Article de revue

Fauves de cristal. Joséphine Baker, Bertrand Belin, Mike Brant, Fayrouz, Om Kalthoum & quelques autres

Pages 273 à 277

Citer cet article


  • Bordes, F.
(2021). Fauves de cristal. Joséphine Baker, Bertrand Belin, Mike Brant, Fayrouz, Om Kalthoum & quelques autres. Revue du MAUSS, 58(2), 273-277. https://doi.org/10.3917/rdm1.058.0273.

  • Bordes, François.
« Fauves de cristal. Joséphine Baker, Bertrand Belin, Mike Brant, Fayrouz, Om Kalthoum & quelques autres ». Revue du MAUSS, 2021/2 n° 58, 2021. p.273-277. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-du-mauss1-2021-2-page-273?lang=fr.

  • BORDES, François,
2021. Fauves de cristal. Joséphine Baker, Bertrand Belin, Mike Brant, Fayrouz, Om Kalthoum & quelques autres. Revue du MAUSS, 2021/2 n° 58, p.273-277. DOI : 10.3917/rdm1.058.0273. URL : https://shs.cairn.info/revue-du-mauss1-2021-2-page-273?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rdm1.058.0273


Notes

  • [1]
    Dans le livre d’Anne Pauly (récemment paru en poche), le rôle joué par une chanson de Céline Dion joue un rôle libérateur : « le refrain m’a sauté à la figure comme un animal enragé ».
  • [2]
    HIP-HOP 360. Gloire à l’art de rue, exposition à la Philharmonie, du 17 décembre 2021 au 24 juillet 2022.
  • [3]

1 Avec l’entrée de Joséphine Baker au Panthéon, la République vient de reconnaître l’importance historique d’une artiste, incarnation d’un certain air de liberté qui souffla au siècle dernier. Avec elle, la nation marque aussi sa reconnaissance du rôle de la chanson et du music-hall. Les motifs de se réjouir de cette décision de panthéonisation sont nombreux : une femme, une résistante, une militante des droits, d’origine afro-américaine et chanteuse de music-hall, repose désormais dans le palais des Illustres [Navaro, 2017]. Elle est la sixième femme et la troisième personne noire de peau. Première femme noire, elle est la première chanteuse à entrer dans le monument national des dieux lares de la République. Joséphine Baker et « J’ai deux amours » appartiennent depuis longtemps au patrimoine national et à notre culture commune. Voici qui officialise une reconnaissance de plus en plus large du rôle et de la place de la chanson.

2 La chanson, en effet, constitue un des moyens d’expression les plus influents, les plus profonds, les plus universels. Sa puissance et son rôle sont très largement connus et reconnus. L’une des radios les plus écoutées de France diffuse en boucle un choix de morceaux, toujours les mêmes, entretenant ainsi un épais édredon sonore dans lequel s’enfoncer. Et le territoire de la chanson ne cesse de s’étendre. Des poètes continuent de lui courir après, des romanciers font de l’écoute de chansons populaires des moments-clefs de leurs intrigues, voire des personnages, des philosophes y découvrent des concepts. Julie Wolkenstein [2017], Anne Pauly [2019] et beaucoup d’autres ont montré comment ces chansons peuvent rythmer et marquer la vie, cristalliser des émotions et des sentiments [1].

3 Chacun, chaque jour, peut faire l’expérience des forces de la chanson – démultipliées avec l’essor des moyens numériques. Le monde politique reconnaît la chanson populaire, et le monde savant, longtemps méprisant, ne la traite plus comme un « parent pauvre ». La Bibliothèque nationale de France accueille les archives des Béruriers noirs et les musées lui donnent toute sa place. À Montluçon, un musée est dédié aux musiques populaires, le Mupop, situé place Michel Polnareff. En 2019, à la Cité de l’Immigration, l’exposition Paris-Londres, Music Migrations avait raconté comment « de multiples courants musicaux liés aux flux migratoires ont transformé Paris et Londres en capitales multiculturelles ». La Philharmonie, après Étienne Daho et Renaud, s’intéresse au Hip hop, consacrant une grande exposition à un phénomène « en renouvellement constant » qui a « envahi l’espace culturel [2] ». Objet d’histoire, la chanson a quitté les recoins où elle était auparavant cantonnée.

4 Depuis 2002, la revue Volume ! étudie les musiques populaires, en croisant sociologie et musicologie. Zebda, Olivia Ruiz, Aznavour, Gainsbourg, Luis Mariano, Yves Montand, Reggiani, Piaf y ont fait l’objet d’études érudites. Les fredaines de Claude Barzotti et Frédéric François nourrirent par exemple un article sur l’affirmation de l’inclusion italienne, tandis que Léo Ferré fit l’objet d’un essai d’interprétation bourdieusienne [Galloro, 2015 ; Hawkins, 2003].

