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De la conversion monastique au châtiment divin : l’exemple du comte Albert II de Vermandois (début du xie siècle)

Pages 357 à 384

Citer cet article


  • Chaffenet, P.
(2015). De la conversion monastique au châtiment divin : l’exemple du comte Albert II de Vermandois (début du xie siècle) Revue du Nord, 410(2), 357-384. https://doi.org/10.3917/rdn.410.0357.

  • Chaffenet, Paul.
« De la conversion monastique au châtiment divin : l’exemple du comte Albert II de Vermandois (début du xie siècle) ». Revue du Nord, 2015/2 n° 410, 2015. p.357-384. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-du-nord-2015-2-page-357?lang=fr.

  • CHAFFENET, Paul,
2015. De la conversion monastique au châtiment divin : l’exemple du comte Albert II de Vermandois (début du xie siècle) Revue du Nord, 2015/2 n° 410, p.357-384. DOI : 10.3917/rdn.410.0357. URL : https://shs.cairn.info/revue-du-nord-2015-2-page-357?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rdn.410.0357


Notes

  • [*]
    Paul Chaffenet, doctorant, Université de Lille 3 SHS et Université libre de Bruxelles, p.chaffenet@orange.fr
  • [1]
    Gesta episcoporum Cameracensium, éd. L. Bethmann, dans MGH, SS, t. VII, Hanovre, 1846, p. 393-489. – Il m’est agréable d’exprimer ma reconnaissance envers les organisateurs de la rencontre lilloise, Brigitte Meijns, Charles Mériaux et Steven Vanderputten. Il convient également de remercier mes deux promoteurs, Michèle Gaillard et Alain Dierkens, pour leurs conseils, remarques et relectures d’un grand secours dans la poursuite de mes recherches. Lors de cette journée, j’ai pu aussi bénéficier des encouragements et des suggestions stimulantes de Michel Sot, Laurent Morelle, Anne Wagner, Klaus Krönert, Alban Gautier et Nicolas Ruffini-Ronzani.
  • [2]
    T. Schieffer, « Ein deutscher Bischof des 11. Jahrhunderts : Gerhard I. von Cambrai (1012-1051) », Deutsches Archiv für Geschichte des Mittelalters, t. 1, 1937, p. 232-360 ; H. Sproemberg (†) et J.-M. Duvosquel, « Gérard Ier, évêque de Cambrai », Biographie nationale de Belgique, t. 35, 1970, p. 286-299 ; E. Van Mingroot, « Kritisch onderzoek omtrent de datering van de Gesta episcoporum Cameracensium », Revue belge de philologie et d’histoire, t. 53, 1975, p. 281-332 ; G. Duby, « Gérard de Cambrai, la paix et les trois fonctions sociales, 1024 », Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. 120, 1976, p. 136-146 ; E. Van Mingroot, « Gérard Ier de Florennes », Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, t. 20, 1983, col. 742-751 ; L. Jégou, « L’évêque entre autorité sacrée et exercice du pouvoir. L’exemple de Gérard de Cambrai (1012-1051) », Cahiers de civilisation médiévale, t. 47, 2004, p. 37-55 ; E. Van Mingroot, Les chartes de Gérard Ier, Liébert et Gérard II, évêques de Cambrai et d’Arras, comtes du Cambrésis (1012-1092/1093), Leuven, 2005 ; T. M. Riches, Bishop Gerard I of Cambrai (1012-1051) and the representation of authority in the Gesta episcoporum Cameracensium, King’s Collège (Londres), 2005 (thèse inédite) ; id., « Episcopal historiography as archive. Some reflections on the autograph of the Gesta episcoporum Cameracensium (MS Den Haag KB 75 F 15) », Jaarboek voor middeleeuwse geschiedenis, t. 10, 2007, p. 7-46 ; C. Mériaux, « La parole d’un évêque d’Empire au xie siècle : Gérard de Cambrai (1012 † 1051) », dans Parole et lumière autour de l’an Mil, éd. J. Heuclin, Villeneuve-d’Ascq, 2011, p. 137-153 ; T. M. Riches, « The changing political horizons of gesta episcoporum from the ninth to eleventh centuries », dans Patters of episcopal power. Bishops in tenth and eleventh century, Western Europe, éd. L. Körntgen et D. Wassenhoven, Berlin/Boston, 2011, p. 51-62, spéc. p. 60-61. Pour une compréhension globale des gesta épiscopaux, voir en premier lieu M. Sot, Gesta episcoporum, gesta abbatum, Turnhout, 1981.
  • [3]
    T. M. Riches, « Episcopal historiography as archive », op. cit., p. 18-23. Auparavant, D. C. Van Meter, « The peace of Amiens-Corbie and Gerard of Cambrai’s oration on the three functional orders : the date, the context, the rhetoric », Revue belge de philologie et d’histoire, t. 74, 1996, p. 633-657, avait lui aussi attiré l’attention des chercheurs sur les difficultés de datation posées par certains chapitres du livre III des Gesta.
  • [4]
    G. Duby, « Gérard de Cambrai », op. cit., p. 139.
  • [5]
    Gesta episcoporum Cameracensium, III, 12, p. 469 ; III, 20, p. 472 ; III, 22, p. 472-473 ; III, 23, p. 473.
  • [6]
    C. Casagrande et S. Vecchio, Les péchés de la langue. Discipline et éthique dans la culture, trad. française, Paris, 1991, p. 201 ; D. Barthélemy, L’an mil et la paix de Dieu. La France chrétienne et féodale (980-1060), Paris, 1999, p. 455-456 où l’auteur relève le goût supposé de l’évêque Gérard pour les histoires scabreuses ; T. M. Riches, « Bishop Gerard I of Cambrai-Arras, the three orders, and the problem of human weakness », dans The bishop reformed. Studies of episcopal power and culture in the central Middle Ages, éd. J. S. Ott et A. T. Jones, Burlington, 2007, p. 122-136, ici p. 131-132 évoque brièvement ces passages « anecdotiques ».
  • [7]
    Gesta episcoporum Cameracensium, III, 23, p. 473 – Le texte latin de ce chapitre est reproduit en annexe à la fin de cet article.
  • [8]
    E. Van Mingroot, « Kritisch onderzoek », op. cit., p. 323 ; T. M. Riches, « Episcopal historiography as archive », op. cit., p. 19.
  • [9]
    Sur la famille de Vermandois aux xe-xie siècles, voir surtout M. Bur, La formation du comté de Champagne (vers 950-vers 1150), Nancy, 1977, p. 87 et sqq. ; O. Guyotjeannin, « Vermandois », Lexikon des Mittelalters, t. 8, 1997, col. 1549-1552 ; K. F. Werner, « À propos de l’histoire de la maison de Vermandois », dans id., Untersuchungen zur Frühzeit des französischen Fürstentums (9.-10. Jahrhundert). Enquêtes sur les premiers temps du principat français (ixe-xe siècle), Sigmaringen, 2004, p. 184-249 ; C. Settipani, La préhistoire des Capétiens (481-987). Première partie. Mérovingiens, Carolingiens et Robertiens, Villeneuve-d’Ascq, 1993, p. 220 et sqq.
  • [10]
    Sous l’épiscopat de Wibold (971 † 972), Jean, châtelain de Cambrai, trouve refuge auprès d’Albert Ier, comte de Vermandois (946-987/988), dans son castrum de Saint-Quentin où il rassemble une armée pour dévaster des villae épiscopales (Gesta episcoporum Cameracensium, I, 93, p. 438-439) ; vers 976, Eudes de Warcq, un des fils du comte Albert, s’empare du domaine épiscopal de Gouy-en-Artois où il érige une forteresse qui lui sert de base pour ses incursions (ibid., I, 96, p. 440) ; vers 980, l’évêque Rothard (979 † 995) lève une troupe afin de détruire le castrum qu’Eudes avait bâti dans le viculus de Vinchy, à quatre lieues de Cambrai (ibid., I, 103, p. 443) ; en 996, l’évêque Erluin (996 † 1012) a dû faire face aux attaques de milites, originaires du Laonnois et du Vermandois, qui s’en prenaient à des possessions épiscopales limitrophes de la forêt de Thiérache (ibid., I, 112, p. 450). Les conflits de voisinage entre les évêques de Cambrai et l’aristocratie du Vermandois ont fait l’objet de récentes réflexions de C. Mériaux, « Dans l’ombre de Notger : les évêques de Cambrai à la fin du xe siècle », dans Évêque et prince. Notger et la Basse-Lotharingie aux alentours de l’an mil, dir. A.Wilkin et J.-L. Kupper, Liège, 2013, p. 188-193, et id., « Les malefactores de l’église de Cambrai. À propos d’une liste copiée dans un évangéliaire carolingien : Cambrai, Médiathèque municipale, ms. 327 (309) », dans Splendor Reginae. Passions, genre et famille. Mélanges en l’honneur de Régine Le Jan, éd. L. Jégou, S. Joye, Th. Lienhard et J. Schneider, Turnhout, 2015, p. 291-302. Je remercie l’auteur de m’avoir fait connaître ce texte alors sous presse et d’avoir bien voulu discuter avec moi de certaines questions d’ordre prosopographique.
  • [11]
    M. Sot, Gesta abbatum, op. cit., p. 44.
  • [12]
    Ibid., p. 22. M. Sot propose de voir deux personnes dans l’auteur de gestes épiscopaux : le commanditaire et le scribe qui peut témoigner, par son style, de sa sensibilité, bien entendu sous le contrôle du premier.
  • [13]
    Gesta episcoporum Cameracensium, III, 23, p. 473.
  • [14]
    W. M. Newman, The cartulary and charters of Notre-Dame of Homblieres, éd. T. Evergates and G. Constable, Cambridge MA, 1990, p. 5-6 et 17.
  • [15]
    L.-P. Colliette, Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique, civile et militaire, de la province du Vermandois, Cambrai, 1771-1772, t. I, p. 239 ; Gallia christiana, Paris, t. IX, col. 1076 ; E. Lemaire, « Essai sur l’histoire de la ville de Saint-Quentin sous les comtes héréditaires de Vermandois de la première race (de l’an 892 environ à l’an 1081) », Mémoires de la Société académique de Saint-Quentin, t. 8, 1886-1887, p. 264-361, ici p. 328-329.
  • [16]
    K. F. Werner, « Die Nachkommen Karls des Grossen bis um das Jahr 1000 (1.-8. Generation) », dans Karl der Grosse. Lebenswerk und Nachleben, éd. W. Braunfels, t. IV, Düsseldorf, 1967, p. 403-482, ici p. 475 ; W. Glocker, Die Verwandten der Ottonen und ihre Bedeutung in der Politik. Studien zur Familienpolitik und zur Genealogie des sächsischen Kaiserhauses, Vienne, 1989, p. 321 ; C. Settipani, La préhistoire des Capétiens, op. cit., p. 237.
  • [17]
    Gesta episcoporum Cameracensium, III, 23, p. 473 : pie siquidem monente monacho Walerano, qui tunc sub Richardo abbate monasterii sanctae Hunegundis prepositus erat (…). Quod quia certus relator, ipse videlicet monachus, domno episcopo intimavit. Ces précisions relatives à l’appartenance religieuse du moine Galeran permettent de supposer que le comte Albert II s’est converti afin de devenir moine précisément à l’abbaye d’Homblières, même si les Gesta cambrésiens ne le précisent pas directement.
  • [18]
    Ibid. : Alberto Vermandensi comiti, fratri videlicet Ottonis, qui nunc est, [Waleranus] nunc autem, Deo gratias, boni testimonii abbas.
  • [19]
    Charte confirmant un échange de biens entre deux frères, Arnoul et Thierry, et l’abbé Galeran, éd. W. M. Newman, The cartulary and charters, op. cit., n° 28 (25 août 1043) : dominus Walerannus abbas dedit nobis de substantia loci quantum sibi placuit (…). Signum Waleranni abbatis. Mais la même année, on trouve la souscription de l’abbé Bernard, voir une charte d’Eudes, comte de Vermandois, accordant une donation en faveur d’Homblières, ibid., n° 29 : Signum Bernardi abbatis Humolariensis.
  • [20]
    E. Van Mingroot, « Kritisch onderzoek », op. cit., p. 323 ; T. M. Riches, « Episcopal historiography as archive », op. cit., p. 19.
  • [21]
    Herbert III, comte de Vermandois (avant 987/988 – vers 1000 ?) et fils du comte Albert Ier, ne doit pas être confondu avec son oncle paternel, Herbert dit le Vieux († 980/984), comte en Omois et en Soissonnais, abbé laïque de Saint-Médard, ni avec le neveu de celui-ci, Herbert dit le Jeune († vers 995), comte d’Omois, de Meaux et de Troyes. Cette erreur se retrouve par exemple dans B. Schneidmüller, « Heribert III, Graf von Vermandois », Lexikon des Mittelalters, t. 4, 1989, col. 2154-2155.
  • [22]
    Charte d’Herbert III, comte de Vermandois, pour l’abbaye d’Homblières, éd. W. M. Newman, The cartulary and charters, op. cit., n° 21 [987-988] : Signum Odonis nepotis ejus. Adalberti scilicet.
  • [23]
    Ibid. : Signum Adalberti comitis manu ipsius factum. Signum Heriberti filii ejus. Signum Ermengardis uxoris ejus. Sur Ermengarde dite de Bar, héritière des comtés champenois de Bar-sur-Seine, puis de Tonnerre, à la suite de son remariage avec Milon IV, voir M. Bur, La formation, op. cit., p. 143 ; K. F. Werner, « Die Nachkommen », op. cit., p. 475 et C. Settipani, La préhistoire des Capétiens, op. cit., p. 237, n. 336.
  • [24]
    Charte d’Albert Ier, comte de Vermandois, pour l’abbaye d’Homblières, éd. W. M. Newman, The cartulary and charters, n° 20 [982-988] : Signum Odonis nepotis ejus [Adalberti comitis].
  • [25]
    Charte d’Herbert III, comte de Vermandois, pour l’abbaye d’Homblières : ibid., n° 21 [987-988].
  • [26]
    Contra K. F.Werner, « Die Nachkommen », op. cit., p. 475 et C. Settipani, La préhistoire des Capétiens, op. cit., p. 237 et n. 336, qui semblent considérer comme évident qu’Albert ait été le grand frère d’Eudes étant donné qu’il a succédé à son père Herbert III avant de transmettre le pouvoir au cadet.
  • [27]
    Charte d’Albert Ier, comte de Vermandois, pour l’abbaye d’Homblières, éd. W. M. Newman, The cartulary and charters, op. cit., n° 20 [982-988].
  • [28]
    La participation de trois générations d’aristocrates laïcs à la validation d’une charte comtale, ici attestée pour le Vermandois de la fin du xe siècle, notamment en ce qui concerne les nepotes, n’est pas un exemple isolé. Sur l’association des proches parents du donateur dans les chartes, voir S. D. White, Custom, kingship, and gifts to saints. The laudatio parentum in Western France (1050-1150), Chapel Hill/Londres, 1988, p. 97 ; B.-M. Tock, Scribes, souscripteurs et témoins dans les actes privés en France (viie-début xiie siècle), Turnhout, 2005, p. 245-247.
  • [29]
    On trouverait des traces de l’aînesse dès le milieu du xe siècle, cf. J.-L. Thireau, « Aînesse », dans Dictionnaire du Moyen Âge, dir. C. Gauvard, A. De Libera et M. Zink Paris, 2002, p. 21.
  • [30]
    K. F. Werner, « Die Nachkommen », op. cit., p. 475.
  • [31]
    Chartes d’Albert Ier et d’Heibert III, comtes de Vermandois, pour l’abbaye d’Homblières, éd. W. M. Newman, The cartulary and charters, op. cit., n° 3 (954) à n° 21 [987-988].
  • [32]
    À propos de Richard de Saint-Vanne, on peut toujours se reporter à l’étude ancienne de H. Dauphin, Le bienheureux Richard, abbé de Saint-Vanne de Verdun († 1046), Louvain/Paris, 1946, qu’il faut compléter avec D. J. Reilly, The art of reform in eleventh-century Flanders. Gerard of Cambrai, Richard of Saint-Vanne and the Saint-Vaast Bible, Leiden/Boston, 2006, S. Vanderputten, Monastic reform as process. Realities and representations in Medieval Flanders (900-1100), Ithaca/Londres, 2013, p. 83-134 et id., Imagining religious leadership in the Middle Ages. Richard of Saint-Vanne and the politics of reform, Ithaca/Londres, 2015.
  • [33]
    Charte de Richard, abbé de Saint-Amand, accordant une donation à ses frères d’Homblières, éd. W. M. Newman, The cartulary and charters, op. cit., n° 22 (20 juin 1018).
  • [34]
    Ibid., p. 69, n. 1.
  • [35]
    Hugues de Flavigny, Chronicon, c. 18, éd. G. H. Pertz, dans MGH, SS, t. VIII, Hanovre, 1848, p. 393.
  • [36]
    Charte d’Albert II, comte de Vermandois, en faveur de l’abbaye Saint-Prix (1er février 1015) : Actum prope vicum Sancti Quintini, die calendarum februarii, anno Dominicae Incarnationis 1015, regnante rege Roberto novemdecimo anno. Signum Alberti comitis. Signum Othonis fratris ejus. Signum Ermengardis matris eorum. La tradition manuscrite et les anciennes éditions de l’acte sont indiquées dans l’Annexe 2, en fin d’article.
  • [37]
