Le monachisme du haut Moyen Âge autour de la mer du Nord : à propos d’un colloque récent
- Par Sophie Hueglin
- et Alban Gautier
Pages 419 à 429
Citer cet article
- HUEGLIN, Sophie
- et GAUTIER, Alban,
- Hueglin, Sophie.
- et al.
- Hueglin, S.
- et Gautier, A.
https://doi.org/10.3917/rdn.410.0419
Citer cet article
- Hueglin, S.
- et Gautier, A.
- Hueglin, Sophie.
- et al.
- HUEGLIN, Sophie
- et GAUTIER, Alban,
https://doi.org/10.3917/rdn.410.0419
Notes
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[*]
Sophie Hueglin, University of Newcastle, School of History, Classics and Archaeology.
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[**]
Alban Gautier, Université du Littoral Côte d’Opale, HLLI EA 4030, Institut universitaire de France.
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[1]
Early Medieval Monasticism in the North Sea Zone : A Conference Examining New Research and Fresh Perspectives, 24-26 avril 2015, University of Kent, Cantorbéry, Royaume-Uni [programme en ligne : http://www.lymingearchaeology.org/conference-2015/].
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[2]
Les fouilles du Lyminge Archaeological Project ont été menées par une équipe de l’Université de Reading, sous la direction de Gabor Thomas, avec la collaboration d’Alexandra Knox ; elles ont été financées par l’AHRC (Arts and Humanities Research Council). Le site internet du projet [http://www.lymingearchaeology.org] fournit de nombreuses informations sur le site, sur les fouilles et sur les développements envisagés pour l’avenir.
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[3]
G. Thomas et A. Knox, « A window on Christianisation : transformation at Anglo-Saxon Lyminge, Kent », Antiquity, t. 86, 2012 [en ligne : http://antiquity.ac.uk/projgall/thomas334/] ; G. Thomas, « Life before the minster : the social dynamics of monastic foundation at Anglo-Saxon Lyminge, Kent », The Antiquaries Journal, t. 93, 2013, p. 109-145.
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[4]
Voir avant tout son ouvrage de synthèse The Church in Anglo-Saxon Society, Oxford, Oxford University Press, 2005.
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[5]
J. Blair, « Palaces or minsters ? Northampton and Cheddar reconsidered », Anglo-Saxon England, t. 25, 1996, p. 97-121.
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[6]
Le site palatial de Yeavering a été fouillé par Brian Hope-Taylor dans les années 1960. En dehors de la publication désormais classique des fouilles, B. Hope-Taylor, Yeavering : An Anglo-British Centre of Early Northumbria, Londres, Her Majesty’s Stationery Office, 1977, on consultera désormais P. Frodsham et C. O’Brien éd., Yeavering. People, Power and Place, Stroud, Tempus, 2005. Sur Sutton Courtenay, voir N. Brennan et H. Hamerow, « An Anglo-Saxon great hall complex at Sutton Courtenay/Drayton, Oxfordshire : a royal centre of early Wessex ? », The Archaeological Journal, t. 172/2, 2015, p. 325-350. Sur Cowdery’s Down, voir M. Millett et S. James, « Excavations at Cowdery’s Down, Basingstoke, Hampshire, 1978-1981 », The Archaeological Journal, t. 140, 1983, p. 151-279.
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[7]
Ian Wood a publié de nombreux articles et ouvrages sur le haut Moyen Âge anglo-saxon autant que continental et sur les monastères en particulier. On mentionnera seulement une récente publication en français, I. N. Wood, « Monastères et ports dans l’Angleterre des viie-viiie siècles », dans Échanges, communications et réseaux dans le haut Moyen Âge. Études et textes offerts à Stéphane Lebecq, Alban Gautier et Céline Martin éd., Turnhout, Brepols, 2011, p. 89-100.
