Jens Schneider, Auf der Suche nach dem verlorenen Reich. Lotharingien im 9. und 10. Jahrhundert, Cologne,Weimar et Vienne, Böhlau, 2010 ; 1 vol. in-8°, 672 p. Prix : 69 €
- Par Alban Gautier
Page II
Citer cet article
- GAUTIER, Alban,
- Gautier, Alban.
- Gautier, A.
https://doi.org/10.3917/rdn.390.0511b
Citer cet article
- Gautier, A.
- Gautier, Alban.
- GAUTIER, Alban,
https://doi.org/10.3917/rdn.390.0511b
1 La Lotharingie a-t-elle existé ? Ce royaume éphémère, né en 855 du partage entre les fils de Lothaire Ier d’un territoire lui-même né du partage de Verdun, s’est étendu entre le Jura, la Saône, la Meuse, l’Escaut et le Rhin. Pendant le siècle et demi que l’auteur étudie ici, il ne fut effectivement indépendant, c’est-à-dire placé sous l’autorité d’un roi qui lui soit propre, que pendant une vingtaine d’années, qui plus est non consécutives : sous Lothaire II d’abord (855-869), qui lui donna son nom, puis plus brièvement sous Zwentibold (895-900), le fils illégitime de l’empereur Arnulf de Germanie. Le reste du temps, ce « royaume perdu » reconnut la souveraineté de princes occidentaux (Charles le Chauve, Louis le Bègue, Charles le Simple) ou, plus fréquemment, orientaux (Louis le Germanique, Louis de Saxe, Charles le Gros, Arnulf, Louis l’Enfant, les rois et empereurs ottoniens).
2 L’histoire de la Lotharingie a déjà fait l’objet de nombreux travaux, en français, en allemand et en anglais, mais l’étude de Jens Schneider ne fait pas double emploi avec les travaux jusqu’ici consacrés à cet espace, et ce pour deux raisons principales. La première est un souci de remettre à plat le dossier, en se demandant jusqu’à quel point l’ensemble lotharingien, pendant les courtes décennies de son indépendance comme pendant les longues périodes d’intégration à des ensembles plus vastes, a pu connaître une cohérence, être perçu ou se percevoir comme distinct et doté d’une identité propre. Le nom de Lotharingia s’est en effet transmis à la Lorraine (en allemand Lothringen) : ce trait est-il le signe d’une identité plus ancienne, remontant à l’époque pour laquelle les historiens placent sur la carte un royaume qu’ils appellent Lotharingie ? La seconde raison tient à la nature des sources utilisées pour questionner l’existence de la Lotharingie : alors que la plupart des historiens se concentrent sur les chroniques et les diplômes en latin, l’auteur, sans les négliger pour autant, utilise avec une certaine virtuosité les sources en langue vernaculaire et les interroge de manière originale. Il ouvre ainsi une série d’enquêtes qui font du livre un ouvrage foisonnant, où des éléments d’abord juxtaposés forment peu à peu un tableau global et convaincant. Nous nous attarderons donc sur deux de ces enquêtes pour évoquer la méthode et les résultats de l’auteur.
3 L’auteur s’interroge à nouveaux frais sur une question souvent débattue : celle des limites de la Lotharingie. En allant traquer dans un grand nombre de sources, en particulier narratives, les mentions possibles d’une appartenance d’un pagus, d’une localité ou d’un cours d’eau au regnum Lotharii, Jens Schneider conclut avant tout au caractère mouvant des frontières lotharingiennes, régulièrement modifiées à l’occasion des très nombreux partages qui émaillent la période ; il remarque aussi que la frontière linguistique, qui traverse le royaume de part en part, n’a jamais influencé ces partages. Ces remarques générales ne l’empêchent pas de proposer des réponses fermes et argumentées sur l’appartenance ou non de tel ou tel territoire à la Lotharingie : ainsi la Frise, parfois considérée comme ayant tout entière fait partie de la part de Lothaire, ne lui aurait été rattachée que de façon marginale, les régions situées au-delà du Zuiderzee et des branches les plus septentrionales du Rhin devant être imputées au royaume de Germanie stricto sensu ; de même, l’auteur tranche fermement en faveur de l’appartenance à la Germanie des pagi de la rive droite du Rhin (face à Cologne et Bonn). Des cartes (deux originales et d’autres reprises d’ouvrages antérieurs) et de nombreux tableaux permettent de résumer à la fois les débats existants et l’apport des sources. L’instabilité des frontières de la Lotharingie rejoint celle de son nom : ce n’est que tardivement, après 950, et depuis l’extérieur, chez Liutprand de Crémone par exemple, que les noms de Lotharingia (pour la région) ou de Lotharienses (pour ses habitants) apparaissent, pour s’imposer seulement après l’an mil. Le nom est donc apparu, faute de mieux, pour désigner de l’extérieur un espace longtemps disputé, sans cohérence linguistique ni politique, qui n’était pas une Austrasie continuée (ni Reims ni Mayence n’étaient lotharingiennes, tandis que des bribes de Bourgogne, d’Alémanie, de Frise, et même de Neustrie avec Cambrai, s’y étaient ajoutées), et encore moins une Gaule Belgique reconfigurée. L’espace lotharingien ne fut pas un territoire, ni même deux (les haute et basse Lotharingie des manuels), mais une juxtaposition de territoires au style et aux fonctionnements économiques, sociaux et politiques propres.
4 Mais l’intérêt principal de cette étude réside sans doute dans l’enquête menée autour des sources vernaculaires. Jens Schneider a recensé toute la production en langues romanes et tudesques liées à la Lotharingie, que ces sources aient été produites à l’intérieur des frontières ou immédiatement à l’extérieur, mais en lien avec les élites lotharingiennes et dans un contexte d’interaction avec le royaume : c’est en effet dans l’orbite des monastères de Wissembourg et de Saint-Amand qu’ont été produits des textes aussi importants, et parfois célèbres, que le Ludwigslied, la Cantilène de Sainte-Eulalie ou l’Evangelienbuch d’Otfrid de Wissembourg. Deux annexes importantes proposent une édition avec traduction bilingue du Ludwigslied, ainsi qu’un catalogue de la production vernaculaire, avec indication des éditions de référence. La conclusion qui s’impose à la lecture de ces textes est que le regnum Lotharii, dépourvu de frontières stables, de cohérence interne ou d’identité propre, était ressenti comme une partie du monde franc, que l’identité politique y était franque et que l’on y chantait les exploits d’un roi franc comme le héros du Ludwigslied sans voir en lui un roi des Francs « de l’Ouest », « de l’Est » ou « médians ». Vaincre les païens reste une prérogative du roi franc chrétien, sans que celui-ci soit annexé ou revendiqué au nom d’une construction politique plus étroite.
5 L’ouvrage est abondamment pourvu en tableaux, annexes, cartes et catalogues. On remarquera en particulier un catalogue des chartes et diplômes, tant privés qu’épiscopaux ou comtaux, un tableau récapitulant les mentions du titre de dux pour l’espace lotharingien, ou encore un catalogue des dédicaces des églises et établissements réguliers connues pour la période. Une bibliographie imposante et un index des noms de lieux et de personnes complètent le volume. Enfin et surtout, l’auteur propose au lecteur francophone un précieux résumé d’une vingtaine de pages, qui offre une béquille toujours rassurante à ceux d’entre nous qui n’ouvrent un livre allemand qu’avec stupeur et tremblement !
6 Alban Gautier