Article de revue

La Vie de sainte Eusébie de Hamage (Nord)

Pages 385 à 398

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  • Brasme, M.,
  • Brousselle, I.,
  • Caillet, F.-X.,
  • Chaffenet, P.,
  • Detant, B.,
  • Gaillard, M.,
  • Krönert, K.
  • et Mériaux, C.
(2015). La Vie de sainte Eusébie de Hamage (Nord) Revue du Nord, 410(2), 385-398. https://doi.org/10.3917/rdn.410.0385.

  • Brasme, Maryvonne.,
  • et al.
« La Vie de sainte Eusébie de Hamage (Nord) ». Revue du Nord, 2015/2 n° 410, 2015. p.385-398. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-du-nord-2015-2-page-385?lang=fr.

  • BRASME, Maryvonne,
  • BROUSSELLE, Isabelle,
  • CAILLET, François-Xavier,
  • CHAFFENET, Paul,
  • DETANT, Boris,
  • GAILLARD, Michèle,
  • KRÖNERT, Klaus
  • et MÉRIAUX, Charles,
2015. La Vie de sainte Eusébie de Hamage (Nord) Revue du Nord, 2015/2 n° 410, p.385-398. DOI : 10.3917/rdn.410.0385. URL : https://shs.cairn.info/revue-du-nord-2015-2-page-385?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rdn.410.0385