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[8]
B. Yorke, Nunneries and the Anglo-Saxon Royal Houses, Londres-New York, Continuum, 2003.
-
[9]
Sur les monastères du Nord comme Hamage, on renverra en dernier lieu aux contributions du catalogue d’exposition Le haut Moyen Âge dans le nord de la France. Des Francs aux premiers comtes de Flandre, de la fin du ive au xe siècle, Douai, Arkéos/Communauté d’Agglomération du Douaisis, 2015. Hamage a fait l’objet d’un article d’É. Louis, « Une église monastique du haut Moyen Âge dans le Nord de la France : le cas de Hamage », dans M. Gaillard éd., L’empreinte chrétienne en Gaule du ive au ixe siècle, Turnhout, Brepols, 2014, p. 357-385. On trouvera des informations sur Le Thier d’Olne sur le site du Cercle archéologique Hesbaye-Condroz : J. Witvrouw, « Le Thier d’Olne à Engis. Centre domanial du haut Moyen Âge » [http://cahc.free.fr/spip.php?article2]. Sur Nivelles, voir M.-L. Van Hove et al., « Dans la clôture d’une grande abbaye : premiers résultats des recherches archéologiques menées sur la place de Nivelles (2009-2011) », Medieval and Modern Matters. Archaeology and Material Culture in the Low Countries, t. 3, 2012, p. 165-209.
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[10]
J. H. Clay, In the Shadow of Death. Saint Boniface and the Conversion of Hessia, 721-54, Turnhout, Brepols, 2010.
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[11]
Sur ce dernier point, voir J. H. Clay, « Adventus, warfare and the Britons in the development of West Saxon identity », dans Post-Roman Transitions. Christian and Barbarian Identities in the Early Medieval West, W. Pohl et G. Heydemann éd., Turnhout, Brepols, 2013, p. 169-213.
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[12]
R. Cramp, Wearmouth and Jarrow Monastic Sites, 2 vol., Londres, English Heritage, 2005-2006. Cette publication est intégralement disponible sur le site Archaeological Data Service, [http://archaeologydataservice.ac.uk/archives/view/eh_monographs_2014/index.cfm].
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[13]
É. Lorans et T. Creissen éd., Marmoutier. Un grand monastère ligérien (Antiquité-xixe siècle), Orléans, DRAC Centre, 2014 [en ligne, http://www.culturcommunication.gouv.fr/var/culture/storage/pub/patrimoine_protege_marmoutier/index.htm#/1].
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[14]
S. Bully et al., « Les origines du monastère de Luxeuil (Haute-Saône) d’après les récentes recherches archéologiques », dans L’empreinte chrétienne…, M. Gaillard éd., op. cit., p. 311-355.
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[15]
Des renseignements sur ce programme international, ainsi que des détails concernant les trois colloques, sont disponibles sur le site http://columbanus2015.eu.
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[16]
T. Ó Carragáin, Churches in Early Medieval Ireland. Architecture, Ritual and Memory, New Haven-Londres, Yale University Press, 2010.
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[17]
Voir les études réunies dans Early Medieval Northumbria. Kingdoms and Communities, AD 450-1100, D. Petts et S. Turner éd., Turnhout, Brepols, 2011.
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[18]
T. Wilmott prépare un ouvrage de synthèse sur le monastère de Whitby, fondé au viie siècle. Voir la présentation sur le site d’English Heritage [http://www.english-heritage.org.uk/visit/places/whitby-abbey/history/].
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[19]
J. M. Comish, D. Petts et al., « Fey Field, Whithorn. Excavations by David Pollock and Amanda Clarke », sur le site du York Archaeological Trust [http://www.iadb.co.uk/yat/publish.htm?PUB=58].
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[20]
Pour une mise en perspective de cette pratique, voir R. Fleming, « Recycling in Britain after the fall of Rome’s metal economy », Past & Present, t. 217, 2012, p. 3-45.
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[21]
Sur l’agriculture en Angleterre dans le haut Moyen Âge, on consultera en dernier lieu D. Banham et R. Faith, Anglo-Saxon Farms and Farming, Oxford, Oxford University Press, 2014.
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[22]
Ainsi pour le monde mérovingien, la dernière synthèse sur les centres royaux de la Neustrie reste celle de J. Barbier, « Le système palatial franc : genèse et fonctionnement dans le Nord-Ouest du regnum », Bibliothèque de l’École des Chartes, t. 148/2, 1990, p. 245-299. Pour les églises de la Gaule du Nord (partie nord de la province ecclésiastique de Reims), on pourra partir du catalogue de Ch. Mériaux, « Églises et communautés religieuses », dans Gallia irradiata. Saints et sanctuaires dans le nord de la Gaule du haut Moyen Âge, Stuttgart, Franz Steiner, 2006, p. 241-344. Mais les recoupements entre ces deux catalogues sont rares et peu instructifs.