    Charte d’Albert Ier, comte de Vermandois, à destination de l’abbaye Saint-Prix (986), éd. C. Hémeré, Augusta Viromanduorum vindicata et illustrata, Paris, 1643, t. I, Regestum, p. 32-33 et L.-P. Colliette, Mémoires, op. cit., t. I, p. 559-560.
  • [38]
    Charte d’Albert II, comte de Vermandois, pour Saint-Prix (1er février 1015) : Est enim ipsa terrula in loco qui dicitur Rodulficurtis ad Fraxinum. Petivit ergo idem Firmatus ut ego et mater mea Ermengardis et frater meus Otho cum eo illam terram daremus sancto Praejecto, quod et fecimus. Rocourt : dép. Aisne, arr., cant. et com. Saint-Quentin.
  • [39]
    Sur le monastère Saint-Prix, voir de brefs aperçus historiques dans L.-H. Cottineau, Répertoire topo-bibliographique des abbayes et prieurés, Mâcon, 1935-1937, t. II, col. 2862 ; J. Becquet, « Abbayes et prieurés, t. XVII, Diocèse de Soissons », Revue Mabillon, n° 303-304, 1986, p. 167 ; S. Hamel, La justice dans une ville du Nord du Royaume de France au Moyen Âge. Étude sur la pratique judiciaire à Saint-Quentin (fin xie-début xve siècle), Brepols, 2011, p. 194.
  • [40]
    W. Glocker, Die Verwandten, op. cit., p. 321 ; C. Settipani, La préhistoire des Capétiens, op. cit., p. 237.
  • [41]
    Charte d’Eudes, comte de Vermandois, et de Robert, seigneur de Péronne, pour Saint-Fursy de Péronne, éd. W. M. Newman, Charters of Saint-Fursy of Péronne, Cambridge MA, 1977, n° 2 (15 juillet 1010, à Péronne) : ego Otto, comes Viromandensis, et Rodobertus Peronensis, meus homo legius, exhortatione domini mei et fratris Leudulfi, episcopi Noviomensis, Deo et sanctis ejus apostolis Petro et Paulo et beato confessori Furseo reconciliari gestientes, silvam nomine Grosso Foresth Peronensi ecclesie quamdiu eam possederat resignavimus.
  • [42]
    Eudes n’a pu succéder à son frère Albert II à la tête du comté de Vermandois avant 1015/1017. La première attestation de Robert Ier comme seigneur et châtelain de Péronne n’est pas antérieure à un diplôme de Robert le Pieux en 1028. Voir W. M. Newman, Catalogue des actes de Robert II, roi de France, Paris, 1937, n° 76 (1028). Liudolphe, évêque de Noyon-Tournai et fils du comte Albert Ier de Vermandois, serait mort en 988 : N. Huyghebaert, « Examen de la charte de Radbod Ier, évêque de Noyon et de Tournai, pour Saint-Pierre de Gand (994) », Bulletin de la Commission royale d’histoire, t. 132, 1966, p. 1-36, p. 29, n. 3. Sur cet évêque, on pourra aussi se référer à O. Guyotjeannin, Episcopus et comes. Affirmation et déclin de la seigneurie épiscopale au nord du royaume de France (Beauvais/Noyon, xe-début xiiie siècle), Genève/Paris, 1987, p. 39-40.
  • [43]
    Gesta episcoporum Cameracensium, III, 3, p. 467.
  • [44]
    Ibid., p. 467, n. 65. Sur Eudes II, comte de Blois, Tours, Chartres, Meaux et Troyes (996-1037), voir M. Bur, La formation, op. cit., p. 153-171.
  • [45]
    Gesta episcoporum Cameracensium, III, 23, p. 473 : militari clamide iterum sumpta mutavit cucullam.
  • [46]
    La charte pour Saint-Prix, en 1015, indique que Firmat, en vue de pouvoir donner une terre à l’abbaye, a adressé sa requête non seulement au comte Albert mais aussi à son frère et à sa mère, même si la décision finale revint au détenteur de la charge comtale. Voir l’acte d’Albert II, comte de Vermandois, pour Saint-Prix (1er février 1015) : Petivit ergo idem Firmatus ut ego et mater mea Ermengardis et frater meus Otho cum eo illam terram daremus sancto Praejecto. D’ailleurs, Ermengarde a conservé son titre de comitissa comme cela est attesté par une charte du comte Eudes, souscrite notamment par sa mère. Voir la charte d’Eudes, comte de Vermandois, pour Homblières, éd. W. M. Newman, The cartulary and charters, op. cit., n° 25 (avant 1043) : Signum Ottonis comitis. Signum Ermengardis comitissae. Sur l’importance politique des comtesses dans le royaume de France après l’an mil, voir R. Le Jan, « L’épouse du comte du ixe au xie siècle : transformation d’un modèle et idéologie du pouvoir », dans Femmes et pouvoirs des femmes à Byzance et en Occident (vie-xie siècles), éd. S. Lebecq, A. Dierkens, R. Le Jan et J.-M. Sansterre, Villeneuve-d’Ascq, 1999, p. 65-73 ; E. Santinelli, « Les femmes et la mémoire : le rôle des comtesses dans la Francie occidentale du xie siècle », dans Sauver son âme et se perpétuer. Transmission du patrimoine et mémoire au haut Moyen Âge, dir. F. Bougard, C. La Rocca et R. Le Jan, Rome, 2005, p. 459-484.
  • [47]
    Gesta episcoporum Cameracensium, III, 23, p. 473.
  • [48]
    C. De Miramon, « Embrasser l’état monastique à l’âge adulte (1050-1200). Étude sur la conversion tardive », Annales. Histoire, Sciences sociales, t. 54, n° 4, juillet-août 1999, p. 825-849 ; R. M. Dessì, « La double conversion d’Arduin d’Ivrée. Pénitence et conversion autour de l’an mil », dans Guerriers et moines. Conversion et sainteté aristocratiques dans l’Occident médiéval, dir. M. Lauwers, Nice, 2002, p. 317-348.
  • [49]
    Charte d’Hardouin, évêque de Noyon-Tournai, au profit de l’ecclesia Notre-Dame de Noyon (1016 ?), copie du xiiie siècle dans le cartulaire R du chapitre cathédral de Noyon, AD Oise, G 1984 (Stein 2781), fol. 55v°-56r° : Harduinus Noviomorum presul (…) unam ecclesiam et VI mansos de terra quae in villa que nominatur Homblaus et erant ex beneficio ecclesie Noviomensis sed diu eos tenuerant Odo comes et predecessores eorum que idem comes me suggerente sicut scriptum est in regali precepto reddidit ecclesie. La charte est datée de la 22e année de l’épiscopat d’Hardouin qui est impossible à déterminer, étant donné que le début de celui-ci n’est pas documenté. À propos de cet évêque, voir N. Huyghebaert, « Examen d’une charte non datée de l’évêque Hardouin de Tournai pour l’abbaye de Saint-Bertin », Bulletin de l’IRHT, n° 15, 1967-1968, p. 275-291, ici p. 275, n. 1, qui situe avec hésitation le début de cet épiscopat vers l’an mil ; cf. O. Guyotjeannin, Episcopus et comes, op. cit., p. 40 et 45-47. Les autres données chronologiques de l’acte en faveur de l’Église de Noyon, à savoir l’an de l’Incarnation 1016, la 27e année du règne de Robert le Pieux et l’indiction 15, ne concordent pas entre elles, que l’on prenne comme base de calcul le jour du couronnement du roi Robert II – le 30 décembre 987 – ou celui de son avènement – le 24 octobre 996 (sur ce point, voir G. Tessier, Diplomatique royale française, Paris, 1962, p. 225 et W. M. Newman, Catalogue, introduction, p. XXIX). Par conséquent, on hésitera à dater l’acte de 1016.
  • [50]
    Hombleux : dép. Somme, arr. Péronne, cant. Nesle.
  • [51]
    Bulle de Benoit VIII confirmant, à la demande de l’évêque Hardouin, la récupération des terres d’Hombleux en faveur de l’Église noyonnaise (23 mars 1017), copie dans le cartulaire R de Notre-Dame de Noyon, AD Oise, G 1984, fol. 39r°-40v°, éd. D. Lohrmann, Papsturkunden in Frankreich, Neue Folge, t. 7, Nördliche Ile-de-France und Vermandois, Göttingen, 1976, n° 6 (JL 4020) ; diplôme de Robert le Pieux confirmant à son tour la restitution (9 juin 1017), copie dans le même cartulaire, fol. 24 v°-25 r°, indiqué dans W. M. Newman, Catalogue, op. cit., n° 46 et dernière édition par M. Fauroux, Recueil des actes des ducs de Normandie de 911 à 1066, Caen, 1961, n° 22 (à cause de la souscription de Richard II, duc de Normandie). Sur ces deux actes, voir les remarques d’O. Guyotjeannin, « Noyonnais et Vermandois aux xe et xie siècles. La déclaration du trésorier Guy et les premières confirmations royales et pontificales des biens du chapitre cathédral de Noyon », Bibliothèque de l’École des Chartes, t. 139, 1981, p. 143-189, ici p. 172 et 179-183.
  • [52]
    W. M. Newman, Catalogue, op. cit., n° 55 (1021). Sur ce diplôme et la participation du comte Eudes de Vermandois, voir les remarques de J.-F. Lemarignier, Le gouvernement royal aux premiers temps capétiens (987-1108), Paris, 1965, p. 128-129. C’est cet acte royal qui a conduit de nombreux historiens à faire débuter en 1021 le principat du comte Eudes.
  • [53]
    Charte du comte Albert II pour Saint-Prix (1er février 1015).
  • [54]
    D’accord avec W. Glocker, Die Verwandten, op. cit., p. 321 et C. Settipani, La préhistoire des Capétiens, op. cit., p. 237, mais après avoir rappelé et critiqué les sources conduisant à cettte datation.
  • [55]
    À titre de comparaison, l’exemple de Gislebert, duc de Lotharingie, témoigne lui aussi de la violence extrême du discours clérical à l’égard de certains aristocrates jugés malfaisants. Voir A. Dierkens et M. Margue, « Memoria ou damnatio memoriae ? L’image de Gislebert, duc de Lotharingie († 939) », dans Retour aux sources. Textes, études et documents d’histoire médiévale offerts à Michel Parisse, Paris, 2004, p. 869-890. Voir aussi, ailleurs dans l’espace lotharingien, M. Gaillard, « Le saint, le comte, le roi : les pouvoirs laïques dans l’hagiographie lotharingienne (milieu xe-milieu xie siècle) », dans Hagiographie, idéologie et politique au Moyen Âge en Occident, éd. E. Bozóky, Turnhout, 2012, p. 213-232.
  • [56]
    E. Van Mingroot, « Kritisch onderzoek », op. cit., p. 323 ; T. M. Riches, « Episcopal historiography as archive », op. cit., p. 19.
  • [57]
    Voir surtout H. Sproemberg (†) et J.-M. Duvosquel, « Gérard Ier », op. cit., col. 298 ; E. Van Mingroot, « Gérard Ier de Florennes », op. cit., col. 744 : « les Gesta episcoporum Cameracensium (…) traduisent fidèlement les conceptions du prélat touchant nombre de problèmes brûlants » ; L. Jégou, « L’évêque entre autorité sacrée et exercice du pouvoir », op. cit., p. 38 et 51-52 ; D. J. Reilly, The art of reform, op. cit., p. 111-113 et 141-147 ; C. Mériaux, « La parole d’un évêque d’Empire », op. cit., p. 141-147 ; S. Vanderputten et D. J. Reilly, « Reconciliation and record keeping : heresy, secular dissent and the exercise of episcopal authority in eleventh-century Cambrai », Journal of medieval history, t. 37, 2011, p. 343-357, ici p. 344-345 ; T. M. Riches, « The changing political horizons of gesta episcoporum », op. cit., p. 60-61. Là encore, dans un horizon documentaire plus large, voir les remarques de M. Sot, Gesta abbatum, op. cit., p. 55-56.
  • [58]
    En plus des anciennes éditions des textes cambrésiens mentionnées dans les notes suivantes, il convient d’ajouter la récente publication de S. Vanderputten et D. J. Reilly (éd.), Acta synodi Atrebatensis, Vita Autberti, Vita Gaugerici. Varia scripta ex officina Gerardi exstantia, Turnhout, Brepols, 2014 (Corpus Christianorum, Continuatio Mediaevalis, 270).
  • [59]
    Une prudence méthodologique exprimée en des termes beaucoup plus offensifs par D. Barthélemy, L’an mil et la paix de Dieu, op. cit., p. 439 qui, considérant qu’une grande partie de l’histoire de l’épiscopat de Gérard de Cambrai a été écrite sous celui de son successeur Liébert, affirme : « Il est dangereux non seulement de spéculer (…) sur sa secrète pensée, mais même de croire entendre des prétextes exprimés par lui directement et complètement ».
  • [60]
    Vita Autberti (BHL 861), éd. J. Ghesquière, dans Acta Sanctorum Belgii selecta, t. III, Bruxelles, 1785, p. 538-565 ; Vita Gaugerici tertia (BHL 3289), éd. P. Van Den Bosch, dans Acta Sanctorum Augusti, t. II, Anvers, 1735, p. 675-690. Ces deux Vies ont été rééditées récemment dans S. Vanderputten et D. J. Reilly (éd.), Acta synodi Atrebatensis, op. cit. En guise de bibliographie récente, M. DeWaha, « Saint Vincent, Soignies, Lotharingie, Hainaut. Apports et questions de la recherche récente », Revue belge de philologie et d’histoire, t. 80, 2002, p. 599-630, ici p. 612 (à propos de la Vie de saint Aubert) ; C. Mériaux, « Hagiographie et réforme à Cambrai au début du xie siècle : la Vita Autberti et son auteur », dans Zwischen Niederschrift und Wiederschrift. Hagiographie und Historiographie im Spannungsfeld von Kompendienüberlieferung und Editionstechnik, éd. R. Corradini, M. Diesenberger et M. Niederkorn-Bruc, Vienne, 2010, p. 335-352 ; id., « Une Vita mérovingienne et ses lectures du ixe au xie siècle. Le dossier de saint Géry de Cambrai », dans L’hagiographie mérovingienne à travers ses réécritures, dir. M. Goullet, M. Heinzelmann et C. Veyrard-Cosme, Ostfildern, 2010, p. 161-191.
  • [61]
    Vita Gaugerici tertia, op. cit., I, 9, p. 677 : et semiverba balbutientis infantiae praetergressus, pleno linguae potiretur officio, omnes suos collactaneos, sicut forma, ita et verborum suavitate vincebat.
  • [62]
    Ibid., III, 66, p. 689 : Quadam siquidem nocte, dum se sopori dedisset, apparuit ei [Bertoaldo] sanctus vir Domini Gaugericus in visu et tamquam de injuria leniter conquestus, « dilectissime fili, hoccine in me facere debuisti, ut de familiari cubiculo lectulum nostrum exturbares, tuumque protinus intromittere festinares ? » ; Gesta episcoporum Cameracensium, I, 13, p. 408 : In quo cum aliqua nocte pausaret apparuit illi per visum beatus Gaugericus, blande quidem ac leniter alloquens, ut promptius emoto lectulo presumptionis culpam meminisset piare, si propicium sibi eumhabere voluisset.
  • [63]
    Vita Autberti, op. cit., c. 10, p. 545 : Qui in tantum sub disciplina venerabilis patris, vigilis et jejuniis, praeteritorum agens poenitentiam, se constrinxit, ut inferni eum vidisse et pertimuisse tormenta, etiam si lingua taceret, conversatio loqueretur.
  • [64]
    Vita Gaugerici tertia, op. cit., II, 36, p. 683 : quam gravis in sermonibus, quam maturus in moribus, quam efficax suadelis, quam perspicax fuerit in Scripturae quaestionibus exsolvendis, nulla facultas rhetoris digne sufficit enarrare.
  • [65]
    Ibid., II, 45, p. 684 : Si autem aliquando rabies vesana luporum circa caulas ovium grassaretur, hic profecto, non ut mercenarius, sed ut pastor fidelissimus, zelo charitatis ardebat minis adversantium reclamare, vivaque voce et libera impugnantibus contraire.
  • [66]
    D’après l’auteur du livre I des Gesta cambrésiens, les mérites de saint Aubert n’étaient guère documentés par l’écrit : Huius beati viri gesta pro raritate scriptorum non plene patuerunt, preter quod in gestis sanctorum, qui ipsius fuere temporibus, pauca repperimus, in quibus celebri memoria ipse recolitur, de quibus aliqua breviter narramus (I, 18, p. 409). Pourtant, dans la Vie d’Aubert, il est précisé que des sources éparses, à savoir des témoignages oraux et quelques textes isolés, permettent de combler ces lacunes ; voir la Vita Autberti, éd. cit., prologue, p. 539 : quae etiam probatissimorum virorum relatione didici aut sparsim in sacris cartulis scripta repperi. Sur ce point, voir C. Mériaux, « Hagiographie et réforme », op. cit., p. 336-337.
  • [67]
    C. Mériaux, « Une Vita mérovingienne et ses lectures », op. cit., p. 175-178.
  • [68]
    B. Judic, « La diffusion de la Regula pastoralis de Grégoire le Grand dans l’Église de Cambrai, une première enquête », Revue du Nord, t. 76, 1994, p. 207-230, ici p. 218 : « Cette Vita est un programme épiscopal et rentre dans une idéologie politique et religieuse ».
  • [69]