Notes

  • [*]
    Maryvonne Brasme, professeur en classes préparatoires (Lycée Faidherbe, Lille), Isabelle Brousselle, maître de conférences, Université de Lille, CNRS UMR 8164 HALMA, François-Xavier Caillet, professeur certifié d’histoire-géographie, Paul Chaffenet, doctorant, Université de Lille, CNRS UMR 8529 IRHiS, Université Libre de Bruxelles, Boris Detant, titulaire d’un Master 2 Recherche en histoire, Michèle Gaillard, professeur, Université de Lille, CNRS UMR 8529 IRHiS, Klaus Krönert, maître de conférences, Université de Lille, CNRS UMR 8529 IRHiS, Charles Mériaux, maître de conférences, Université de Lille, CNRS UMR 8529 IRHiS.
  • [1]
    Dép. Nord, arr. Douai, cant. Marchiennes, c. Wandignies-Hamage ; Hamage relevait au Moyen Âge du diocèse d’Arras. – La traduction de la Vie de sainte Eusébie que nous publions ici est le résultat des activités du séminaire de latin médiéval coordonné par Michèle Gaillard au cours de l’année universitaire 2011-2012.
  • [2]
    Sur ces fouilles, voir en dernier lieu É. Louis, « Une église monastique du haut Moyen Âge dans le nord de la France : le cas de Hamage », dans L’Empreinte chrétienne en Gaule du ive au ixe siècle, éd. M. Gaillard, Turnhout, 2014, p. 357-385 ; É. Louis, « Espaces monastiques sacrés et profanes à Hamage (Nord) (viie-ixe siècle) », dans Monachisme et espace social. Genèse et transformation d’un système de lieux dans l’Occident médiéval, éd. M. Lauwers, Turnhout, 2014, p. 435-472.
  • [3]
    Pour tout ce qui suit, outre les études d’É. Louis citées supra, voir K. Ugé, Creating the monastic past in medieval Flanders, York, 2005, p. 97-115 et C. Mériaux, Gallia irradiata. Saints et sanctuaires dans le nord de la Gaule du haut Moyen Âge, Stuttgart, 2006, spéc. p. 280-281 ; pour la famille d’Adalbaud et de Rictrude, voir aussi R. Le Jan, Famille et pouvoir dans le monde franc (viie-xe siècle). Essai d’anthropologie sociale, Paris, 1995, p. 392-393 et 438 qui suppose une parenté avec la famille mérovingienne et celle du maire du palais Erchinoald. – La source principale est la Vita Rictrudis d’Hucbald de Saint-Amand (BHL 7247), éd. D. Papebroch, dans AA SS Maii, t. III, Anvers, 1680, p. 81-89 (le prologue a été réédité seul par W. Levison dans MGH, Scriptores rerum merowingicarum, t. VI, Hanovre/Leipzig, 1913, p. 93-94) ; sur ce texte, voir en dernier lieu, C. Bottiglieri, « Hucbaldus Elnonensis mon. », dans La trasmissione dei testi latini del Medioevo, éd. P. Chiesa et L. Castaldi, Florence, 2008, p. 333-359.
  • [4]
    La date est donnée dans L’histoire-polyptyque de l’abbaye de Marchiennes (1116/1121). Étude critique et édition, éd. B. Delmaire, Louvain-la-Neuve, 1985, p. 69-70.
  • [5]
    Pour les mentions carolingiennes du culte d’Eusébie, voir A. Krüger, Litanei-Handschriften der Karolingerzeit, Hanovre, 2007, p. 473 et A. Borst, Der karolingische Reichskalender und seine Überlieferung bis ins 12. Jahrhundert, Hanovre, 2001, t. III, p. 1504-1506.
  • [6]
    La provenance de ce légendier est inconnue, mais la présence des Vies de Rictrude, Eusébie et Mauront suggère qu’il a été exécuté pour la communauté de Marchiennes ou un monastère voisin, peut-être Anchin.
  • [7]
    Pour les emprunts à Hucbald, voir L. Van der Essen, Étude critique et littéraire sur les vitae des saints mérovingiens de l’ancienne Belgique, Louvain/Paris, 1907, p. 265-266.
  • [8]
    Au début (fol. 1r-30v) se trouvent des pièces liturgiques pour Noël et Pâques ; à la fin (fol. 125v-129v), des lectures bibliques pour le dimanche de la fête de sainte Rictrude et une homélie de Grégoire le Grand. Entre les deux, une partie homogène rassemble des textes concernant les saints des abbayes de Marchiennes et Hamage. Il s’agit d’abord de la Vie de sainte Eusébie en prose (fol. 31v-42r) puis en vers (fol. 43r-60v) ; de la Vie (fol. 61r-65r) et du récit de l’invention des reliques (fol. 65v-68r) de saint Jonat, parfois attribués à Hucbald de Saint-Amand, mais de composition plus tardive (sans doute dans le courant du xe siècle) ; de la Vie de sainte Rictrude par Hucbald de Saint-Amand (907) ; et enfin de la Vie métrique de la même sainte par Jean de Saint-Amand (fol. 68v-93v). – T. Snijders, « Textual diversity and textual community in a monastic context : the case of eleventh-century Marchiennes », Revue d’histoire ecclésiastique, t. 107, 2013, p. 897-929 a récemment suggéré que la composition du manuscrit entendait donner une base historique et hagiographique solide à la communauté de Marchiennes nouvellement réformée en 1024, tout en proposant des textes susceptibles de ménager les sensibilités de religieux venus d’horizons différents.
  • [9]
    Cité par L. van der Essen, Étude critique et littéraire, op. cit. (n. 7), p. 267.
  • [10]
    Ibid., p. 268 pour des similitudes dans le vocabulaire.
  • [11]
    Jean de Saint-Amand, Vita Rictrudis metrica, éd. G. Silagi, dans MGH, Poetae, t. V-3, Hanovre, 1979, p. 566-597. En accompagnant son œuvre de poèmes, Jean suit une tradition bien représentée à Saint-Amand par ses prédécesseurs Milon et Hucbald : cf. C. Bottiglieri, « I versus in confirmatione operis : maestri e allievi nella tradizione di Saint-Amand », dans Parva pro magnis munera. Études de littérature tardo-antique et médiévale offertes à François Dolbeau par ses élèves, éd. M. Goullet, Turnhout, 2009, p. 159-178.
  • [12]
    A. Taylor, « Just like a mother bee : reading and writing Vitae metricae around the year 1000 », Viator, t. 36, 2005, p. 119-148, spéc. p. 122-123.
  • [13]
    Les Vies métriques sont très souvent des travaux scolaires : cf. F. Dolbeau, « Un domaine négligé de la littérature médiolatine : les textes hagiographiques en vers », dans Cahiers de civilisation médiévale, t. 45, 2002, p. 129-139 (réédité avec addenda dans id., Sanctorum societas. Récits latin de sainteté (iiie-xiie siècle), Bruxelles, 2005, t. I, p. 63-80).
  • [14]
    La phrase reprend un lieu commun des prologues hagiographiques : l’auteur revendique un style « moyen » – en référence aux trois styles définis par Horace : « simple » (humilis), « moyen » (mediocris) et « sublime » (gravis) – qui puisse être compris de tous et, ainsi, participer à la renommée de sainte Eusébie. En fait, le style ampoulé du texte et l’abondance des références montrent que cette profession d’humilité relève de la fausse modestie.
  • [15]
    Cf. Salluste (Caius Salustius Crispus), Conjuration de Catilina, VIII, 4.
  • [16]
    Cf. Perse, Satires, prologue. Hippocrène est la source que fit jaillir Pégase sur le mont Hélicon où demeuraient les Muses. Dans la littérature antique, c’est le lieu par excellence de la création artistique ; le Parnasse est l’autre résidence des Muses. Ces références sont en fait empruntées à la lettre de Rathier de Vérone à l’archevêque Robert de Trèves datée de 939/944, éd. F. Weigle, Die Briefe des Bischofs Rather von Verona, Weimar, 1949, n° 5, p. 30-31.
  • [17]
    Ézechiel, 44, 9.
  • [18]
    Grégoire le Grand et Isidore de Séville avaient déjà affirmé que les textes sacrés ne devaient pas être soumis aux règles de la grammaire latine ; Donat (vers 310-380) est un des plus célèbres grammairiens latins.
  • [19]
    L’opposition entre la rusticitas piscatorum (c’est-à-dire des premiers apôtres) et l’urbanitas philosophorum est empruntée à la Vita Ursmari de Rathier de Vérone ; cf. F. Dolbeau, « La diffusion de la Vita S. Ursmari de Rathier de Vérone », dans Scribere sanctorum gesta. Recueil d’études d’hagiographie médiévale offert à Guy Philippart, éd. É. Renard, M. Trigalet, X. Hermand et P. Bertrand, Turnhout, 2005, p. 181-207, à la p. 196, n. 54 (qui signale aussi d’autres emprunts mineurs).