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[23]
C. Balmelle, Les demeures aristocratiques d’Aquitaine. Société et culture de l’Antiquité tardive dans le Sud-Ouest de la Gaule, Bordeaux, Ausonius, 2001.
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[24]
L. Bourgeois, « Les résidences des élites et les fortifications du haut Moyen Âge en France et en Belgique dans leur cadre européen : aperçu historiographique (1955-2005) », Cahiers de civilisation médiévale, t. 49/2, 2006, p. 113-141 (ici p. 117-118), ne mentionne que deux sites royaux ou princiers ayant fait l’objet de fouilles partielles pour la période mérovingienne : Vitry-en-Artois (Pas-de-Calais) et Mellier (Luxembourg belge).
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[25]
Le récent programme de recherche sur « Les élites dans le haut Moyen Âge occidental (ve-xie siècle) », coordonné par F. Bougard et R. Le Jan (six volumes chez Brepols dans la collection « Haut Moyen Âge », 2006-2011), a montré toute la fécondité que l’on peut avoir à ne pas trop distinguer les modes d’action des élites laïques et ecclésiastiques pour cette période.
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[26]
Voir l’introduction et les études réunies par F. Mazel éd., L’espace du diocèse. Genèse d’un territoire dans l’Occident médiéval (ve-xiiie siècle), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008.
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[27]
Songeons, pour la Gaule tardo-antique et mérovingienne, aux études récemment réunies par M. Gaillard éd., L’empreinte chrétienne, op. cit.
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[28]
Pensons à la cathédrale de Tournai dont les plus anciennes phases ont été mises au jour par la fouille : R. Brulet, La cathédrale de Tournai à chœur ouvert, Namur, Institut du patrimoine wallon, 2014.
1Un colloque récemment organisé à l’Université du Kent à Cantorbéry [1] a marqué la conclusion de huit ans de fouilles menées à Lyminge (Kent), près de Folkestone dans le sud-est de l’Angleterre [2]. Cette rencontre a permis non seulement de fournir un compte rendu détaillé des origines et du développement d’un monastère royal du Kent, mais aussi d’éclairer nombre de thèmes essentiels pour l’interprétation des fondations monastiques du haut Moyen Âge en replaçant l’archéologie dans son contexte contemporain. Les communications proposées émanaient de spécialistes venus de plusieurs pays, qui ont permis de contextualiser les résultats des fouilles dans le cadre plus général du monachisme du haut Moyen Âge dans les régions bordières de la mer du Nord, à travers des perspectives archéologiques, historiques et transdisciplinaires. Les trois sessions du colloque étaient intitulées « Pouvoir et lieux de pouvoir : les enjeux politiques des fondations monastiques », « À quoi ressemblaient les monastères ? Architecture et organisation spatiale » et « Production, consommation et surplus : les monastères comme lieux centraux de l’économie ». Le colloque s’est conclu sur une table ronde qui a tenté d’identifier les priorités pour la recherche à venir et d’envisager des possibilités de collaboration scientifique.
2C’est par une excursion sur le site de Lyminge que Gabor Thomas (Université de Reading), responsable du Lyminge Archaeological Project, a ouvert le colloque. Lyminge est surtout connu des historiens pour avoir abrité à partir du viie siècle un monastère anglo-saxon, dont la fondation remonterait, selon les récits hagiographiques de la « Légende royale du Kent », à sainte Ethelburga (ou Æthelburh), princesse royale du Kent, fille du roi Æthelberht, veuve du roi Edwin de Northumbrie et première abbesse. Les restes de ce premier monastère féminin pourraient se trouver sous l’actuelle église paroissiale, mais le réexamen de la documentation et des fouilles menées par le chanoine Jenkins au xixe siècle n’a pas débouché sur des conclusions probantes. Les fouilles récentes ont néanmoins permis de démontrer que Lyminge était déjà un important lieu central avant la fondation du monastère, avec des cimetières anglo-saxons et des traces d’habitat remontant au ve-vie siècle de notre ère. Surtout, les fouilles de l’actuel green du village, à environ 200 m au sud de l’église, ont révélé l’existence d’un complexe architectural élitaire en bois antérieur au monastère [3].
