Adieu, oncle Bernard !
- Par Serge Latouche
Pages 390 à 393
Citer cet article
- LATOUCHE, Serge,
- Latouche, Serge.
- Latouche, S.
https://doi.org/10.3917/rdm.045.0390
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- Latouche, Serge.
- LATOUCHE, Serge,
https://doi.org/10.3917/rdm.045.0390
Notes
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[1]
Hommage à Bernard Maris, dit « oncle Bernard », tué le 7 janvier 2015 dans l’attentat contre le siège du journal Charlie Hebdo, lors de la conférence de rédaction. (Ndlr)
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[2]
Lettre ouverte aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles, Albin Michel, 1999 ; rééd. augm. Seuil, « Points économie », Paris, 2003.
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[3]
Éditions Bréal, Levallois-Perret : tome I, Les Fourmis (2003), tome II, Les Cigales (2006).
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[4]
Presses de Sciences Po, « Bibliothèque du citoyen », Paris, 2007 (1re éd. 1999).
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[5]
Agence de sécurité américaine.
1 Lorsqu’à la fin de la matinée du 7 janvier, j’ai appris que deux gangsters armés de Kalachnikov avaient pénétré dans l’immeuble de Charlie Hebdo et avaient copieusement mitraillé la réunion de la rédaction qui s’y tenait, je me suis tout de suite enquis de ton sort. Étais-tu présent ? Avais-tu été touché ? Je savais, en effet que tu aimais participer, avec tes amis dessinateurs et humoristes, à ces rencontres à la fois conflictuelles et conviviales et que, sauf cas de force majeure, tu ne les ratais pas. Malheureusement… Ce n’est qu’à la fin de l’après-midi que l’on a donné la liste complète des victimes, et tu faisais partie du lot.
2 Je ne m’appesantirai pas sur l’horreur de cet attentat terroriste ni sur l’immense émotion qu’il a soulevée. D’autres l’ont fait mieux que je ne saurai le faire. Je ne veux ici qu’évoquer l’ami et le complice que tu représentais pour moi.
3 Je n’entendrai donc plus ta voix chaleureuse m’interpeller affectueusement d’un « Salut, vieux brigand ! ». Je ne verrai plus ton sourire narquois et tes yeux malicieux, lorsque tu arrivais dans un de ces bistrots du quartier latin où nous avions l’habitude de déjeuner épisodiquement. Tu cultivais volontiers l’éclectisme dans tes amitiés comme dans tes idées, et tu dissociais – cela est tout à ton honneur – la sympathie envers la personne de l’adhésion à ses engagements, ouvert à toutes les théories nouvelles, accueillant envers tous les intellectuels, et curieux des acteurs politiques. Je sais que tu estimais et admirais profondément ton beau-père, l’écrivain de droite Maurice Genevoix, sans en partager pour autant toute la pensée. Avec Mario Vargas Llosa, dont tu avais suivi la campagne électorale au Pérou, tu tenais l’oiseau rare : un immense écrivain révolutionnaire devenu sur le tard un fan inconditionnel de la dame de fer… Michel Houellebecq était aussi, paraît-il, ton ami, et – j’en ai été tout de même un peu surpris – François Hollande et Manuel Valls t’invitaient à leur table. En bon journaliste, assidu des antennes radio, voire des télés, tu cultivais les bonnes manières, affable avec tout le monde.
4 Toutefois, tu ne cédais rien sur tes convictions. Tu avais des foucades, des coups de foudre, mais tes critiques étaient sans concession et tes analyses souvent très lucides. Aussi, pour tout dire, je te vois mal embarqué dans une croisade contre le terrorisme islamique avec ses relents d’un axe du mal de sinistre mémoire, ni participer à une grande marche unitaire aux côtés de Benjamin Netanyahou, Mariano Rajoy, David Cameron, Matteo Renzi, Angela Merkel et autres Juncker, tous fidèles serviteurs de l’ordre néolibéral, terroriste aussi à sa manière, que tu combattais. Si tes batteries n’étaient pas directement dirigées contre l’oligarchie économico-financière mondiale et l’impérialisme occidental, tu dénonçais inlassablement les « gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles » (voir la lettre ouverte à eux adressée [2]).
