Transition écologique ou choc de la finitude ?
- Par Bernard Perret
Pages 35 à 40
Citer cet article
- PERRET, Bernard,
- Perret, Bernard.
- Perret, B.
https://doi.org/10.3917/rdm.043.0035
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- Perret, Bernard.
- PERRET, Bernard,
https://doi.org/10.3917/rdm.043.0035
Notes
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[1]
Intervention du 17 décembre 2013 : « Quelle France voulons-nous dans dix ans ? Contre-prospective convivialiste », université Paris-VII, Paris.
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[2]
Noms des services (privés et payants) de mise à dispostion de vélos ou d’automobiles pour les usagers de la ville de Paris. D’autres services similaires existent en France. (Ndlr.)
1J’avais prévu de traiter le thème « Il n’y aura pas de transition écolo sans révolution convivialiste », mais beaucoup de choses importantes et justes ont déjà été dites ce sujet, ce qui va me permettre de me concentrer sur un petit nombre de points.
2 Pour faire écho au propos introductif d’Alain Caillé, j’ai envie de commencer par une observation à contre-courant sur la question du chiffre et de la quantophrénie. Beaucoup, parmi nous, pensent qu’il faut lutter contre l’abus des chiffres, la tendance à tout mesurer, et il est vrai que l’on assiste à une prolifération d’indicateurs, de classements et d’évaluations dont les effets pervers sont évidents. L’idéologie de la performance est en parfaite symbiose avec l’hégémonie du marché et l’individualisme, l’esprit de compétition qui nous dresse les uns contre les autres. Mais il faut aussi reconnaître que la préoccupation écologique ramène vite aux chiffres, et de manière encore plus radicale et contraignante ! Pour ne prendre qu’un exemple, les données sur le changement climatique et les émissions de gaz à effet de serre sont une affaire extrêmement sérieuse. Si on leur accorde un minimum de crédibilité, ces données objectivent réellement les conditions de notre survie collective, et nous serons tôt ou tard obligés d’en tenir le plus grand compte pour évaluer l’impact de toutes nos décisions.
3 Ceci m’amène à une réflexion, banale mais incontournable, sur l’ampleur du défi climatique et ses implications en termes de changement social. Vous connaissez tous les principales conclusions des rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). La France, pour sa part, s’est fixé pour objectifs de réduire de moitié, la consommation énergétique totale et par quatre les émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2050 (ces objectifs ont été rappelés récemment par le président de la République, et ils figurent dans plusieurs lois de la République). En préparant cette intervention, je me suis livré à un petit calcul de coin de table : pour atteindre cet objectif, même avec une croissance réduite, il faudrait diminuer chaque année d’au moins 3 % l’intensité énergétique de l’économie (c’est-à-dire la quantité d’énergie nécessaire pour produire un euro de PIB). Or depuis vingt ans, le gain annuel est de l’ordre de 1 %, bien qu’on ait commencé par le plus facile (réduire les gaspillages d’énergie les plus massifs dans l’industrie et le chauffage des bâtiments, etc.). D’où cette conclusion : nous n’atteindrons pas ces objectifs sans ruptures majeures. D’une manière ou d’une autre, notre modèle est condamné, c’est une conséquence à laquelle il est difficile d’échapper si l’on prend au sérieux les données scientifiques les mieux établies.
