Article de revue

In memoriam Henri Platelle (1921-2011)

Pages I à III

Citer cet article


  • Guignet, P.
(2011). In memoriam Henri Platelle (1921-2011) Revue du Nord, 390(2), I-III. https://doi.org/10.3917/rdn.390.0278.

  • Guignet, Philippe.
« In memoriam Henri Platelle (1921-2011) ». Revue du Nord, 2011/2 N° 390, 2011. p.I-III. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-du-nord-2011-2-page-I?lang=fr.

  • GUIGNET, Philippe,
2011. In memoriam Henri Platelle (1921-2011) Revue du Nord, 2011/2 N° 390, p.I-III. DOI : 10.3917/rdn.390.0278. URL : https://shs.cairn.info/revue-du-nord-2011-2-page-I?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rdn.390.0278


Notes

  • [1]
    Un recueil d’articles du chanoine Platelle, c’est au vrai le second, fut publié en 2004. Le titre est significatif : Présence de l’au-delà.
  • [2]
    Il nous en fit un jour la confidence, si notre mémoire est fidèle, lors d’un trajet en autobus.
  • [3]
    Dans son hommage public, Jean Heuclin a évoqué avec la pudeur requise la face privée du cheminement d’un homme visitant les infirmes et les malades du quartier Vauban, qui ne dédaignait pas les longues veillées de méditation sur les saintes Écritures…
  • [4]
    R. Berger, Préface à Terre et Ciel aux anciens Pays-Bas. Recueil d’articles de M. Le chanoine Platelle, Lille, 1991, p. 11.

1Le dimanche 15 mai 2011, le chanoine Henri Platelle s’est éteint à Lille dans la maison de retraite où il avait été admis il y a quatre ans. Né en 1921 à Nomain, M. Platelle était dans la 65e année de son sacerdoce. Certes depuis quelques mois les informations communiquées par son entourage sur l’évolution de son état de santé ne laissaient guère d’espoir de le compter encore longtemps parmi nous, il demeure que cette triste nouvelle a douloureusement meurtri ses collègues de la Catho de Lille, comme ceux de Lille 3 et des autres universités françaises qui ont eu la chance de le connaître, mieux de travailler en collaboration avec lui. M. Platelle alliait en effet un savoir incomparable à des qualités humaines que l’on ne rencontre pas nécessairement souvent, du moins à ce niveau d’intensité, dans le monde universitaire d’aujourd’hui.

2M. Platelle fut nommé jeune en 1949 aux Facultés catholiques de Lille où il succéda dès 1949 au chanoine Drioux. M. Platelle y enseigna jusqu’en 1987 ; par ailleurs de 1973 à 1985, il fut appelé à dispenser des enseignements à l’institut catholique de Paris. Il est vrai qu’il s’était immédiatement révélé un excellent professeur loué par des étudiants séduits par des cours minutieusement préparés, faciles à suivre, riches d’informations comme de perspectives de réflexion. Dans le même temps où il commençait à former les jeunes esprits qui lui étaient confiés, il s’attelait à la rédaction de deux thèses soutenues en Sorbonne en 1961 : Le temporel de l’abbaye de Saint-Amand des origines à 1340 qu’il publia en 1962 et La justice seigneuriale de l’abbaye de Saint-Amand qui sortit des presses en 1965. On y découvrait comment s’étaient constitués un patrimoine ecclésiastique, une ville et une justice seigneuriale.

3Il ne cessa par la suite de donner des conférences, de publier sans relâche livres, études, articles et comptes rendus. On aura une idée de l’abondance et de la richesse de ses publications en relevant qu’en 1990, alors que M. Platelle venait d’être élu comme membre étranger à l’Académie royale de Belgique, sa bibliographie était déjà forte de 187 références ! Les recherches de M. Platelle s’organisaient pour l’essentiel autour de trois pôles : l’histoire de l’abbaye de Saint-Amand, celle des villes du Nord (en particulier Lille, Valenciennes et Cambrai), celle enfin des sensibilités religieuses. C’est en 1965 qu’il publia aux Éditions du Cerf ce qui va rapidement devenir son best-seller présenté sous un titre où se reflète l’influence de G. Bernanos : Journal d’un curé de campagne au xviie siècle. Comme l’ouvrage était épuisé, les Presses universitaires du Septentrion ont à deux reprises réimprimé l’ouvrage en 1997 et en 2007, pour répondre aux attentes d’un lectorat impatient de découvrir la rude vie des habitants de Rumegies, un petit village d’environ 700 âmes situé à 8 km de Saint-Amand. Le chanoine Platelle y mettait en valeur le Liber memorialis du curé Alexandre Dubois, curé de cette communauté villageoise pendant cinquante-trois ans de 1686 à 1739.

