Polygame de cœur, monogame de fait !
Pages 329 à 343
Citer cet article
- LOLO, Berthe Élise,
- Lolo, Berthe Élise.
- Lolo, B.-É.
https://doi.org/10.3917/rdm.039.0329
Citer cet article
- Lolo, B.-É.
- Lolo, Berthe Élise.
- LOLO, Berthe Élise,
https://doi.org/10.3917/rdm.039.0329
Notes
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[1]
Le « deuxième » ou le « troisième bureau » : cette appellation sert à désigner la maîtresse car pour entretenir la relation clandestine, le conjoint prend pour excuse d’être resté travailler au bureau très tard, raison pour laquelle il revient à la maison à des heures indues. « Je suis au bureau ! » Par ailleurs, la régularité du passage chez la maîtresse sonne comme une deuxième profession, avec ses lois et ses règles !
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[2]
Sorte de concubinage, vie à deux très banalisée, le « viens, on reste » représente une évolution dans le discours du Camerounais ! C’est encore une autre version du « fais-moi un enfant, je vais t’épouser ». Le « viens, on reste » souligne un état de résignation mais en même temps une façon de banaliser la castration, une façon de la contourner, d’expérimenter une jouissance directe : « Viens, à deux, plus de problèmes, on oublie le monde », ou mieux encore : « Viens, et on va se compléter. » Mais le fait est là, ce n’est qu’une illusion, un leurre, raison pour laquelle le « viens, on reste », sans passer par les instances régulatrices de la société, exprime plutôt un fonctionnement phobique, l’un devenant l’objet contra-phobique de l’autre, et non pas un compagnon au fait de sa castration.
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[3]
« Viens au moins me mentir ! », c’est ainsi qu’une femme finit par interpeller un jour, devant une foule ébahie, un homme avec qui elle entretenait une relation. C’était son « deuxième bureau ». Ce dernier ne souhaitant plus la revoir, il n’arrivait pas pour autant pas à mettre un terme à leur liaison. Cependant, comme il devait faire régulièrement un détour par la rue où elle avait établi son petit commerce de vendeuse de beignets, il lui fallait user d’une solide ingéniosité pour éviter qu’elle le voie. Elle avait remarqué le manège. Alors vint le jour où, le surprenant en train d’essayer encore de se dissimuler, elle l’apostropha ainsi : « Jacques, pourquoi te cacher ! Viens au moins me mentir ! » Cette terrible anecdote montre bien que personne n’est dupe dans ces relations, encore moins la femme africaine !
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[4]
Le verbe « gérer », en cette occurrence, renvoie à son sens managérial, celui de payer les factures et d’être en règle par rapport au fisc. Mais la connotation sexuelle y pourvoit aussi, dans l’appropriation de l’autre en tant qu’objet de « faux » désir.
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[5]
Les situations s’avèrent complexes, même en Afrique. Un homme qui a eu la liberté de choisir sa première compagne peut se retrouver dans l’impossibilité de divorcer alors même qu’elle ne se nourrit plus d’illusions sur l’échec de leur relation. Aussi, il demeurera à ses côtés, tout en prenant une nouvelle compagne. Pour lui, comme pour nous au reste, on ne saurait parler de polygamie, bien qu’il continue d’avoir des rapports épisodiques avec sa première compagne. Par ailleurs, les cas perdurent où d’autres s’abstiendront de nouer de nouvelles relations de peur que la société les condamne. On assistera ainsi à un état de monogamie de fait, malgré l’envie d’« aller voir ailleurs ».
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[6]
Si le père ne présente pas tous les qualificatifs ou attributs de l’homme « parfait », c’est par la faute de certaines circonstances indépendantes de sa volonté : il sera tombé malade, ou aura vécu un licenciement économique, etc.
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[7]
Le terme d’objet est une image qui tend à rendre compte de ce qui est différent chez l’autre, une différence qui implique qu’il soit supérieur à celui qui semble ne pas l’avoir. Cela part de l’image du sexe masculin, que l’on attribue aux hommes grâce à son équivalence symbolique, à savoir le phallus, qui représente le pouvoir.
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[8]
Dans Berthe Lolo, Mon Afrique. Regards anthropo-psychanalytiques, L’Harmattan, Paris, 2010.
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[9]
Cf. Lolo [op. cit.].
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[10]
Ces expressions, fréquemment utilisées par des nouveaux riches (les parvenus) quand ils se comparent au reste du groupe dont ils se détachent, soulignent l’ascension brutale qui les propulse dans la cour des grands. L’expression a alors un double sens. Car si les grands souhaitent rester entre eux alors les petits chercheront des moyens peu orthodoxes pour entrer dans la cour des grands, devenant à leur tour « magiquement » grands, mais non pas par évolution !
