Article de revue

Le marxisme d’André Gorz

Pages 104 à 115

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  • Löwy, M.
(2017). Le marxisme d’André Gorz. EcoRev' 45(2), 104-115. https://doi.org/10.3917/ecorev.045.0104.

  • Löwy, Michael.
« Le marxisme d’André Gorz ». EcoRev' 2017/2 N° 45, 2017. p.104-115. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-ecorev-2017-2-page-104?lang=fr.

  • LÖWY, Michael,
2017. Le marxisme d’André Gorz. EcoRev' 2017/2 N° 45, p.104-115. DOI : 10.3917/ecorev.045.0104. URL : https://shs.cairn.info/revue-ecorev-2017-2-page-104?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ecorev.045.0104


Notes

  • [1]
    Cité par Willy Gianinazzi, André Gorz. Une vie, La Découverte, 2016, p. 250.
  • [2]
    Arno Münster, André Gorz ou le socialisme difficile, Nouvelles éditions Lignes, 2008, p. 44-45.
  • [3]
    Françoise Gollain, André Gorz, pour une pensée de l’écosocialisme, Le passager clandestin, coll. « Les précurseurs de la décroissance », 2014, p. 10.
  • [4]
    Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique. Précédé de Questions de méthode, Gallimard, 1985 [1960], p. 14.
  • [5]
    W. Gianinazzi, op. cit., p. 129.
  • [6]
    André Gorz, Écologica, Galilée, 2008, p. 18.
  • [7]
    Ibid., p. 133.
  • [8]
    André Gorz, Les chemins du paradis. L’agonie du capital, Galilée, 1983, p. 101.
  • [9]
    A. Gorz, Écologica, op. cit., p. 143.
  • [10]
    W. Gianinazzi, op. cit., p. 216.
  • [11]
    A. Gorz, Écologica, op. cit., p. 15.
  • [12]
    Ibid., p. 137-139. Soit dit en passant, ce texte est important comme dénonciation, par Marx, du progrès capitaliste comme « progrès destructif ».
  • [13]
    Ibid., p. 25.
  • [14]
    Ibid., p. 29.
  • [15]
    Karl Marx, Le capital, trad. par Joseph Roy, Éd. Sociales, 1969, t. I, p. 566-567.
  • [16]
    A. Gorz, Écologica, op. cit., p. 39, 116.
  • [17]
    W. Gianinazzi, op. cit., p. 319.
  • [18]
    F. Gollain, op. cit., p. 51-52.
  • [19]
    André Gorz, Métamorphoses du travail, quête de sens. Critique de la raison économique, Galilée, 1988, p. 225-226.
  • [20]
    F. Gollain, op. cit., p. 49.
  • [21]
    A. Gorz, Écologica, op. cit., p. 17. Il est surprenant que dans ce passage de cet entretien avec Marc Robert, qui est sans doute un des textes les plus importants du dernier Gorz, la « classe ouvrière » semble réapparaître comme sujet de la transformation sociale…
  • [22]
    Repris ibid., p. 98-99.
  • [23]
    Ibid., p. 100.
  • [24]
    Cité d’après Karl Marx, Morceaux choisis, trad. de Henri Lefebvre et Norbert Gutermann, Gallimard, 1934, p. 234-235. Traduction légèrement corrigée par nous, voir K. Marx, F. Engels, Werke, vol. XXV, Berlin, Dietz Verlag, 1968, p. 828.
  • [25]
    A. Gorz, Écologica, op. cit., p. 66-67.
  • [26]
    Karl Marx, Grundrisse des Kritik der politischen Ökonomie, Berlin, Dietz Verlag, 1953, p. 596. Traduction en français par Gorz lui-même, cf. W. Gianinazzi, op. cit., p. 104-105.
  • [27]
    André Gorz, « Richesse, travail et revenu garanti », Transversales, 68, avril 2001, cité ibid., p. 305.
  • [28]
    André Gorz, « Bâtir la civilisation du temps libéré », Le Monde diplomatique, mars 1993, cité ibid., p. 299.
  • [29]
    Voir note 24.
  • [30]
    A. Gorz, Écologica, op. cit., p. 104-105 (la seconde partie de la citation est entièrement remaniée).
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1Ce titre semble une provocation : Gorz n’a-t-il pas fait, en 1980, ses « adieux au marxisme » ? Telle semble être l’opinion de beaucoup de ses partisans ou adversaires. Mais voici, par contraste, le point de vue d’un observateur intelligent, distant mais non dépourvu d’empathie, Alain Touraine, en 1993 :

