Article de revue

Présentation

Pages 5 à 25

Citer cet article


  • Caillé, A.,
  • Chanial, P.,
  • Fixot, A.-M.
  • et Marchal, H.
(2019). Présentation. Revue du MAUSS, 54(2), 5-25. https://doi.org/10.3917/rdm.054.0005.

  • Caillé, Alain.,
  • et al.
« Présentation ». Revue du MAUSS, 2019/2 n° 54, 2019. p.5-25. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-du-mauss-2019-2-page-5?lang=fr.

  • CAILLÉ, Alain,
  • CHANIAL, Philippe,
  • FIXOT, Anne-Marie
  • et MARCHAL, Hervé,
2019. Présentation. Revue du MAUSS, 2019/2 n° 54, p.5-25. DOI : 10.3917/rdm.054.0005. URL : https://shs.cairn.info/revue-du-mauss-2019-2-page-5?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rdm.054.0005


Notes

  • [1]
    Voir notre précédent numéro, « Le don d’hospitalité. Quand recevoir, c’est donner », n° 53, premier semestre 2019.
  • [2]
    À ces quatre principes énoncés dans le Manifeste du convivialisme (Le Bord de l’eau, 2013), Le Second Manifeste du convivialisme (à paraître chez Actes Sud en février 2020) ajoute un principe de commune naturalité et un impératif de maîtrise de l’hubris.
  • [3]
    Il revient en France au philosophe Henri Lefebvre [1970], puis par la suite à l’urbaniste Françoise Choay [1994], d’avoir établi la distinction entre la ville et l’urbain. Il faut remonter, selon Choay, à la fin du xixe siècle pour identifier les forces et les principes qui ont aujourd’hui abouti au divorce entre l’urbain et la ville.
  • [4]
    Les géographes anglo-saxons parlent quant à eux d’urban ou de suburban sprawl.
  • [5]
    Association pour le maintien d’une agriculture paysanne.

1Pour le meilleur ou pour le pire, il est évident que la majeure partie de l’humanité est désormais appelée à vivre dans des villes, petites, moyennes, grandes, très grandes ou gigantesques. À chacune de ces échelles se posent des problèmes différents. Mais toutes les villes devront nécessairement s’affronter à certains défis communs. Les plus évidents ont trait à la pollution, au réchauffement climatique, au manque d’eau, à l’insuffisance des ressources énergétiques, bref à l’ensemble des questions environnementales liées à la finitude et à la fragilité de notre planète. Mais de multiples autres questions se posent aussitôt en même temps. Comment éviter la ségrégation sociale généralisée, dont la question des quartiers dits « sensibles » est une des expressions les plus fortes, le divorce définitivement consommé entre les hyperriches, les moins riches, les classes moyennes, les pauvres et les miséreux ? En cette période de réchauffement climatique, dont les effets ne font qu’accroître la complexité des motivations des personnes qui décident de, voire se résignent à, quitter leur pays, quelle place leur feront les États et les communes dans lesquelles elles escomptent parvenir [1] ? Plus généralement, comment résister au déchaînement de l’hubris, des fantasmes de toute-puissance qu’incarne l’hégémonie mondiale du capitalisme rentier et spéculatif sans céder au fantasme du small is beautiful ? Quelle place redonner à l’idéal démocratique à toutes les échelles de la vie urbaine ? Comment dépasser les visions technocratiques qui, en réduisant les problèmes urbains à des questions utilitaires et fonctionnelles, aboutissent à la déshumanisation des villes et à la perte de ce qui a fait leur grandeur et leur charme ?

2Vingt ans après la publication du numéro intitulé Villes bonnes à vivre, villes invivables (n° 14, 2e semestre 1999), le MAUSS a décidé d’interroger la possibilité d’une ville conviviale. Ou, si l’on veut, en rapport avec le mouvement convivialiste (www.lesconvivialistes.org), la possibilité d’une ville convivialiste. C’est, au fond, ce que proposait déjà ce numéro il y a vingt ans, mais sans le mot et sans la doctrine sous-jacente. La tâche s’est révélée plus ardue qu’il y paraissait. Penser la ville conviviale semble en effet relever d’une sorte de paradoxe : aucune ville qui se veut conviviale ne peut être, par définition, trop pensée en amont, mais doit plutôt être saisie en actes et sans cesse remise sur le métier de la pratique habitante et citoyenne. La ville conviviale se veut en effet, à n’en pas douter, au plus loin de toute recette qui se voudrait définitive, de toute modélisation prête à l’emploi. Nous revendiquons à cet égard une docte ignorance tant il est vrai que nous nous réclamons d’un savoir ouvert à l’impensé et disponible à l’inédit. C’est pourquoi il s’agit ici, tout au plus, de dégager des pistes pour donner à l’idée d’une ville conviviale un sens général pouvant revêtir de multiples formes dans le concret indécis et bouillonnant de la vie sociale. Insistons encore : derrière les mots, il n’y a pas une chose à débusquer, à découvrir, tant « la » ville conviviale n’existe pas telle une entité figée dans un ciel platonicien. Elle est toujours à faire sans jamais avoir la prétention d’être faite une fois pour toutes ; elle s’approche maladroitement de la perfection dans son imperfection même.

3À ce titre, elle se situe au plus loin de toute utopie urbaine [Stébé, 2011] : elle ne se veut pas aboutie et encore moins parfaitement aménagée, rationalisée, agencée. On est au plus loin du règne de la Raison absolue, d’une visée métaphysique qui signerait la fin de l’histoire urbaine – comme d’aucuns ont cru en une fin de l’histoire du monde. La ville conviviale est une histoire permanente, une aventure perpétuelle. En aucun cas, il ne s’agit d’une œuvre achevée, mais bien plus d’une œuvre ouverte pour reprendre la distinction proposée par Umberto Eco lorsqu’il cherchait à définir le statut d’une œuvre d’art. De même que « jouir d’une œuvre d’art revient à en donner une interprétation, une exécution, à la faire revivre dans une perspective originale » [Eco, 1965, p. 18], jouir d’une ville qui se veut conviviale revient à la vivre, à l’habiter, à la sentir, à l’aimer, à la penser à travers de multiples orientations toujours susceptibles d’être discutées. C’est dire si la ville conviviale est interactive, en mouvement ininterrompu, pleine de sa vitalité insoupçonnée. Avec la convivialité sont ainsi célébrés les actions et les engagements quotidiens. La convivialité est la nourriture à la fois terrestre et idéelle de la société civile. Pour autant, elle n’est pas toujours quelque chose de doux et de chaleureux. Car, en libérant l’énergie humaine, elle est susceptible de devenir une ressource qui peut être dévoyée à des fins de domination, de manipulation ou encore de marchandisation.

