Les tâches d'un mouvement convivialiste
- Par Patrick Viveret
Pages 25 à 30
Citer cet article
- VIVERET, Patrick,
- Viveret, Patrick.
- Viveret, P.
https://doi.org/10.3917/rdm.043.0025
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Notes
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[1]
Voir en particulier deux livres aux éditions Yves Michel : Paul H. Ray et Sherry Ruth Anderson, L’Émergence des créatifs culturels, Gap, 2001, et Association Biodiversité culturelle, Les Créatifs culturels en France, préface de Jean-Pierre Worms, Gap, 2006.
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[2]
Reporters d’espoir s’est associé par exemple récemment et avec un succès grandissant, avec Libération et Courrier International pour construire des numéros plaçant des reportages et des enquêtes sur ces mouvements au cœur de la lecture de l’actualité.
1Le Manifeste convivialiste rencontre un écho important dans nombre de mouvements écologistes, sociaux et citoyens, tels ceux que l’on retrouve au sein des « États géneraux du pouvoir citoyen ». Il constitue en effet une référence théorique qui permet, comme l’affirme le projet des « Dialogues en Humanité », de considérer la question humaine, et sa difficulté, comme la première question politique. C’est bien, en effet, la difficulté du « vivre ensemble » la condition humaine, donc du con-vivere qui conduit aux formes multiples de maltraitance par lesquelles l’humanité se mutile elle-même, et entretient un rapport guerrier à la nature et aux autres êtres vivants.
2 Pour une réponse systémique aux différentes formes de maltraitance qu’exprime la captation de richesse (par le capitalisme financier), de pouvoir (par les oligarchies et les despotismes) et de sens (par les fondamentalismes), il est donc nécessaire de construire ce que les États généraux de l’économie sociale et solidaire ont appelé la dynamique du REV afin d’associer des formes de résistance créatrice, d’expérimentations anticipatrices et de vision transformatrice qui cherchent à respecter trois exigences :
- une exigence de cohérence pour traiter les grands défis de l’Humanité conjointement : il y a, paradoxalement, une opportunité dans la coïncidence de ce que l’on appelle paresseusement les « crises », et qui relèvent en réalité, d’un côté, d’une grande transformation plus importante encore que celle qu’analyse Karl Polanyi dans son livre célèbre, de l’autre, d’une grande extorsion caractérisée par le transfert massif au cours des années, marquées par la mise en œuvre des politiques favorables au capitalisme financier, des revenus du travail vers les revenus du capital. Par exemple, le dérèglement climatique appelle une décélération de la course folle à la vitesse, à la production et à la consommation, et il peut y avoir un bon usage de la crise financière dont le moteur à explosion est cette fois sérieusement enrayé ; de même, il n’y a de « relance » possible que si elle est cohérente avec un développement écologique et humain soutenable, sauf à creuser notre tombeau écologique et social pour mieux tenter de sauver le système financier ;
- une exigence de retour à la mesure car c’est la démesure, comme le souligne le Manifeste convivialiste qui est à l’origine aussi bien de l’insoutenabilite écologique de nos modèles économiques (effets destructeurs d’un productivisme forcené), du décalage abyssal au cœur de la crise financière entre économie spéculative et économie réelle que du creusement dramatique des inégalités sociales tant à l’échelle planétaire qu’au sein de chacune des sociétés (cf. la dernière statistique révélée par Oxfam : la fortune personnelle de quatre-vingt-cinq personnes est égale au revenu cumulé de la moitié du « peuple de la terre », soit 3,5 milliards d’êtres humains). Ajoutons que c’est aussi la démesure, mais cette fois dans le rapport au pouvoir, qui a conduit, il y a vingt-cinq ans, à l’implosion de l’empire soviétique. Ce dernier point est à rappeler afin d’éviter de s’engager dans un mouvement pendulaire de type années 1930 où l’on réagit aux excès du « fondamentalisme marchand » par les abus des formes dirigistes autoritaires, voire totalitaires ;
- une exigence de justice enfin, car on ne peut garantir à tout être humain de ne pas basculer dans la pauvreté, voire la misère, à l’occasion de ces grands dérèglements que si l’on cesse de vouloir garantir tous les avoirs d’une économie casino qui conduiraient alors tous les États, y compris les plus riches, à la faillite (les produits dérivés, par exemple, sont évalués à plus de 700000 milliards de dollars, comme le rappelle souvent Michel Rocard citant les chiffres de la banque des règlements internationaux). La crainte de Paul Krugman, prix Nobel d’économie, évoquant le risque d’une crise de type sud-américain pour les États-Unis est loin d’être exclue.