4 Au-delà de cette question majeure, je voudrais insister sur la nouveauté de la situation dans laquelle se trouve l’humanité. Ce qui est vraiment nouveau à l’échelle de l’histoire humaine, c’est que nous sommes confrontés de manière très concrète à la finitude et à la fragilité du monde, et au caractère limité d’un certain nombre de ressources vitales. Le changement climatique est bien sûr la manifestation la plus directement menaçante de ce resserrement des contraintes, mais il ne faut pas oublier les autres problèmes écologiques que sont l’épuisement des matières premières, le déclin de la biodiversité, la mort des océans, etc. Toute personne considérant lucidement ce que cela signifie ne peut qu’être prise d’un certain vertige. C’est un peu comme si l’humanité découvrait une nouvelle facette de sa mortalité. Souvenons-nous, à ce propos, que le lien entre l’hominisation et la conscience de la mort est un thème classique de l’anthropologie et de la philosophie. L’homme peut être défini comme l’animal qui a un rapport fort et structurant avec sa propre mort. Or, jusqu’ici, collectivement, l’humanité vivait imaginairement dans une sorte d’infini, parce que la nature offrait des ressources qui semblaient sans limites pour peu que l’on se donne la peine de les exploiter avec ingéniosité. Dans un tel contexte, la croissance matérielle permise par le progrès technique représentait une forme de transcendance laïque immédiatement perceptible par chacun. L’idée s’était imposée que l’on pourrait accumuler sans cesse plus de richesses, voyager sans cesse plus vite et plus loin, etc., et l’on pouvait trouver dans ce sens immanent de l’Histoire une certaine forme de compensation symbolique de la mortalité individuelle. Mon sentiment est que nous allons être confrontés plus radicalement à la finitude humaine. Du point de vue de nos réflexions sur la convivialité, c’est une donnée majeure. Ce qui se présente d’abord, il faut bien le reconnaître, comme une mauvaise nouvelle, sera peut-être l’occasion de s’« hominiser » davantage, d’explorer des dimensions et d’actualiser des potentialités humaines largement sous-exploitées, qu’elles soient de l’ordre de la création artistique, des relations à autrui ou du pouvoir d’agir sur nous-mêmes. Il y a, dans tout cela, de l’infini à trouver au sein de cette finitude, en tout cas tel est le défi de civilisation que l’humanité doit relever.
5 Un autre aspect du futur sur lequel je voudrais insister est la place éminente de la connaissance, ce qui me fournit l’occasion de mettre en question un aspect très prégnant de l’idéologie écologique. L’écologie est souvent perçue, non sans raison, comme antitechniciste. On le voit bien à propos du nucléaire : c’est la méfiance vis-à-vis de la techno-science qui domine. Or, en réalité, le défi écologique appelle un développement sans précédent des sciences et des techniques, et aussi, plus largement, de la connaissance et de l’intelligence collective. Sur le plan strictement technique, nous sommes face à des défis vitaux qu’il faudra bien se donner les moyens de relever. Prenons le cas des énergies renouvelables intermittentes (éolien, photovoltaïque…) : il est clair qu’elles ne pourront se développer massivement sans réduction du coût de stockage de l’énergie. C’est un verrou technique qui devra sauter un jour ou l’autre et qui justifie d’importants efforts de recherche.
6 Mais l’écologie, c’est aussi davantage d’intelligence systémique, c’est-à-dire de compréhension des interdépendances. Je pourrais illustrer cette notion, par exemple, à partir du cas de l’agriculture biologique. Il s’agit de devenir plus conscients de tout ce qui nous relie aux autres et à la nature. Je vois s’avancer une révolution anthropologique qui nous fera passer d’un moi fermé sur lui-même, uniquement préoccupé de son autonomie, à une perception plus vive du tissu de relations dans lequel nous sommes insérés. C’est la fin programmée d’un individu qui se croyait indépendant – une « monade » poursuivant ses propres buts et autosuffisante sur le plan mental (la vision de l’individu que thématise le cogito cartésien).
7 Je voudrais, pour conclure, prendre position sur la question de la décroissance. Soyons clairs, nous n’en sommes pas loin et il se pourrait bien que nous y soyons condamnés, au moins pour certains aspects de nos modes de vie. C’est sans doute une part de notre futur, mais je ne vois pas comment nous pourrions en faire un idéal, ni même une grille de lecture éclairante pour préparer l’avenir – tout simplement parce que celui-ci exigera de nous des progrès dans de nombreux domaines, y compris techniques. En revanche, ce qui me paraît évident, c’est que le modèle de développement à inventer sera fondé sur les trois principes suivants : dématérialisation, mutualisation et démarchandisation. Par-delà les leviers purement technologiques de la transition écologique – ce que recouvre pour l’essentiel l’idée de croissance verte (investissement dans les énergies renouvelables et les économies d’énergie, chimie verte, etc.) –, il faudra bien, d’une manière ou d’une autre, se donner les moyens de vivre mieux en consommant moins de ressources physiques. C’est ce qu’on appelle le « découplage ». Jusqu’ici, les politiques de développement durable ont surtout misé sur le découplage technique – en gros, comment produire le même genre de biens plus efficacement, en consommant moins de ressources. Mais il est évident que le potentiel de progrès purement technique est trop limité pour rendre la croissance soutenable. Il faudra donc passer à un découplage d’un autre ordre, à la fois organisationnel et sociétal, reposant sur une transformation conjointe des manières de produire, de consommer et de vivre.