4C’est ici qu’apparaît la nécessité de mettre systématiquement en relation les « trois maîtrises d’œuvre, d’ouvrage et d’usage » [Fixot, 2014], dans l’objectif explicite de faire dialoguer décideurs, techniciens, architectes, habitants, etc. Si la maîtrise d’œuvre désigne la personne ou l’organisme chargé de la conception et de la conduite opérationnelle d’un chantier et la maîtrise d’ouvrage le commanditaire du projet et des travaux, il faut entendre par « maîtrise d’usage » l’expertise des « gens ordinaires » qui vivent et travaillent dans la ville, en parcourent les espaces et en connaissent les lieux. Éviter les pratiques d’aménagement sans « ménagement » [Marié, 1989] de celles et de ceux qui font la ville dans les creux et les saillances de la quotidienneté urbaine, tel est finalement l’impératif qui s’impose ici. Faut-il rappeler que jamais le conçu, aussi technique, éclairé et démesuré soit-il, n’épuise le vécu, entendons l’expérience de l’habitant [Lefebvre, 1974] ? Méditons à cet égard ces mots de Pierre Sansot qui, dans son ouvrage Poétique de la ville [Sansot, 2004], disait du langage conceptuel et urbanistique qu’il « introduit la neutralité, le ton fade et raisonnable des technocrates et qui, en fin de compte, vise à expulser l’humain de ce qui est destiné à épanouir l’homme » (p. 20). La ville, pour être conviviale – poétique ? –, doit être immanquablement produite par les individus ordinaires et pas seulement par les décideurs, les penseurs, les techniciens et les bâtisseurs. De ce point de vue, il existe sûrement une complémentarité entre deux registres créatifs opérant au cœur de la ville : c’est que la création de la ville par le haut et par le bas semble, en effet, être un invariant de la condition urbaine et, partant, humaine.

5À l’image de la ville conviviale, ce numéro est composite, réunissant des textes d’auteurs et d’observateurs issus d’horizons très différents. Mais tous avaient en arrière-plan, à titre non de feuille de route mais de boussole facultative, les quatre principes de base du convivialisme [Revue du MAUSS semestrielle, 2014] :

6– le principe de respect de la commune humanité qui rappelle combien il existe une seule humanité qui doit être respectée en la personne de chacun de ses membres ;

7– le principe de commune socialité rappelant l’importance de garantir la richesse des rapports sociaux ;

8– le principe de légitime individuation permettant à chacun d’affirmer sa singularité en devenir et de développer sa puissance d’être et d’agir sans nuire à celle des autres dans la perspective d’une égale liberté ;

9– le principe de maîtrise des oppositions renvoyant à la possibilité de s’opposer sans mettre en danger le cadre de commune socialité à la base d’une rivalité féconde et non destructrice [2].

De la convivialité d’Ivan Illich à la possibilité d’une ville conviviale

10Parce que la ville conviviale est une ville décente, ouverte à la surprise, à la liberté d’aller vers autrui, dans laquelle les actes de gratuité et de don peuvent se manifester au-delà des blocages idéologiques et de l’ethos technologique hypermarchandisé, c’est une pensée de l’ouverture ou, mieux, de la disponibilité à l’autre et au monde qui semble devoir présider aux discussions ; c’est un engagement social, politique, existentiel, qui veut faire le monde autant qu’il veut s’en nourrir, qu’il s’agit en somme de poser et d’expliciter. Au regard de ces propos, la contribution de Lisa Peattie prend tout son sens pour ouvrir ce numéro. La petite fille du célèbre sociologue de l’école de Chicago, Robert Ezra Park, en appelle à Ivan Illich pour penser la convivialité comme un besoin humain consistant à s’ouvrir à l’inattendu, à la pluralité, telle « une fleur », précise-t-elle. Invitation à rompre avec toute idée d’un ruissellement qui voudrait que les décisions d’« en haut », entendons planifiées, façonnent un « bas » qui n’aurait rien à dire, la convivialité exige une prise en compte de la communauté existante, du commun réalisé ensemble, pour engendrer une expérience faite d’enjouement et de recherche d’une vie sociale valant pour elle-même. Dès lors, l’autre devient un sujet – de soi et de la vie collective – appréhendé comme une personne et non plus comme une fonction, un statut ou encore un moyen.

11La convivialité ne se décrète pas, ne se décide pas telle une règle à imposer. Elle se nourrit des bruits et de la fureur de la ville, de ses silences et de ses vides : elle est pleine de l’épaisseur du monde avec ses aspérités et ses douceurs. Mais comment la convivialité est-elle possible à l’heure de l’économie globalisée, débridée et financiarisée qui trouve dans les métropoles hyperconnectées une expression singulière et un terrain plus que propice à son développement ? Car les villes dites « globales » [Sassen, 1996] sont loin d’intégrer globalement tous leurs habitants. Le paradoxe vaut d’être souligné : alors que peu d’individus vivant en milieu urbain sont partie prenante de la « ville globale », l’ensemble de la population est de facto affectée par ses impacts et ses externalités, que ce soit dans les univers de l’économie, de l’habitat, des mobilités, de la consommation, de l’énergie…

12En s’appuyant également sur la pensée d’Ivan Illich, Silvia Grünig Iribarren dénonce l’« urbanisation totalisante » en tant que règne de l’uniformisation, de la technique, de la bureaucratie, de la finance, de la communication, des inégalités abyssales… L’urbain mondialisé est synonyme d’hubris urbaine. Or, pour Illich, est conviviale « la société où l’homme contrôle l’outil », où il est possible de réencastrer la technique dans la vie commune pour décider de ses orientations, où des visées éthiques président à son développement. À cet égard, il faut interroger sans détour cette forme urbaine contemporaine incarnée par la Smart City. Celle-ci renverrait, selon l’auteure, à un désir et un espoir illimités dans l’incidence sur nos vies des techniques, qui médiatisent et conditionnent la capacité de décision des individus et des collectivités. Force est de constater que les techniques ne se bornent déjà plus à informer mais orientent d’ores et déjà nos décisions, ce qui entrave de fait toute convivialité possible.