2

André Gorz est le plus vraiment marxiste des penseurs européens et aussi – faut-il dire : mais aussi ? – le plus imaginatif et le plus activement antidoctrinaire. Avec lui le marxisme a la force libératrice qu’il avait chez… Marx, quand celui-ci critiquait le jacobinisme français ou la droite hégélienne[1].

3Le philosophe Arno Münster, gorzien éminent, constate à la fois sa distance et son attachement persistant au marxisme :

4

[Malgré] sa mise en cause de la validité du concept classique du “prolétariat” et de sa mission historique […] Gorz continue, après la publication d’Adieux au prolétariat, de raisonner et de penser dans le cadre de la plupart des autres concepts clés de la théorie marxiste, dans la perspective d’opérer une synthèse entre l’écologie politique et une critique de l’économie politique expurgée de ses dogmes[2].

5Enfin, Françoise Gollain, autre gorzienne importante, résume ainsi son itinéraire :

6

Contre la tradition marxiste dominante et de nombreux écrits de Marx lui-même d’une part, et contre une écologie entretenant le statu quo d’autre part, il a voulu s’inspirer du Marx humaniste, antiproductiviste et libertaire, penseur de l’avènement d’une société de l’association[3].

7Sans aucun doute, le Gorz des années 60 et 70 se situait dans le camp du marxisme ; un marxisme existentialiste, proche de Sartre, qui avait proclamé dans Questions de méthode que le marxisme est « l’indépassable philosophie de notre temps » [4]. Entre 1968 et 1970 Gorz tend vers un gauchisme tiers-mondiste que, selon son biographe Willy Gianinazzi, « on peut aisément rapprocher en France des positions néotrotskistes de la Jeunesse communiste révolutionnaire » de Daniel Bensaïd [5]. Il est aussi très proche personnellement et intellectuellement de l’économiste Ernest Mandel, le principal dirigeant de la Quatrième Internationale : il étudiait et citait souvent son fameux Traité d’économie marxiste, et publiait ses articles dans Les Temps modernes. Parmi ses proches amis, on trouve le politologue Jean-Marie Vincent, auteur de travaux sur l’école de Francfort, qui militait au PSU dans les années 60 et à la Ligue communiste révolutionnaire dans les années 70. À cette époque, Gorz s’est lié aussi au grand philosophe marxiste hétérodoxe, Herbert Marcuse, avec lequel il maintiendra un dialogue constant.

8Mais avec Adieux au prolétariat (1980) n’a-t-il pas pris congé, de façon définitive, avec toutes les idées marxistes ? Le principal intéressé peut nous donner la réponse la plus pertinente à cette question. Voici ce qu’on lit dans un entretien avec Marc Robert, publié par Écorev’ en 2005 :

9

Adieux n’avait rien d’une critique du communisme, au contraire. Je m’en prenais aux maoïstes, à leur culte primitiviste d’un prolétariat mythique […]. C’est aussi une critique acerbe de la social-démocratisation du capitalisme à laquelle se réduisait le marxisme vulgaire, et de la glorification du travail salarié[6].