5 Plutôt qu’un manuel d’anti-économie, tu as choisi de publier un Anti-manuel d’économie [3]), préférant l’économie radicalement critique à la critique radicale de l’économie. Tu y dénonces cependant les désastreuses conséquences écologiques d’une économie oublieuse de la nature. Tu accueillis d’ailleurs avec enthousiasme, dans la collection que tu dirigeais chez Albin Michel, mon livre La Déraison de la raison économique (2001) dont tu approuvais les idées subversives, puis L’Invention de l’économie (2005) dont la conclusion s’intitule « Le crépuscule de l’économie ». Toutefois, participant au combat d’Attac, tu réservais tes flèches les plus acérées, et je ne t’en blâme pas, contre l’intégrisme ultralibéral.
6 Tu ferraillais d’abord contre la bêtise d’où qu’elle vienne, et tu faisais le pari, sans doute un peu naïf et élitiste, de la victoire de l’intelligence. De là, probablement, ton immense admiration pour John M. Keynes, le plus grand économiste du xxe siècle. D’autant plus grand économiste, à tes yeux, qu’il était aussi philosophe et surtout esthète. Avec raison, tu lui as consacré un beau livre : Keynes ou l’économiste citoyen [4]. Sans rechercher une improbable cohérence entre les divers Keynes et les différents Marx, tu menais une guérilla contre l’économisme tout en persistant à te proclamer économiste, utilisant la théorie keynésienne contre le dogmatisme des Hayek, Friedman et du lobby de la Société du Mont-Pèlerin. À côté du Keynes de la relance que les économistes ont retenu, tu mettais même en évidence un Keynes précurseur de la décroissance, celui des essais publiés sur le titre La Pauvreté dans l’abondance avec La Fin du laisser-faire et surtout les Perspectives économiques pour nos petits-enfants. « Keynes, qui n’aimait guère les prévisions », écris-tu (p. 92), « pensait néanmoins que vers l’an 2030, la question économique aurait disparu et la collectivité, apaisée, se consacrerait à l’éducation, aux arts, à la beauté et, n’oublions jamais, au culte de l’amitié. »
7 Qu’est-ce que cela veut dire ? Au-delà de la guerre économique, au-delà même de la croissance soutenable, il y a la stationnarité à la John Stuart Mill, la communauté apaisée se consacrant aux arts et aux sciences, débarrassée de la contrainte économique, débarrassée de ce besoin d’accumuler pour accumuler et de transformer le pain en pierre. Débarrassée de la dictature des intérêts composés ». De la croissance, donc. Seulement, à la différence de Marx et de Keynes, tu savais que la barbarie durable de la guerre de tous contre tous et contre la nature jusqu’à l’effondrement était plus probable que l’âge d’or.
8 Sans être un objecteur de croissance militant, tu as, dès le départ, soutenu l’entreprise de la décroissance, signalant les journaux, les revues comme Entropia ou la Revue du MAUSS, les livres dont tu rendais compte souvent avec humour et sympathie. À plusieurs reprises, quand nous nous retrouvions dans les locaux de Charlie Hebdo ou attablés à l’annexe, tu me présentais tes complices. C’est ainsi que nous avons pris un verre avec le sympathique et regretté Gébé, l’auteur inoubliable de l’An 01, encore un précurseur de la décroissance !
9 D’une certaine façon, il n’est donc pas exagéré de dire que tu es mort victime d’un terrorisme né en réaction contre celui plus insidieux, mais tout aussi pervers, sinon plus, que tu combattais, celui anonyme et planétaire mis en œuvre par la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, l’Organisation mondiale du commerce, mais aussi Monsanto et Goldman Sachs, tous acteurs ou gestionnaires d’une société dominée par la religion de la croissance et qui, avec les captages de la NSA [5] (97,1 milliards de données numériques collectées dans le monde entre le 8 février et le 8 mars 2013 !), dépasse tout ce qu’Orwell avait pu imaginer.
10 C’est aussi contre cette méga-machine qui finit par broyer les hommes et assassiner plus insidieusement par ses agents du maintien de l’ordre des citoyens libres, comme Rémy Fraisse protestant pacifiquement contre des grands travaux inutiles imposés qui contribuent à déglinguer un peu plus la planète, que tu militais. Pour l’enterrement de ceux-là, aucun chef d’État ne fera le déplacement…
11 Dans un de tes derniers messages, adressé à un ami écologiste, tu terminais par : « Ne baissons pas les bras. » C’est ce message-là, magnifique, que nous retiendrons de toi, ami oncle Bernard, et que la terre te soit légère !