  • [20]
    2 Corinthiens, 12, 2.
  • [21]
    Macrobe (vers 370-430) est l’auteur d’un commentaire du Songe de Scipion de Cicéron qui présente une explication des mécanismes du cosmos et de l’immortalité de l’âme. Cette partie du livre VI de La République de Cicéron n’est d’ailleurs connue que grâce à Macrobe.
  • [22]
    Juvénal, Satires, X, 174. À nouveau, l’emprunt a été fait d’après la lettre de Rathier de Vérone.
  • [23]
    Deutéronome, 21, 10-14, cité d’après la lettre de Rathier de Vérone. – L’« épouse étrangère » désigne ici la « Grèce menteuse » et le bavardage des poètes de la phrase précédente. La métaphore du mariage rappelle qu’il est possible de se former à la lecture des classiques païens, à condition de les mettre au service de la religion chrétienne ; elle est renforcée par un jeu de mot sur ducere> « épouser », très proche de educere > « instruire ».
  • [24]
    Nombres, 25, 6-9, toujours cité d’après la lettre de Rathier de Vérone. – Le siromaste est un bâton muni d’un crochet, utilisé dans l’Antiquité pour sonder les silos. Phinées, descendant du prêtre Aaron, frère de Moïse, s’en servit pour embrocher un homme qui, précisément, avait épousé une femme madianite.
  • [25]
    Matthieu, 25, 14-30.
  • [26]
    Emprunt à la Vita Ursmari de Rathier de Vérone, voir supra n. 19.
  • [27]
    Ludovicus désigne ici Clovis Ier (482-511).
  • [28]
    Lotharius désigne ici Clotaire II qui régna de 584 à 629 ; les calculs de notre auteur sont exacts et l’on peut donc penser qu’il avait bien à sa disposition les différentes Historiae (sans doute des compilations de Grégoire de Tours, Frédégaire, etc.) auxquelles il vient de faire référence, d’autant plus que cette précision chronologique n’apparaît pas dans la Vita Rictrudis d’Hucbald.
  • [29]
    Dagobert Ier (629-639).
  • [30]
    Hairbertus désigne ici Charibert II (629-632), auquel Dagobert laissa la Gascogne à la mort de leur père d’après la chronique de Frédégaire (IV, 57 ; cf. Hucbald, Vita Rictrudis, 6).
  • [31]
    Frédégaire (IV, 57 et 67), toujours suivi par Hucbald, précise en effet que Charibert étendit les frontières de son royaume avant sa mort en 630.
  • [32]
    Cf. Hucbald, Vita Rictrudis, c. 9 pour ce paragraphe ; Adalbaud est inconnu des sources du viie siècle.
  • [33]
    Ibid., c. 10 pour ce paragraphe. – Sur les différents Mauront attestés aux viie-viiie siècles, voir P. Geary, Aristocracy in Provence. The Rhône Basin at the dawn of the Carolingian Age, Stuttgart, 1985, p. 130-148.
  • [34]
    À la suite d’Hucbald, l’auteur identifie le parrain de Mauront avec saint Riquier, le saint patron de l’abbaye de Centule en Ponthieu. Ils se fondent sur la Vie ancienne de saint Riquier dont le c. 5 évoque en effet un filleul dont la mère se nommait Rictrude, mais il est douteux qu’il s’agisse de la future abbesse de Marchiennes.
  • [35]
    Amand († après 674/675), fondateur de l’abbaye d’Elnone et évêque itinérant dans la vallée de l’Escaut ; la plus ancienne Vie d’Amand (viiie siècle) ne dit rien des fondations de la vallée de la Scarpe. Au milieu du ixe siècle, le moine Milon donne une liste plus précise des fondations du saint parmi lesquelles figure Marchiennes (mais non Hamage). Sur saint Amand, voir un bilan récent dans A. Dierkens, « Notes biographiques sur saint Amand, abbé d’Elnone et éphémère évêque de Maastricht († peu après 676) », dans Saints d’Aquitaine. Missionnaires et pèlerins du haut Moyen Âge, dir. E. Bozóky, Rennes, 2010, p. 63-80.
  • [36]
    Nanthilde († 642).
  • [37]
    Cf. Hucbald, Vita Rictrudis, c. 11-12 et 16 pour ce paragraphe.
  • [38]
    Marchiennes : dép. Nord, arr. Douai, cant. Sin-le-Noble.
  • [39]
    Cf. Hucbald, Vita Rictrudis, c. 19 et 24 pour ce paragraphe.
  • [40]
    Thierry III, roi de Neustrie et de Burgondie depuis 673, puis d’Austrasie à partir de 687. Il meurt en 691. C’est sous son règne que fut aussi exécuté saint Léger, évêque d’Autun. Sur la confusion qui fit d’Amé, évêque de Sion en Suisse actuelle (comme l’avait correctement écrit Hucbald, son biographe), un évêque de Sens, voir F. Dolbeau, « Le dossier hagiographique de s. Amé, vénéré à Douai. Nouvelles recherches sur Hucbald de Saint-Amand », Analecta Bollandiana, t. 97, 1979, p. 89-110 (repris avec addenda dans id., Sanctorum societas, op. cit. (n. 13), t. I, p. 231-254), aux p. 107-109.
  • [41]
    Cf. Job, 7, 1 et Grégoire le Grand, Moralia, VIII, 6.
  • [42]
    Ce chapitre et les suivants, sur le retour d’Eusébie à Marchiennes, reprennent les c. 25-26 de la Vie de Rictrude par Hucbald.
  • [43]
    La phrase est obscure : si Eusébie rentre à Marchiennes à l’aube, elle pouvait difficilement assister aux vigiles à Marchiennes.
  • [44]
    Il faut sans doute voir ici une allusion à Hucbald qui ne fait pas mention de ce miracle dans sa Vita Rictrudis.
  • [45]
    Cf. Nombres, 17, 16-18.
  • [46]
    Cf. Hucbald, Vita Rictrudis, c. 27 pour ce chapitre.
  • [47]
    La proximité entre les deux monastères est déjà soulignée dans la Vita Amati d’Hucbald, éd. Catalogus codicum hagiographicorum Bibliothecae regiae Bruxellensis, Bruxelles, 1886-1889, t. II, p. 44-45, ici c. 22, p. 52 : Haec duo monasteria vicina sibi, et commoda sub una lege, et societate degebant amica, ita ut, quamvis loco sejuncta, omnium tamen pererent vota commixta cum simplici sacrae vitae concordia.
  • [48]
    Les quatre vertus cardinales – prudence, tempérance, courage et justice – sont empruntées aux auteurs antiques.
  • [49]
    Apocalypse, 14, 4.
  • [50]
    Psaumes, 116, 15.
  • [51]
    Pas davantage qu’Hucbald, l’auteur ne précise le jour de la mort d’Eusébie qui sera donc fêtée au Moyen Âge le jour de la translation de ses reliques, le 18 mars (voir supra n. 4).
  • [52]
    La Vie de saint Éloi (II, 43), évêque de Noyon-Tournai, fait mention, dans les années 660-670, d’un comte de Thérouanne nommé Ingomar, venu prier le saint à Noyon : cf. H. Ebling, Prosopographie der Amtsträger des Merowingerreiches, von Chlotar II (613) bis Karl Martell (741), Munich, 1974, n° CCXVIII, p. 176-177.
  • [53]
    La construction d’une seconde église, adaptée au développement du culte et à la nécessité d’accueillir les fidèles, est attestée à Saint-Amand et à Lobbes, cf. C. Mériaux, « Les sanctuaires du haut Moyen Âge en Gaule (vie-xie siècle) », dans L. M. Olivieri (éd.), Ordini religiosi e santuari in età medievale e moderna, Bari, 2013, p. 73-84. À Hamage cependant, Eusébie fut enterrée dans l’église Saints-Pierre-et-Paul, qui semble correspondre à la future église paroissiale Saint-Pierre, extérieure au monastère. La nouvelle construction – qui accueillit les reliques – aurait donc été édifiée à l’intérieur de la clôture pour servir d’église monastique. Elle correspondrait à l’église Sainte-Marie, bien connue à l’époque médiévale et moderne, qui a été fouillée dans les années 1990 : É. Louis, « Une église monastique du haut Moyen Âge », op. cit. (n. 2) et id., « Espaces monastiques sacrés et profanes à Hamage », op. cit. (n. 2), p. 455-458. – Pour la date de la cérémonie, voir supra n. 4.
  • [54]
    Sur cet Hatta, également connu comme abbé de Saint-Bavon à Gand, voir Monasticum belge, t. VII-1, Province de Flandre orientale, Liège, 1988, p. 28-29.