10Certes, en refusant la centralité de la lutte de classes et le rôle émancipateur du prolétariat, André Gorz s’éloignait de deux thèses fondamentales du marxisme – et non seulement dans sa forme maoïste ou social-démocrate. Dans le livre de 1980, il a tenté de remplacer la classe ouvrière par la « non-classe des non-travailleurs »… C’était une hypothèse bien hasardeuse, qu’il semble abandonner par la suite sous cette forme, sans pour autant revenir au « prolétariat ». Il va même jusqu’à dire, dans un entretien avec des interlocuteurs brésiliens en 2005, que « travail et capital sont fondamentalement complices par leur antagonisme pour autant que “gagner de l’argent” est leur but déterminant » [7]. Il semble ici réduire le point de vue des travailleurs au syndicalisme corporatiste le plus borné. Pourtant, en 1983, dans Les chemins du paradis, il avait développé une vision bien plus nuancée de cet antagonisme :

11

C’est par le fait de tout ramener à des catégories économiques que le capitalisme est un antihumanisme […] Les revendications ouvrières les plus fondamentales et les plus radicales ont été des combats contre la logique économique, contre la conception utilitaire, échangiste, quantitativiste du travail et de la richesse[8].

12Il continue de s’intéresser au potentiel subversif des précaires et exclus, mais dans le même texte de 2005 on trouve l’idée, qui me semble essentielle, de la convergence entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas un travail : la stratégie de domination du capital, écrit-il, consiste à « empêcher que travailleurs et chômeurs s’unissent pour exiger un autre partage du travail et de la richesse socialement produite » [9].

13En tout cas, il est évident que l’appropriation du marxisme par Gorz est sélective. Si l’on peut parler d’un marxisme de Gorz – ou, si l’on préfère, d’un attachement à la pensée de Marx et de certains marxistes hétérodoxes, de Marcuse à Robert Kurz –, c’est surtout à propos de deux questions – il est vrai, essentielles – qui sont au cœur de son engagement écologiste ou, pour reprendre le terme utilisé par Françoise Gollain, écosocialiste : l’anticapitalisme et l’alternative communiste comme civilisation du temps libéré. Essayons d’analyser ces deux moments, en nous référant principalement au recueil Écologica, qui rassemble des textes de différentes périodes, et qui constitue une sorte de testament politico-théorique d’André Gorz.

L’anticapitalisme

14Comme l’observe à juste titre Willy Gianinazzi, la critique marxienne du capital « demeure pour Gorz irremplaçable : il n’aura de cesse de s’appuyer sur elle » [10]. Cette critique gorzienne du mode de production capitaliste, loin de s’adoucir, semble se radicaliser de plus en plus à partir de 1980, notamment en rapport avec sa réflexion sur l’écologie. Par exemple, dans l’interview avec Marc Robert cité ci-dessus, il observe :

15

L’écologie n’a toute sa charge critique et éthique que si les dévastations de la Terre, la destruction des bases naturelles de la vie sont comprises comme les conséquences d’un mode de production, et que ce mode de production exige la maximisation des rendements et recourt à des techniques qui violent les équilibres biologiques.

16Et inversement : l’écologie politique, avec sa théorie critique des besoins « conduit en retour à approfondir et à radicaliser encore la critique du capitalisme » [11].

17Dans son analyse critique des dégâts écologiques du capitalisme, il se réfère directement à certains passages du Capital. Par exemple, dans l’entretien avec les Brésiliens de l’université Unisinos (2005), il signale :

18

Sous l’angle écologique, l’accélération de la rotation du capital conduit à exclure tout ce qui diminue dans l’immédiat le profit. L’expansion continuelle de la production industrielle entraîne donc un pillage accéléré des ressources naturelles. Le besoin d’expansion illimitée du capital le conduit à chercher à abolir la nature et les ressources naturelles pour les remplacer par des produits fabriqués, vendus avec profit. […] Ce que Marx écrivait il y a cent quarante ans dans le livre premier du Capital est d’une étonnante actualité.

19Suit le célèbre passage du Capital où Marx constate que « chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité » [12].