13Parce que chaque ville est unique, a son histoire, son paysage et son atmosphère, penser une ville conviviale ne peut faire l’impasse, selon certains observateurs, sur l’échelle d’action politique fondée sur la municipalité. C’est donc logiquement qu’on lira dans ce numéro un texte d’Élisabeth Dau, consacré au municipalisme, ce mouvement de démocratie radicale qui, partant du niveau municipal – que ce soit dans les zones rurales et urbaines –, place les citoyens au centre des décisions publiques et du bien commun. Le municipalisme réintroduit plus précisément la démocratie directe au sein d’une démocratie représentative à réinventer, tout en soutenant des valeurs féministes, solidaires et centrées sur la protection des communs. Il fait ainsi de l’espace politique un espace d’émancipation, de transformation « par et pour » les gens ordinaires, ainsi réhabilités dans leur propre capacité à contribuer aux décisions et aux orientations de leur ville.

Villes planifiées, villes connectées, villes marchandisées : un déni de convivialité ?

14Ce contre quoi lutte le municipalisme, c’est dans une large mesure la suprématie de l’urbain mondialisé au détriment de la ville stricto sensu. Aussi est-il nécessaire de bien distinguer la ville de l’urbain tant les référents classiques qui faisaient qu’une ville était une ville ont connu des mutations décisives sous la pression de l’urbain [3]. Les villes sont désormais remises en cause dans leurs frontières historiques pour s’étendre bien au-delà de leurs limites originelles et s’éparpiller dans un urbain diffus aux contours incertains. En d’autres termes, nous assistons depuis les années post-1945 à une grande transformation qui voit l’urbain s’imposer comme un « fait social total », c’est-à-dire un fait qui a des conséquences sur la totalité de la société et de ses institutions – et même de la planète… Mais que faut-il entendre par urbain au juste ? L’urbain, c’est concrètement l’extension des agglomérations sur des espaces auparavant identifiés au rural ; ce sont des champs ou des forêts qui se trouvent encerclés ou annihilés par des zones commerciales ou des quartiers pavillonnaires nouvellement créés. L’urbain, c’est aussi et surtout l’implantation récurrente et uniforme, d’une ville à l’autre, des mêmes chaînes d’hôtels, de jardineries ou encore de magasins de bricolage destinés en priorité aux habitants des proliférations pavillonnaires installées à la lisière des villes. Nous serions ainsi entrés dans une troisième phase après celles de la cité puis de la ville : la phase de l’urbain généralisé ou mondialisé.

15C’est cette tendance de fond qu’entend questionner sans détour Joëlle Zask : et si la condition même de la convivialité se situait dans la réhabilitation de la cité, et non pas de la ville ? Car si la cité est le site originel de la démocratie et des formes prédémocratiques qui sont associées au « gouvernement de la multitude » dans lequel chaque participant est singularisé, la ville quant à elle sélectionne et uniformise. Car si la cité est le lieu de la pluralité humaine, la fonction de la ville – et des utopies qui l’ont accompagnée – correspond à la mise en conformité ainsi qu’à l’ordonnancement des pratiques. Et Joëlle Zask de souligner à quel point l’opposition entre la ville faite pour les gens (aux usages prévus d’avance par les concepteurs) et la ville faite par les gens (qui règlent leurs conduites sur les opportunités réellement existantes) n’a cessé de croître au fur et à mesure que la ville est devenue plus vaste et plus complexe : en un mot plus urbanisée. Afin de renouer avec des pratiques sinon convivialistes, du moins conviviales, la question qui se pose est de savoir que faire pour que ville et cité coïncident et se relient. L’enjeu est de passer d’une situation de simple contiguïté géographique (la ville) en une véritable cité politique dans laquelle prévaut le « bien vivre », et pas seulement le « vivre », suivant la distinction d’Aristote.

16Au regard du processus d’urbanisation « totalisant », comme le qualifie Silvia Grünig Iribarren, il importe de s’interroger sur la place de la nature dans la ville contemporaine, son statut et même sa « nature » si l’on peut dire, tant il est admis que la nature domestiquée, contrôlée ou encore rationalisée n’est pas la nature sauvage et spontanée. Il y a donc bien des natures. Pour y voir plus clair dans ce qui est souvent nommé « retour de la nature en ville », Maurice Wintz rappelle que la question de la nature en ville ne renvoie pas seulement à des questions générales et abstraites, mais s’inscrit dans des rapports sociaux structurés autour de systèmes en tension dans un ensemble social aujourd’hui urbanisé et mondialisé. L’évolution de la place de la nature en ville s’inscrit ainsi dans celle du capitalisme et, par voie de conséquence, dans une perspective utilitariste qui fait de la nature un objet. À ce titre, même si la nature implantée au cœur de la ville incarne un nouveau rapport au monde en créant un imaginaire de réconciliation avec l’environnement (ferme urbaine, réseaux alimentaires de circuits courts…), il n’en reste pas moins que la nature est intégrée dans une stratégie d’attractivité des villes et, finalement, de concurrence entre elles. Ne s’agit-il pas essentiellement d’une nature instituée, porteuse de services écosystémiques et gérée comme telle ? Au final, la nature que l’on cherche à retrouver dans la ville est globalement une nature domestiquée et policée à laquelle on accorde une place dans des limites socialement définies.