3John Blair (Université d’Oxford) a prononcé la conférence inaugurale du colloque : celle-ci a consisté en une synthèse comparant l’organisation spatiale des « complexes architecturaux à grand hall » (great hall complexes) et des monastères de l’Angleterre du viie siècle, un sujet sur lequel il a publié de nombreuses contributions depuis plusieurs décennies [4]. Plusieurs ont encore en mémoire sa réinterprétation radicale des fouilles de Northampton (Northamptonshire) et de Cheddar (Somerset) : ces sites, originellement publiés comme des complexes palatiaux, devaient à ses yeux être considérés comme des minsters, c’est-à-dire comme des établissements religieux abritant des communautés monastiques et/ou cléricales [5]. Selon lui, la localisation des complexes à grand hall répondait à la fois à une logique « focale » – il s’agissait en général de lieux d’assemblée dès avant l’érection de bâtiments de prestige – et à une logique « marginale » – ils sont souvent situés à proximité de terrains de chasse, ou près des frontières d’autres territoires. Aux côtés des tumulus funéraires et des objets d’or qui leur sont contemporains, les complexes à grand hall doivent êtres comptés au nombre des pratiques ostentatoires de l’élite anglo-saxonne, une ostentation qui résonne avec celle que l’on observe à la même époque chez les Francs (au sud), les Bretons (à l’ouest) et les Pictes (au nord). Insistant sur la très brève durée de vie des bâtiments qui accueillaient l’existence itinérante des rois anglo-saxons du haut Moyen Âge, John Blair a comparé les grands halls de Lyminge, Yeavering (Northumberland), Sutton Courtenay (Oxfordshire) ou Cowdery’s Down (Hampshire) [6] à des « campements de prestige » et à des « tentes en bois ». À travers l’architecture et l’organisation spatiale de ces complexes bâtis, mais aussi dans celles des minsters de la même époque, il observe en effet une fascinante cohérence, un goût de la linéarité axiale et, bien souvent, – à Lyminge comme dans le site monastique de Hexham – l’utilisation d’un même module de 15 pieds romains.
4Ian Wood (Université de Leeds) [7], a souligné l’influence du monachisme mérovingien en Angleterre en comparant le nombre de monastères de part et d’autre de la Manche – il y en avait environ 550 en Gaule aux alentours de l’an 700 – mais aussi en étendant la comparaison à l’Italie et à l’Espagne où l’étude des donations foncières et de la documentation survivante s’avère fructueuse. Selon lui, l’apport franc excède de loin les contributions romaines et irlandaises à la christianisation de l’Angleterre que l’historiographie a, à la suite de Bède, généralement mises en avant : l’apport des traditions monastiques et ascétiques de Lérins, Arles, Luxeuil, Chelles ou Péronne est essentiel pour comprendre le viie siècle anglo-saxon.
5Barbara Yorke (Université de Winchester) a proposé une réflexion sur les origines franques des monastères féminins royaux anglo-saxons [8]. La reine mérovingienne Bathilde (morte en 680), elle-même d’origine anglo-saxonne, a joué un rôle essentiel pour éveiller l’intérêt des souverains anglo-saxons pour le monachisme féminin comme moyen de renforcer une position politique. Les monastères féminins sont, en Angleterre, un phénomène relativement tardif : le premier pourrait être celui de Folkestone, peut-être dès le milieu des années 660 ; celui d’Ely, fondé en 673, est le premier dont la date est fermement établie ; et celui de Lyminge, sans doute plus tardif qu’on ne le pense, ne remonterait qu’aux années 660-670. Ainsi la date de 633, traditionnellement mentionnée comme celle de la fondation de Lyminge par sainte Ethelburga, doit être rejetée : pour Barbara Yorke, cette date résulte surtout de la volonté, au xiie comme au xixe siècle, de pousser les origines du monastère et du village aussi loin que possible dans le passé.