20Curieusement, on trouve peu de critiques de Gorz dirigées contre les limites de la réflexion écologiste chez Marx. Il ne reprend pas à son compte les attaques de nombreux écologistes (Alain Lipietz, parmi d’autres) contre le supposé « prométhéisme » de Marx, c’est-à-dire l’idée de domination ou « conquête » de la nature. Le débat, qui a beaucoup occupé les éco-marxistes américains, depuis les années 80 jusqu’à aujourd’hui, sur les avancées et les contradictions de Marx et Engels concernant la question du rapport à la nature, ne semble pas l’intéresser. Apparemment, il ne connaît pas les travaux de James O’Connor et Joel Kovel, rédacteurs de la revue Capitalism, Nature and Socialism, ou, dans les années 2000, de John Bellamy Foster et Paul Burkett de la Monthly Review.

21La critique du capitalisme et l’urgence de sortir de ce système destructif gagnent une nouvelle dimension avec le changement climatique. Dans un de ces derniers écrits, lui aussi destiné à Écorev’, « La sortie du capitalisme a déjà commencé » (2007), Gorz insiste : « La question de la sortie du capitalisme n’a jamais été plus actuelle. Elle se pose en des termes et avec une urgence d’une radicalité nouvelle » [13]. Rejetant les illusions que l’écologie sociale-libérale nourrit à l’égard du capitalisme vert, il se rallie à une version résolument anticapitaliste de la décroissance et pose la nécessité, à la lumière de la crise climatique, d’un changement civilisationnel radical :

22

Il est impossible d’éviter une catastrophe climatique sans rompre radicalement avec les méthodes et la logique économique qui y mènent depuis cent cinquante ans. […] La décroissance est donc un impératif de survie. Mais elle suppose une autre économie, un autre style de vie, une autre civilisation, d’autres rapports sociaux[14].

23Mais il est un autre aspect où Gorz se rapproche de certains écrits de Marx : l’optimisme technologique. Par exemple, dans le Livre I du Capital, Marx affirme : « La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L’heure de la propriété capitaliste a sonné. […] La production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature » [15]. Personnellement, en tant qu’« éco-marxiste », je m’inscris en faux contre ce genre de raisonnement… Non seulement parce que les « fatalités » n’existent pas dans l’histoire sociale, mais aussi parce que le capitalisme n’est pas seulement une « enveloppe » : il détermine la nature même de la production et des forces productives.

24Or, sous une forme modifiée, on retrouve l’argument de Marx chez Gorz à la lumière des changements technologiques contemporains (l’informatique, Internet, etc.). Il se convainc que, grâce aux logiciels libres, « la propriété privée des moyens de production et donc le monopole de l’offre deviennent progressivement impossibles […]. Il s’agit là d’une rupture qui mine le capitalisme à sa base » ; ou encore, que « le capitalisme lui-même, sans le vouloir, travaille à sa propre extinction en développant les outils d’une sorte d’artisanat high-tech » [16]. Bref, comme le constate Willy Gianinazzi, le logiciel libre a nourri « les espoirs les plus utopiques, voire infondés de Gorz » [17]. Françoise Gollain se distancie, elle aussi, de cet optimisme technologique en constatant, avec acuité, une affinité de Gorz avec certaines analyses de Marx : « L’assertion selon laquelle “c’est le capitalisme lui-même, qui, sans le vouloir, travaille à sa propre extinction”, porte la marque indéniable de la conception marxienne du rôle révolutionnaire de l’évolution de la structure de la production » [18].

25Heureusement, Gorz échappe au piège de ce fatalisme optimiste, c’est-à-dire à la croyance en une autodestruction du capitalisme – croyance entretenue, dans une large mesure, par Robert Kurz et les théoriciens de la critique de la valeur. Et ce, grâce à son humanisme marxiste-sartrien, allergique aux déterminismes et assoiffé de liberté. Par exemple, dans Métamorphoses du travail, Gorz s’affranchit clairement de tout automatisme de ce genre : « Nous ne serons pas libérés par un déterminisme matériel et comme à notre insu. Le potentiel de libération qu’un processus contient ne s’actualise que si les hommes s’en emparent pour se faire libres » [19].