1Hamage est aujourd’hui un petit hameau de la vallée de la Scarpe, situé à mi-distance entre les villes actuelles de Douai et de Valenciennes [1]. De 1991 à 2002, un programme de fouilles conduit par ce qui était alors le service archéologique municipal de Douai a mis au jour les différents états de l’abbaye du haut Moyen Âge dont sainte Eusébie fut abbesse dans la seconde moitié du viie siècle [2]. Bien que son culte soit né dans l’ombre de celui de sa mère, sainte Rictrude – fondatrice du monastère de Marchiennes dont Hamage finit par devenir une dépendance – et bien que les renseignements biographiques concernant Eusébie soient empruntés à la Vita Rictrudis composée par le moine Hucbald de Saint-Amand au tout début du xe siècle, il n’est pas sans intérêt de revenir sur ce petit dossier hagiographique en proposant une traduction française de la Vita Eusebiae.

2L’histoire du monastère de Hamage est indissociable de celle de Marchiennes et de la famille de sainte Rictrude et de saint Adalbaud au viie siècle, même si les sources écrites les plus anciennes ne sont pas antérieures à l’époque carolingienne [3]. La première attestation se lit dans l’acte de confirmation de la mense conventuelle de Marchiennes, donné par Charles le Chauve le 11 juillet 877 : il signale que le vin de Vregny (dans le Soissonnais) devait être partagé entre l’abbé de Marchiennes, les « frères » et « sœurs » de Marchiennes ainsi que ceux et celles de Hamage. Quarante ans plus tard exactement, en 907, la Vie de sainte Rictrude, écrite à l’intention de la communauté de Marchiennes par Hucbald, fait la part belle aux origines de Hamage. L’établissement aurait été fondé par la grand-mère d’Adalbaud nommée Gertrude. Il accueillit Eusébie, une fille d’Adalbaud et de Rictrude, afin qu’elle y fût élevée. À la mort de l’abbesse Gertrude, Eusébie lui succéda, mais sa mère Rictrude exigea qu’elle revînt s’installer à Marchiennes et y rapportât le corps de son arrière-grand-mère. Eusébie se résigna à quitter Hamage mais y retournait secrètement toutes les nuits. Le stratagème ayant été découvert, elle fut violemment punie par son frère Mauront mais Rictrude, sur le conseil d’évêques et d’abbés, accepta de la laisser s’installer définitivement à Hamage. Bien que confus, cet épisode suggère que des rapports étroits de dépendance existaient entre les deux monastères pendant le haut Moyen Âge. En 1024, Marchiennes fut réformé : les moniales furent chassées et remplacées par des moines sous l’égide de l’abbé Léduin de Saint-Vaast et de l’évêque Gérard d’Arras et Cambrai. Quant aux moniales de Hamage, elles avaient laissé la place, sans doute dès la fin de l’époque carolingienne, aux quelques chanoines que mentionnent les Gesta des évêques de Cambrai au début du xie siècle. Si l’on en croit les textes du xiie siècle, le prieuré fut vite abandonné et les reliques d’Eusébie rapportées à Marchiennes, mais elles retournaient chaque année à Hamage à l’occasion de la fête de la dédicace de l’église, le 18 novembre [4].

3Le culte de sainte Eusébie semble être né en même temps que celui de sa mère. L’une et l’autre sont absentes des grands martyrologes historiques du ixe siècle, mais elles figurent dans plusieurs documents liturgiques carolingiens d’envergure plus locale, litanies et calendriers (le 12 mai pour Rictrude, le 18 novembre pour Eusébie) [5]. Si Rictrude reçut une biographie dès le début du xe siècle, il fallut cependant attendre au moins un siècle pour qu’Eusébie fasse à son tour l’objet d’une Vie (BHL 2736). L’intérêt strictement local du texte explique qu’on n’en conserve aujourd’hui que quatre manuscrits et qu’il soit absent des grandes collections hagiographiques du xiie siècle, en particulier du Légendier de Flandre :

  1. Douai, Bibl. mun., ms. 849, fol. 31v-42r
    1re moitié du xie siècle, en provenance de Marchiennes
  2. Douai, Bibl. mun., ms. 840, fol. 129v-132v
    xiie siècle, en provenance de Marchiennes
  3. Bruxelles, Bibl. royale, ms. 09119 (3221), fol. 98r-100r
    xiie siècle [6]
  4. Douai, Bibl. mun., ms. 151, fol. 145v-148v
    3e quart du xiiie siècle, en provenance de Marchiennes

4Quelques remarques sur le style de l’auteur peuvent aider à éclairer les circonstances de la rédaction de la Vita Eusebiae, à condition de bien distinguer ce qui lui revient des longs emprunts, littéraux ou non, qu’il fait à d’illustres prédécesseurs, Hucbald bien sûr pour le récit de l’existence d’Eusébie et, dans une moindre mesure, Rathier de Vérone pour le prologue [7]. L’hagiographe débute son œuvre par un prologue relativement long qui a pour principale fonction d’expliquer pourquoi il a choisi un style qu’il qualifie de « moyen ». Il s’agit d’un topos de modestie très répandu et, contrairement à ce qu’il annonce, il déploie tous ses efforts pour montrer sa maîtrise de la langue latine et étaler sa connaissance des figures rhétoriques, des auteurs classiques et des Écritures – mais qu’il cite parfois de seconde main, d’après la lettre de Rathier de Vérone à l’archevêque Robert de Trèves. Salluste semble l’avoir inspiré, car si le terme virtus, très régulièrement évoqué par l’hagiographe d’Eusébie, est une notion centrale de l’hagiographie médiévale, il joue aussi un rôle très important chez l’historien romain. De même, l’utilisation fréquente de l’infinitif historique pourrait avoir ses origines dans une lecture de cet auteur. En dépit de ce qu’annonce l’hagiographe, sa syntaxe témoigne de grands efforts pour écrire dans un style élevé. Ainsi a-t-il recours à presque toute la panoplie de constructions possibles : constructions infinitives, ablatifs absolus et formes gérondives et participiales alternent avec des subordinations plus simples par des conjonctions. De manière similaire, il s’efforce souvent de remplacer des constructions ou des expressions sobres par des formulations plus choisies et, parmi les figures rhétoriques, il apprécie les antithèses. Les jeux de mots ne sont pas non plus rares et afin de rendre le récit vivant, l’hagiographe d’Eusébie emploie de temps en temps des questions rhétoriques. D’un point de vue lexical, notre auteur préfère les solutions inhabituelles, voire nouvelles. Il faudrait aussi relever systématiquement le vocabulaire issu du grec qu’il affectionne particulièrement. C’est donc un auteur qui semble maîtriser tous les registres de la langue, mais cela ne suffit pas pour lui reconnaitre les qualités d’un grand écrivain : sa syntaxe n’est pas toujours claire, ses constructions ou expressions paraissent souvent maniérées ou artificielles.

5Une lecture de la Vie d’Eusébie laisse donc surtout l’impression que son auteur voulait saisir l’occasion pour mettre en lumière ses connaissances en latin, parfois à la limite de l’immodestie et de la maladresse. De tout cela, il ressort que le texte s’apparente à un exercice scolaire qu’on imaginerait volontiers pratiqué par quelque jeune moine lettré d’un grand monastère de la région, vraisemblablement Saint-Amand en raison de sa proximité, du rôle qu’avait joué Amand dans la fondation de Marchiennes et de Hamage, ainsi que du précédent que représentait la composition de la Vita Rictrudis par Hucbald.

