Démocratie, populisme et élitisme...
- Par Antoine Bevort
Pages 150 à 153
Citer cet article
- BEVORT, Antoine,
- Bevort, Antoine.
- Bevort, A.
https://doi.org/10.3917/rdm.043.0150
Citer cet article
- Bevort, A.
- Bevort, Antoine.
- BEVORT, Antoine,
https://doi.org/10.3917/rdm.043.0150
14 février 2014
1Comme l’a formulé Abraham Lincoln, la démocratie, c’est le pouvoir du peuple, pour le peuple, par le peuple. Mais qu’est-ce que le pouvoir du peuple ? Selon la conception dominante, le pouvoir du peuple consiste essentiellement à élire des représentants, la démocratie ne peut être qu’une démocratie représentative. Selon l’autre conception, le pouvoir du peuple (demos) signifie son implication, sa participation directe aux décisions concernant la vie de la cité.
2 Le débat est aussi vieux que le mot démocratie, il exprime une certaine conception de la cité (du politique) et une certaine conception de l’homme.
3 Les termes du débat sont posés depuis l’Antiquité, depuis le débat entre les sophistes et Platon. Pour les sophistes, tous les citoyens sont dotés de l’areté, la vertu, cette disposition permettant d’intervenir en acte et en parole dans les affaires publiques. Ils expriment une conception de l’art politique selon laquelle, contrairement à ce que pensait Platon, l’areté ne relève pas de la connaissance, mais d’une conception pragmatique de la vertu qui attribue à tous les citoyens les qualités d’aidôs (la honte) et de dikê (justice, règle), incitant chacun à agir pour le bien de la cité. La démocratie repose fondamentalement sur la confiance dans la compétence des citoyens, sur l’idée que la vertu représente « l’excellence propre de l’homme, laquelle ne s’incarne nulle part mieux que dans l’action politique » [Raynaud, Rials, 1996, p. 725]. Cela rejoint l’idée que la vertu est le principe de la démocratie, selon les mots de Montesquieu.
4 Platon critique cette vision des sophistes et formule ses doutes sur la compétence politique du peuple non sans véhémence. Selon le philosophe, la démocratie est le régime des incompétents, l’exacte opposée de la cité hiérarchique définie par le commandement des meilleurs, c’est-à-dire les rois philosophes. Les hommes ne sont ni libres ni égaux. La démocratie résulte d’un processus de dégénérescence, de corruption. C’est le règne des pauvres. La liberté démocratique est anarchique, anomique, le règne de la licence, de la parole à tort et à travers. L’homme démocratique est comme « le frelon, l’homme plein de passions et d’appétits, gouverné par les désirs superflus ». Sa République est autoritaire et élitiste. « Aux uns, il convient par nature de goûter la philosophie et de commander dans la cité, aux autres de ne pas y toucher et de se soumettre à celui qui commande. » À ses yeux, la démagogie est la conséquence nécessaire de la démocratie, du gouvernement des ignorants. Il est l’un des premiers d’une prolifique tradition de pensée plus encline à théoriser l’ignorance que la compétence du peuple.