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26L’autre correction apportée par Gorz concerne, comme l’observe Françoise Gollain, sa prise de conscience de l’ambivalence structurelle des nouvelles technologies, comme la microélectronique, qui peuvent servir autant à l’hypercentralisation qu’à l’autogestion [20]. Sans adhérer à la technophobie de certains écologistes, Gorz n’est pas moins persuadé que « le socialisme ne vaut pas mieux que le capitalisme s’il ne change pas d’outils ». Dans l’entretien avec Marc Robert, il reprend cette formule déjà présente dans Écologie et liberté (1977) et l’explique ainsi (en se référant encore une fois aux Grundrisse) : si « la classe ouvrière […] s’emparait des moyens de production du capitalisme sans les changer radicalement, elle finirait par reproduire (comme cela s’est fait dans les pays soviétisés) le même système de domination » [21] – et, pourrait-on ajouter, le même système de destruction de l’environnement.

Le communisme, civilisation du temps libéré

27Gorz n’est pas seulement redevable à Marx dans sa critique du capitalisme, mais aussi dans sa conception de cet autre mode de production, de cette autre civilisation qu’il appelle de ses vœux : le socialisme (ou communisme). Voici ce qu’il écrit dans Adieux au prolétariat, son ouvrage apparemment le plus éloigné du marxisme :

28

Seul le socialisme peut se payer le luxe de rechercher la plus grande satisfaction au moindre coût possible. Seul il peut rompre avec la logique du profit maximum, du gaspillage maximum, de la production et de la consommation maximum, et de la remplacer par le bon sens économique : le maximum de satisfaction avec le minimum de dépense. […] L’utilisation du terme “socialisme” est d’ailleurs ici impropre. C’est plutôt de communisme qu’il faudrait parler[22].

29Et il poursuit quelques lignes plus loin : « L’idée même […] que la poursuite du “plus” et “mieux” puisse le céder à la poursuite de valeurs extra-économiques et non marchandes, cette idée est étrangère à la société capitaliste. Elle est, en revanche, essentielle au communisme » [23]. Ce qui signifie, traduit en termes écologistes : seul le socialisme/communisme peut dépasser le productivisme et le consumérisme qui conduisent à la destruction du milieu. Bien entendu, le communisme dont parle Gorz n’est pas celui des pays du prétendu « socialisme réel », mais une sorte d’éco-communisme d’un type nouveau.

30La signification humaine et écologique du communisme est celle d’une civilisation du temps libéré. Il se réfère ici à un passage célèbre de Marx, dans le volume III du Capital :

31

Le règne de la liberté commence là ou finit le travail déterminé par le besoin et les fins extérieures : par la nature même des choses, il est en dehors de la sphère de la production matérielle. […] La liberté dans ce domaine ne peut consister qu’en ceci : l’être humain socialisé (vergesellschafte Mensch), les producteurs associés, règlent rationnellement ce métabolisme (Stoffwechsel) avec la nature, le soumettant à leur contrôle collectif, au lieu d’être dominés par lui comme par un aveugle pouvoir ; ils l’accomplissent avec les efforts les plus réduits possible, dans les conditions les plus dignes de leur nature humaine et les plus adéquates à cette nature. C’est au-delà de ce règne que commence le développement des puissances de l’être humain, qui est à lui-même sa propre fin, qui est le véritable règne de la liberté, mais qui ne peut s’épanouir qu’en s’appuyant sur ce règne de la nécessité. La réduction de la journée de travail est la condition fondamentale[24].

32Gorz traduit cette vision en termes écologistes dans plusieurs de ses écrits ; par exemple, dans un article de la revue Actuel Marx (1992) :

33

Le sens fondamental d’une politique écosociale […] c’est de rétablir politiquement la corrélation entre moins de travail et moins de consommation d’une part, plus d’autonomie et plus de sécurité existentielles, d’autre part, pour chacun et chacune. Il s’agit, autrement dit, de garantir institutionnellement aux individus qu’une réduction générale de la durée de travail ouvrira à tous […] une vie plus libre, plus détendue et plus riche[25].