6Plusieurs établissements de la Gaule du Nord à l’époque mérovingienne ont été présentés par Dries Tys (Vrije Universiteit Bruxelles), qui a mis l’accent sur les fouilles récentes de Hamage (Nord), Le Thier d’Olne (près de Huy, Liège) et Nivelles (Brabant wallon) [9]. De nombreuses autres fondations monastiques sont connues par les sources écrites, mais les communautés qui se sont avérées « perdantes » dans les grands mouvements de réforme du ixe-xie siècle restent sous-représentées dans les sources écrites et leur mémoire à été largement oblitérée : c’est ainsi qu’aucun texte ne fournit de détails sur Le Thier d’Olne, où les fouilles ont révélé un site comparable à celui d’Hamage, dont la nature (aristocratique ou monastique) est discutée. De manière générale, les données archéologiques restent insuffisantes pour la région : soit aucune fouille n’a été effectuée, comme à Saint-Bertin (Saint-Omer, Pas-de-Calais), Torhout (Flandre-Occidentale), Lobbes (Hainaut) et Fosses (Namur) ; soit il existe des fouilles très partielles, ou se limitant au seul plan de l’église ; soit des fouilles ont eu lieu mais n’ont jamais été publiées comme à Susteren (Limbourg néerlandais) ; soit elles se sont avérées peu instructives pour la période comme dans l’abbaye gantoise de Saint-Pierre.
7John Henry Clay (Université de Durham) a, quant à lui, insisté sur les influences allant en sens inverse, de la Grande-Bretagne vers le continent, à travers l’étude de la stratégie pastorale de saint Boniface en Germanie centrale, dans des régions (Hesse et Thuringe) où prévalait non pas le seul paganisme traditionnel, mais une variété de traditions religieuses parmi lesquelles le christianisme franc était fermement établi [10]. Natif du Wessex (dont le nom même désigne, rappelons-le, le pays des « Saxons de l’Ouest »), Boniface a fondé son autorité épiscopale sur l’idée d’orthodoxie romaine et sur la croyance en ses propres origines germaniques [11]. Le goût de Boniface, confinant à l’obsession, pour l’ordre et la régularité, pourrait d’ailleurs venir de cette formation ouest-saxonne où l’intransigeance à l’égard des chrétiens bretons est attestée. Cette attitude l’a éloigné de tout compromis et l’a même amené dans certaines de ses lettres à « rapporter » au pape contre ses collègues. C’est sans doute en raison même de cette intransigeance que la mission auprès des Saxons a débouché sur un échec et sur son propre martyre.
8Rosemary Cramp (Université de Durham) est une pionnière de l’archéologie monastique anglo-saxonne : elle a conduit en particulier les fouilles de Jarrow, le monastère où vécut et enseigna Bède le Vénérable au tournant du viie et du viiie siècle [12]. Ouvrant la session suivante, elle pose une question clé de ce colloque : comment, dans la période 600-900 de notre ère, peut-on distinguer un site monastique d’un autre habitat ecclésiastique ou laïc ? Rosemary Cramp n’est pas certaine que la fonction d’un habitat puisse être établie à partir de la seule archéologie du bâti. La rareté des données écrites pour les sites antérieurs au xe siècle se conjugue avec l’influence mutuelle entre habitats laïcs et ecclésiastiques dès les premières fondations monastiques en Occident. Ainsi la première organisation spatiale du monastère italien de Saint-Vincent du Volturne (Molise) était fortement influencée par la villa romaine qui l’avait précédé. Selon elle, le matériel découvert à l’intérieur d’un site nous en apprend donc bien plus sur sa nature que ne peut le faire son apparence extérieure. Sa proposition de réinterpréter la phase finale du site de Yeavering, identifiée par Hope-Taylor comme un dernier avatar du complexe palatial, comme un site monastique, suscite un grand intérêt dans l’auditoire.