6La présence de la Vie dans le manuscrit 849 de la Bibliothèque municipale de Douai peut nourrir d’autres hypothèses [8]. La première est celle de la composition d’un opus geminum, comprenant la Vie en prose et la Vie en vers qui se suivent dans le manuscrit. C’est ce que pensait déjà au xiie siècle l’auteur des Miracles de sainte Eusébie (c. 3) : « il ne me revient pas de présenter sans réfléchir et longuement la vie de cette vierge sainte ni ses actions car un certain [auteur] très savant l’a très brillamment publiée en prose et en vers » [9]. La présence, toujours dans le manuscrit 849, de la Vita Rictrudis metrica de Jean de Saint-Amand a même prudemment conduit plusieurs savants à attribuer à cet auteur les deux Vitae d’Eusébie [10]. Il se trouve que Jean d’Elnone est un peu mieux connu puisqu’on a conservé les lettres de dédicace qui accompagnaient la Vie métrique de sainte Rictrude, adressées à l’évêque Erluin de Cambrai (996-1012), au moine Étienne de Gand et à un certain Rainier [11]. Mais c’est sans doute beaucoup prêter à un seul homme. Anna Taylor s’est récemment élevée contre cette identification au motif que les rapprochements entre les trois œuvres n’étaient nullement décisifs [12]. Peu importe au demeurant, l’hypothèse d’une œuvre scolaire, réalisée à Saint-Amand autour de l’an mil, conserve toute sa pertinence [13].

7La Vie d’Eusébie offre en définitive un double intérêt. Elle se fait non seulement l’écho de l’enrichissement des informations qui, depuis Hucbald, circulaient à propos de sainte Eusébie, notamment la mention, au dernier chapitre, de la construction d’une nouvelle église à Hamage et la translation des reliques de la sainte. Mais elle représente aussi un témoin – certes sans éclat, mais pour cette raison sans doute assez représentatif – de la manière dont la culture classique continuait à être transmise dans un grand monastère plus de deux siècles après les premières manifestations de la Renaissance carolingienne.

Traduction

D’après l’édition de Godefroid HENSKEN, dans Acta Sanctorum Martii, t. II, Anvers, 1668, p. 455-455 (3e éd. Paris/Rome, 1852, p. 447-450) (ex codicibus mss. Marchianensi et Burgundico)

81. Dès que je me suis mis à écrire, voici ce à quoi j’ai cru qu’il me fallait tout particulièrement consacrer mes efforts : que les petits ouvrages de mon petit esprit qui devaient être portés à la connaissance des autres ne soient pas obscurcis par un sens et un langage trop resserrés et ne rebutent pas non plus par un style trop abondant. Je préférais en effet que mon petit ouvrage fût consulté par le plus grand nombre en raison de sa médiocrité, plutôt que son élégance plût à un petit nombre, sans que, cependant, pour autant, il fût considéré comme de trop peu de valeur, tout comme celle [sainte Eusébie] grâce à laquelle son récit acquiert du prix [14]. Quoique, en effet, selon Crispus, les actes des hommes valeureux soient d’autant plus célèbres que des esprits illustres ont pu les exalter par leurs mots [15], ce n’est pas pour autant qu’il faut tenir pour méprisables ceux qui, de très illustres qu’ils sont, sont rendus obscurs par un récit de leurs actes trop abondant en traits qui offensent les règles de la grammaire. Il ne faudra pas non plus s’irriter contre des écrivains qui auront eu le front d’aborder à des lieux inconnus sans avoir jamais bu à la fontaine d’Hippocrène ni avoir dormi au pied du Parnasse à la double cime [16]. En vérité, après la fin de l’interdiction faite aux incirconcis d’entrer dans la demeure du Seigneur [17], la doctrine du Christ n’est pas liée par les règles de Donat [18], puisque, de toute façon, la rusticité sans détour des pêcheurs a davantage apporté à la religion chrétienne que l’exquise urbanité des philosophes [19]. D’ailleurs, s’il est incompétent quant au style, il ne l’est pas pour la sagesse, celui par la doctrine duquel la foi évangélique retentit dans presque tout l’univers et qui, ravi « jusqu’au troisième ciel » [20], a entendu les paroles ineffables, non pas comme l’Africain a entendu ces songes ineptes qui doivent être dissipés par les commentaires de Macrobe [21]. Il faut donc faire peu de cas de ce que la « Grèce menteuse » [22] et de ce que le bavardage poétique rapportent avec des ornements mensongers. Ainsi, il ne nous est pas interdit d’épouser l’étrangère selon l’ancienne loi ; mais si, la tête rasée et les ornements inutiles coupés, elle n’est pas mariée selon les règles [23], il nous faut craindre le siromaste de Phinée [24]. En effet, selon l’Évangile, le serviteur mauvais a été voué à la sentence de damnation éternelle du fait qu’il a préféré confier le talent de son intelligence à la terre plutôt que de le destiner au ciel [25]. Bien que ces choses ne me soient pas totalement inconnues et que, insérées dans mon récit en fonction de la qualité des lieux, elles pourraient me valoir quelque faveur de la part des lecteurs, j’ai préféré m’en tenir à l’usuel plutôt que d’aller chercher les raretés. Ici donc se trouve, plus précieux que l’or pur [26], le texte du récit de la vie et de la conversion de la très sainte vierge Eusébie, que, poussé par la déférence de la charité fraternelle, je transmets par écrit à la connaissance de la postérité, espérant que, en rémunération de mon travail, je recevrai de Dieu, sur intercession de cette vierge, la remise des vices dont je surabonde. Et que ces mots placés au début, qui semblent peu utiles, ne repoussent personne, puisque ce récit ne saurait commencer sans eux.

92. Que le royaume des Francs ait été florissant à ses débuts, dans la perfection de son état, et malgré de nombreuses vicissitudes – puisque les histoires des autres peuples et surtout la leur en font foi – est suffisamment vraisemblable : il a toujours été administré grâce au zèle de très puissants princes et on croit que la solidité du royaume persistera grâce à leur vertu, puisque, lorsque le courage s’accorde avec la sagesse, même les plus petites choses sont entraînées vers le plus grand progrès possible. Le respect de la religion chrétienne aussi a favorisé les gens de cette époque, lui qui a été initié pour eux avec bonheur par le roi Louis [27] sous l’action de saint Remi, évêque des Rémois, et qui, de nos jours, continue à se développer encore plus heureusement. Dans quelles circonstances cette foi fut reçue par le roi et par ce même peuple, on peut le trouver en détail dans des écrits appropriés. De ces circonstances, il nous a semblé bon de donner ici seulement le résumé, en témoignage et confirmation de notre récit. À partir de Louis, le quatrième roi, Lothaire, après avoir reçu le gouvernement du royaume par la succession de ses aïeux, alors qu’il l’avait gouverné avec une grande énergie pendant environ quarante-six années, mourut [28], laissant comme successeur son fils Dagobert [29]. Et ce Dagobert, recevant le pouvoir, n’oublia ni sa famille ni ses pieux devoirs envers elle – comme beaucoup, hélas, le font –, et associa son frère Hairbert, pourtant né d’une autre mère, au gouvernement de son royaume, en mettant à sa disposition les pays et les cités depuis la Loire jusqu’aux frontières des Gascons [30]. Et lui, pourvu de cet honneur et rivalisant, dans le meilleur sens, avec la grandeur et la richesse fraternelles, alors que les terres qui lui avaient été données pouvaient suffire à toutes les dépenses de sa suite, donna cependant satisfaction à une âme avide de la gloire issue de la bravoure, l’emporta sur le royaume voisin du sien, la Gascogne, en de fréquentes guerres, et l’obligea à se soumettre. Mais une fois qu’il fut soustrait aux humains, toutes les terres, données ou acquises, revinrent sous le gouvernement de Dagobert [31].

