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Sciences de gestion et convivialisme : concevoir l'agir responsable

Pages 127 à 131

Citer cet article


  • Hatchuel, A.
(2014). Sciences de gestion et convivialisme : concevoir l'agir responsable. Revue du MAUSS, 43(1), 127-131. https://doi.org/10.3917/rdm.043.0127.

  • Hatchuel, Armand.
« Sciences de gestion et convivialisme : concevoir l'agir responsable ». Revue du MAUSS, 2014/1 n° 43, 2014. p.127-131. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-du-mauss-2014-1-page-127?lang=fr.

  • HATCHUEL, Armand,
2014. Sciences de gestion et convivialisme : concevoir l'agir responsable. Revue du MAUSS, 2014/1 n° 43, p.127-131. DOI : 10.3917/rdm.043.0127. URL : https://shs.cairn.info/revue-du-mauss-2014-1-page-127?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rdm.043.0127


Notes

  • [1]
    Il y a en France une tradition ancienne et active d’épistémologie des sciences de gestion. On pourra consulter notamment Martinet et Pesqueux, Épistémologie des sciences de gestion [2013] ; ou David et al., Les Nouvelles fondations des sciences de gestion [2012].
  • [2]
    Mort en 14 du Ier siècle.
  • [3]
    Si res désigne « les choses et les actions », gestae est en général traduit par « accomplies » ou plus simplement par « les actes d’Auguste ».
  • [4]
    On pourra se reporter, sur ce point, à Armand Hatchuel [2012].

1Le Manifeste convivialiste devrait intéresser les chercheurs qui étudient les organisations, les entreprises et, plus généralement, les mécanismes de l’action collective. Bref, tous ceux qui, peu ou prou, se retrouvent dans le champ contemporain des sciences de gestion.

2 Cette affirmation surprendra si l’on croit – comme c’est encore trop souvent le cas — qu’un chercheur en gestion est inévitablement utilitariste ou ne saurait être foncièrement anti-utilitariste. Mais, au moins dans une certaine conception de leur développement [Daméron, Durand, 2011], les sciences de gestion échappent aux antinomies classiques des sciences sociales (utilitarisme/non-utilitarisme, descriptif/normatif etc.) et s’attachent à élaborer une théorie de l’action collective qui ne soit plus prisonnière des mythes du marché ou du social. Elles s’inscrivent, en outre, dans un phylum plus ancien du savoir. À l’étude du nomos, c’est-à-dire de l’ordre ou de la règle collectifs, elles ajoutent les pensées conceptrices de l’architecte, du jurisconsulte et de l’ingénieur [1].

3 Ce fonds plus large nourrit une conception de l’action responsable qui, on va l’évoquer brièvement ici, retrouve la gestae antique et se rapproche étroitement des principes convivialistes. Dans cette courte note, il n’est pas possible d’établir ces différents éléments avec rigueur et on se limitera aux indications les plus utiles.

Action collective et schéma de responsabilité

4 On peut remarquer, en premier lieu, que le convivialisme est inséparable d’une conception de l’action comme « agir responsable ». Encore faut-il ajouter, pour éclairer cette thèse, que la responsabilité ne doit pas être vue comme un attribut, parmi d’autres, de l’action. Il faut la voir comme une dimension constitutive de l’action, sans laquelle toutes les autres restent sans signification ou dérivent en mythes totalitaires. La tradition économique s’est par exemple accoutumée à l’idée que l’on pouvait juger d’une action comme efficace, utile ou rationnelle indépendamment du schéma de responsabilité qui lui serait associé. Or comment un tel jugement serait-il possible sans que l’on sache à quels engagements il renvoie ? Et qui sera là pour en vérifier la bonne exécution ? Étrangement, une large tradition semble avoir oublié ce principe majeur que toute connaissance scientifique est relative à un observateur dont on doit préciser les conditions d’observation.

5 On sait, par exemple, l’importance de la rationalité instrumentale – c’est-à-dire du principe d’adaptation des moyens aux fins — dans de nombreux champs du savoir. Pourtant, comment un observateur peut-il reconnaître la réalité d’une telle rationalité si les fins poursuivies lui semblent inconnues, inexplicables, inacceptables ou inconcevables ? Le tueur en série qui guette sa proie avec ruse fait-il preuve de rationalité instrumentale ou n’est-il pas plutôt sous l’emprise d’une pulsion telle qu’il n’y a, dans son cas, nulle réflexivité possible ? On peut concéder que ces situations extrêmes rendent indécidable tout jugement sur la rationalité des comportements. Mais cela impose de reconnaître que la rationalité instrumentale est une notion sans portée universelle et opératoire, précisément parce qu’il est impossible, au plan opératoire, de séparer jugement sur les moyens et jugement sur les fins. À l’inverse, on ne saurait simplement juger l’action à ses fins. Car, là encore, ce serait s’abstraire de tout schéma de responsabilité. Certes, « l’enfer est pavé de bonnes intentions », mais il faut surtout souligner que la bonne « fin » ne saurait exonérer chacun de toute réflexivité sur l’action elle-même et sur son rapport à autrui. Il n’y a donc ni action « rationnelle » ni action « morale » indépendamment d’un dispositif collectif dans lequel chacun peut penser et adhérer à une forme de responsabilité.

6 Cette conception s’accorde aisément aux quatre principes centraux du convivialisme : commune humanité, commune socialité, individuation, opposition maîtrisée et créatrice. Les deux premiers posent le champ des relations de l’action humaine. Les deux autres reconnaissent la tension entre individuation et responsabilité, tension qui permet une genèse créatrice de l’agir. Sommes-nous alors éloignés des prémisses des sciences de gestion ? À vrai dire, nous en retrouvons les fondements les plus anciens et les plus universels.