17Cependant, parallèlement à cette orientation dominante, ici ou là, dans les villes et les communes périurbaines, émergent des relations autres avec la nature. Modestes, rencontrées et vécues intimement, elles sont partagées essentiellement dans le cadre de groupes restreints. Redécouvertes, réapprises, réappropriées, elles ont percolé au gré des transmissions d’une génération à l’autre, en particulier par le biais du jardin potager et de la tradition des « jardins familiaux » et/ou des « jardins ouvriers ». Ces relations expriment un lien direct des personnes à la nature, inscrites au sein même de celles-ci. Elles disent les interrelations vitales entre la nature et nous, les hommes, en clé de don (donner-recevoir-rendre), sous la forme notamment des pratiques alimentaires et des médecines traditionnelles.

18Deux contributions riches d’enseignements, celles d’Anne-Sophie Boisgallais et de Nadège Noisette, donnent chacune un éclairage sur ces fondements socioanthropologiques qui se cherchent aussi sans trop le savoir ou le théoriser explicitement. À partir de son expérience professionnelle au sein d’une agence d’urbanisme, Anne-Sophie Boisgallais présente quelques expériences mises en œuvre localement dans le cadre de nouvelles formes de gouvernance alimentaire territoriale qui tentent de mettre concrètement en place des « modèles » de production et de consommation plus respectueux de la vie, mobilisant autour des projets une diversité d’acteurs. S’y entrecroise tout un tissage de propositions créatives, voire spontanées, et d’intérêts divers, particulier et collectif, personnel et général, soumis à la nécessité/obligation reconnue commune de prendre en considération le devenir de l’humanité sur notre planète. Nadège Noisette, élue à la municipalité de Rennes, témoigne quant à elle de la complexité de ces nouvelles actions mais aussi de leur efficacité sur la qualité de vie des populations à partir d’une volonté politique cohérente.

19La nature en ville, qui est exclusivement une « nature produite » selon les mots de Maurice Wintz, est aussi, le plus souvent encore, à bien y regarder, une nature plus muséifiée qu’investie et explorée. Elle est comparable à un monument qu’on regarde, à une image figée qu’on accepte dès lors qu’on n’en subit pas les effets négatifs (piqûres, odeurs, souillures…). Cela nous rappelle que la nature est davantage vue que sentie, touchée, goûtée… C’est justement en rappelant, dans une veine simmelienne, l’importance du sens de la vue en milieu urbain qu’Hervé Marchal interroge un matériau banalisé dans la ville contemporaine : le verre. À ses yeux, le verre n’est pas neutre et peut même s’avérer anticonvivialiste dans la mesure où il a notamment la particularité de dépouiller l’autre de son humanité. Ne sommes-nous pas, s’interroge ainsi le sociologue, dans une société urbaine « où le verre médiatise notre relation à l’Autre au point de ne plus être en contact avec lui de façon immédiate ? Dans une société urbaine où l’immédiat relationnel est défait face à ce média froid et glabre qu’est le verre […] sur lequel rien ne s’accroche, et surtout pas l’autre justement ? ». Le verre est sans aspérités, d’une sobriété imperturbable. Il a l’anti-vertu de rendre invisibles nombre de murs (politiques, juridiques, raciaux…) pourtant bien réels.

20Thibaut Besozzi suggère, quant à lui, de mettre à l’épreuve le convivialisme au regard de la marginalité urbaine au sein d’espaces tels que les centres commerciaux, les rues commerçantes, les halls de gare, les places publiques. Il ressort de ses « explorations » dans la ville que des processus de contrôle, de stigmatisation et de relégation entravent la possibilité d’une ville convivialiste. Les dispositifs « anti-sites » ou « anti-SDF » visant à empêcher la stagnation des sans-abri sur des bancs (désormais inclinés), des murets (désormais « enjolivés » d’obstacles empêchant de s’y asseoir) ou encore sur des marches d’escalier (cerclées par un grillage) sont très parlants à cet égard. Outre la multiplication des polices et agents de sécurité, il faut également compter avec les réglementations intérieures des galeries marchandes ou des halls de gare qui permettent de « faire circuler » des personnes à partir de critères discriminants ou de pratiques ciblant les « indésirables ».

21Parallèlement, on ne saurait penser la possibilité d’une ville conviviale en faisant l’impasse sur les usages relatifs aux technologies de l’information et de la communication (TICs). L’identité de l’individu urbanisé et hyperconnecté se construit désormais au-delà des allégeances territoriales en se frottant avec de multiples autres choisis ou élus. D’où les concepts de ville « à la carte », « mobile » ou « au choix » soulignant combien les citadins s’affranchissent désormais de la proximité relationnelle, spatialisée ou territorialisée [Dubois-Taine et Chalas, 1997].

22Jocelyn Lachance et Yann Bruna questionnent justement les conditions de la convivialité dans la ville à l’ère du numérique. Ils soulignent tout d’abord la prolifération des incivilités numériques qui comptent désormais au nombre des incidents qui parsèment l’existence de ceux qui flânent et voyagent : entendre malgré soi la conversation d’un inconnu dans un train, être bousculé par un passant qui regarde l’écran de son smartphone… À force de vouloir renforcer les relations sous le signe de la convivialité avec des proches absents, les individus ne restreignent-ils pas les possibilités de rencontre et de partage avec des inconnus dans les espaces physiques ? Comme le notent les auteurs, ce n’est pas la ville objective que les individus connectés – que nous sommes tous – veulent partager avec leurs pairs, mais bien plus une ville délibérément subjective, « une ville présentée comme le théâtre idéal pour matérialiser un sentiment intime mis en scène dans un espace public ». Néanmoins, il serait précipité d’en conclure que les TICs détruisent le lien social dans les espaces urbains. Dans de nombreux cas, le smartphone semble même s’imposer comme un puissant générateur de nouvelles formes de convivialité, comme nous le rappelle l’exemple du jeu Pokémon Go qui a fait son apparition à l’été 2016.