103. À cette époque, comme, par une conjonction d’événements variés, la Gascogne devenait un lieu de passage et pour les Francs et pour les habitants de cette région, il y eut un homme du peuple des Francs, Adalbaud, qui n’était pas au rang du commun des hommes, mais le plus puissant parmi les grands du palais, très riche de par ses terres et de par les revenus infinis de ses propriétés [32]. Il vit là une jeune fille, Rictrude, qui déjà était proche de l’âge du mariage. La haute naissance de sa noble condition avait si grandement frappé son esprit qu’il la demanda en mariage à ses parents. Et puisqu’il était très réputé pour ses richesses, comme on l’a dit, et pour son lignage – en effet sa mère, Gerberte, était la fille de sainte Gertrude qui repose à présent dans le monastère de Hamage qu’elle a fait construire –, les parents de la dite vierge ne virent pas d’objection aux requêtes d’un homme si illustre. Ainsi fut accompli ce que la prescience divine avait décidé, quoique sans l’assentiment d’une partie de la famille de la vierge. Et, une fois les cadeaux nuptiaux faits et les dots payées selon la coutume, ils furent unis à l’exemple des Patriarches pour propager la semence qui serait bénie à jamais par toutes les générations.

114. La jeune femme n’était pas stérile : elle donna à son époux un fils, appelé Mauront lors de son baptême et qui, peu après, en récompense de sa vie chaste, fut élevé au rang et à l’honneur de diacre [33]. Elle conçut aussi trois filles de ce même époux : Clotsende, qui plus tard dirigea son monastère de Marchiennes, Eusébie aussi et Adalsende qui, après avoir refusé les noces charnelles, embrassant une virginité plus précieuse, furent dignes de donner sur terre l’exemple de la vie céleste. Donc, ces parents, qui désiraient s’élever, s’appliquèrent, par leur exemple et celui des serviteurs de Dieu qui leur étaient familiers, à rendre [leurs enfants] parfaits et dignes dans l’accomplissement de la loi du Seigneur. Enfin, Mauront reçut pour père spirituel le saint prêtre Richer, le plus digne d’éloges parmi les gens de bien [34]. Le vénérable prélat Amand [35], connu de toutes parts grâce à la renommée de ses vertus, reçut Clotsende au sortir de la fontaine sacrée. La reine Nanthilde [36], épouse du roi Dagobert, reçut de même Eusébie. Ainsi accueillis comme enfants spirituels, ils bénéficièrent de la prière de ces parrains qui les recommandaient à Dieu et se donnaient en exemples. Combien grand en effet fut leur attachement envers le Seigneur, la preuve en est l’accomplissement des miracles et l’effet des vertus dont ils firent preuve.

125. Donc l’illustre Adalbaud, l’époux de la bienheureuse Rictrude, comme l’exigeaient certaines affaires de la famille, prit le chemin de la Gascogne, pour son malheur comme le prouva peu après ce qui se produisit [37]. En effet, au cours de son voyage, il tomba dans les pièges de ceux qui, comme nous l’avons dit plus haut, n’avaient pas donné leur accord à son mariage. Leur injustice l’emporta contre cet innocent : ils l’enlevèrent aux yeux des hommes et le placèrent devant les regards divins, le rendant ainsi égal, à l’issue de ce combat, à ceux qui s’étaient distingués par leur sang. Se présenta aussitôt le cortège de la communauté des serviteurs de Dieu ; ils lui donnèrent la sépulture honorable qui lui était due et, jusqu’à ce jour, méritent de garder les reliques qui leur ont été confiées. On ne put cacher à la mère de famille ce qui avait été pressenti. Une fois certaine de la fin de son époux, bien qu’attristée par son veuvage, elle se réjouit de la gloire qu’il connaissait. En effet, elle savait que, revêtu de la robe blanche de l’immortalité, il régnait déjà avec le Christ. Une fois les offices funéraires célébrés aux moments appropriés, elle prit conseil auprès des amis du Christ qui partageaient ses secrets, au sujet de l’accomplissement de son salut. Parmi eux, saint Amand l’emportait par la perspicacité et l’efficacité de son conseil. S’étant rangée à ses exhortations et à ses avertissements, elle décida de se soumettre au service divin, sous la sainte profession – ce que, du vivant même de son époux, elle avait décidé de faire au cas où il aurait disparu. Ainsi choisit-elle un lieu très propice, du nom de Marchiennes, un monastère situé sur la Scarpe [38]. Autant qu’il est permis de le savoir, celui-ci, fondé au temps de Clotaire le Jeune, père de Dagobert, s’épanouissait très saintement grâce au soin de saint Amand et aux offrandes des fidèles, car très nombreux étaient ceux qui consacraient leur énergie à le soutenir. En choisissant ce lieu, pour ainsi dire offert par Dieu pour son salut, la vénérable mère, offrit aussi avec elle ses trois filles vierges, trésor plus désirable pour le Christ que l’or et les pierres précieuses.

136. Quant à leur frère Mauront, encore retenu dans l’habit séculier, plutôt de corps que d’esprit, il se consacrait au service du roi, comme il convenait à son devoir et à sa noblesse [39]. Enfin, lui aussi, obtenant ce à quoi il aspirait, renonça à tout honneur et aux pompes du siècle, et reçut de saint Amand la tonsure cléricale. Accueilli aussi dans le monastère, selon la coutume des convertis, il devança en peu de temps, grâce à la ferveur de sa discipline, ceux, nombreux, après lesquels il aurait dû se situer selon le rang. Dans la communauté, le Seigneur voulu bien lui adjoindre saint Amé, modèle rare de justice et de sainteté, afin qu’il eût en lui le reflet d’une vie plus parfaite. Celui-ci, d’abord évêque des habitants de Sens, dans le royaume de Thierry – qui fut en son temps un second Néron dans la persécution des serviteurs de Dieu –, accusé faussement de trahison et chassé de son siège, avait été confié au même Mauront, serviteur de Dieu [40]. Ce saint homme, dans les malheurs qui lui étaient arrivés, ne se révolta nullement, ni dans son cœur, ni en paroles, car il savait que toute la vie de l’homme sur la terre consiste en tentations destinées à l’éprouver [41].