    Gesta episcoporum Cameracensium, I, 28, p. 413 : De vita huius beatissimi pontificis [Vindiciani] atque gloriosissimi confessoris Christi pauca retulimus, quae aut pro raritate et ignavia scriptorum neglecta putamus (…). Fieri enim potest, ut cum tantis subversionibus aecclesiarum una etiam volumina, quibus series vitae et miraculorum huius sancti viri continebatur, auris quidem ridentibus, disperirent.
  • [70]
    Ibid., I, 93, p. 438 pour les injures endurées par l’évêque Tetdon (de iniuriis quas episcopus a militibus suis sustinuit) ; ibid., I, 113, p. 450 pour Erluin (ab ipsis vero suis militibus, quos in sui castelli custodes ordinavit, plerasque iniurias excepit).
  • [71]
    Ibid., préface, p. 402 : quia nihil dubium, nihil fictum positum est (…). Alioquin melius est tacere, quam falsa proferre.
  • [72]
    Ibid., I, 14, p. 408 : De clericis videlicet, si qui rebellionis ausum sacramentis se aut scripturae conjuratione constrinxerint, atque insidias episcopo suo callida allegatione confecerint (…) aut contumeliis vel iniuriis afficere presumpserit, communione privetur.
  • [73]
    Pour les actes du synode d’Arras, voir, outre l’édition commode de J.-P. Migne, PL, t. 142, col. 1269-1312, celle plus récente de S. Vanderputten et D. J. Reilly (éd.), Gerardus Cameracensis Acta synodi Atrebatensis, op. cit., p. 17-75 ; cf. E. Van Mingroot, « Acta synodi Attrebatensis (1025). Problèmes de critique de provenance », dans Studia Gratiana, t. 20, 1976, p. 201-229 ; G. Lobrichon, « Arras, 1025, ou le vrai procès d’une fausse accusation », dans, Inventer l’hérésie ? Discours polémiques et pouvoirs avant l’Inquisition, dir. M. Zerner, Nice, 1998, p. 67-85 ; E. Van Mingroot, Les chartes, op. cit., p. 326-327 ; S. Vanderputten et D. J. Reilly, « Reconciliation and record keeping », op. cit.
  • [74]
    Ibid., col. 1270 : Quod ideo de vobis remandamus, ne simulatam religionem eorum aut composita verba audire debeatis.
  • [75]
    Gesta episcoporum Cameracensium, III, 23, p. 473 : falsam poenitentiam induit.
  • [76]
    Ibid., I, 48, p. 418.
  • [77]
    C. Mériaux, « Fulbert, évêque de Cambrai et d’Arras (933/934 † 956) », Revue du Nord, t. 86, 2004, p. 525-542.
  • [78]
    Gesta episcoporum Cameracensium, I, 74, p. 427.
  • [79]
    C. Vogel, « Les rites de la pénitence publique aux xe et xie siècles », dans Mélanges offerts à René Crozet à l’occasion de son soixante-dixième anniversaire, éd. P. Gallais et Y.-J. Riou, Poitiers, 1966, t. I, p. 137-144 ; id., Le pécheur et la pénitence au Moyen Âge, Paris, 1969 ; J.-M. Moeglin, « Pénitence publique et amende honorable au Moyen Âge », Revue historique, n° 298, 1997, p. 225-269. Voir enfin le récent bilan bibliographique de R. Meens, « The historiography of early medieval penance », dans A new history of penance, éd. A. Firey, Leyde/Boston, 2008, p. 73-95.
  • [80]
    S. Hamilton, The practice of penance (900-1050), Woodbridge, 2001 ; D. Iogna-Prat, « Topographies of penance in the latin West (c. 800-c. 1200) », dans A new history of penance, op. cit., p. 149-172, ici p. 168-171.
  • [81]
    S. Vanderputten et D. J. Reilly, « Reconciliation and record keeping », op. cit., p. 348-350.
  • [82]
    Gesta episcoporum Cameracensium, I, 40-41, p. 416 ; voir la traduction commentée de cet échange dans C. Vogel, Le pécheur et la pénitence, op. cit., p. 193-194.
  • [83]
    R. Kottje, Die Bussbücher Halitgars von Cambrai und des Hrabanus Maurus, Berlin/New York, 1980.
  • [84]
    Réginon de Prüm, De synodalibus causis et disciplinis ecclesiasticis, éd. F. W. H. Wasserschleben, Leipzig, 1840 ; id., Libri duo de synodalibus causis et disciplinis ecclesiasticis, éd. et trad. allemande W. Hartmann, Darmstadt, 2004.
  • [85]
    Le pénitentiel de Burchard, évêque de Worms (1000-1025), contenu dans le livre XIX du Decretum, a fait l’objet d’une importante bibliographie. Les derniers états de la recherche se trouvent dans L. Körntgen, « Fortschreibung frühmittelalterliche Busspraxis. Burchards Liber corrector und seine Quellen », dans Bischof Burchard von Worms (1000-1025), dir. W. Hartmann, Mayence, 2000, p. 199-226 et dans G. Austin, Shaping Church law around the year 1000. The Decretum of Burchard of Worms, Burlington, 2009, p. 230-234.
  • [86]
    J.Wollasch, « Parenté noble et monachisme réformateur. Observations sur les “conversions” à la vie monastique aux xie et xiie siècles », Revue historique, t. 264, 1980, p. 3-24 ; R. M. Dessì, « La double conversion d’Arduin d’Ivrée », op. cit., p. 319-320.
  • [87]
    M. De Waha, « Saint-Vincent, Soignies, Lotharingie, Hainaut », op. cit., p. 611 et sqq.
  • [88]
    Ibid., III, 2-3, p. 466-467 ; III, 39-50, p. 481-485 ; III, 53-54, p. 486-487.
  • [89]
    À propos de l’ambivalence entre le serment et le parjure, on peut renvoyer à C. Casagrande et S. Vecchio, Les péchés de la langue, op. cit., p. 201-205 ; C. Leveleux, « Parjure », dans Dictionnaire du Moyen Âge, op. cit., p. 1045-1046 et R. Jacob, « Serment », ibid., p. 1327-1328. Aperçus récents dans Oralité et lien social au Moyen Âge (Occident, Byzance, Islam). Parole donnée, foi jurée, serment, éd. M.-F. Auzépy et G. Saint-Guillain, Paris, 2008 et La trahison au Moyen Âge : de la monstruosité au crime politique (ve-xve siècle), dir. M. Billoré et M. Aurell, Rennes, 2009, p. 319-329.
  • [90]
    Sur l’attitude de l’évêque Gérard Ier face au mouvement de paix, voir la contribution de Sam Janssens dans le présent numéro.
  • [91]
    Gesta episcoporum Cameracensium, III, 27, p. 474 ; 52, p. 485-486.
  • [92]
    Ibid., III, 27, p. 474.
  • [93]
    Gesta episcoporum Cameracensium, III, 27, p. 474 : Hoc ergo decretum periculosum esse omnibus : omnes videlicet aut jurare aut anathemati subjacere. Omnes enim communi peccato involvi, si commento hujusmodi uterentur.
  • [94]
    Ibid., III, 52, p. 486 : Excommunicatione quoque non sunt feriendi, qui haec sacramento firmare noluerint, cum de servando uno mandato satis infirma sit fragilitas humana, nedum periurio in omnibus his neglectis teneatur astricta.
  • [95]
    T. M. Riches, « The Peace of God », op. cit., défend l’idée d’une certaine hypocrisie de la part de l’évêque Gérard.
  • [96]
    Sur les conflits ayant opposé Gérard de Cambrai à l’aristocratie laïque, notamment lotharingienne, voir S. Patzold, « Inter pagensium nostrorum gladios vivimus. Zu den Spielregeln der Konfliktführung in Niederlothringen zur Zeit der Ottonen und frühen Salier », Zeitschrift der Savigny-Stiftung für Rechtsgeschichte, t. 118, 2001, p. 58-99, ici p. 66-82 et 93-95.
  • [97]
    Voir, en dernier lieu, R. Le Jan, « L’aristocratie lotharingienne au xe siècle : structure interne et conscience politique », dans ead., Femmes, pouvoir et société dans le haut Moyen Âge, Paris, 2001, p. 204-223, ici p. 213-216 ; C. West, « Principautés et territoires : comtes et comtés », dans De la mer du Nord à la Méditerranée. Francia media. Une région au cœur de l’Europe (c. 840-c. 1050), éd. M. Gaillard, M. Margue, A. Dierkens et H. Pettiau, Luxembourg, 2011, p. 131-150, ici p. 145-146 ; R. Le Jan, « Compétition et affect. La haine est-elle un ressort politique dans la Lotharingie de l’an Mil ? », dans Évêque et prince, op. cit., p. 159-179, notamment p. 165-167 et 169-170.
  • [98]
    W. Reinecke, Geschichte der Stadt Cambrai bis zur Erteilung der Lex Godefridi (1227), Marburg, 1896, p. 18-31 ; F. Vercauteren, Étude sur les civitates de la Belgique seconde. Contribution à l’histoire urbaine du nord de la France de la fin du iiie à la fin du xie siècle, Bruxelles, 1934, p. 221-228 ; L. Jégou, « L’évêque entre autorité sacrée et exercice du pouvoir », op. cit., p. 45-46.
  • [99]
    Sur la lutte menée par les évêques de Cambrai contre leurs châtelains aux xe-xie siècles, voir F. Vercauteren, Étude sur les civitates, op. cit., p. 224-225 ; M. Rouche, « Cambrai, du comte mérovingien à l’évêque impérial », dans Histoire de Cambrai, éd. L. Trenard, Lille, 1982, p. 11-42, ici p. 28-35 ; H. Platelle, « Le mouvement communal de Cambrai de 1077 et ses destinées ultérieures », dans Les chartes et le mouvement communal, Saint-Quentin, 1982, p. 123-130, ici p. 137-144 ; S. Patzold, « Inter pagensium », op. cit., p. 66-75 ; L. Jégou, « L’évêque entre autorité sacrée et exercice du pouvoir », op. cit., p. 46-47, qui voit avant tout dans l’agressivité des châtelains cambrésiens un moyen de forcer l’évêque à négocier ; L. Morelle, « Mémoires d’un crime : l’assassinat et l’inhumation de Gautier, châtelain excommunié de Cambrai (1041) », dans Un Moyen Âge pour aujourd’hui. Mélanges offerts à Claude Gauvard, éd. J. Claustre, O. Matteoni et N. Offenstadt, Paris, 2010, p. 468-477.
  • [100]
    Gesta episcoporum Cameracensium, I, 93, p. 438-439.
  • [101]
    Ibid., p. 439.
  • [102]
    Ibid., I, 117, p. 453.
  • [103]
    S. Vanderputten et D. J. Reilly, « Reconciliation and record keeping », op. cit., p. 353-355 rappellent cet accent mis sur les parjures et les mensonges du châtelain Gautier II, mais au sein d’une argumentation visant surtout à démontrer que le recours à l’écrit a constitué pour l’évêque Gérard un moyen d’imposer son autorité dans le règlement des conflits. Voir aussi L. Jégou, « L’évêque entre autorité sacrée et exercice du pouvoir », op. cit., p. 47.
  • [104]
    Ibid., III, 12-2, p. 466-467.
  • [105]
    Ibid., III, 39-50, p. 481-485.
  • [106]
    Ibid., III, 39, p. 481 : Sed quia sepissime perjurium incidens (…) ut lector videlicet pius patientiam episcopi conpatiens admiretur, et immensam tiranni sevitiam cum admiratione deploret.
  • [107]
    Ibid., I, 93, p. 439.
  • [108]
    Ibid., III, 53, p. 486-487.
  • [109]
    À l’occasion des pactes sans cesse réitérés au nom du châtelain Gautier, un comte Eudes apparaît aux côtés de l’évêque Hardouin de Noyon-Tournai, coïncidence qui rend tout à fait plausible l’identification au comte de Vermandois : voir Gesta episcoporum Cameracensium, III, 3, p. 467. Tout cela n’a pas échappé à E. Van Mingroot, Les chartes, op. cit., p. 333-334 qui a bien signalé la présence du comte Eudes qu’il qualifie de second du nom. Cette précision dynastique ne doit pas être retenue puisqu’il semble que l’auteur ait vu dans un personnage éponyme ayant vécu à la fin du xe siècle un détenteur de la charge comtale de Vermandois (en l’occurrence un hypothétique Eudes Ier). Il songeait probablement à Eudes dit de Warcq, un des fils cadets d’Albert Ier considéré comme l’ancêtre fondateur de la maison de Chiny dans les Ardennes (dernier état de la question dans C. Settipani, La préhistoire des Capétiens, op. cit., p. 338). Cet Eudes aurait été au nombre de ces turbulents aristocrates ayant causé bien des tracas à Rothard, évêque de Cambrai, dans les années 980. Sur ce dernier point, voir Gesta episcoporum Cameracensium, I, 103, p. 444. Mais cet Eudes, bien que membre de la famille herbertide, n’a jamais été comte de Vermandois.
  • [110]
    Gesta episcoporum Cameracensium, III, 3, p. 467 ; III, 41, p. 481 ; III, 42, p. 481 ; III, 45, p. 482 ; III, 46, p. 482.
  • [111]
    Ibid., III, 48, p. 483 (bannissement temporaire du châtelain Gautier suite aux violences commises à l’encontre des églises de la cité épiscopale de Cambrai).
  • [112]
    Ibid., III, 45, p. 482.
  • [113]
    Gesta Lietberti episcopi, c. 2, éd. L. Bethmann, dans MGH, SS, t. VII, Hanovre, 1846, p. 489-490 ; cf. L. Morelle, « Mémoires d’un crime », op. cit.
  • [114]
    L. Jégou, « L’évêque entre autorité sacrée et exercice du pouvoir », op. cit., p. 41-43 et 48.
  • [115]
    Baldéric II, évêque de Liège (1008-1018).
  • [116]
    Lambert dit le Barbu, premier comte connu de Louvain († le 12 septembre 1015 lors de la bataille de Florennes). Sur cet aristocrate, on privilégiera des travaux récents : A.-J. Bijsterveld et D. Guilardian, « La formation du duché (843-1106) », dans Histoire du Brabant du duché à nos jours, dir. R. Van Uytven, Zwolle, 2004, p. 41-63 ; D. Guilardian, « Les sépultures des comtes de Louvain et des ducs de Brabant (xie siècle-1430) », dans Sépulture, mort et représentation du pouvoir au Moyen Âge. Tod, Grabmal und Herrschaftsrepräsentation im Mittelalter, dir. M. Margue, M. Uhrmacher et H. Pettiau, Luxembourg, 2006, p. 491-540, ici p. 497-498.
  • [117]
    Gesta episcoporum Cameracensium, III, 5, p. 467.
  • [118]
    Sur la famille de Florennes et les origines de Gérard de Cambrai, voir surtout H. Sproemberg (†) et J.-M. Duvosquel, « Gérard Ier », op. cit., col. 287-288 ; E. Van Mingroot, « Gérard Ier de Florennes », op. cit., col. 742-743 ; A. Dierkens, Abbayes et chapitres entre Sambre-et-Meuse (viie-xie siècles). Contribution à l’histoire religieuse des campagnes du haut Moyen Âge, Sigmaringen, 1985, p. 261-273 et récemment N. Ruffini-Ronzani, « Enjeux de pouvoir et compétition aristocratique en Entre-Sambre-et-Meuse (fin xe-milieu xie siècle). Retour sur les fondations de Saint-Gengulphe et de Saint-Jean-Baptiste de Florennes », Revue bénédictine, t. 122, 2012, p. 294-330, ici p. 304-306 ; H. H. Jongbloed, « Autour d’un millénaire : le psautier manuscrit 54 de la médiathèque de Cambrai, son propriétaire l’évêque Gérard Ier (1012-1051) et le calendrier-nécrologe dit de Florennes », Revue du Nord, t. 95, n° 399, janvier-mars 2013, p. 11-56, ici p. 33 et sqq. (à propos d’Ermentrude de Verdun, mère de Gérard).
  • [119]
    M. De Waha, « Filii Ragineri in terra patrum suorum relocati sunt. Pouvoir, opposition et intégration dans le Hainaut du xe siècle », dans Hainaut et Tournaisis. Regards sur dix siècles d’histoire. Recueil d’études dédié à la mémoire de Jacques Nazet (1944-1996), éd. C. Billen, J.-M. Duvosquel et A. Vanrie, Bruxelles, 2000, p. 61-85.
  • [120]
    Gesta episcoporum Cameracensium, III, 12, p. 469.
  • [121]
    Ibid., III, 23, p. 473.
  • [122]
    Gesta Lietberti episcopi, c. 2, op. cit., p. 489-490 : Gualterus Cameracensis castellanus ab inimicis suis interfectus interiret.
  • [123]
    Les Annales de Saint-Pierre de Gand et de Saint-Amand, éd. P. Grierson, Bruxelles, 1937, n° 1041, p. 155-156 ; le texte a été traduit par L. Morelle, « Mémoires d’un crime », op. cit, p. 470. Sur les rapports tendus entretenus par les évêques Gérard Ier et Liébert avec l’aristocratie locale, et tout particulièrement avec la famille d’Oisy, voir également l’article de Nicolas Ruffini-Ronzani dans ce même numéro.
  • [124]
    Charte d’Ermentrude en faveur de Saint-Amand (1041), éd. C. Duvivier, Actes et documents anciens intéressant la Belgique, Bruxelles, 1898, t. I, p. 31-33 ; cf. H. Platelle, Le temporel de l’abbaye de Saint-Amand des origines à 1340, Paris, 1962, p. 146 et L. Morelle, « Mémoires d’un crime », op. cit., p. 471-472 (avec une traduction de l’acte).
  • [125]
    L. Morelle, « Mémoires d’un crime », op. cit., p. 474. La question de la sépulture des excommuniés est évoquée par l’évêque Gérard dans une lettre adressée au clergé de Liège : voir Gesta episcoporum Cameracensium, III, 28, p. 474-477 et E. Van Mingroot, Les chartes, op. cit., p. 318-320. Sur l’importance de l’inhumation dans des espaces consacrés par l’autorité épiscopale, voir M. Lauwers, Naissance du cimetière. Lieux sacrés et terre des morts dans l’Occident médiéval, Paris, 2005, spéc. p. 117-119.