23Si la société urbaine a rendu la communication incontournable dans la vie quotidienne de milliards d’individus urbanisés à travers l’utilisation banalisée du téléphone portable et de l’ordinateur, la communication apparaît aussi comme un outil de la gouvernance urbaine tant sur le plan de la participation citoyenne que sur le plan de la gestion d’ensembles urbains complexes. Par ailleurs, elle est partie prenante des enjeux économiques et culturels inhérents au monde urbain généralisé tant la communication va de pair avec le mouvement, la mobilité effrénée [Urry, 2000] ainsi que l’accélération des rythmes de vie et des flux [Rosa, 2012]. Enfin, la communication est devenue un support au service du développement des territoires, du marketing urbain et de la promotion des grandes villes engagées dans une concurrence internationale. C’est sur ce dernier point que porte l’article de Julien Aimé. Celui-ci y montre à quel point les concepteurs des projets urbains au sein des grandes villes s’appuient sur des dispositifs de communication dans l’objectif de vendre des logements à des investisseurs ou à de futurs habitants. Les concepteurs racontent ainsi, à travers des images numérisées, ce que seront les espaces qu’ils ambitionnent de créer, imaginent des scènes de la vie quotidienne renvoyant à un modèle prescrit et standardisé de comportement. Dans ces simulacres d’espace public contenus dans les images numériques des projets urbains, tout y est lisse. La cohabitation n’a aucune densité, les relations sont absentes. On n’y observe pas plus de passants, d’habitants, de voisins bruyants que de squatters ou de « déviants ». L’espace public numérisé se présente alors comme la négation même de l’espace public et de ses pluralités : aussi rejette-t-il les principes convivialistes de commune socialité et d’individuation. L’image numérique homogénéise l’espace en occultant toute complexité et en lui conférant une neutralité froide. La ville entendue comme une œuvre ouverte est de fait niée.

24Cette virtualisation de la ville, comme sa métropolisation et l’accélération des mobilités, notamment en raison de l’exigence de flexibilité qu’impose le marché de l’emploi, ne doivent pas nous faire oublier que les habitants continuent bien à vivre dans des espaces concrets. Connaître et comprendre les besoins, les désirs, les craintes et les aspirations des citoyens-habitants qui vivent et habitent la ville au quotidien – les « maîtres d’usage » – implique qu’ils puissent s’exprimer librement, individuellement et collectivement, être informés, discuter et dialoguer dans le cadre de débats contradictoires argumentés nécessairement avec leurs élus tout au long de leur mandature.

25Aussi avons-nous donné la parole à Xavier Le Coutour, maire adjoint à l’urbanisme et au logement à la Ville de Caen dans l’équipe municipale précédente ; nous lui avons demandé d’écrire une sorte de « bilan critique-réflexion » qu’il avait tiré de cette expérience dans l’exercice du politique, ayant une responsabilité importante dans le présent et le devenir du « faire-cité » de ses concitoyens. De ce témoignage, retenons sa conclusion : « Donner le temps, prévoir l’échange, anticiper l’évolution possible du projet en arrivent à être des exigences – de plus en plus difficiles à respecter – que nous devrions poser comme des obligations, au nom de la démocratie. »

Vivre ensemble ? Commune humanité et commune socialité dans la ville contemporaine

26Dans le contexte actuel d’urbanisation consistant essentiellement en un processus d’excroissance des villes en dehors de leur périmètre historique, processus que l’on nomme en langage usuel « étalement urbain » et en langage un peu plus analytique « périurbanisation [4] », qu’en est-il de la convivialité dans les périphéries urbaines ? C’est à cette question que Matthieu Gateau et Hervé Marchal entendent répondre en observant ce qui est au cœur de cette figure urbanistique significative de l’étalement urbain : le lotissement pavillonnaire. Alors que nombre de discours savants, médiatiques et communs voient dans les nappes pavillonnaires, au mieux des espaces de minimalisme social, au pire des zones de repli sur soi, d’aliénation désirée et de peur de l’étranger, les deux sociologues montrent qu’il est possible d’y identifier des moments de convivialité. Ainsi en est-il lors des pratiques d’autoconstruction, théâtre de forte entraide entre voisins, ou encore à l’occasion d’initiatives habitantes se traduisant ici par l’aménagement de jardins partagés avec leurs « apéros » ritualisés, là par la production d’une mémoire collective fondée sur des collectifs fortement engagés dans la vie de leur quartier. Mais les auteurs soulignent également l’importance d’une « convivialité diffuse » qui prend forme de façon délicate et silencieuse lors des rencontres spontanées et plus ou moins furtives dans la rue et dans les espaces commerciaux de proximité, incarnant alors de véritables scènes de sociabilités locales.

27Si urbanisation rime avec périurbanisation (ou périphérisation), il reste que les villes-centre des grandes aires urbaines ne sont pas en reste dans ce processus de fond et connaissent, elles aussi, un véritable développement. En France, les grandes villes ont vu leur rôle redéfini et renforcé dans l’économie générale du pays avec la formalisation récente du processus de métropolisation. La question métropolitaine s’institutionnalise véritablement à l’échelle hexagonale le 1er janvier 2015, à la suite à la loi MAPTAM de 2014 (modernisation de l’action publique territoriale et de l’affirmation des métropoles). L’objectif du législateur est de dynamiser les plus grandes villes dans l’espoir que leur développement « ruisselle » sur l’ensemble des territoires. Mais, comme le note très justement Jean-François Léger, cette logique interroge tant elle se traduit par une pression foncière si élevée dans les centres des grandes villes que seuls les plus aisés peuvent y accéder à un logement. Ainsi, à Lyon – le terrain d’enquête de l’auteur –, l’offre de logements de petite taille conduit à la forte surreprésentation des jeunes adultes et des ménages d’une ou deux personnes, plus particulièrement dans l’hypercentre. Cette concentration est commune à toutes les métropoles françaises, à commencer par Paris. Aussi, tout autant que les caractéristiques socio-économiques et/ou ethniques, l’âge des habitants et le type de ménage contribuent-ils à opérer des césures importantes au sein des métropoles et interrogent du même coup l’identité des grandes villes. En effet, le centre de la métropole lyonnaise accueille une population présente dans la ville depuis peu et qui y restera de surcroît peu de temps. En parallèle, le cœur historique de Lyon est investi par des résidents « temporaires » et des touristes. C’est donc à la périphérie que les locaux peuvent s’installer dans la durée : y grandir, s’y mettre en couple et avoir le cas échéant des enfants, les élever, y vieillir, y mourir aussi. C’est donc loin du centre de la métropole que se construisent dorénavant les histoires individuelles et collectives, que les gens peuvent « prendre racine ». La conclusion s’impose : à Lyon (comme dans les autres métropoles), s’il y a « ruissellement », il est résidentiel.