147. À cette époque, la très sainte Gertrude, déjà mentionnée, mourut selon les lois de la nature dans le monastère de Hamage qu’elle avait dirigé, élevée, de l’espoir longtemps entretenu dans l’exercice de l’ascèse, vers la récompense méritée du repos de la contemplation [42]. À la tête de ce lieu, lui succéda la très sage Eusébie, son arrière-petite-fille, âgée de presque douze ans. Pour cette raison sa mère, qui la protégeait contre la ruse du tentateur très néfaste – car elle n’ignorait pas quelles sont ses machinations contre des personnes plus avancées en âge et, à plus forte raison, qu’une vierge fragile ne pourrait résister à ses artifices –, la fit appeler et voulut que celle-ci vécût avec elle dans le monastère. Ayant appris la volonté de sa mère, elle refusa cet ordre de toutes les façons possible. On fit une deuxième puis une troisième tentative, mais on la retrouva telle qu’elle était la première fois. C’est pour cette raison que la mère fut contrainte d’en appeler au pouvoir royal à l’aide de messagers et formula le vœu qu’on l’autorisât, avec une notification écrite, à exercer la puissance maternelle sur sa fille. Les messagers étant revenus avec l’édit royal, la vierge, malgré elle, donna immédiatement son accord : prenant un coffret qui appartenait à sa grand-mère, après y avoir placé des reliques des saints ainsi qu’il lui paraissait bon, elle quitta Hamage avec tous les siens pour se rendre au monastère de Marchiennes. Toute la communauté alla à leur rencontre ; les saints furent accueillis avec des cierges, des encensoirs, ainsi qu’un chœur qui psalmodiait et leur témoignait l’affection et l’amour qui leur étaient dûs.

158. La mère étant parvenue aux fins escomptées, elle s’entretenait chaque jour avec sa fille de peur que quelque envie de retour n’envahît son âme ; qu’elle détruisît plutôt sa première volonté par une seconde, qu’elle apprît aussi à obéir humblement et à ne pas vouloir commander par une quelconque passion d’orgueil ou par l’attrait des choses du siècle. Mais elle n’obtenait aucun succès dans ce combat où elle était vaincue par l’intensité du désir de sa fille ; au contraire, elle ajoutait de l’huile sur un autre feu parce que plus elle brûlait, plus elle l’enflammait. Que dire de plus ? Ce que provoquait en elle un amour renouvelé par un désir quotidien ne pouvait être chassé de son esprit. Jour et nuit, elle s’appliquait dans toutes ses pensées à ce que le Seigneur lui accordât de réaliser ses attentes. Satisfaisant son dessein, comme elle ne pouvait le faire autrement, elle se levait dans le silence de la nuit profonde, laissant ses sandales devant son lit par souci de rendre ses pas plus discrets. Conformément à ce qui avait été convenu, faisant venir le saint évêque et moine Amé avec plusieurs autres membres de son ancienne communauté, elle courait vers le monastère qu’elle avait dirigé et qu’elle regrettait. Là, passant la nuit à célébrer les vigiles et les prières, elle accomplissait tout l’office, même celui de la journée du fait qu’elle revenait, soit au chant du coq, soit quand l’étoile du matin annonçait le jour, si bien qu’elle participait aussi aux vigiles avec le collège des frères [43]. L’âpreté du froid, quelle qu’elle fût, ne l’affectait pas, bien qu’elle marchât pieds nus, et qu’elle fût très tendre, d’âge et de corps : parce que la puissance de l’amour rend possible ce qui est presque impossible.

169. Mais cette chose ne demeura pas longtemps cachée : d’aucuns la portèrent aux oreilles de sa mère. Celle-ci l’ayant appris, faisant preuve, à nouveau par elle-même et par ses proches, de menaces et de caresses et, comme elle voyait ses efforts anéantis et son labeur vain, pensant utile de réprimer les effets de sa jeunesse au moyen de verges, elle ordonna à son frère Mauront d’exécuter ses ordres ainsi. Celui-ci les suivit, non par acquiescement à la cruauté, mais par souci de mortification et la vierge fut soumise au châtiment fixé. Mais alors qu’au milieu des coups, elle s’efforçait de les esquiver en se détournant d’un côté et de l’autre, la poignée du glaive – dont il se trouvait que celui qui la tenait était ceint – heurta son flanc. La blessure qui lui fut infligée fut à ce point grave qu’à ce moment elle cracha à plusieurs reprises des glaires mêlées de sang et, en témoignage de sa patience et de sa soumission, elle ne cessa de ressentir cette souffrance jusqu’au jour de sa mort. En outre, on dit aussi qu’une autre chose encore se produisit alors : pendant qu’elle était châtiée, une petite branche se détacha du fouet, se ficha en terre et, pourvue de sève, elle se mit à croître et à se couvrir de feuilles. En tout cas c’est une opinion répandue dans le commun des hommes et qui est répétée selon une tradition ancienne. On se demande pourquoi ceux qui ont écrit d’autres choses ont ainsi soustrait ce fait à la connaissance de la postérité [44]. Et de fait, cela semble incroyable à certains, mais ne l’est pas du tout pour ceux qui sont capables de savourer par le cœur : ils savent qu’Il a montré sa force, celui qui, par un signe, a fait en sorte que le bâton d’Aaron, déjà condamné à la stérilité, pût non seulement reprendre vie et fleurir de nouveau, mais aussi, en germant, produire le fruit de sa propre semence [45].

1710. La mère, certaine à cause de ces faits et d’autres semblables, que ses menées étaient vaines et éloignées de la volonté divine, fit venir des évêques et des abbés afin qu’ils la conseillent sur les décisions qu’elle devait prendre au sujet de sa fille [46]. Ces derniers, lui adressant tour à tour des exhortations de toute sorte, perdaient tout espoir de fléchir la constance de la vierge ; alors ils conseillèrent à la mère de la laisser faire selon sa volonté. La mère acquiesça, bien qu’à contre-cœur ; la fille accueillit sa décision de bon cœur. La permission de son retour souleva une immense joie parmi tous les siens. Mais elle ressentit une certaine tristesse d’être séparée d’une communauté fraternelle, au sein de laquelle, grâce à l’amour, les membres appartenaient, pour ainsi dire, à une seule congrégation plutôt qu’à deux [47]. Cependant, sous le poids de la circonstance, elle s’y résolut. On se donna force baisers et on se recommanda mutuellement à Dieu en lui adressant d’affectueuses prières ; tout cela s’acheva sur un ultime adieu. Comme entre-temps le départ avait été très bien préparé selon les règles, confortée par la bénédiction de sa mère et son exhortation à persévérer dans son dessein, elle put partir avec ceux qui la soutenaient. Ainsi, précédés par les saints, compagnons de leur exil, ils arrivèrent dans ce qui n’était plus leur monastère, mais une demeure négligée par suite d’un long abandon et destinée à devenir aussitôt un séjour de délices, grâce à la pratique continue de la religion par ceux qui y vivaient en une communauté unanime. Qui, en effet, pourrait rapporter combien les vertus s’y développèrent par la suite ? La charité y était ardente et tout autant l’obéissance, l’assiduité dans les prières tout comme dans les veilles. Et, comme j’aurai l’occasion de le dire, il y avait là une réunion de toutes les vertus.