Une source ancienne

7 Pour établir cette thèse, de longs détours épistémologiques seraient nécessaires. Mais on peut aller beaucoup plus vite en revenant aux sources antiques de la notion de « gestion ». Car autant le mot semble avoir perdu toute profondeur philosophique avec la modernité, autant ses références anciennes sont éclatantes et multiples. Car le terme a pu désigner rien moins que le testament d’Auguste [2], premier empereur romain.

8 Ce document sans équivalent s’intitule Res gestae[3], en raison de ses premiers mots, Res gestae divi augusti…, aussi célèbres que difficiles à traduire. Le début du premier siècle de notre ère est aussi un moment fort du développement de l’administration romaine. Architectes, ingénieurs et curateurs romains y connaissent aussi leur heure de gloire. Et dans l’avant-propos de son célèbre traité d’architecture, Vitruve rend hommage à Auguste, à qui il dédie son livre, en évoquant aussi les Rerum gestarum du maître de Rome.

9 Gero, gestarum, gestae, que signifient ces termes ? Quels types d’action désignent-ils et dont pensaient s’honorer les plus grands des Romains ? Le verbe gero, gerere signifie « porter, prendre en charge ». Il n’est pas spécifique de l’exploit, de l’héroïsme ou de la sainteté. Il renvoie à la conception de l’agir responsable que nous évoquions plus haut. Une responsabilité qu’il faut penser simultanément sur deux plans : d’une part, comme justesse du jugement, comme rapport au vrai ; d’autre part, comme reconnaissance des autres, comme justice, comme affirmation du sens collectif de l’action. Le testament d’Auguste ne manque pas d’ailleurs de surprendre par l’hétérogénéité et le prosaïsme des actions dont l’empereur se prévaut aux yeux de tous. Auguste affirme ainsi qu’il a économisé l’argent de l’État tout en rappelant qu’il a restauré les temples et redonné à Rome son lustre. Il insiste aussi sur l’invention d’un rapport de pouvoir différent : on a voulu le traiter comme un empereur divin, mais il a tenu à rester un membre de la Curie comme les autres.

10 On n’est pas tenu de croire un empereur romain sur parole. Mais on peut constater que l’ancien « gero » contient déjà le paradigme contemporain des sciences de gestion. Il affirme la non-séparabilité de la rationalité et de la socialité [4] ! Mais cette non-séparabilité doit s’entendre de façon réciproque. Car si on ne peut définir une rationalité indépendamment d’un rapport de responsabilité, il faut aussi affirmer la thèse inverse : on ne peut définir une responsabilité sans inventer les instruments symboliques, cognitifs, physiques qui permettent de la construire, de l’apprécier, donc de garantir ses conditions d’observabilité et d’existence. Autrement dit, « gérer » ce n’est pas seulement trouver le bon compromis entre justesse et justice, individu et collectif, égoïsme et partage, liberté et ordre. C’est tout autant créer des arts, des objets, des symboles inédits qui déplacent les vieux antagonismes et ouvrent des voies nouvelles de socialité et d’individuation. Hélène Vérin [Vérin, Dubourg Glatigny, 2011] a remarquablement montré que la Renaissance, ce n’est pas Platon et Socrate, mais Vitruve et Frontin.

Du projet convivialiste

11 Somme toute, gero tente de penser un rapport responsable à la nature qui soit simultanément un rapport responsable entre les humains. Il renvoie donc à la notion d’un « individualisme collectivisé » très proche du convivialisme. D’où l’idée dont nous sommes partis qu’un chercheur en gestion devrait se reconnaître sans effort dans le projet convivialiste.

12 En retour, le projet convivialiste affirme en creux la nécessité des sciences de gestion. Leur tâche est précisément de construire et de renouveler les théories et les dispositifs de l’action collective, sous la double injonction de justesse et de justice. Car dans les sociétés contemporaines l’emploi envahissant du mot « gérer » (y compris dans le Manifeste convivialiste) ne signifie pas que chacun se vit comme une entreprise. Il exprime un constat que chacun peut faire : dans ces sociétés en transformation constante et intensive, « l’agir responsable » est le plus souvent un problème, sinon une énigme. À sa manière, le Manifeste convivialiste affirme aussi la nécessité d’accepter les énigmes de la responsabilité sans renoncer à aucun de ses termes. Il soutient aussi que les crises contemporaines ne tiennent pas aux énigmes elles-mêmes, mais au refus de les reconnaître comme telles et d’engager les recherches adaptées à leur résolution. Si un chercheur en gestion peut adhérer aux principes convivialistes, c’est précisément parce que sa discipline s’efforce, avec d’autres, de répondre aux défis contemporains de la responsabilité et de l’action créatrice.

Références biliographiques

  • DAMÉRON S., DURAND T. (dir.), 2011, Redesigning Management Education and Research : Challenging Proposals from European Scholarss, Edward Elgar.
  • DAVID A., HATCHUEL A., LAUFER R., 2012 (3e éd.), Les Nouvelles fondations des sciences de gestion. Presses des mines, Paris.
  • HATCHUEL A., 2012, « Quel avenir pour les sciences de Gestion : une théorie de l’action collective », in DAVID A. HATCHUEL A., LAUFER R., op. cit.
  • MARTINET A. C., PESQUEUX Y., 2013, Épistémologie des sciences de gestion, Vuibert, Paris.
  • VÉRIN H., DUBOURG GLATIGNY P. (dir.), 2011, Réduire en art. La technologie de la Renaissance aux Lumières, éd. de la MSH, Paris.

Date de mise en ligne : 12/06/2014

https://doi.org/10.3917/rdm.043.0127