28De ce point de vue, on est au plus loin du « droit à la ville » énoncé par Henri Lefebvre [1968] qui faisait notamment de l’accessibilité à la ville une priorité. Il faut dire que l’accessibilité est certainement une condition nécessaire à l’appropriation de la ville par les usagers, appropriation allant de pair avec un rapport sensible, vécu, indissociable de la pratique sociale (praxis). Dès lors, « habiter la ville » devient possible et invite à la percevoir comme une œuvre collective, comme un « théâtre des passions » et pas simplement comme un « lieu de stockage intelligent et rationnel des êtres égaux » [ibid., p. 23]. C’est dans cette perspective que Rolande Beurthey et Laurence Costes entendent montrer combien la voie de l’habitat participatif constitue une voie prometteuse pour mieux habiter la ville et, du même coup, conjuguer droit à la ville et convivialité. Selon les deux sociologues, les opérations d’habitat participatif permettent de répondre à cette envie d’habiter autrement et pleinement son quartier ou sa ville. En rupture avec un contexte de marchandisation de la ville peu propice au lien social, les acteurs de telles opérations opposent une volonté de fabriquer du « commun urbain ». Les projets observés sur le terrain se fédèrent autour d’associations ou de regroupements de personnes affichant une volonté de recréer un mode de vie spécifique, une conscience écologique ou encore une participation à leur cadre de vie.

29Réfléchir à l’existence possible de ce « commun urbain » conduit souvent nos pas, notre regard et nos pensées vers des lieux privilégiés des territoires de la ville que sont les espaces publics ; depuis quelques décennies, sous l’égide de leur privatisation financière sournoise, beaucoup d’entre eux ne sont devenus que des simulacres de leur libre accessibilité pour toutes les populations qui souhaitent les fréquenter et s’y rencontrer. Une telle déperdition de sens interroge sans détour l’un des attributs millénaires des rues et des places : le banc public.

30Guillaume Le Bon y porte son regard. Avec un œil de géographe flâneur et de photographe avisé, il nous invite à une ballade urbaine pour en interroger le sens. Ainsi leur présence, dans un premier temps anodine, nous fait progressivement prendre conscience des étoffes symboliques dont ils sont porteurs. Sous couvert de remplir la stricte fonction d’offrir un possible moment de repos, ils sont aussi des marqueurs des histoires sociales de la ville, de leurs appropriations et de leurs exclusions.

31Ahmed Yacine Smair et Malika Kacemi ont observé de près la vie sociale d’un grand ensemble d’habitat social situé à Alger. Outre le fait que les différences de conditions de vie entre les différentes parties historiques du quartier ont des répercussions sur le rapport à l’espace et les pratiques de sociabilité, force est de constater qu’à une échelle plus fine, celle des rues, des immeubles et des entrées, le quartier apparaît comme un composé de « coins ». Tous ces « coins », vécus et perçus comme tels, semblent s’affranchir allègrement des limites administratives du grand ensemble. Le marché en est l’exemple le plus visible, étant le lieu de nombreuses activités qui débordent les limites officielles. C’est dire, par extension, si les représentations et les échelles d’appartenance spatiale sont multiples, de sorte qu’elles reflètent le paradoxe d’une « architecture moderne » du logement social qui, en se voulant universelle, contredit les modes d’habiter des populations locales et leurs déclinaisons singulières d’une convivialité bien réelle.

Agir ensemble, participer. Des villes en ébullition ?

32Si la ville conviviale émerge de façon plus ou moins silencieuse à travers de multiples processus relationnels et initiatives locales, il n’en reste pas moins qu’elle se conquiert parfois bruyamment au travers de luttes politiques. De ce point de vue, esquisser les contours de la ville conviviale invite à rejoindre les récents questionnements sur la citoyenneté davantage centrés sur ses pratiques, ses expressions et ses significations quotidiennes que sur son caractère institutionnel [Neveu, 2011]. Parallèlement, de nombreuses recherches interrogent les expressions spatiales de la citoyenneté, notamment en mettant au cœur de leurs analyses l’espace urbain. David Harvey [2012] souligne dans cette veine à quel point les villes continuent à se trouver au cœur des luttes sociopolitiques en raison des injustices sociospatiales dont elles sont le théâtre.

33C’est dans le sillage de ces approches sensibles aux injustices non seulement sociales mais aussi et surtout spatiales que s’inscrit la contribution de Gülçin Erdi. Elle propose d’identifier les enjeux sous-jacents à la révolte du parc Gezi à Istanbul suite aux décisions du gouvernement du Parti de la justice et du développement (AKP) de faire de la capitale économique turque un espace d’investissements financiers et immobiliers. Conçue comme un moteur pour la croissance économique du pays, l’urbanisation d’Istanbul a eu en effet pour objectif de transformer la ville en un temple de la consommation, avec toujours plus de résidences privées, de centres commerciaux, de parcs d’attractions et de gratte-ciel. Quant aux souhaits des habitants, ils sont sacrifiés sur l’autel du néolibéralisme, la ville n’étant perçue que par sa valeur d’échange et non par sa valeur d’usage. Mais la mise en place du projet de réaménagement de la place Taksim en 2013, laquelle prévoyait notamment la destruction du parc Gezi, a changé la donne en faisant naître chez les habitants la volonté de prendre désormais toute leur place dans la conception de la ville. Rejetant l’idée néolibérale selon laquelle la démocratie va de pair avec l’économie de marché, les manifestants se sont mobilisés pour faire valoir une justice spatiale. Cette révolte, soutient Gülçin Erdi, a révélé combien les habitants ont opposé, à une conception passive de la citoyenneté, une citoyenneté urbaine dépassant les représentations institutionnelles de l’expression politique et appelant de ses vœux une démocratie directe et un droit à (faire) la ville.