1La genèse des Gesta episcoporum Cameracensium[1], écrits du vivant et sous la direction de Gérard Ier, évêque de Cambrai-Arras (1012-1051) [2], n’en finit pas d’occuper les historiens. À la suite des travaux d’Erik Van Mingroot, il est admis que les livres I et II ont été composés vers 1024/1025 par un chanoine cambrésien, un certain Foulques. En revanche, la rédaction du livre III pose d’insolubles problèmes de datation, plusieurs chapitres ayant vraisemblablement été interposés par un second auteur anonyme, au plus tôt dans les années 1030 (selon les dernières recherches de Theo Riches [3]). Si cette troisième partie est majoritairement consacrée à la narration des hauts faits de l’évêque Gérard, plusieurs passages échappent à ce sujet central. En dépit de sa diversité interne, elle conserverait une certaine unité littéraire. Ainsi, aux dires de Georges Duby, elle adopterait « une armature qui n’est pas chronologique mais logique » [4]. Pourtant, au sein de ce livre III, quatre récits de miracles [5] sont encore considérés comme anecdotiques : Gérard de Cambrai n’a fait qu’ordonner la mise par écrit d’événements extérieurs qui lui avaient été rapportés par des témoins jugés fiables ; ces histoires témoigneraient de l’attrait de ce prélat pour le merveilleux, allégeant ainsi l’exposé bien souvent factuel de la chronique [6]. Ces quatre récits ont un autre point commun : ils racontent comment des pécheurs invétérés, des laïcs, ont été victimes de châtiments divins.