4Il appert qu’au fil des années, il se consacra de plus en plus à l’exploration des « mentalités religieuses », dont la compréhension était à ses yeux essentielle pour cerner la condition humaine et les aspirations des hommes. Nul ne savait mieux que lui scruter, avec l’esprit critique qui s’impose, les récits hagiographiques, les chroniques, les œuvres littéraires sacrées et profanes, comme les textes de nature juridique. On l’aura compris, notre collègue récemment disparu agissait, comme il l’a écrit un jour, indissociablement en « chercheur », en « professeur » et en « prêtre ». Comme l’a rappelé opportunément Jean Heuclin lors de ses obsèques, il était animé de l’idéal d’« ouvrir l’esprit de ses lecteurs au sens caché de l’histoire » [1]. M. Platelle, qui n’était pas à proprement parler conservateur, se tenait à l’écoute des évolutions du monde, mais il va de soi qu’il demeurait un homme de tradition pénétré des vertus sacerdotales que ses maîtres du séminaire épiscopal lui avaient inculquées pendant les rudes années de guerre. Il n’en faisait pas parade, mais lorsqu’on le côtoyait même occasionnellement, on saisissait même furtivement que la messe quotidienne, la récitation scrupuleuse du bréviaire [2], la visite de tel ou tel malade, la méditation nocturne des livres saints [3] lui étaient indispensables et rythmaient une journée vouée par ailleurs à l’enseignement et à la recherche. M. Platelle habita longtemps dans une dépendance du château de Robersart, un logis sans confort… et sans téléphone. Installé enfin par la Catho dans une maison de la rue de La Bassée, il y accueillait ses visiteurs avec une infinie obligeance ; nombreux sont ceux qui eurent la faveur d’être admis dans ce logis vaste, simple et ordonné, voué à l’étude et à la piété. Des milliers de notes de lecture soigneusement rangées dans des enveloppes ou des classeurs, des centaines de dossiers thématiques, une riche bibliothèque impressionnaient ses hôtes à qui il pouvait livrer en un éclair l’information bibliographique ou le détail érudit recherchés. On serait tenté de dire que sa distraction de prédilection était la fréquentation des sociétés savantes dont il occupait la tribune avec un entrain non dissimulé.

5M. Platelle fut avec quelques autres à l’origine de la création de la Fédération des sociétés savantes du Nord de la France. Il présida pendant deux ans la Société d’Histoire du Droit des pays flamands, picards et wallons, mais c’est à la Commission historique du Nord qu’il consacra la plus grande part de son temps. Il en assura la présidence pendant vingt-deux ans en collaboration avec René Robinet, alors directeur des Archives départementales qui avait accepté de le seconder en qualité de secrétaire. Sous leur houlette, la Commission connut un nouveau printemps qu’attestent les neuf Bulletins de la CHN et les deux premiers volumes des Enquêtes fiscales de la Flandre wallonne présentés par Alain Derville. En 1994, se jugeant atteint par la limite d’âge, il transmit le témoin au docteur Alain Gérard, tout en continuant à participer activement à ses travaux jusqu’à ce que les atteintes des années et l’affaiblissement de ses forces ne le contraignent à renoncer presque à tout déplacement. M. Platelle avait un talent particulier pour faire la synthèse des communications entendues, montrant l’intérêt et l’enrichissement que l’on pouvait retirer, même à vrai dire, de celles qui sur le plan formel, n’étaient pas parfaitement abouties. Nul mieux que lui ne savait dégager de nouvelles pistes de recherche, encourager les jeunes chercheurs, les érudits locaux comme les historiens confirmés.

6Très attaché aux valeurs d’une institution catholique universitaire dont le « caractère propre » lui paraissait parée de la vertu d’évidence, il avait un profond respect pour les universités publiques et sut tisser des liens de confiance avec notamment les enseignants-chercheurs de l’université de Lille 3 où il n’est pas exagéré de dire qu’il n’avait que des amis. Son soutien à ce qui fut longtemps le Centre d’histoire de la région du Nord se traduisait par une présence active à chacune de ses manifestations publiques. La Revue du Nord comptait en lui non seulement un fidèle abonné et un auteur avisé de comptes rendus, mais un contributeur apprécié d’articles annonçant ou prolongeant ses œuvres majeures. Dès 1955, il y publia une contribution de poids sur l’abbaye de Saint-Amand. Par la suite, c’est à sept reprises (1962, 1964, 1976, 1984 (deux fois), 1986, 1996) qu’il s’adressa à la revue pour faire connaître quelques-unes de ses recherches.

7M. Trénard qui connaissait ses mérites l’associa pour la préparation de plusieurs chapitres à la rédaction de l’Histoire des Pays-Bas français publiée en 1974. C’est que l’intéressé excellait dans l’art de la synthèse et aimait les travaux collectifs à portée régionale ou nationale, où sa recherche de l’expression juste, son aspiration à la clarté, son immense érudition et son sens des nuances donnaient leur pleine mesure. On comprend que Georges Duby se soit assuré son concours pour signer plusieurs chapitres dans le tome VI de la nouvelle collection Peuples et Civilisations qui selon Roger Berger [4], forment la meilleure des introductions à l’histoire religieuse du Moyen Âge médian du xie au xiiie siècle. Le tout jeune maître de conférences que nous étions alors garde un souvenir émouvant du travail en commun accompli lors de la préparation de l’Histoire de Valenciennes qu’il coordonna en 1982. Alain Lottin, lorsqu’il lança il y a un quart de siècle l’aventure éditoriale au long cours que se révéla être l’Histoire des provinces françaises du Nord, s’adressa à M. Platelle pour en préparer, en liaison avec Denis Clauzel, le tome 2 consacrée à la période 900-1519 allant du temps des principautés à l’empire de Charles Quint.

8Vient de s’achever l’existence terrestre apparemment simple et rectiligne de cet homme savant, bon et délicat qui savait du reste témoigner d’un humour innocemment malicieux, qui unissait la plus sûre érudition à un humanisme du meilleur aloi.


Date de mise en ligne : 22/03/2013

https://doi.org/10.3917/rdn.390.0278