9Depuis plusieurs années, l’équipe dirigée par Élisabeth Lorans (Université de Tours) fouille le vaste site de Marmoutier (Indre-et-Loire) et a mis au jour des vestiges qui racontent une histoire différente de celle de la Vita Martini de Sulpice Sévère : alors que l’hagiographe évoque le retrait de saint Martin dans un ermitage isolé sur la rive nord de la Loire, les fouilles témoignent de l’existence d’un habitat romain ancien, réutilisé par l’évêque et ses compagnons sans solution de continuité chronologique, à l’instar de ce qu’il avait fait quelques années plus tôt à Ligugé [13]. Il y avait encore, à l’époque de saint Martin, un pont sur la Loire et les communications avec la ville de Tours étaient aisées. Il n’est donc pas étonnant, au vu de l’influence qu’a pu avoir la Vita Martini sur l’écriture hagiographique occidentale, que la confrontation entre la Vita Columbani de Jonas de Bobbio et les récentes fouilles de Sébastien Bully à Luxeuil-les-Bains (Haute-Saône) soient parvenues à des conclusions sensiblement analogues : là où, à en croire Jonas, saint Colomban était arrivé dans un désert d’hommes, habité seulement par des loups et des ours, l’archéologie a permis de dégager un important complexe cultuel chrétien du ve-vie siècle, avec en particulier une grande église funéraire précédant immédiatement l’arrivée du saint irlandais [14]. Ce n’est décidément plus sous le signe de la mission auprès des païens qu’il faut placer l’action d’ecclésiastiques comme Colomban, mais bien plus sous celui de la réforme de la vie monastique et de la vie de l’Église. En cette année 2015 du quatorzième centenaire de la mort de Colomban, un ambitieux programme international revient sur cette figure majeure du début du viie siècle à travers trois colloques tenus tout au long de l’année à Bangor (en Irlande du Nord, lieu de formation du saint), Luxeuil (aux confins de la Lorraine et de la Franche-Comté, son premier lieu d’implantation durable) et à Bobbio (près de Gênes, le monastère dans lequel il s’est finalement établi) [15]. Gageons que nombre des réflexions développées lors de ces trois rencontres rejoindront celles du colloque de Cantorbéry.
10Plusieurs exemples de sites monastiques du haut Moyen Âge récemment fouillés ont ensuite été présentés. Tomás Ó Carragáin (University College, Cork) a exposé le cas de Toureen Peakaun (Co. Tipperary), un site irlandais dont les datations s’étendent entre le milieu et la fin du viie siècle [16]. Si l’on en croit les sources écrites, ce monastère a bénéficié du patronage des rois de Cashel, de la dynastie des Uí Maic Láire : on se trouve dans la paroisse de Killardry (Cill Airdrí, « église du haut roi »), près d’un lieu d’assemblée, à l’orée d’une forêt, et donc sans aucun doute sur un ancien site royal. Néanmoins, il n’y a rien là pour rivaliser avec l’opulence des établissements francs et anglo-saxons de la même époque. On y trouve des restes de sculpture sur pierre, une grande croix, quelques tombes du haut Moyen Âge et de possibles traces d’églises en bois, ainsi que des témoignages d’activité artisanale ; l’enclos ecclésiastique de 170 m de diamètre est encore aujourd’hui visible à l’œil nu sur le terrain. Cet exemple irlandais assez bien préservé contraste avec les études de cas anglaises proposées par David Petts (Université de Durham) [17] et Tony Wilmott (Historic England) [18]. Il existe environ deux cents sites monastiques attestés en Northumbrie pour la période pré-viking et seule une poignée a fait l’objet de fouilles ; surtout, aucun n’a été fouillé intégralement, y compris dans les emprises les plus vastes comme à Whithorn (Dumfries and Galloway). Tant l’analyse de David Petts sur l’organisation spatiale des sites monastiques de Whithorn, Hartlepool (Durham), Monkwearmouth et Jarrow (Tyne and Wear) que la recherche par Tony Wilmott d’un fossé d’enceinte de l’abbaye de Whitby (Yorkshire du Nord) ont dû et devront encore utiliser un large éventail méthodologique afin de mieux identifier les limites et l’organisation interne des sites. Bien entendu, cela est avant tout dû à la « reconversion » du sol par les occupations humaines ultérieures, telles que l’agriculture, la voirie et bien d’autres activités qui ont remodelé la topographie. Mais il est d’ores et déjà intéressant de constater qu’à Whithorn, par exemple, les divers enclos qui ceinturent le monastère se révèlent des structures tout aussi éphémères que celles des sites laïcs ; dans le secteur dit de « Fey Field », même le cimetière n’est pas pérenne, car les différentes phases d’inhumation sont séparées par des phases bâties [19].