5 L’usage du mot populiste représente la version contemporaine de cette tradition. Dans un article du 3 janvier 2011 paru dans Libération sous le titre « Non, le peuple n’est pas une masse brutale et ignorante », Jacques Rancière analyse de façon très éclairante la rhétorique antipopuliste. « Qu’est-ce qu’un populiste ? » s’interroge-t-il :
« À travers tous les flottements du mot, le discours dominant semble le caractériser par trois traits essentiels : un style d’interlocution qui s’adresse directement au peuple par-delà ses représentants et ses notables ; l’affirmation que gouvernements et élites dirigeantes se soucient de leurs propres intérêts plus que de la chose publique ; une rhétorique identitaire qui exprime la crainte et le rejet des étrangers. »
7 Rancière souligne que cette présentation du populisme est une construction intellectuelle. Rien ne lie mécaniquement les trois traits. Certains « populistes » comme Berlusconi ne critiquent pas les élites. Et tous les tenants de la démocratie directe, qualifiés également de « populistes », ne sont pas par nature xénophobes. Le racisme n’est pas d’abord l’expression d’un peuple ignorant et xénophobe, mais l’expérience quotidienne de la discrimination à l’embauche et au logement. Ce n’est pas le peuple qui est xénophobe, ce sont « des mesures d’État dont aucune n’a été la conséquence de mouvements de masse : restrictions à l’entrée du territoire, refus de donner des papiers à des gens qui travaillent, cotisent et paient des impôts en France depuis des années, restriction du droit du sol, double peine, lois contre le foulard et la burqa, taux imposés de reconduites à la frontière ou de démantèlements de campements de nomades. »
« L’essentiel est d’amalgamer l’idée même du peuple démocratique à l’image de la foule dangereuse. Et d’en tirer la conclusion que nous devons nous en remettre à ceux qui nous gouvernent et que toute contestation de leur légitimité et de leur intégrité est la porte ouverte aux totalitarismes. »
La démocratie n’est pas un sport de spectateurs
9 La rhétorique antipopuliste crée une figure du peuple dangereux et ignorant comme argument en faveur des élites seules compétentes pour dire le bien et le vrai en politique. Mais la démocratie repose justement sur l’idée que le politique n’est ni une question de pouvoir, ni une question de savoir, mais affaire de délibération, de participation citoyenne. Une telle pratique ne dit ni le bien ni le vrai, ne garantit pas contre toute dérive, mais elle assure que les décisions collectives se prennent de la façon la mieux informée, la plus légitime.
10 Dans La Démocratie des autres, Amartya Sen [2006, p. 70-71] met bien en évidence les avantages à faire participer les citoyens aux décisions concernant la cité. Premièrement, la participation politique et sociale représente une valeur intrinsèque pour la vie humaine et son bien-être. Deuxièmement, la démocratie a une valeur instrumentale dans l’amélioration de la réceptivité à l’expression et à la satisfaction des besoins politiques mais aussi économiques et sociaux des gens. Troisièmement, la pratique de la démocratie donne l’opportunité aux gens d’apprendre les uns des autres, et aide la société à former ses valeurs et ses priorités. La démocratie directe est une forme éminente de participation.
11 La question politique n’est pas de savoir « qui est le plus compétent pour conduire le navire – le capitaine ou les passagers ? », le politique concerne la destination du navire. Et les citoyens sont les plus compétents pour décider où l’on veut mener le navire. Les tenants de la démocratie représentative, élitiste, affirment qu’il faut être éduqué, informé, éclairé pour décider des affaires de la cité. Cette posture, qui prend philosophiquement sa source dans le mythe de la caverne, s’exprime sous des formes diverses, professionnalisme, avant-garde, experts et n’épargne de fait aucun courant politique. Répétons-le : l’idéal démocratique repose sur la confiance en la compétence des citoyens ordinaires. Et, comme le dit Amartya Sen :
« Il ne s’agit pas de savoir si un pays peut être jugé apte pour la démocratie ; un pays devient apte par la démocratie. »
13 C’est la démocratie qui rend compétent, non pas la compétence qui permet d’être démocrate.
Les défauts de la démocratie exigent plus et non pas moins de démocratie
14 Cette dernière citation d’Amartya Sen est une espèce de conclusion. Des difficultés de la démocratie, on prend souvent argument pour mettre en cause les avancées démocratiques. Or c’est tout l’inverse qu’il faut faire. Les institutions et la pratique des droits démocratiques se nourrissent l’un l’autre, stimulent l’art politique des citoyens. Le répertoire de la démocratie directe (référendums, tirage au sort) sont autant d’ateliers pratiques de la démocratie, qui exemplifient la triple vertu délibérative, régulatrice et éducative de la participation citoyenne à la vie de la cité.
15 Ce ne sont pas les dangers du populisme qui menacent la démocratie, mais les dangers de l’élitisme qui minent la démocratie, à force d’être sourd aux attentes des citoyens. La défiance du peuple envers les politiques est le revers de la défiance des élites envers le peuple. Désigner l’extrême droite xénophobe comme « populiste » est une erreur, un contresens, une façon détournée pour les élites d’exprimer son mépris pour le peuple, voire sa peur des décisions du peuple. C’est la rhétorique antipopuliste qui alimente la montée des idées de l’extrême droite.