8 On peut illustrer cette idée à travers les deux concepts clés de l’« économie écologique » que sont l’économie circulaire et l’économie de la fonctionnalité. L’économie circulaire ne vise rien moins qu’à repenser le paradigme industriel. Il s’agit principalement d’augmenter la durabilité et la réparabilité des objets (à travers notamment les normes d’écoconception), et d’organiser un recyclage plus intensif des déchets et des matériaux, y compris à travers des symbioses inédites entre des processus industriels dont les uns pourraient utiliser les déchets des autres. L’économie de la fonctionnalité – dont les concrétisations emblématiques sont le Vélib et l’Autolib [2], mais il y en a bien d’autres – vise une transformation encore plus ambitieuse. Son objectif est de substituer des services aux biens, ceux-ci devenant des supports de service. De manière encore plus ambitieuse, ce qui est visé dans certaines expériences est d’apporter des solutions intégrées à des problématiques complexes, et non plus de raisonner en termes de produits ou de services.
9 Beaucoup de gens, ingénieurs et managers, travaillent sur ces sujets dans les entreprises, notamment parce que l’industrie est confrontée à un risque de pénurie de métaux d’importance stratégique, particulièrement dans le domaine des nouvelles technologies. Réduire les flux de matière est devenu une nécessité vitale. Or ce que ne voient ceux qui réfléchissent à ces questions d’un point de vue purement technocratique et gestionnaire, c’est que ces nouveaux modèles productifs sont porteurs de changements qui ne se limitent pas à l’optimisation des processus de production et de commercialisation. Ils impliquent une transformation des habitudes de consommation. Il s’agit rien moins que de se libérer de notre dépendance aux objets, de se désintoxiquer en quelque sorte, afin de satisfaire directement nos besoins sans passer forcément par la case achat d’un bien. Il va falloir se défaire du réflexe, que nous partageons tous plus ou moins, qui nous pousse à devenir propriétaire d’un objet technique en réponse à un problème pratique (se déplacer, faire un trou dans un mur, etc.).
10 Ce qui se joue ici, plus largement, c’est un retour pour le moins inattendu de la question de la propriété. On la croyait définitivement évacuée avec la fin du communisme, mais elle va revenir en force dans plusieurs domaines. On pense d’abord à la gouvernance collective des biens communs environnementaux (le climat, la biodiversité, les océans), mais il ne faut pas oublier le partage de l’information et des contenus culturels sur Internet. On retrouve aussi cette problématique avec l’économie de la fonctionnalité. Prenons l’exemple du Vélib, des vélos en libre-service. Pour que le système soit viable, il faut qu’il n’y ait pas trop de déprédations. On mesure ici concrètement l’enjeu d’une transformation des comportements et, plus précisément, l’enjeu de la promotion d’une mentalité de copropriétaires responsables. L’accroissement de notre capacité à gérer efficacement des biens communs ou mutualisés pour en tirer des services collectifs et du bien-être va devenir un enjeu crucial.
11 La question qui vient ensuite est celle des conditions politiques, culturelles et spirituelles d’un tel changement d’attitude vis-à-vis du bien commun. Il implique à tout le moins un nouvel imaginaire, une nouvelle vision de ce qu’est une vie accomplie. Il serait difficile d’avancer vers un mode de vie plus sobre et coopératif sans rompre avec l’individualisme, le consumérisme et l’idéologie du « travailler plus pour gagner plus ».