2Le chapitre 23 est le plus sordide. Donnons-en d’abord une brève analyse [7]. Albert II, comte de Vermandois, se répand depuis longtemps en propos déviants, ce qui provoque le courroux du Seigneur qui l’accable d’infirmités. À l’issue d’une pénitence jugée hypocrite (mais vraisemblablement forcée) en l’abbaye d’Homblières, il rompt ses vœux monastiques et, ultime parjure, recommence à proférer de mauvaises paroles. La vengeance céleste ne se fait pas attendre : Albert voit sa langue s’enflammer et meurt dans d’atroces souffrances. Le moine Galeran découpe alors l’organe carbonisé et le montre aux proches du défunt, leur révélant qu’il s’agit d’une juste punition divine. L’auteur précise écrire à une époque où Galeran est abbé d’Homblières et où Eudes a succédé à son frère Albert comme comte, ce qui a conduit Erik Van Mingroot puis Theo Riches à situer la rédaction de ce texte dans les années 1025/1043 tout en admettant ne pouvoir établir s’il fallait la rapporter au premier auteur (1024/1025) ou à son continuateur [8].

3L’extrait étudié est la principale source documentant le comte Albert II qui demeure largement inconnu. Cette damnatio memoriae apparaît comme la touche finale d’une longue litanie des méfaits de la maison de Vermandois [9]. En effet, le livre I des Gesta évoque à plusieurs reprises les déprédations commises depuis la fin du xe siècle par certains membres de cette famille aristocratique à l’encontre des possessions de l’évêché de Cambrai, mais aussi leur complicité avec les ennemis des évêques [10]. Ce constat initial permet de s’interroger sur la place et la fonction de ce récit au sein des Gesta. Est-il réellement d’une importance moindre au regard du projet principal de l’œuvre, à savoir afficher « la sainteté globale de la lignée épiscopale » cambrésienne [11] ? Pour répondre à cette question, il faut dans un premier temps faire un état des connaissances sur ce comte Albert qui permette de proposer une nouvelle datation pour la composition du chapitre. Par la suite, en replaçant cette histoire funeste dans les mécanismes internes des Gesta cambrésiens, il s’agira de démontrer, d’une part, qu’elle entre en concordance avec l’univers mental de l’auteur [12], et, d’autre part, que son insertion dans le livre III en fait un instrument en vue de la préservation des intérêts politiques de l’évêque Gérard Ier.

Un comte mal connu : Albert II de Vermandois (né avant 987/988 † 1015/1017)

4La biographie d’Albert II est peu documentée, de même que les dates de sa mort et de son installation à la tête du comté de Vermandois. Ludwig Bethmann faisait remonter le décès d’Albert à l’année 1010 [13]. Les éditeurs des chartes d’Homblières ont affirmé que ce comte avait régné jusqu’en 1021 au plus tard [14], mais ils se fiaient alors à une tradition érudite fort incertaine [15]. Enfin, Karl Ferdinand Werner, Winfrid Glocker et Christian Settipani ont placé la naissance d’Albert II vers 985/999, l’abdication (au profit de son frère Eudes) au plus tard en 1010, et la disparition entre 1015 et 1017 [16]. L’ensemble de la chronologie doit être revu et précisé au moyen d’une analyse serrée des sources disponibles. L’apport des Gesta de Cambrai est capital puisqu’il s’agit de l’unique trace de la conversion monastique d’Albert au monastère d’Homblières. Il n’y a aucune raison de douter de la véracité des informations transmises par la chronique puisque l’auteur insiste sur la fiabilité de sa source : le moine Galeran, alors prévôt de l’abbaye d’Homblières sous l’abbé Richard de Saint-Vanne et témoin direct, a transmis oralement les faits à l’évêque Gérard [17]. Comme l’indiquent explicitement les Gesta, le texte a été écrit plusieurs années après, au moment où Galeran était abbé d’Homblières et après qu’Eudes avait succédé à son frère Albert [18]. Ceci permet de considérer l’année 1043 comme terminus post quem pour la rédaction du chapitre 23 [19]. Mais, comme on va le voir, cette datation, acceptée en dernier lieu par Theo Riches, pose problème [20].

5Eudes et Albert sont attestés ensemble pour la première fois en 987 ou 988 quand ils souscrivent une charte de leur père, le comte Herbert III de Vermandois [21], pour l’abbaye d’Homblières [22]. Ils sont qualifiés de petits-fils (nepotes) du comte Albert Ier qui apparaît en tête de la liste des signa (ce qui permet d’affirmer qu’à ce moment-là celui-ci avait renoncé à la direction du comté au profit de son fils) juste avant le comte Herbert et son épouse Ermengarde [23]. Eudes avait déjà apposé sa souscription (mais sans son frère) sur une charte de son grand-père datée des années 982/988, déjà en faveur d’Homblières [24]. La comparaison de ces deux actes appelle plusieurs remarques. Tandis que la naissance d’Albert II est très approximativement située vers 985/990 par Christian Settipani, il est préférable de la placer un peu avant 987/988, date de la première mention connue de cet héritier [25]. Le fait qu’Eudes soit attesté seul, du moins à une seule reprise, permet de douter qu’Albert était bien le premier-né des fils d’Herbert III [26], observation conditionnée par la datation fort incertaine de la précédente charte d’Albert Ier[27] qui, si elle est bien antérieure, impliquerait qu’Albert ait souscrit très jeune l’acte de son père [28]. Tout cela conduit à se demander si le droit d’aînesse ou de primogéniture était réellement en vigueur dans la lignée comtale de Vermandois à la fin du xe siècle [29]. Enfin, aucune source conservée ne permet d’affirmer qu’Albert II ait succédé à Herbert III vers l’an mil [30], notamment parce que les chartes d’Homblières, relativement nombreuses à l’époque d’Albert Ier[31], pâtissent d’un vide entre la fin des années 980 et 1018, date à laquelle on trouve d’ailleurs une mention de Richard de Saint-Vanne [32] à la tête de ce monastère [33]. Ces lacunes documentaires ne permettent pas de dater l’entrée en charge de celui-ci. En revanche, il est possible de faire débuter l’abbatiat de Galeran aux environs de 1027 [34] puisqu’à cette date, selon la Chronique d’Hugues de Flavigny écrite à la fin du xie siècle, Richard avait effectué un long pèlerinage en Terre sainte [35]. En l’absence d’attestations ultérieures du célèbre réformateur lotharingien à Homblières, il est possible d’envisager que le moine Galeran, son remplaçant, lui ait définitivement succédé à ce moment-là.

6En dehors des Gesta cambrésiens, le gouvernement d’Albert II n’est documenté que par une seule charte, datée du 1er février 1015, et par laquelle le comte (qui a d’ailleurs fait souscrire son frère Eudes et sa mère Ermengarde) consent à ce que son serviteur Firmat donne la terre de Rocourt au monastère de Saint-Prix-en-Vermandois [36]. La critique diplomatique de cet acte ainsi que sa véracité ne semblent pas poser de difficultés. Le plus ancien acte connu pour Saint-Prix, daté de 986, atteste que le comte Albert Ier avait cédé aux moines une série de biens circonscrits aux abords de Saint-Quentin [37]. La terre de Rocourt, objet de la charte d’Albert II en 1015, se trouve elle aussi dans le voisinage de la cité [38]. Pour le peu que l’on puisse tirer de ces maigres informations qui ne permettent guère d’appréhender l’histoire obscure du monastère bénédictin de Saint-Prix [39], il semble que, dans ce cas précis, le comte Albert II perpétue les bienfaits de son grand-père éponyme à l’égard de l’abbaye en participant à la consolidation de son temporel immédiat. Cette hypothèse a le mérite de nuancer quelque peu le parti pris des Gesta qui donnent à voir un comte ennemi du bien et des communautés religieuses.

7L’abdication d’Albert est traditionnellement située entre 1010 et 1015 [40]. La borne chronologique initiale doit être rejetée puisqu’elle se fonde sur une charte datée du 15 juillet 1010, intitulée au nom du comte Eudes de Vermandois (qui serait dès lors attesté pour la première fois dans cette charge) et accordée aux chanoines de Saint-Fursy de Péronne [41]… mais jugée fausse par ses éditeurs, principalement à cause de ses aberrations chronologiques [42]. Bien que l’on ne puisse exclure que l’acte ait été réécrit afin d’appuyer les revendications de biens des religieux péronnais, il ne peut guère être pris en compte. Cependant, si l’on se fonde sur un autre argument, il n’est dès lors pas impossible que la conversion ait bien eu lieu après 1010. En effet, les Gesta rapportent qu’au Carême de l’année 1013, Gérard de Cambrai, de retour de Metz, doit lutter contre son châtelain Gautier II qui a ravagé les faubourgs de sa cité épiscopale avant de déclarer vouloir faire pénitence. À cette occasion, Gautier a sollicité l’intercession du roi Robert le Pieux et d’un comte Odo en vue d’obtenir le pardon du prélat. Ceux-ci ont alors confié l’affaire à Hardouin, évêque de Noyon-Tournai [43]. Ludwig Bethmann avait identifié le comte avec Eudes II de Blois et de Champagne [44]. Mais il s’agirait plutôt du comte Eudes déjà évoqué, à savoir du frère d’Albert II, puisque le recours à l’évêque Hardouin s’expliquerait par le fait que le comté de Vermandois dépendait, sur le plan ecclésiastique, du diocèse de Noyon. On serait donc en présence de la plus ancienne mention connue de l’autre fils et successeur du comte Herbert III, ce qui laisserait penser qu’au plus tard en 1013, Albert II avait déserté le siècle pour se faire moine à Homblières et qu’à ce moment-là Eudes l’aurait remplacé à la tête du comté.

8Toujours d’après les Gesta, la conversion monastique d’Albert n’a été qu’un vœu pieux puisqu’au bout d’un certain temps il a « délaissé la coule pour revêtir le manteau du guerrier » [45]. Somme toute assez évasif sur ce point, le chapitre 23 ne permet de dater précisément ni l’entrée du comte au monastère ni la durée de son séjour parmi les moines. D’après le texte, les mauvais conseils de son entourage, et notamment de sa mère Ermengarde qui voyait dans son départ un acte de folie, l’auraient poussé à revenir dans le siècle. Ces exhortations traduisent une réalité politique décelable dans la lignée comtale de Vermandois au tournant des xe et xie siècles, à savoir l’association de la proche famille du comte à ses décisions, perceptible dès le temps d’Herbert III, ainsi que la participation concrète de la veuve de ce dernier au gouvernement respectif de ses deux fils [46]. Quant à l’acte de 1015 pour Saint-Prix, il conforte l’idée selon laquelle Albert II, après avoir quitté les moines d’Homblières, a repris la direction du comté de Vermandois avant qu’un pseudo-châtiment divin ne mette fin à ses jours. Certes, les Gesta affirment qu’aussitôt après avoir quitté le monastère, Albert a été terrassé par la vengeance divine [47]. Ce témoignage, combiné à d’autres sources, permet en fin de compte de s’interroger sur les conséquences politiques à long terme de la conversion monastique en milieu aristocratique [48]. Dans le cas du Vermandois, l’opposition des parents et amis peut exprimer des craintes relatives à la stabilité de la succession au comté. Ce manque d’engouement pour l’entrée au cloître ne saurait donc être restreint à une piété amoindrie chez les puissants laïcs ou à un manque de considération pour les moines.