11Alors que les communications précédentes s’étaient concentrées sur les structures archéologiques, les trois dernières ont plutôt porté sur le matériel découvert dans les sites monastiques. Justine Bayley (University College, Londres) a proposé un vaste aperçu des objets en métal et en verre. Alors que l’on penserait spontanément que les moules pouvaient être en pierre ou en céramique, on trouve aussi des moules en bois de cervidé, utilisés pour fondre des objets en plomb ou en étain. Par ailleurs, le pourcentage d’objets en bronze (gunmetal) est important entre 400 et 650. De fait, avant le xe siècle, la métallurgie anglo-saxonne semble avoir été dominée par le recyclage de matériaux antiques [20]. De même, il n’existe aucune preuve tangible de fabrication du verre à partir de matériaux bruts : seule la refonte est attestée. On soufflait le verre dans plusieurs monastères aux viie-ixe siècles : à Glastonbury (Somerset), Barking (Grand Londres) ou Jarrow, on a retrouvé des vestiges de fours et des creusets. La métallurgie de luxe et la verrerie semblent avoir existé dans tous les types de sites, y compris monastiques, même si la plus grande partie du matériel a été retrouvée dans des sites urbains ou proto-urbains. L’exception concerne le travail de l’or qui n’est pour l’instant attestée que dans les wics comme Southampton, Londres, Ipswich ou York.
12Les données archéobotaniques analysées par Mark McKerracher (Université d’Oxford) témoignent, à Lyminge comme dans d’autres sites d’élite contemporains, d’une exceptionnelle diversité de plantes. La densité des restes céréaliers connaît un véritable changement d’échelle à la période dite mid-Saxon (viie-ixe siècle) : cela pourrait s’expliquer par un développement de la gestion des cultures sur ces sites d’élite, qui ont donc joué un rôle pionnier dans la transformation de l’agriculture. La diversification des cultures pour une meilleure adaptation au terrain semble avoir été la voie suivie sur ces sites dont la « signature botanique » est de mieux en mieux identifiée [21]. Les restes archéozoologiques de Lyminge, présentés par Zoe Knapp (Université de Reading), montrent une claire différence entre la phase pré-chrétienne et la période monastique. Au-delà des simples exigences de la subsistance, les concepts d’agency animale et d’interaction homme-animal peuvent être utilisés pour comprendre ce qui s’est passé sur ce site. En outre, le développement de modèles diététiques témoignant d’une nouvelle vision du monde, dans le cadre d’une vie régulière, est repérable dès avant l’introduction de la règle bénédictine. Ainsi le pourcentage de restes porcins est très élevé dans la première phase d’occupation (plus de 50 % des restes identifiés), alors qu’il décline fortement par la suite (un peu plus de 25 %). En revanche, cette dernière phase est marquée par un développement de la consommation de volaille, ainsi que par un « colossal » assemblage de poissons (sans doute le plus important en Angleterre pour la période mid-Saxon), dont plus de 80 % sont d’origine marine. Là encore, on observe une évolution : alors que dans la première période ce sont surtout les petits poissons côtiers qui dominent (limande, carrelets), la période suivante voit se développer une pêche plus importante et plus ambitieuse (cabillaud, merlan). Il est possible que le port de Sandtun (à West Hythe, sur la côte toute proche du Kent) ait fourni le monastère de Lyminge en poissons de mer.
13En résumant les débats de ces trois journées, Helen Gittos (Université du Kent) nous rappelle que beaucoup de villae royales – au nombre desquelles il faut sans doute compter Lyminge – ont fait l’objet de donations pour la fondation de monastères. Cela explique pourquoi on les trouve si près les uns des autres, si ce n’est les uns au-dessus des autres : il est souvent bien difficile de les distinguer dans les phases les plus anciennes. Les conclusions sont, de façon inhabituelle mais très heureuse, suivies d’une discussion animée et intelligemment mise en œuvre. Comme dans un TD de licence, orateurs et auditeurs sont invités à se retrouver par petits groupes de cinq ou six personnes pour discuter quelques aspects mis en lumière par la conclusion et pour dégager des perspectives de recherche future. La journée se termine alors par une table ronde nourrie par ces discussions en petits groupes.
14Parmi les points dégagés dans cette phase conclusive du colloque, on soulignera les suivants.
151. Un certain nombre de communications se sont accordées pour identifier une forme de « déclin » des sites monastiques (et plus généralement ecclésiastiques) au cours du ixe siècle : s’agit-il d’une réalité ou d’un effet de source ?