4 Ces trois exigences peuvent être ordonnées dans la perspective positive du convivialisme et du buen vivir car ce sont des politiques et des économies du mieux-être qu’il faut bâtir face aux coûts et aux « coups » gigantesques du mal-être et de la maltraitance. C’est ainsi que les seules dépenses annuelles en armements et stupéfiants représentent plus de dix fois les sommes requises par les objectifs du millénaire des Nations unies, tandis que les dépenses de publicité les représentent plus de cinq fois, alors qu’elles sont pour l’essentiel, le détournement d’un désir dans l’ordre de l’être (aspiration au bonheur, à l’amour, à la sérénité, etc.), dans l’ordre du désir de consommation et de possession (cf. la phrase fameuse de Gandhi : « Il y a suffisamment de ressources sur cette planète pour répondre aux besoins de tous mais pas assez s’il s’agit de satisfaire le désir de possession de chacun »).
5 Une telle perspective est sous-tendue par une perspective radicale de démocratie et de paix, deux aspirations majeures qui risquent d’être mises à rude épreuve par l’enchaînement classique de type années 1930 : crise financière > crise économique > crise sociale > peur, voire panique (en particulier des classes moyennes basculant dans la régression émotionnelle et sensible aux arguments simplificateurs) > logiques guerrières, qu’elles soient civiles ou internationales (par exemple : un pays nucléaire sombrant dans le chaos constitue une menace majeure pour la paix).
6 Dans cette perspective il faut envisager :
- des propositions d’alliances civiques larges, notamment avec la partie des institutions internationales, des entreprises, des familles spirituelles, etc. prêtes à jouer le jeu de ces avancées ;
- un mouvement convivialiste plus exigeant à construire autour de l’appel de Gandhi : « Soyez vous-mêmes le changement que vous proposez » –, ce qui renvoie à toutes les formes d’expérimentation du rapport entre les « trois intelligences » (du corps, du cœur et de l’esprit).
8 Dans ce mouvement expérimentant lui-même ses propres propositions, il est important de réfléchir sur la question des formes économiques autour du mieux-être changeant le rapport à la richesse et à l’argent (par exemple avec de nouveaux indicateurs de richesse et l’usage, en interne, de monnaies et de formes d’échange solidaires) et des initiatives politiques changeant le rapport au pouvoir (cf. le pouvoir citoyen entendu comme pouvoir d’agir coopératif différent des formes de la politique compétitive en lutte pour le POUVOIR comme conquête). Il faut, en ce sens, utiliser toute la boîte à outils riche de la « haute qualité démocratique ». Il y a en effet à construire des alternatives à l’obsession compétitive, pas seulement dans l’ordre économique (économie sociale et solidaire) mais aussi dans l’ordre politique, éducatif et spirituel. On ne régulera pas une économie fascinée par les logiques guerrières par des systèmes politiques fascinés par des formes de compétition guerrière ou des Églises qui considèrent que seul le sens qui les anime est acceptable. Car les vaincus de ces guerres, qu’elles prennent des formes économiques, politiques ou religieuses, deviennent des vaincus de la vie, « ces hommes en trop » dont Hannah Arendt montrait, dans son texte fameux sur la banalité du mal, qu’ils sont l’indice majeur de tout phénomène totalitaire.
Un mouvement déjà là…
9 Un tel mouvement ne part pas du néant : il est déjà présent, sous des formes multiples, à travers les initiatives d’une très grande richesse émanant de ces nouvelles forces de vie que les enquêtes sociologiques évoquent sous le terme d’émergence des « créatifs culturels [1] ». Il suffit de lire les publications de plus en plus relayées par des médias importants comme Reporters d’espoir [2] pour se rendre compte de l’importance et de la vitalité des projets alternatifs au modèle dominant qui sont nés ces dernières années. Le livre de Bénédicte Manier, Un Million de révolutions tranquilles (Les Liens qui libèrent, 2012) en apporte un témoignage saisissant.