9La datation de la mort d’Albert II ne peut être établie qu’à partir de conjectures. Eudes semble avoir définitivement hérité du comté de Vermandois en 1016 ou 1017 comme en témoigne d’abord une charte de l’évêque Hardouin confirmant la restitution de l’église d’Hombleux effectuée par le comte au profit de l’église de Noyon [49]. L’identification de l’Odo comes au frère et successeur d’Albert est induite par la localisation d’Hombleux aux marges occidentales du Vermandois [50]. La rétrocession de ce lieu par le comte Eudes, bien que difficilement datable, est de toute manière antérieure à l’année 1017, quand la charte d’Hardouin de Noyon-Tournai a fait l’objet de deux confirmations, pontificale et royale [51]. Puis, Eudes de Vermandois a souscrit un diplôme daté de 1021 et confirmant la fondation d’une collégiale à Nesle [52]. Ces deux actes, en plus de la charte pour Saint-Prix [53], permettent à coup sûr de placer la mort d’Albert II de Vermandois, conséquence de sa punition divine, entre 1015 et 1017 [54], avec un possible terminus post quem en 1016.

10À ce stade de l’enquête, deux constats s’imposent. Tout d’abord, le silence des sources (narratives comme diplomatiques), au même titre que le ton du chroniqueur cambrésien (qui se focalise sur les péchés multiples du comte), a joué son rôle dans la diffusion de la damnatio memoriae d’Albert II [55]. Puis, il faut rejeter la datation jusque-là acceptée pour la rédaction du chapitre 23 du livre III des Gesta : si celui-ci a été écrit avant 1043 (mort ou démission de Galeran, abbé d’Homblières), la borne initiale de 1025 [56] ne repose sur aucun argument et nous préférons la placer vers 1015/1017 (décès du comte Albert et succession d’Eudes de Vermandois) avec une préférence pour les environs de 1027 (début de l’abbatiat de Galeran). Quoi qu’il en soit, il importe bien moins d’étudier Albert II en lui-même que la manière dont les Gesta cambrésiens transmettent et interprètent sa légende noire au moyen d’un récit terrifiant, mettant en avant la gravité de ses fautes et la force du châtiment divin.

Le chapitre 23 : une illustration de la pensée de l’évêque Gérard ?

11Dans le chapitre 23, l’objet exact des propos malsains du comte Albert n’est jamais identifié. Le récit met surtout l’accent sur l’accumulation des vices du coupable et établit un lien de cause à effet entre la répétition de ses parjures et son châtiment divin. Dès la première intervention du moine Galeran, l’hypocrisie de la pénitence d’Albert est dénoncée (falsa poenitentia), alors même que cette résipiscence est suivie de faits concrets, en l’occurrence l’entrée au cloître. Le renoncement du comte à ses vœux monastiques implique la violation d’un serment sacré engageant également les moines d’Homblières. Cet ultime parjure précipite la mort funeste d’Albert, directement puni par Dieu qu’il a offensé une fois de trop. Les chanoines (probablement du chapitre Saint-Quentin-en-Vermandois), qualifiés de stupides, ne font qu’accélérer la condamnation d’Albert lorsqu’ils lui donnent l’hostie. Cette situation peu commune vise à montrer qu’au seuil du trépas, rien ne pouvait plus sauver l’âme du comte, pas même les services spirituels d’une communauté religieuse. À l’issue de cette histoire, Galeran, présenté jusque-là comme le confesseur privé du comte, devient un prédicateur qui n’hésite pas à mutiler le cadavre en guise d’avertissement (les mauvaises actions des gens du siècle, fussent-ils puissants, ne pouvant échapper à la sanction divine). Le récit se termine par une formule adressée à l’attention de ceux qui auraient connaissance de ces événements et dont il est attendu qu’ils éprouvent de l’effroi, effet renforcé par l’emploi d’un vocabulaire macabre (les obscénités verbales, les vomissements, l’amputation de la langue noircie).

12Ce récit a donc très clairement une visée moralisatrice qui justifie son insertion dans les Gesta de Cambrai. Deux des thèmes décrits avec passion dans le texte, à savoir le mauvais usage de la langue et la fausse pénitence, se retrouvent fréquemment dans les trois livres constituant l’œuvre. Ce constat invite à s’interroger sur la signification des malheurs d’Albert II aux yeux de l’auteur et surtout de son commanditaire, l’évêque Gérard Ier. De nombreux médiévistes s’accordent pour considérer que les Gesta, loin d’être uniquement une histoire du diocèse de Cambrai-Arras, de ses évêques et de ses communautés religieuses, révèlent aussi la vision de la fonction épiscopale et des rapports entre l’Église et la société par l’évêque Gérard [57]. À cette source fondamentale il convient d’ajouter d’autres textes, produits par ce prélat ou dans son entourage proche durant la première moitié du xie siècle [58]. Cette unité littéraire, qui justifie en partie l’intérêt des chercheurs pour un épiscopat fort bien documenté, permettrait à coup sûr de discerner les contours de la pensée gérardienne. Bien que l’on ne puisse prétendre sonder en profondeur la sensibilité voire la psychologie de Gérard Ier[59], l’histoire funeste du comte Albert II a pu susciter l’intérêt de ce dernier car elle semble illustrer des conceptions morales, théologiques et religieuses développées dans les Gesta mais aussi dans l’ensemble de la production hagiographique et historiographique cambrésienne.

13Le contraste entre les vices de langage incessants d’Albert II et les conseils pieux et avisés (bien que vains) du moine Galeran renvoie à une réflexion sur la parole identifiable dans les Gesta des évêques de Cambrai. La bonne parole, don de Dieu utilisé à des fins salutaires, est souvent présentée comme un attribut de plusieurs des prédécesseurs de l’évêque Gérard. À l’inverse, la chronique abonde en contre-exemples fustigeant ceux qui pèchent par un usage malsain de la langue (et donc pas seulement le comte Albert). Cette dualité entre le verbe vertueux et son opposé perverti s’inscrit tout d’abord dans l’écriture de l’histoire sainte de la lignée épiscopale cambrésienne. Deux Vies des saints évêques Géry († 623/629) et Aubert († 667/674), composées à l’initiative et dans l’entourage de Gérard Ier[60], évoquent longuement la beauté et l’efficacité de leur parole. Ces développements ne se retrouvent guère dans les Gesta, hormis quelques exceptions qui témoignent d’un attrait ciblé pour ces saints. Géry, dans sa jeunesse, se distinguait de ses camarades d’études par son habileté à parler en public, par la suavité de sa voix et par son rejet des médisances [61]. Face à son successeur, l’évêque Bertoald (627-633) qui avait installé son lit dans la chambre où le saint avait rendu son dernier souffle, Géry, par une douce exhortation, parvient à ce que le fautif répare sa faute [62]. Aubert convainc le voleur Landelin de s’amender et de se convertir à la vie religieuse [63]. Une fois promu à l’épiscopat de Cambrai, Géry se sert de son éloquence à des fins pastorales et fait également preuve de pédagogie [64], tout autant qu’il peut en user pour l’emporter sur ses détracteurs [65]. Aucun texte hagiographique antérieur n’étant connu pour saint Aubert, il est impossible de déterminer si sa force de persuasion, rapportée par la Vita, témoigne d’une réécriture reflétant l’image particulière que l’évêque Gérard voulait donner de ce prélat [66]. Quant à la troisième Vie de saint Géry, elle constitue la version largement amplifiée des deux précédentes, respectivement datées des viie et xe siècles [67]. Ces textes primitifs évoquent certes la pureté de la parole de Géry, mais la Vita tertia se démarque par l’accent mis sur les talents oratoires de l’évêque, ce qui montre bien qu’elle est le fruit d’une amplification littéraire devant servir les ambitions de Gérard Ier[68].

14La dénonciation de l’incontinence verbale du comte Albert II se comprend d’autant mieux que, d’après le témoignage des Gesta, la diffusion de propos néfastes a pu, dans le passé, nuire au rayonnement des saints de l’église de Cambrai-Arras et porter atteinte au prestige de l’autorité épiscopale. Certains prélats à la vie exemplaire n’auraient bénéficié que d’un culte limité comme par exemple saint Vindicien († 713 ?) dont les miracles sont méconnus en raison de la rareté des sources écrites, mais aussi à cause de « moqueries » témoignant de l’incrédulité de certains fidèles [69]. D’autres évêques moins célèbres comme Tetdon (972 † 979) ou encore Erluin (996 † 1012) sont présentés comme fréquemment exposés aux complots ou aux insultes des puissants et des milites[70]. En accord avec le désir de vérité affirmé dans la préface générale des Gesta[71], l’écriture de l’histoire du siège épiscopal cambrésien passe donc également par la mise à l’index des ennemis des anciens évêques, opposants (clercs comme laïcs) n’hésitant pas à recourir aux diffamations, à l’insolence voire à la violence (verbale comme physique). Ainsi, dans le livre I, un chapitre entier est consacré à un synode réuni sous l’évêque Bertoald pour établir des mesures à l’encontre des clercs rusés, injurieurs et rebelles [72]. L’auteur de cette partie des Gesta, écrivant vers 1024/1025, s’efforce de redorer le blason du pouvoir épiscopal en recourant à l’aura des saints mais aussi aux lois de l’Église. Gérard de Cambrai lui-même s’est efforcé d’affirmer son autorité face aux paroles déviantes, tout particulièrement lorsqu’il lui a fallu traiter de l’hérésie gandulphienne. L’affaire est documentée par les Acta synodi Attrebatensis[73], titre consacré par les chercheurs et réunissant deux textes de longueur fort inégale, à savoir le compte rendu du procès des hérétiques inculpés à Arras par Gérard Ier en janvier 1025 et une lettre (adressée peu après à un évêque R. qui serait Roger, évêque de Châlons) qui atteste que Gérard de Cambrai s’est non seulement inquiété des menaces représentées par la dissidence religieuse, mais aussi du mode sournois de prolifération de celle-ci. En effet, il est reproché à l’évêque Roger de s’être laissé abuser par les paroles de ces hérétiques qui, par peur des représailles, avaient fait croire qu’ils étaient de bons chrétiens respectueux des canons ; induit en erreur, le prélat champenois les aurait donc laissés s’en aller à Arras où finalement Gérard de Cambrai a pu les confondre et les traduire devant le synode. Comme l’a rappelé Guy Lobrichon, les Acta expriment bien mieux la perception de l’hérésie par le juge épiscopal que le point de vue des accusés. Cette leçon de méthode est d’autant plus importante qu’elle met indubitablement en évidence la sensibilité propre de Gérard Ier (une spontanéité qu’exprime l’aspect intimiste du mode épistolaire tandis que les décrets proprement dits du synode arrageois adoptent le cadre formel des textes canoniques) : pour lui, face à l’hérésie, les évêques doivent imposer leur médiation et repérer les paroles mensongères afin de contrer la « religion simulée » [74].

15La fustigation de la fausse pénitence (c’est-à-dire non sincère) d’Albert II de Vermandois [75] est d’autant moins anodine que sa présence dans les Gesta témoigne des préoccupations de Gérard et de son entourage quant aux limites de la pratique pénitentielle comme moyen concret d’encadrement du clergé et des fidèles. En effet, l’histoire du diocèse de Cambrai révèle, à travers les Gesta, les succès de prélats ayant su convaincre leurs ouailles de faire amende honorable, mais aussi les contestations que cela pouvait engendrer. Sous l’épiscopat de Thierry (830-863), un guerrier pillard de biens d’Église en Artois était mort excommunié ; l’évêque, averti en songe des tourments posthumes du châtié, demande à un serviteur d’effectuer une pénitence au nom du défunt, disposition qui porte ses fruits puisque l’herbe repousse autour de la sépulture de ce dernier dont l’âme est désormais sauvée [76]. Au contraire, Fulbert de Cambrai († 956) [77], qui avait tenté d’interdire l’union entre Amaury, comte en Hainaut, et la fille d’Isaac, comte de Cambrai, pour des raisons de consanguinité, et qui leur avait ordonné de faire pénitence, doit essuyer les menaces ainsi que les tentatives de corruption des intéressés qui rechignaient à se soumettre à ses injonctions [78].