34C’est, pour sa part, à San Francisco – ville financiarisée et globalisée s’il en est à travers le secteur immobilier et l’entrepreneuriat du numérique – que Florian Opillard s’est rendu pour observer comment les processus de financiarisation de l’urbain transforment les manières d’habiter la ville ainsi que les stratégies de résistance des habitants. Ces dernières se traduisent en l’occurrence par des tentatives de dégradation de l’image publique des investisseurs financiers et par la production de récits alternatifs de l’histoire de la ville. Ainsi, à partir de liens affectifs, il devient possible de lutter « contre la colonisation des formes de vie urbaines par des logiques de subordination […] au capital financier. Se parler, se toucher, s’aimer, prendre soin, s’organiser, manifester, bloquer, discréditer, dévaloriser et réhabiliter forment alors un tout cohérent pour des communautés citadines-citoyennes dépossédées ».

35Parfois, les perdants de la mondialisation économique, qui sont aussi les victimes de politiques publiques discriminantes, doivent conquérir de haute lutte une place et se battre pour trouver un espace de vie, aussi vulnérable soit-il. Les bidonvilles incarnent de façon exemplaire la figure de l’« espace-refuge » pour les acteurs de la mondialisation par le bas. Jean-Baptiste Daubeuf montre finement que si les bidonvilles incarnent des espaces refuges, ils ne s’y limitent pas. Lors de son immersion prolongée au sein d’un bidonville situé dans la banlieue d’une métropole française, l’auteur a observé combien dons et échanges se déclinent sous des formes plurielles et hétérogènes. L’utilitarisme côtoie le marchand et le non-marchand, le désintéressement et la reconnaissance. Mais, loin d’une microsociété fondée sur l’égalité des statuts, la vie au sein du bidonville produit des hiérarchies qui organisent les relations sociales. La capacité à donner, recevoir et rendre est inégalement répartie selon « les familles, les cabanes et les individus ». Le basculement vers le règne d’un petit nombre est donc un risque permanent. La convivialité observée au sein du bidonville est donc bien réelle mais précaire. Le sociologue en conclut que le convivialisme relève ici plus qu’ailleurs « d’une gouvernance collective informelle qui nécessite d’être constamment entretenue, actualisée et réassurée ».

36Dans un contexte urbain différent, celui de la ville de Mulhouse, David Knafou, qui associe à sa réflexion écrite Fada Mouzaoui et Marie-Thérèse Lefort, montre les enjeux sociaux et politiques du projet d’éducation populaire Vita’Rue qu’ils ont aidé à voir le jour. Dix années d’expérience d’une participation active citoyenne visant à créer une dimension conviviale par les actions mises en place par des habitants bénévoles les amènent à affirmer le rôle fondamental joué par la mise en œuvre de certaines pratiques fondées sur l’esprit du don et, de fait, créatrices de lien social : « Sortir des clivages, créer des passerelles, favoriser le travail partenarial, prendre le temps de définir son projet associatif, inscrire l’action comme un moyen et non comme un but. »

37Parce que d’une façon générale la ville contemporaine, théâtre d’une avancée inexorable du front urbain, est devenue un territoire mêlant urbain et rural, ville dense et ville diffuse, il est important de comprendre ce qui s’y fabrique d’un vivre ensemble (d’une convivance) inédit. Compte tenu de modes de vie qui articulent plus qu’ils ne les opposent villes et campagnes, quelles sont les formes de convivialité urbaine en train de se faire conjuguant de surcroît le formel et l’informel, le social et le spatial, le politique et le symbolique ? C’est pour répondre à cette question que Lionel Rougé et Claire Aragau font le point, dans leur contribution à ce numéro, sur les multiples déclinaisons d’une vie conviviale au sein des espaces publics périurbains. Ils soulignent combien les pratiques commerciales associées au proche, et plus particulièrement celles qui relèvent de l’alimentation, contribuent à l’ouverture d’espaces, à l’instar de ces fermes qui ouvrent leurs portes dans la semaine pour de la vente directe. Il en est de même de locaux ou d’emplacements mis à la disposition des AMAP [5] par des municipalités créant ainsi des moments animés et de rencontres pour les membres de l’association, les clients et autres passants curieux. Mais l’ancrage de formes de vie conviviales passe également par le redéploiement de pratiques récréatives et culturelles. Outre les traditionnelles fêtes villageoises, les animations associatives et autres vide-greniers faisant revivre places de village ou prés à la lisière du tissu urbain, des églises, des ruines d’un château ou des corps de fermes réhabilitées s’ouvrent progressivement au public pour des concerts ou des expositions. Des galeries d’art s’installent dans des silos à blé et érigent en patrimoine un bâti agricole aux morphologies utilitaires. Dans un autre registre, se développe une offre touristique privilégiant le goût de l’ordinaire ou de la lenteur à contre-courant de la frénésie urbaine. Au final, en concluent les géographes, même si des processus de polarisation sociale de plus en plus forts s’observent au sein des métropoles et même si le périurbain est marqué par des logiques d’entre-soi pavillonnaire, il n’en reste pas moins que les espaces publics concernés ici laissent apparaître une multitude de sous-cultures, une diversification sociale et générationnelle où il est possible de voir, sinon la confirmation, du moins l’amorce d’une convivialité incarnée plus que revendiquée.