Mais encore à construire…
10 Mais ce foisonnement est aujourd’hui marqué par une double limite :
- Il s’agit encore d’un vaste puzzle éclaté et chacun est tellement pris par ses propres projets qu’il n’a que très peu connaissance du mouvement d’ensemble : le résultat est que ces « créatifs culturels » ou ces « coopérateurs ludiques », comme j’aime à les appeler pour montrer qu’ils rompent aussi bien avec la logique guerrière et puritaine du capitalisme autoritaire qu’avec le « militantisme sacrificiel » des vieilles postures alternatives, se croient extrêmement minoritaires et marginaux alors qu’ils sont déjà une des principales forces montante de l’avenir. Là où les enquêtes les situent notamment entre 12 % et 25 % (États-Unis), ou entre 17 % et 30 % (France), ils se vivent comme s’ils étaient 2 % à 3 %. Il nous faut donc passer du puzzle éclaté à la figure de la mosaïque car il ne s’agit évidemment pas d’aller construire un mouvement uniforme hiérarchique et centralisé ! Ici, le bon usage des nouvelles technologies de communication, en particulier du Web collaboratif, est un outil précieux.
- Un tel mouvement, qui peut prendre la forme d’une vaste mutuelle d’initiatives et de projets liés entre eux par des valeurs et des règles d’échange et de partage (une charte commune) et par l’utilisation d’outils communs permettant la mutualisation croissante de ces projets, permettrait à la fois de lever le nez du guidon et de « coopérer pour ralentir », comme nous le disions lors du dernier « Dialogues en Humanité », car la somme des projets, événements, actions, sites, publications, etc. rassemblés au cœur de cette mutuelle offrirait à ses sociétaires beaucoup plus que ce que chacun des collectifs restreints lui propose aujourd’hui avec un investissement en temps, en énergie, en monnaie, etc. moindre du fait des ressources mises en commun.
12 La brique de base d’un tel mouvement, qui place l’enjeu de la joie de vivre au cœur des alternatives politiques et sociétales à promouvoir, c’est l’échange d’expériences et de pratiques de mieux-être, ce que nous appelons aux « Dialogues » la posture « nanoub » (contraction ludique de « nous allons nous faire du bien ! »). Joie de vivre et solidarité sont en effet les deux ressources majeures face aux phénomènes de peur et de sauve-qui-peut individualistes qui risquent de se développer dans les temps bouleversés que nous allons connaître. Il faut toujours avoir à l’esprit que la force de mouvements intégristes, autoritaires, voire totalitaires, dans ce genre de période, vient de l’instrumentation de ce que Wilhem Reich nommait « la peste émotionnelle » par des organisations proposant de retrouver une place, un sens, des moyens d’existence, voire, en prime, une arme, à des individus ou des groupes totalement déboussolés par la crise. Loin que la joie de vivre, le plaisir, l’art de vivre « à la bonne heure » soit un luxe qui nous éloigne de l’urgence sociale c’est au contraire la ressource qui nous permet d’y répondre en sortant des logiques de peur, d’impuissance, de désespoir que sécrètent l’isolement et la panique. On a encore plus besoin de partager des méthodes permettant de mieux vivre le rapport au corps, au cœur, à l’esprit lorsqu’on participe à une lutte contre des expulsions de logement ou à l’organisation de soupes populaires que lorsqu’on est dans des situations beaucoup moins dramatiques. Il faut arrêter de croire que le fait d’être exclu ou dans la misère annule le désir ou la conscience. C’est même le contraire qui se passe.
13 L’énergie tirée de cette joie solidaire, de ce plaisir partagé, a pour effet d’éviter de développer les classiques phénomènes compensatoires qui sont liés au mal-être, à commencer par l’exacerbation de l’égocentrisme ou le pouvoir de domination, qui sont des grands classiques au sein des mouvements alternatifs dans l’histoire, et finissent par produire ces logiques despotiques ou totalitaires dont le stalinisme fut la figure monstrueuse. Une lucidité sur la captation de richesse, qui est souvent le cas des mouvements critiques du capitalisme, s’accompagne rarement de la même lucidité sur la captation de pouvoir (problème clé des mouvements de type communiste, socialiste étatique ou des tenants d’un écologisme autoritaire) ou sur la captation de sens (posture des mouvements intégristes religieux, par exemple).
14 Cette énergie créatrice libérée et non dévoyée dans de nouvelles impasses peut alors être pleinement disponible pour s’attaquer aux zones de hautes pathologies collectives où sévissent les grands malades « addicts » à l’argent, au pouvoir, à la gloire, etc., bref ces toxicomanes et ces dealers qu’il est légitime de soigner mais qu’il est irresponsable de placer à la tête d’États, d’entreprises, d’institutions internationales ou d’Églises. Face aux logiques de prédation et de captation de richesse, de montée des postures autoritaires, de guerre du sens, nous avons besoin d’inventer de nouvelles formes d’action civique, à l’instar de ce que Saul Alinsky appelait, dans son livre Rules for Radicals, le « jiu tsi tsu de masse », c’est-à-dire l’art d’une conflictualité non violente, imaginative… et drôle !