16Sur le plan de la doctrine, le témoignage des Gesta est révélateur des zones d’ombre inhérentes à l’histoire de la pénitence médiévale. Celle-ci, traditionnellement divisée en trois moments successifs [contrition, confession et réparation de la faute] sur fond de distinction commode entre sphères publique et privée [79], bénéficie depuis plusieurs années d’une approche renouvelée. On insiste désormais sur la distinction, parfois difficile, entre les prescriptions canoniques et leur réception dans le cadre de la pratique religieuse quotidienne des clercs et des laïcs [80]. À Arras, en 1025, les hérétiques rejetaient, entre autres marques d’hétérodoxie, la validité de la pénitence [81]. Déjà, pour l’époque carolingienne, le livre I des Gesta atteste, sous la forme d’un échange épistolaire inséré dans la chronique, les préoccupations d’Ebbon, archevêque de Reims (816-835), et d’Halitgaire de Cambrai (817-830). Tous deux ont constaté que les sentences pénitentielles étaient dispersées dans de nombreux écrits et qu’il s’avérait bien difficile de concevoir un recueil global à même d’être compris et utilisé par les prêtres [82]. En dépit de ses réserves, l’évêque cambrésien s’est mis à la tâche [83], puis d’autres après lui comme Réginon de Prüm [84]. Les difficultés restent néanmoins réelles à l’époque de Gérard de Cambrai qui est tout juste contemporain de la rédaction, avant 1020, du célèbre Corrector sive medicus de Burchard de Worms [85].

17Les mésaventures de l’évêque Fulbert ainsi que la soumission (jugée hypocrite) d’Albert II, conduisent enfin à prendre en compte l’impact socio-politique de la pénitence qui peut paraître d’autant plus contraignante qu’elle compromet des alliances matrimoniales nécessaires à la consolidation de réseaux aristocratiques locaux. On a vu plus haut que la désapprobation des proches d’Albert à la suite de sa conversion monastique (celle-ci étant présentée comme la conséquence de la contrition imposée par le moine Galeran) pouvait exprimer une conscience dynastique de la part des membres de la maison comtale de Vermandois qui voyaient peut-être dans le retrait du monde une entrave à la cohésion de la lignée. Des études plus ou moins récentes ont supposé que, dans la société des temps féodaux, la conversion aurait eu une faveur de plus en plus limitée, attitude qui pourrait traduire le relâchement de liens privilégiés avec des abbayes auparavant choyées par les ancêtres [86]. Il n’empêche qu’aux yeux du scribe cambrésien et de l’évêque Gérard, l’abandon de l’habit religieux par le comte Albert est jugé inacceptable, compte tenu de l’engagement du prélat en faveur de la réforme monastique, mais aussi parce que la figure idéale de l’homme de Dieu convertissant les gens du siècle est un des topoï décelables dans l’hagiographie cambrésienne du début du xie siècle [87].

18Au nombre des méfaits imputés à Albert II, les vices de la parole ainsi que le non-respect de la pénitence sont en contradiction avec l’image du bon évêque qui relève d’une longue tradition chrétienne et que Gérard Ier entend incarner. Mais le portrait au vitriol dont pâtit le comte renvoie également à des enjeux strictement contemporains de l’épiscopat de ce prélat. Il s’agit à présent de démontrer que l’attention avec laquelle les Gesta dénoncent les vices d’Albert et décrivent son trépas expéditif relève d’un discours négatif à l’égard de la haute aristocratie laïque.

Une victoire indirecte de l’épiscopat cambrésien sur les puissants laïcs

19Au sein du livre III, tout entier consacré à l’épiscopat de Gérard de Cambrai, la violence des quatre miracles punitifs paraît proportionnelle à la gravité des fautes dénoncées. Lambert, comte de Louvain, qui a forniqué avec une religieuse et dissimulé des reliques, est tué au combat après qu’une main surnaturelle lui a ravi ces dernières (c. 12). Aldo, le voleur qui s’en prenait aux biens de Saint-Ghislain, est châtié deux ans après son décès quand la puissance divine fait disparaître son corps (c. 20). En Frise, un vieil homme paillard, qui avait publiquement insulté la pratique eucharistique, se brise la nuque et, après sa mort, son cadavre déverse des flots de bière (c. 22). Albert de Vermandois est puni par là où il a sévi puisque sa langue prend feu (c. 23). En dehors du cas particulier que représente le blasphémateur frison (réprimandé pour avoir violé un sacrement chrétien fondamental), deux des châtiés, Lambert de Louvain et Aldo, sont présentés comme des laïcs profanateurs d’églises. Dans le livre III, cette agitation des puissants n’est pas sans rappeler la lutte que le prélat a dû mener tout au long de son épiscopat contre son châtelain, Gautier II de Lens († 1041), qui, entre autres forfaits, n’a eu de cesse de renouveler des serments de fidélité et de les bafouer [88]. Mais l’épisode de la mort d’Albert II (qui ne concerne pas le diocèse de Cambrai) se distingue par sa conclusion et clôt une série noire où les parjures sont la conséquence principale du châtiment divin. Si un tel récit a valeur d’exemple dans les Gesta, il convient de préciser dans quelles conditions.

20Gérard de Cambrai a eu l’occasion d’exprimer publiquement ses craintes face à la multiplication des serments conduisant au parjure. L’évêque s’inscrit là encore dans une vision chrétienne traditionnelle [89]. Ce pessimisme est manifeste lorsqu’il est confronté à la diffusion de la Paix de Dieu dans le nord de la province ecclésiastique de Reims [90], événement documenté par deux autres chapitres du livre III des Gesta[91]. En mai 1023, Gérard, présent à l’assemblée de Compiègne réunie par les évêques Bérold de Soissons et Garin de Beauvais, s’est opposé au projet de ses collègues qui proposaient la prestation d’un serment général [92]. Les historiens ont souligné l’attention accordée par l’évêque Gérard à l’idée d’un ordre terrestre qui distinguerait clairement les fonctions royale et sacerdotale sans que l’épiscopat n’empiète sur les prérogatives de la royauté. Mais la dénonciation de la vanité du serment et du péril qu’il engendre est aussi au cœur du propos du prélat cambrésien. Pour lui, le fait de jurer collectivement ne pouvait qu’amener les hommes au parjure et donc au péché [93]. D’après les Gesta, l’évêque aurait eu raison d’exprimer sa méfiance car les serments proférés à Compiègne n’ont pas été respectés et ont produit l’effet malsain pressenti par Gérard dont la clairvoyance est présentée comme une vertu. Plus loin dans le livre III, Gérard s’élève à nouveau contre de tels engagements : il rappelle que la nature humaine est assez faible et qu’elle ne saurait être davantage exposée à l’excommunication dans le cadre de promesses impossibles à tenir [94]. Certes, on ne peut exclure que la prise de position de l’évêque Gérard ait été pour lui une occasion de défendre son cas personnel puisque l’on apprend que, face aux critiques, il a finalement été forcé d’accepter la paix [95].

21Le scepticisme de Gérard Ier face à la Paix de Dieu et sa peur du parjure peuvent également être reliés à l’expérience qu’il a faite, dans les premières années de son épiscopat, des mauvais agissements du châtelain Gautier II [96]. Le discours partisan des Gesta s’emploie naturellement à défendre la cause de l’évêque. Cette prise de position n’est pas étrangère à une vision, encore prédominante dans l’historiographie actuelle, considérant que le paysage aristocratique de la Basse-Lotharingie était avant tout une mosaïque de seigneuries apparues au xe siècle et n’ayant pu être regroupées au sein de principautés englobantes et durables [97]. Dans ces conditions, les Gesta s’attardent avant tout sur la noirceur morale des adversaires du prélat.

22À Cambrai, l’acquisition progressive des droits comtaux par l’épiscopat entre 948 et 1007 [98] a provoqué la disparition du comte carolingien, remplacé par un châtelain placé dans la dépendance de l’évêque au nom de qui il exerce des fonctions essentiellement militaires et judiciaires. La rivalité entre les pouvoirs châtelain et épiscopal a pour enjeu principal le partage des droits sur le sol urbain [99]. Elle apparaît, dans les livres I et III des Gesta, comme une série de coups bas assénés à Gérard Ier, mais aussi à ses prédécesseurs. Déjà, au temps de l’évêque Tetdon († 979), le châtelain Jean avait volé des matériaux qui devaient servir aux travaux d’agrandissement de l’église cathédrale de Cambrai : le chroniqueur, soucieux de révéler l’insolence du coupable, passe volontairement sous silence les causes de ce larcin [100]. Gautier de Lens, profitant de la fuite de Jean en Vermandois, obtint du prélat qu’il lui concède la charge de châtelain, ce qui fournit aux Gesta l’occasion de dénoncer les ruses sournoises de cet individu qui était parvenu à se jouer de l’évêque [101]. Les méfaits de Gautier se répètent jusqu’au seuil de sa mort quand il demande à ses milites de se liguer contre le pouvoir épiscopal [102].

23Mais c’est son fils Gautier II qui apparaît, tout au long du livre III, comme la bête noire de l’auteur des Gesta. Ayant hérité des vices de son père, il est constamment présenté comme un homme prompt à la tromperie et au parjure [103]. Dès son accession à l’épiscopat en 1012, Gérard doit faire face à l’hostilité de ce châtelain qui, prétextant une attaque de la part du comte Baudouin de Flandre, occupait la demeure épiscopale avant une première pénitence [104]. Mais dès le début du livre III, la malhonnêteté de Gautier est avérée puisqu’il est annoncé qu’il n’aura de cesse de violer ses engagements et que, par conséquent, il est un homme instable à qui l’on ne peut accorder sa confiance. Les parjures en série du châtelain font l’objet d’une énumération détaillée à partir du chapitre 39 [105] où le projet des Gesta est exprimé avec une plus grande clarté : à la fourberie et à « l’immense cruauté du tyran Gautier » s’opposent la patience, la miséricorde de l’évêque Gérard (qui pardonne très souvent le châtelain) [106], mais aussi sa perspicacité. Contrairement à son prédécesseur Tetdon qui avait fait preuve de naïveté [107], il n’est pas dupe des intentions malsaines de Gautier. La malice du châtelain se manifeste encore à Douai. Là, il obtient du peuple qu’il s’engage à ne pas porter les armes. Mais, aux dires des Gesta, il a instrumentalisé la paix à son profit afin de s’assurer l’impunité de ses propres crimes, ce à quoi l’évêque Gérard répond par un discours public pointant du doigt la duplicité du châtelain [108]. Le livre III abonde également en mentions de serments collectifs engageant non seulement Gautier, mais aussi une part notable de l’aristocratie laïque. Ainsi, à plusieurs reprises, le comte Eudes – dont tout laisse à penser qu’il s’agit du comte de Vermandois, frère du défunt Albert II [109] – se porte garant de la fidélité de Gautier et obtient peut-être pour lui le pardon du prélat, précaution doublée de la remise d’otages [110].

24L’insoumission durable de Gautier, en dépit de ses promesses (jamais tenues) a ainsi pu conduire Gérard Ier à recourir à d’autres procédés coercitifs, en vue de juguler cet adversaire, comme le bannissement [111], mais aussi à des sanctions clairement spirituelles qui n’apparaissent que tardivement dans le livre III, comme la menace de l’excommunication [112]. Cette radicalisation de l’attitude du prélat face à un châtelain rebelle, malin et parjure serait ainsi la conséquence de l’inutilité des serments depuis le début de l’épiscopat en 1012. Néanmoins, la dureté croissante de l’évêque ne suffit pas à ramener à l’obéissance Gautier II puisque, d’après le témoignage tardif des Gesta Lietberti, tout porte à croire que le châtelain s’est montré hostile à Gérard jusqu’à son assassinat en 1041, laissant derrière lui un fils unique ainsi que son épouse Ermentrude qui aurait agi d’une manière similaire, voire plus néfaste, que son défunt époux [113]. Cette évolution est également révélatrice de l’incapacité de l’évêque à affirmer son auctoritas en vue de la résolution des conflits [114]. Face à des vassaux définitivement rebelles, l’intervention divine s’avère bel et bien salvatrice et sert le projet des Gesta cambrésiens, à savoir l’illustration mais aussi la défense d’une lignée épiscopale malmenée en cette première moitié du xie siècle.

25Les châtiments divins de Lambert de Louvain et d’Albert II marquent une rupture dans l’exposé des multiples obstacles rencontrés par Gérard Ier jusque dans sa ville épiscopale à cause du châtelain Gautier II. Le récit consacré au châtiment du comte Lambert a ceci de particulier qu’il relève aussi bien de l’hagiographie que de la narration historique. Peu après son intronisation sur le siège de Cambrai, l’évêque Gérard informe son homologue Baldéric de Liège [115], des fourberies du comte de Louvain [116] qui, selon les Gesta, aurait déjà causé des embarras dans le passé (mais le chapitre ne détaille pas ce point) [117]. Par la suite, il a témoigné de son âme viciée en rompant sa fidélité et en menant des expéditions dévastatrices. L’hostilité de Gérard de Cambrai à l’encontre du comte Lambert peut tout autant s’expliquer par les querelles qui opposaient depuis plusieurs décennies le lignage de Florennes (dont est issu Gérard [118]) aux Régnier dont descendait le comte fondateur de la maison de Louvain [119]. Ces tensions héritées du xe siècle aboutissent à la bataille de Florennes, en septembre 1015, où périt le comte Lambert. Or, les Gesta n’en livrent qu’un écho limité, en se focalisant sur la perversion sexuelle du défunt ainsi que sur sa complicité dans le vol des reliques [120]. Dans l’esprit du chroniqueur cambrésien, l’aspect miraculeux de la disparition du comte de Louvain est prédominant. L’histoire du châtiment divin d’Albert II, bien plus macabre, inspire d’autant plus l’effroi qu’en raison de la violence des mots décrivant la puissance de la vengeance céleste, la scène atteignant un paroxysme narratif.

