas sans susciter anxiété et angoisse devant l’éventualité de ne pas être à la hauteur. Il en est ainsi pour ses études, mais également pour l’emploi occupé parallèlement et dans sa vie de couple, qu’on est également tenu de réussir.

34Selon toute vraisemblance, la pensée algorithmique, caractéristique de la génération homonumérique, peut rendre aveugle dans la mesure où elle impose machinalement un mode de connaissance capable de compromettre ou de neutraliser la critique de cette façon d’acquérir des connaissances et des compétences. Elle fait de cette acquisition une responsabilité purement individuelle. Être au diapason des connaissances nécessaires pour évoluer dans la société des savoirs devient une affaire personnelle qui n’est pas sans susciter le vertige.

35La santé mentale des étudiants est ainsi mise à rude épreuve et s’explique en sociologie par la situation dans laquelle baignent les institutions, collégiales et universitaires, et les étudiantes et étudiants inscrits aux programmes d’études qu’elles offrent aujourd’hui comme hier. La pression à performer se manifeste plus largement dans un environnement social susceptible de compromettre la réussite individuelle en imposant la responsabilité de toujours faire les bons choix, d’entreprendre des études dans les domaines prometteurs en termes d’employabilité, de pouvoir vivre à l’aise sur le plan financier pendant les études, etc. Cette pression, à l’échelle individuelle, fait office d’une injonction susceptible de se manifester, en termes psychologiques, comme l’obligation par excellence d’être soi-même, mais toujours en proie au regard des autres (Flahaut 2007).

En guise de conclusion

36Sans penser apporter ici une solution, ce n’est pas le moindre des paradoxes que de constater que les jeunes, pour s’en libérer, doivent d’une certaine façon prendre conscience que leur individualité en tant qu’étudiant repose sur des ressources et des moyens largement indépendants de leur propre personne, ressources et moyens de nature résolument sociale dont ils doivent prendre acte dans la conduite de leurs études. À cette fin, ils doivent donner crédit à l’optique sociologique capable de leur rappeler, dans les mots de Dubet, que “l’individu est une fiction quand il ignore l’équité de la distribution des ressources sociales qui permettent d’être un individu… Il faut donc prendre conscience des conditions sociales permettant aux individus d’être des individus” (Dubet 2008, 117-118). En d’autres mots, les étudiants et étudiantes doivent prendre acte que leurs études et leurs vies dans les murs des collèges et universités sont sujettes à des conditions sociales parallèlement à leur tendance à se concevoir par eux-mêmes.

37Le présent texte poursuit cet objectif avec à la clé l’intention que, par-delà les enquêtes et recherches sociologiques sur le sujet, cette prise de conscience puisse devenir collective chez les jeunes pour que leur génération dispose idéalement des moyens d’être étudiant et étudiante, sans être l’étudiant moyen qui n’existe plus aujourd’hui.

Références bibliographiques

  • BAILLARGEON N. dir. 2019 Liberté surveillée, Montréal, Leméac
  • BARLUET S. 2004 Éditions de sciences humaines et sociales : le cœur en danger, Paris, PUF
  • BECK U. 2001 La société du risque, Paris, Aubier
  • BÉDUWÉ C. & MORA V. 2017 “De la professionnalité des étudiants à leur employabilité, n’y a-t-il qu’un pas ?”, Emploi & Formation-208, 59-77
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Date de mise en ligne : 26/03/2021

https://doi.org/10.3917/es.045.0193