5 Il est vrai que les chanteurs ont des vieux copains un peu partout. Le linguiste Louis-Jean Calvet fut par exemple lié à Léo Ferré. Dans la revue Genesis, il analyse les « rhizomes » de La Mémoire et la mer, remontant à la genèse du texte, fragment d’un long poème intitulé Chants de la fureur dont Ferré tira six chansons [Calvet, 2021]. Cet article s’inscrit dans un dossier que la revue de critique génétique des textes a consacré à la chanson sous la direction de Stéphane Chaudier et Joël July. Cette splendide publication de l’Institut des textes et manuscrits modernes (ITEM) propose une série d’études, des entretiens et des archives inédites entre les lignes des chansons de Barbara, Brassens, Moustaki ou Vian. Elle publie ainsi un long entretien avec Bertrand Belin et nous plonge dans les manuscrits de ses « documents d’invention », série de notes prises dans les pages de garde d’Archipel et Nord de Claude Simon [Turin, 2021a, 2021b]. À partir de ces notes, le chanteur puisa le matériau des paroles de Vertige horizontal et Nord de tout, deux titres de son album capital, Hypernuit. La génétique permet ici de montrer le processus d’écriture des chansons, en souligne la complexité et la profondeur. Pierre Seghers avait raison d’inclure Brassens et Ferré à sa collection « Poètes de toujours » – et un volume sur Bertrand Belin en aurait sans doute complété la série.

6 L’histoire culturelle a beaucoup œuvré pour transformer le regard porté sur ce « genre mineur » désormais pleinement reconnu. Cette reconnaissance nouvelle de la chanson dans la culture constitue certainement le fruit d’une génération pour qui la Fête de la musique fut plus qu’un rendez-vous et un rituel, une évidence. Je me souviens encore de l’excitation des concerts, de la fièvre des répétitions, du joyeux et bruyant désordre de tous ces musiciens amateurs – les punks, les hardeux, les accordéonistes, les orchestres sérieux, les organistes, les jazzeux, les baroqueux, les vielleux, leurs binious et leur folklore, les chorales d’enfants, les chorales de retraités, les premiers prix de conservatoire, les chanteurs à texte, les bandas, les chansonniers d’antan. La ville n’était pas démesurée et l’électronique n’avait pas encore écrasé chaque chose de sa domination parfaite et froide. C’était une fête, une vraie.

7 Depuis que Jack Lang a pris la présidence de l’Institut du monde arabe, il a donné toute sa place à la musique. Combien de DJ-Sets, de concerts merveilleux ? Sur la scène de l’IMA, Zeina Abirached, Stéphane Tsapis et Luc-André Deplasse firent résonner les notes et l’histoire du Piano Oriental, « piano à quart de ton, métaphore d’une rencontre entre Orient et Occident » [Abirached, 2015]. Avec l’exposition Divas, l’IMA a fait revivre de façon chatoyante et éclatante un âge d’or de la chanson arabe, d’Om Kalthoum à Dalida. Le parcours s’ouvrait par une plongée en images dans les rues du Caire dans les années 1930. C’est là que s’envolèrent les chansons d’amour et de passion. Comme pour Joséphine Baker, la musique accompagne l’affirmation de la place des femmes. Dans les années 1920, en Égypte, le combat féministe et anti-impérialiste de Hoda Chaaraoui ou Safia Zaghoul se fait en musique. C’est l’heure des premiers dévoilements publics et de la libération de la parole féminine. Une femme incarnera, dans toute sa complexité, cette modernisation du monde arabe. Om Kalhtoum s’habille à l’européenne mais elle chante en arabe, soutient Nasser et le panarabisme. Sa voix est celle du monde arabe qui s’affirme dans le contexte des décolonisations et de la Guerre froide. Après les pionnières égyptiennes, l’exposition présente quelques-unes de ces « Voix d’or » qui rejoignent celle d’Om Kalthoum : Asmahan la Druze, Fayrouz la Libanaise, Warda l’Algéro-Libanaise née à Paris. Dalida, Italienne du Caire, apparaît à la fin de cet itinéraire dont un livre [Bouffard et Boghanim, 2021] et un site internet [3] gardent la trace. Images, archives, films, chansons, costumes, le monde des divas s’expose mais le fil conducteur reste la musique. On pourra peut-être regretter parfois une mise en contexte un peu rapide et une focalisation sur un monde relativement fermé. La vraie clôture, on la voit à la fin du parcours, après la guerre du Kippour, l’assassinat de Sadate et le début de la guerre au Liban. Une autre époque commence. Les Divas cèdent la place. Mais la coupure n’est jamais totale, la mémoire fait son œuvre et cette exposition marque un moment important dans la transmission d’une expérience de liberté arabe. Liberté relative et conditionnelle, sans doute, mais incomparable. L’atmosphère joyeuse, les expressions d’émotions et de surprises des visiteuses (le public lors de ma visite était très majoritairement féminin), le silence attentif à l’écoute des chansons, tout s’ingénie à donner de l’espoir. Et celui-ci fleurit comme une rose à la fin du parcours, lorsqu’on découvre « l’héritage des divas » et les œuvres d’artistes contemporains parmi lesquels l’illustratrice et plasticienne libanaise Lamia Ziadé, autrice de Ô nuit, ô mes yeux (POL, 2015), hommage à l’âge d’or de la musique et du cinéma arabes, et Ma très grande mélancolie arabe (POL, 2017).