26En somme, entre les environs de 1027 et 1043 (dates de l’abbatiat de Galeran à d’Homblières) [121], les menaces et l’indiscipline répétées du châtelain Gautier contre l’autorité de l’évêque Gérard (par ailleurs affaiblie à la suite de la disparition de l’empereur Henri II en 1024) auraient conduit le prélat à faire mettre par écrit la fin misérable d’Albert de Vermandois puis à l’insérer dans la première partie du livre III tout en respectant une trame chronologique. Cette interpolation était d’autant plus utile que les nombreux parjures du comte, similaires à ceux de Gautier II, n’étaient pas restés impunis. Si Albert II était considéré par les Gesta comme le mauvais laïc par excellence, au même titre que le châtelain, la ressemblance a cependant ses limites puisque la mort de ce dernier, on l’a vu, n’apparaît qu’a posteriori dans la chronique consacrée à l’évêque Liébert [122]. Mais cette source tardive livre une version édulcorée de la mort du coupable. En effet, une notice des Annales majeures de l’abbaye Saint-Amand précise que Gautier avait souhaité s’amender des nombreuses injustices qu’il avait commises dans le passé et que c’est alors qu’il priait dans l’église cathédrale Notre-Dame de Cambrai qu’il fut tué. Ces Annales indiquent également que Gérard Ier avait refusé son pardon au défunt qui avait été excommunié et qui avait dû être inhumé près de sa forteresse d’Oisy avant que Baudouin V, comte de Flandre, n’obtienne par la contrainte que la dépouille soit transférée à Saint-Amand [123]. L’affaire est confirmée par une charte d’Ermentrude, datée de 1041, affirmant que dans la dernière année de son existence, Gautier avait fait pénitence à l’abbaye de Saint-Amand (probablement sur l’ordre de Gérard de Cambrai) [124]. Selon Laurent Morelle, qui a analysé ce dossier dans un article récent, le silence des deux rédactions successives des Gesta à propos du repentir final de Gautier, mais aussi de l’intransigeance de l’évêque Gérard s’explique par la volonté de ne pas ternir l’éloge de l’évêque [125]. La remise en cause durable de l’autorité de ce prélat, et ce même après la mort de Gautier II, a pu là encore justifier l’ajout de l’histoire funeste d’Albert II dans les Gesta composés à l’époque de Gérard Ier. Ce comte de Vermandois était possessionné dans une région étrangère quoique limitrophe du Cambrésis, exotisme salutaire qui permettait dès lors au scribe de se délecter à loisir des malheurs d’Albert sans que cela n’ait le moindre impact sur l’image élogieuse qu’il voulait donner de son commanditaire, étant donné que celui-ci n’avait joué aucun rôle dans les événements. Faut-il aller jusqu’à placer vers 1041 la rédaction du chapitre 23 ? En fin de compte, ces questions de datation importent peu car le message, lui, demeure intemporel. Face aux soubresauts du siècle, l’auteur, soucieux de contribuer à restaurer le prestige de la lignée épiscopale, a pu utiliser à des fins habiles la manifestation de la justice immanente dont on pourrait penser, au premier abord, qu’elle sanctionne l’incapacité concrète des hommes d’Église à réduire les opposants. Il n’en est rien puisque la vengeance céleste frappe désormais de malédiction les ennemis de l’évêque et plus largement ceux qui ont offensé le sacré. En ce sens, on peut envisager que dans l’esprit de Gérard Ier de Cambrai, la transposition littéraire du châtiment divin soit apparue comme un moyen de signifier la victoire indirecte de l’épiscopat sur une aristocratie laïque vindicative.

Conclusion

27Au sein des Gesta, la fin déplorable du comte Albert II n’a donc rien d’anecdotique. Plusieurs motifs ont pu pousser Gérard de Cambrai à ordonner l’insertion de cette histoire scabreuse, mais il est bien difficile de juger prédominant l’un ou l’autre de ces prétextes. Depuis le xe siècle, la famille de Vermandois était au nombre des ennemis quasiment héréditaires de la lignée épiscopale. La mise au pas définitive d’un membre éminent de ce groupe aristocratique a pu procurer au commanditaire des Gesta et à ses scribes un certain sentiment de revanche sur d’ambitieux voisins du Cambrésis. En raison de la multiplication des récits de châtiments divins dans le livre III, il n’est pas exclu que Gérard Ier ait effectivement éprouvé une certaine attirance pour le merveilleux, mais sans que cela traduise pour autant chez lui une curiosité malsaine qui serait de toute manière impossible à diagnostiquer au moyen de textes somme toute assez conservateurs. En ce qui concerne l’époque de rédaction du chapitre 23, il faut admettre, à la suite d’Erik Van Mingroot et de Theo Riches, que nous ne sommes pas plus avancés. La seule certitude est que les aventures macabres d’Albert II, vraisemblablement transmises oralement par le moine Galeran sur le vif, ont été mises par écrit bien après. Ce constat initial nous a guidés dans notre enquête. Puis, en nous efforçant d’étudier cette histoire comme la partie d’un tout, nous avons pu identifier de troublantes ressemblances entre l’accumulation des serments répétés par le châtelain Gautier II (mais toujours bafoués) et la propension d’Albert au parjure : dans ces conditions, on pouvait envisager que des tensions croissantes avec l’aristocratie locale, querelles relativement bien documentées pour les années 1020-1040, auraient convaincu Gérard de Cambrai et son entourage clérical de la nécessité de recourir à des moyens plus expéditifs (insuffler la terreur par la narration de faits rebutants et macabres) en vue de protéger les intérêts de l’Église cambrésienne. Mais cette reconstitution, qui a tendance à verser dans le tout-politique, se heurte à un obstacle méthodologique majeur. En effet, s’il est assuré que les Gesta ont été pour l’évêque Gérard un moyen formidable de valoriser sa propre fonction épiscopale (en l’inscrivant notamment dans une longue histoire du diocèse), il faut se demander à quel public étaient destinés de tels récits de châtiments divins. En raison de la tradition manuscrite très limitée des Gesta cambrésiens, les historiens semblent aujourd’hui admettre que ce monument d’hagiographie et d’historiographie a été produit à l’attention du seul entourage ecclésiastique de Gérard de Cambrai. La chose se comprend facilement pour les livres I et II qui, respectivement consacrés à l’histoire de la succession des évêques et des monastères placés sous leur responsabilité, célèbrent la mémoire d’un diocèse et d’un peuple chrétien. Mais cette visée pastorale s’applique-t-elle pour autant au souvenir que l’on entretenait, dans le cercle proche de Gérard Ier, de la mort infâme d’un comte pécheur et immoral ? En d’autres termes, tout cela invite à reposer en des termes nouveaux la question de l’audience des Gesta episcoporum Cameracensium auprès non seulement du clergé local, mais aussi des laïcs.


Annexe 1

Les châtiments divins d’Albert II, comte de Vermandois, vers 1015/1017 (Gesta episcoporum Cameracensium, III, 23, éd. L. Bethmann, dans MGH, SS, t. VII, p. 473)

28Item quam mirificum sub illis diebus Alberto Vermandensi comiti, fratri videlicet Ottonis, qui nunc est, dignum quidem reconpensante divina clementia, accidisse, domno episcopo narrante cognovimus, nolumus praeterire. Hic nimirum comes omni malitiae deditus, officium linguae in detractione, in perjuriis, in scurrilitate, sed et in omni genere pravitatis exercuit. Quod cum diu fecisset, justo Dei judicio tandem gravi et intolerabili languore percussus, poenas luit, et ex consideratione suorum scelerum perterritus – pie siquidem monente monacho Walerano, qui tunc sub Richardo abbate monasterii sanctae Hunegundis prepositus erat, nunc autem, Deo gratias, boni testimonii abbas – falsam poenitentiam induit, postea sub monachali habitu Domino serviturus. Tonso igitur capite, adsumpto habitu, ex illa infirmitate aliquantisper convaluit ; moxque instinctu diaboli, cui totus inhaeserat, relapsus ad vomitum, consilio matris aliorumque fautorum, qui hoc eum per insaniam fecisse dicebant, militari clamide iterum sumpta mutavit cucullam. Statim vero iterum inevitabili morbo corripitur, et ut digna meritis suis recompensatio omnibus appareret, lingua eius divino igne succendi reperta est. Cui cum hora exitum maturasset, stulti canonici corpus Domini detulerunt. Quod cum gustasset, mox in hiis verbis ultissimis spiritum exalavit : « Ferrum », inquit, « quod mihi clerici detulerunt, me occidit ». Quem visitaturus cum jamdictus monachus iterum adveniret, latentem ignem in ore volens cognoscere, moribundum os difficillime cultello reclusit, et linguam usque ad palatum, miserabile visu, crematam matri ac fratri et ceteris adstantibus aperte monstravit ; certe insinuans manifestum Dei judicium, et hoc meritis suis digne compensum, qui quoad vixit, linguam omni malicia depravavit. Quod quia certus relator, ipse videlicet monachus, domno episcopo intimavit, ad honorem domini nostri Jesu Christi memoriae commendavi, ut quicumque audierint inprobi terreantur, boni vero merito gratulentur.

Annexe 2

Une charte de donation accordée par le comte Albert II (1er février 1015, près de Saint-Quentin)

29Albert (II), comte de Vermandois et abbé laïque de Saint-Quentin, fait savoir qu’il a autorisé Firmat, son servus, à donner au monastère Saint-Prix-en-Vermandois une petite terre, située à Rocourt près de Fresnoy, afin que les moines célèbrent son anniversaire. Firmat avait acheté cette terre au maire Rogoldus et à ses frères Warnius et Imfredus. Le comte Albert, sa mère Ermengarde et son frère Eudes, ont également donné le bien à Saint-Prix, et ce à la demande de Firmat. L’acte est donné près du vicus de Saint-Quentin, le 1er février 1015, la 19e année du règne de Robert [le Pieux, roi de France].

30A) Original perdu

31B) Copie (xiiie siècle ?) dans un cartulaire perdu du monastère Saint-Prix (indiqué dans H. STEIN, Bibliographie générale des cartulaires français, ou relatifs à l’histoire de France, Paris, 1907, n° 3534)

32a) C. Hémeré, Augusta Viromanduorum vindicata et illustrata duobus libris, Paris, 1643, 2 vol., ici vol. 1, Regestum, p. 34 (Ex archivis coenobii Sancti Praejecti)

33b) L.-P. Colliette, Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique, civile et militaire de la province du Vermandois, 3 vol., Cambrai, 1771-1772, ici vol. 1, p. 583 (« Du cartulaire de l’abbaye de Saint-Prix »)

34Ind. : J. Mabillon, Annales Ordinis Sancti Benedicti, 6 vol., Paris, 1703-1739, ici vol. 4, p. 244 ; L.-G. De Brequigny, Table chronologique des diplômes, chartes, titres et actes imprimés concernant l’histoire de France, 8 vol., Paris, 1869-1876, ici vol. 1, p. 52

35In Dei Patris et Filii et Spiritus sancti nomine. Amen. Quicquid intra catholicam Ecclesiam firmum decernitur ac stabile oportet et convenit, ut litterarum testimoniis sequentium intimetur auriculis, ut quod antiquorum oblivione longa perdit vetustas, hoc notulis litterarum memoriae praesentium nova repraesentet authoritas, quatenus res ecclesiarum nulla depravantium perturbentur inquietudine aut contradicentium perversa fortitudine. Quocirca ego Albertus in Dei nomine abbas et rector monasterii Sancti Quintini, notum facio fidelibus meis praesentibus et futuris ante meam accessisse praesentiam quemdam servum meum, nomine Firmatum, petentem ut permitterem illi dare quamdam terrulam Sancto Praejecto pro anniversario suo. Emerat enim praefatus Firmatus illam terrulam a Rogoldo majore et fratribus suis Warnio et Imfredo. Est enim ipsa terrula in loco qui dicitur Rodulficurtis ad Fraxinum. Petivit ergo idem Firmatus ut ego et mater mea Ermengardis et frater meus Otho cum eo illam terram daremus sancto Praejecto, quod et fecimus. Et ut hoc donum inviolabile permaneret, hanc cartam scribere jussimus et manu propria roboravimus subterque scriptorum testium manibus corroborandum tradidimus. Actum prope vicum Sancti Quintini, die calendarum februarii, anno Dominicae Incarnationis 1015, regnante rege Roberto novemdecimo anno. Signum Alberti comitis. Signum Othonis fratris ejus. Signum Ermengardis matris eorum. Signum Viviani decani. Signum Thetboldi custodis. Signum Wilielmi praepositi. Signum Lamberti castellani. Signum Gerberti militis. Signum Warnieri. Signum Firmati qui hanc cartam fieri postulavit.


Mots-clés éditeurs : abbaye bénédictine Notre-Dame-et-Sainte-Hunégonde d’Homblières (diocèse de Noyon), aristocratie laïque, châtelains de Cambrai, châtiment divin, comtes de Vermandois, conversion monastique, er, évêque de Cambrai-Arras, Gérard I, Gesta episcoporum Cameracensium, péchés de langue, pénitence

Date de mise en ligne : 26/02/2016

https://doi.org/10.3917/rdn.410.0357