1811. Elle était la tête et les autres membres trouvaient en elle ce qu’ils considéraient devoir faire dans leurs actions. Car l’âme elle-même de la très sage vierge se révélait exemplaire par la qualité de son caractère et par sa façon d’être en tout ce qu’elle montrait de vertu : la sagesse dans ses paroles et ses actes, la justice lors des jugements à rendre, la mesure dans ses concessions et encore davantage dans ses interdictions, le courage dans toutes les situations, qu’elles fussent difficiles ou heureuses. Et à quoi bon s’étendre sur des vertus particulières alors que ce dont on a déjà parlé atteste qu’elle en détenait la totalité ? Car ces quatre vertus sont qualifiées, même par l’autorité des sages du siècle comme supérieures à toutes les autres : c’est à elles que les autres sont subordonnées en tant que vertus particulières [48]. Si parfois la nécessité de sa charge la forçait à s’occuper des affaires séculières, rien de celles-ci ne restait profondément attaché à son esprit auquel étaient refusés jusqu’à la volonté et jusqu’au désir de posséder. Mais, afin que cet exposé moral, plus long que de juste, ne soit ennuyeux pour personne, nous avons recours à ce bref épilogue : presque personne de notre temps – temps qui excelle dans cette grâce – ne peut obtenir les vertus une à une comme elle les avait obtenues dans leur ensemble ; autant elle a essayé de les mériter, autant elle s’est efforcée de les cacher.

1912. Ainsi, vingt-trois ans de sa vie s’étant écoulés dans des exercices de cette nature, comme elle savait par avertissement divin que le jour de sa glorification approchait, elle fit venir tous ceux qui servaient sous ses ordres dans la sainte profession. Bien qu’elle ait su que l’avenir serait pénible à supporter, elle révéla cependant que son passage dans l’au-delà était imminent. Elle les exhorta à demeurer dans l’amour fraternel, à garder leur dessein pur et inviolé, à obéir avec le plus d’empressement possible, et à ne pas désespérer de la providence divine bien que sa présence dût leur être enlevée. Et, comme elle les avait consolés avec ces propos et beaucoup d’autres de même nature, et que, les confiant à Dieu, elle leur avait fait un ultime adieu, soudain la demeure où elle reposait fut irradiée d’une lumière si splendide que des yeux humains auront pu difficilement en voir jamais de telle, ou, s’ils l’ont vue, comme ceux qui étaient là l’ont constaté, ils n’ont nullement pu la supporter. Quand elle s’éloigna, la raison de sa présence devint évidente. Car, libérée de sa prison, cette âme bienheureuse animant une chair absolument pure, par la grâce agissante de l’Esprit saint, s’élevant avec cette même clarté, fut livrée à la contemplation de l’époux céleste, vêtue de la resplendissante robe blanche de la virginité et parée des très précieux colliers des vertus ; là, dirigeant le chant des êtres immaculés, elle se réjouit de suivre l’agneau [49]. Quel chagrin s’accrut alors, à l’instant, en raison de la dureté de l’événement et de la peine, l’esprit humain le comprend facilement, par compassion, de par son expérience quotidienne, si malheureux qu’il est de sa condition, aux prises avec des événements de toute sorte, bien qu’en de telles occasions, il faille plutôt se réjouir parce que « la mort de ses saints est précieuse au regard du Seigneur » [50]. Alors, selon l’usage, elle reçoit des funérailles : mise en bière, elle est transportée dans l’église consacrée au nom et en l’honneur des apôtres Pierre et Paul : là, à nouveau accompagnée des gémissements et des lamentations des siens, elle qui est terre est confiée à la terre dans l’espoir de la résurrection [51].

2013. Mais l’église elle-même, trop petite relativement à la dignité du lieu et à son importance, était inadaptée pour garder les reliques d’un aussi grand trésor. Une très noble dame, nommée Gertrude, veuve d’un certain Ingomar, homme illustre, passée du siècle à la vie monastique en recherchant le Christ comme consolateur de son veuvage, obtint le gouvernement de ce lieu en raison des mérites de sa vie [52]. Et comme elle disposait de tout très prudemment, elle s’efforça de rendre célèbre ce lieu dans toute la région, dans le but évident de faire construire un temple plus noble pour y transférer les reliques de la bienheureuse vierge. C’est pourquoi, les dépenses ayant été estimées selon les possibilités, comme cet ouvrage devenait chaque jour plus urgent, il fut enfin mené jusqu’à son terme et dédicacé au moment opportun [53]. Alors on invita un certain Hatta, un saint homme à ce que l’on croit, abbé du monastère d’Arras [54] ; la très grande foule des habitants des deux ordres et ainsi que les personnes venues d’ailleurs décidèrent en commun de chanter des litanies solennelles, après un jeûne de trois jours, pour que la clémence divine daigne faire savoir ce qui lui plaisait qu’on fît au sujet de la translation du corps de la vierge. Déjà ils célébraient les vigiles de la troisième nuit avec la même dévotion que pour les deux premières, et voici que fut vue par certains qui avaient mérité cette vision unique, comme envoyée du ciel, une main d’homme qui en entreprenant de bouger le tombeau de la vierge, signalait qu’il approuvait leurs souhaits. Aussitôt, tout doute étant levé, ils prirent les saintes reliques, les chœurs alternant par différentes modulations de mélodies, les portèrent de l’ancienne vers la nouvelle basilique, et, après la célébration de la messe, ils les ensevelirent au lieu désigné. Ce lieu, aussi longtemps qu’il a joui de la relique qui lui avait été confiée, a éprouvé par ses mérites et ses vertus qu’était vivante celle par qui il était florissant ; en effet, ceux qui étaient accablés de toutes sortes de maladies reprenaient force ici pour la louange et la gloire du Dieu tout puissant qui demeure dans l’unité de la Trinité, maintenant et pour les siècles des siècles. Amen.


Mots-clés éditeurs : hagiographie, Hamage, Hucbald de Saint-Amand, légendiers, Marchiennes, sainte Eusébie, sainte Rictrude

Date de mise en ligne : 26/02/2016

https://doi.org/10.3917/rdn.410.0385