38Ces propos font écho au texte de Marcel Hénaff, en compagnie duquel nous conclurons, en hommage à notre ami récemment disparu, cette présentation. Celui-ci souligne combien la qualité d’une ville réside notamment dans la spécificité et la singularité de ses espaces publics. Assurer une véritable qualité publique à la ville contemporaine est un enjeu de taille car La ville qui vient, selon le titre même de son ouvrage [Hénaff, 2008], est une ville-archipel faite de réseaux : « Cela constitue sans doute l’aspect majeur de la ville contemporaine au point de poser la question de la disparition possible de la monumentalité et même de la forme urbaine traditionnelle » (p. 114). De ce point de vue, la ville conviviale est sûrement, on l’a vu, une manière de lutter contre l’urbain mondialisé et franchisé, entendons une façon de réhabiliter pleinement une ville aux contours tangibles, à l’identité incarnée dans un bâti unique. Elle vise à faire de la ville-archipel un « archipel de lieux » (p. 220) et non un composé fade et lisse d’espaces numérisés, standardisés et marchandisés. Enjeu majeur car « jamais une image de synthèse n’abolira un corps de chair. Jamais un réseau de relations ne se substituera à la parole que j’adresse à l’être qui m’est le plus proche ». Marcel Hénaff rappelle au final à quel point la convivialité « se joue dans le lieu où je parle une langue, où souvent j’en entends plusieurs, où j’ai mes parcours et mes repères, où j’hérite d’un art de vivre et en découvre d’autres […]. Chaque citadin est ce bouquet d’expériences singulières dans le champ de la vie commune. Telle est la niche éco-urbaine des relations partout où la ville a conservé une vie de quartier : en somme, partout où elle est encore une ville, partout où elle reste un lieu habitable et nous donne la certitude qu’elle est bien notre lieu de résidence sur la terre » (p. 218-219).

Libre revue

39Plusieurs contributions retenues dans notre libre revue viennent, indirectement, approfondir cette réflexion sur les métamorphoses de la ville. Si son devenir convivial suppose bien une certaine qualité de ses espaces publics et appelle des formes renouvelées de démocratie urbaine, encore faut-il définir quels processus de décision collective peuvent, sans irénisme, approcher les principes du convivialisme. Or, souligne Alain Caillé, la revendication d’horizontalité radicale, aujourd’hui dominante, ne tend-elle pas, en fétichisant la « base » dans l’espoir de conjurer l’émergence de tout « pouvoir sur », à désarmer le « pouvoir de » : le pouvoir d’agir du collectif ? Plutôt que de dénier le pouvoir – et ainsi, paradoxalement, favoriser l’émergence de nouvelles formes de domination –, ne faut-il pas, à l’inverse, aménager autrement son exercice et, en cessant de la diaboliser, de mettre la verticalité au service de l’horizontalité ?

40En écho à l’article de Lise Peattie, petite-fille de Robert Park, qui ouvre ce numéro, nous avons souhaité rendre hommage à une autre grande figure, oubliée, de la « première » école de Chicago : Albion Small [1854-1926], qui y créa la toute première chaire de sociologie en 1892. Guillaume Vallet aborde cette œuvre pionnière et protéiforme sous un angle original, cher à la Revue du MAUSS : celui de l’irrésistible normativité des sciences sociales, plus particulièrement ici des relations entre l’éthique (notamment protestante) et l’esprit de la sociologie américaine naissante, qui fut tant attachée – en premier lieu dans ce « laboratoire social » qu’incarnait alors Chicago – à explorer la ville moderne pour mieux, dans l’esprit du progressisme américain, la réformer.

41Comme le montre Daniel Cérézuelle, cette normativité du questionnement sociologique ne relève pas de la préhistoire de la discipline. Se revendiquant d’un empirisme, d’un relativisme ou d’un constructivisme radical, l’œuvre, si stimulante, de Bruno Latour n’est-elle pas, elle aussi, traversée par une profonde inspiration religieuse ? Sans mettre en cause la puissance de la théorie latourienne de l’acteur-réseau, l’auteur souligne combien cette œuvre reconduit, « avec un appareil intellectuel complètement renouvelé et plutôt baroque », certaines des thèses caractéristiques de la théologie catholique technophile, issue notamment de Teilhard de Chardin, et rejoint sous bien des points la théodicée, somme toute apaisée sinon « candide », de Leibniz. D’où chez celui-ci qui fut longtemps, mais trop vite, considéré comme le pape des Critical Science Studies puis de notre nouvelle conscience écologique, cet étrange plaidoyer prométhéen et résolument moderne : « À ceux qui se sont incarnés dans le monde créé au point de le transformer de fond en comble, il faut une bien autre leçon que “décroissez et diminuez !” Puisqu’il n’y a pas de “nature” à protéger, mais qu’il y a une Création à continuer, alors nous pouvons reprendre au dogme de l’Incarnation cette leçon fondamentale que là où a été le péché, là aussi est la Rédemption. […] La Création peut être reprise, aimée, rachetée, elle ne peut pas être interrompue. Aussi étrange que cela sonne, il faut aimer les sciences, les techniques, les marchés, bref, l’artificiel d’une Terre dont il faut apprendre à renouveler la face. Prométhée nous sommes, Prométhée nous devons continuer à être, mais cette fois-ci, “faits à l’image de Dieu”. »

42Ce numéro, déjà fort riche, s’achève par un entretien inédit accordé en janvier 2016, deux mois avant sa disparition, par le grand psychanalyste français François Roustang au psychologue et, comme lui, hypnothérapeute, Stéphane Breton. Revenant sur les nombreux thèmes – religion comprise – que sa réflexion et sa pratique thérapeutique ont rencontrés, mais aussi, sans complaisance, sur son parcours intellectuel si singulier, ce texte peut être lu comme un testament et une invitation à redécouvrir cette œuvre résolument libre et ouverte.

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Date de mise en ligne : 20/02/2020

https://doi.org/10.3917/rdm.054.0005