162. Alors que Lyminge entre dans une nouvelle phase de recherche, avec le traitement des données collectées et la préparation de la publication, beaucoup de travail reste à faire sur les sites du haut Moyen Âge. Il serait souhaitable d’identifier l’ensemble des sites qui, dans cette période, dans les îles comme sur le continent proche, pourraient livrer des résultats comparables au moins en partie à ceux de Lyminge (complexes palatiaux, centres de gestion domaniale et agricole, sites monastiques précoces). De tels sites sont rares dans le monde franc, mais Péronne ou Chelles, attestés à la fois comme palais ruraux mérovingiens et comme monastères, pourraient faire l’objet d’intéressantes comparaisons, d’autant plus que leurs connexions insulaires sont bien connues. Mais le travail de recensement, à partir des sources écrites principalement, est encore largement à faire pour l’Angleterre comme pour le continent, surtout si l’on souhaite qu’il soit directement utilisable par les archéologues [22].
173. Les étiquettes « établissement religieux » (minster) et « centre royal » (royal vill) sont, pour cette période, très difficiles à appliquer aux réalités dégagées de la fouille ; celles de « monastère » et de « palais » sont encore plus problématiques. L’époque est marquée par une extrême mobilité des fonctions d’habitats dont l’organisation spatiale n’est pas fondamentalement modifiée par leurs nouveaux utilisateurs. La situation en Angleterre semble avoir été encore plus « liquide » – et en tout cas bien plus rurale – que celle qui prévalait en Gaule mérovingienne où les évêques (et, au vie siècle, les rois eux-mêmes) vivaient surtout dans les chefs-lieux urbains des civitates romaines. En Gaule, la mise en scène des pouvoirs semble être restée essentiellement urbaine, au moins jusqu’au viiie siècle, et ce n’est que dans le sud que la culture de la villa rurale semble avoir perduré quelque temps [23]. Peut-être est-ce d’abord pour cette raison – et pas nécessairement à cause d’un « retard » archéologique français ou belge – que l’on a trouvé bien plus de complexes à grand hall du vie-viie siècle en Angleterre que sur le continent. Il reste que les centres de gestion agricole et domaniale du très haut Moyen Âge (ces villae d’où étaient administrés les domaines des rois, des évêques et des grands, et où ils résidaient à l’occasion), avec ou sans bâtiments de prestige, ont été moins fouillés sur le continent [24].
184. La ressemblance entre sites ecclésiastiques et laïcs laisse entendre que l’exercice du pouvoir et le contrôle des populations à partir de ces lieux centraux n’étaient pas fondamentalement différents : même si une suite royale était profondément mobile et une communauté de clercs essentiellement stable, la première et la seconde pouvaient exercer leur domination et remplir leurs fonctions à partir de structures bâties assez semblables [25]. Ainsi, il ne faut pas perdre de vue que, dans cette période précoce, l’autorité des évêques s’exerçait plus à travers des réseaux interpersonnels que par le gouvernement d’un territoire nettement délimité [26]. Ce n’est donc pas à partir des seules vestiges architecturaux, mais au moyen d’un faisceau de preuves très variées – matériel et « petites trouvailles » (small finds), « signatures » botanique ou faunique, témoignages des sources écrites, données épigraphiques – que les fonctions d’un site fouillé apparaissent le plus clairement.
19Il apparaît donc que, en Angleterre comme en France ou en Belgique, la collaboration entre historiens et archéologues entre dans une nouvelle phase et renouvelle l’histoire de l’implantation et du développement ecclésiastique dans les régions bordières de la mer du Nord. Des rencontres scientifiques comme celle de Cantorbéry, ou des publications intégrant efficacement les divers angles d’approche, se multiplient de part et d’autre de la Manche et de la mer du Nord [27]. Des points de convergence apparaissent (la continuité entre habitat laïc et ecclésiastique [28]) mais aussi des dissemblances ; ces dernières peuvent être dues autant aux structures actuelles de la recherche (l’abondance de trouvailles monétaires au Royaume-Uni, liée à une législation sur la détection de métaux diamétralement opposée à celle de la France) qu’aux différences qui, dès cette époque, distinguaient l’île du continent (la rareté voire l’absence de great hall complexes en Gaule mérovingienne). Il est donc essentiel que les frontières linguistiques – entre l’anglais et le français, mais aussi avec le néerlandais ou l’allemand – ne nous empêchent pas de nous tenir au courant du travail effectué de l’autre côté d’un détroit qui, aujourd’hui comme au viie siècle, ne mesure après tout qu’un peu plus de trente kilomètres.