8 C’est une autre mélancolie qui vibre dans Si maintenant j’oublie mon île de Serge Airoldi [Airoldi, 2021]. Dans cette évocation inspirée de la vie de Mike Brant, il est aussi question de rencontre entre Orient et Occident. Mais la scène primitive se situe dans le Gers, lorsque l’auteur, enfant, apprend à la télévision la mort de Mike Brant. Guy Lux le fixant du regard et le pointant du doigt. Et la mémoire des chansons, tant aimées de sa mère à qui le livre est dédié, fait secrètement son œuvre au fil du temps. Une compilation, de celles qu’on trouve en CD dans les stations essence, en boucle toujours dans la voiture. Airoldi caressait depuis longtemps le projet d’écrire sur la vie de Moshé Brand dit Mike Brant – icône kitsch des années 1970, suicidée à l’âge de 28 ans. En huit chapitres, s’adressant directement à l’idole, Airoldi déroule la trajectoire brisée. Texte poétique et puissant, n’hésitant pas à convoquer Bachelard, Pasolini et Babel dans sa déambulation. Moshé Brant, né à Famagouste, dans un camp, de parents rescapés de la guerre et de la Shoah. Ses débuts de carrière en Israël, Tom Jones proche-oriental. Sa rencontre à Téhéran avec Sylvie Vartan et son secrétaire, Jean-Chrysostome Dolto (le futur Carlos) qui l’invitent à Paris. Ses débuts parisiens, la gloire et ses désastres, les dépressions, les amis, les ennemis, les fans. Il tente de se réfugier dans la peinture mais, « détruit en intérieur, « brisé dedans », finit par se jeter dans le vide, du haut de son appartement du sixième étage de la rue Erlanger. « Fauve de cristal », la star laisse des disques d’or et un souvenir vibrant, intact dans la mémoire d’une génération de fans – incarnation d’une époque de strass, stress, angoisses et paillettes. La chanson exprime tout cela, marque le temps, transmet les émotions et les rêves en quelques refrains, quelques mots, quelques notes.

9 La chanson donne bien plus qu’une chanson. Elle cristallise des fureurs, des plaisirs et des peurs. Les assassins nihilistes le savent bien, qui l’interdisent et prennent pour cible des salles de concert. N’oublions donc jamais ce que nous donne la musique – ce que nous donnent toutes les musiques.

  • Abirached Zina, 2015, Le Piano oriental, Paris, Casterman.
  • Airoldi Serge, 2021, Si maintenant j’oublie mon île. Vie et mort de Mike Brant, Paris, L’Antilope.
  • Bouffard Élodie et Boghanim Hanna (dir.), 2021, Divas arabes : D’Oum Kalthoum à Dalida, Paris, Institut du monde arabe/Skira.
  • Calvet Louis-Jean, 2021, « La Mémoire et la mer de Léo Ferré, un texte et ses rhizomes », Genesis, 52, p. 53-64.
  • Galloro Piero-D., 2015, « “Je suis rital et je le reste…” Expertise de l’inclusion italienne (en)chantée ou la transformation spectaculaire d’un monstre », Volume !, 12, 1, p. 35-53
  • Hawkins Peter, 2003, « The career of Léo Ferré : a Bourdieusian analysis », Volume !, 2, 2, p. 55-67.
  • Navaro Ilana (documentaire), 2017, Joséphine Baker, première icône noire, Arte.
  • Pauly Anne, 2019, Avant que j’oublie, Lagrasse, Verdier.
  • Turin Gaspard, 2021a, « Bertrand Belin : “Les chansons sont un biotope pour les mots” », Genesis, 52, p. 125-130.
  • 2021b, « Les « documents d’invention » de Bertrand Belin », Genesis, 52, p. 131-135.
  • Wolkenstein Julie, 2017, Les Vacances, Paris, POL, 2017.

Date de mise en ligne : 02/03/2022

https://doi.org/10.3917/rdm1.058.0273