34Il se réfère aussi souvent à un passage des Grundrisse de Marx, qui proclame :

35

Le libre développement des individualités et […] la réduction à un minimum du travail nécessaire de la société [deviennent le but de la production], à quoi correspond alors le développement artistique, scientifique, etc., des individus […]. Ce n’est plus alors la durée du travail, mais le temps libre qui est la mesure de la richesse[26].

36Commentant ce passage et d’autres semblables dans les Grundrisse, Gorz écrit en 2001 :

37

Considérer le développement des facultés humaines comme création de richesse, c’est déjà, en effet, abandonner une conception marchande-utilitaire-économiste de la richesse. Prendre le développement humain comme fin en lui-même, c’est dire qu’il vaut pour soi, indépendamment de son utilité économique immédiate[27].

38Cette rupture avec la conception capitaliste de la richesse est, pour Gorz, un pas essentiel vers une nouvelle civilisation écologique, au-delà du productivisme et du consumérisme. Dans un article significativement intitulé « Bâtir la civilisation du temps libéré » (1993), il appelle de ses vœux « une société dans laquelle la richesse se mesurera au temps libéré du travail, au temps disponible pour les activités qui portent leur sens et leur fin en elles-mêmes et se confondent avec l’épanouissement de la vie » [28]. Cet argument est donc directement inspiré par les écrits de Marx, mais, là aussi, Gorz leur donne une dimension nouvelle, socio-écologique, qui n’est pas véritablement présente chez l’auteur des Grundrisse. Bien entendu, il ne faut pas confondre ce temps libéré – un temps autodéterminé et hors travail – avec le « loisir » que le système capitaliste octroie au travailleur pour la régénération de sa force de travail.

39Dans un passage du Capital cité ci-dessus [29], Marx fait référence à un réglage rationnel et collectif du métabolisme avec la nature : c’est l’idée de la planification socialiste de la sphère du travail nécessaire qui est ici suggérée. Le concept de planification – présent dans Stratégie ouvrière et néocapitalisme (1964) et dans Le socialisme difficile (1967) – ne vient pas souvent sous la plume de Gorz après 1980, mais se trouve formulé dans des termes explicitement marxiens dans… Adieux au prolétariat ; c’est d’ailleurs un passage repris (et remanié) dans Écologica :

40

La sphère de la nécessité, et donc du temps de travail socialement nécessaire, ne peut être réduite au minimum que par une coordination et une régulation aussi efficaces que possible des flux et des stocks : c’est-à-dire par une planification démultipliée (articolata) […] La seule fonction d’un État communiste est de gérer la sphère de la nécessité (qui est aussi celle des besoins socialisés) de telle manière qu’elle ne cesse de se rétrécir et de rendre disponibles des espaces croissants d’autonomie[30].

Un marxisme gorzien ?

41Pour conclure : Gorz était-il marxiste ? Si l’on considère qu’existent, selon la belle formule d’André Tosel, « mille marxismes », ne pourrait-on pas imaginer aussi un « marxisme gorzien » ? Je ne le pense pas. Pour commencer, Gorz lui-même ne se reconnaîtrait pas dans une telle définition, après 1980. Il me semble plus juste et plus approprié de parler d’une présence du marxisme dans sa pensée. Une pensée qu’on pourrait caractériser comme un socialisme écologiste – ou, selon les gorziens Arno Münster et Françoise Gollain, comme un écosocialisme – qui s’inspire de Marx et de certains marxistes hétérodoxes dans sa critique de la société (capitaliste) existante, et dans sa formulation d’un projet de société (socialiste) alternatif. Comme le suggère le titre de cet article, il y a du marxisme chez Gorz, et son œuvre, l’une des plus importantes de l’écologie critique du 20e siècle, n’est pas compréhensible sans cette dimension.


Date de mise en ligne : 01/01/2018

https://doi.org/10.3917/ecorev.045.0104