De la polygamie comme système social
1 La polygamie est un système qui permet d’entrevoir l’état de l’évolution psycho-structurelle d’un groupe. Si cette forme matrimoniale semblait plus ou moins adaptée aux sociétés dites traditionnelles, elle se retrouve de nos jours dévoyée dans un système hors contrôle qui, nonobstant, entre dans la catégorie des désordres organisés, tant ils sont constitués de magouille, de corruption et de promiscuité, plus communément connue sous le vocable de « deuxième bureau » ou « maîtresse attitrée ». Aussi, que les Africains regrettent l’ancien système traditionnel n’y changera rien et n’y apportera rien de constructif. De même, essayer de bannir la polygamie en l’encadrant par des lois alors que celle-ci s’est érigée en mécanisme de défense ne favorisera que son retour sous d’autres formes et épiphénomènes, telle l’institution des « maîtresses attitrées » : les fameux « deuxièmes bureaux [1] », les « viens, on reste [2] » ou encore les « viens au moins me mentir [3] ». Car même si la société impose une monogamie de fait, la polygamie de cœur reste toujours prégnante, et se manifestera d’une manière différente.
2 Observons un temps d’arrêt pour étudier comment s’est construit le premier système traditionnel de polygamie – déjà rigide –, qui n’a pas pu évoluer vers un système de monogamie sociale, et comment celle-ci a plutôt évolué vers le système dévoyé actuel, le « désordre organisé », notamment en Afrique subsaharienne. En effet, comme nous l’avons constaté par ailleurs, les femmes mêmes qui s’en plaignent persistent à l’alimenter. L’un des arguments évoqués, pour justifier la polygamie, est la situation économique généralement difficile dans les pays où elle est pratiquée. En se mariant avec plusieurs épouses, l’homme se porte garant de la suffisance alimentaire et financière de chacune d’entre elles, ainsi que de leurs enfants. Cet argument n’a guère de poids dans la mesure où les femmes et les enfants ne représentent qu’une main-d’œuvre destinée à faire fructifier le capital du père de famille et le consolider. Ainsi, l’on comprend aisément que, face aux vicissitudes de l’existence, les femmes soient éligibles pour produire et subvenir à leurs besoins. De surcroît – la remarque en vaut la peine –, les « deuxièmes bureaux », les « maîtresses attitrées », celles qui acceptent d’en jouer le rôle, se révèlent en général des femmes autonomes sur le plan financier.
3 Le problème de fond – et nous y reviendrons plus loin – concerne au premier chef la norme sociale du pays d’origine qui postule qu’une femme seule ou non mariée appartient à tous les hommes ; partant, elle est assimilée à une prostituée. Une femme vertueuse, une bonne mère, ne saurait être envisagée en dehors de la bannière, de la protection ou de la « couverture » d’un homme. Une femme célibataire est une femme « sans nom ». Ainsi, l’on entend souvent persifler, à propos d’une femme célibataire financièrement autonome : « Et celle-là alors, qui c’est qui la gère [4] ? »
4 Il existe, dans le système polygamique, d’un côté des hommes qui semblent le vivre « bien » et, de l’autre, des femmes qui semblent s’en plaindre. Nous disons bien : « qui semblent », car les choses ne sont pas aussi simples, au bout du compte. En situation de polygamie, en effet, si les premières épouses se plaignent, les dernières exultent ! Et si en général les premières épouses se plaignent, les belles-mères se félicitent des déboires de leurs belles-filles puisque l’arrivée d’une nouvelle épouse démontre que celle-ci, en lui arrachant son fils de ses mains, n’était pas en fin de compte aussi puissante que cela !
Le sujet et son rapport à la polygamie
5 À ce stade, un certain nombre d’interrogations s’imposent :
- Existe-t-il plusieurs types de polygamie ?
- La monogamie est-elle le contraire de la polygamie ?
- Qu’en est-il du polygame ? naît-il polygame ? ou le devient-il à un détour de sa vie ?
7 Pour y répondre, nous nous proposons de procéder par un va-et-vient entre la configuration du groupe, qui vit la polygamie en tant que système, dans son rapport au développement de la personnalité d’un sujet censé adopter une identité sexuelle stable. Examinons par conséquent la manière dont l’individu parvient à s’approprier une identité sexuelle à travers les aléas de la vie infantile. Nous pouvons en inférer comment il se positionnera comme monogame ou comme polygame.
8 Lorsqu’on parle de polygamie, on se trouve confronté à des faits avérés : un homme vit avec plusieurs femmes, plusieurs épouses, ou encore impose à son épouse légitime la présence d’une ou plusieurs maîtresses attitrées durant une longue période dans la vie du couple. En conséquence, la polygamie au sens large consiste à entretenir de multiples relations affectives concomitantes. Cette précision nous conduit à cerner ce mode singulier de fonctionnement en évitant de verser dans des critiques ou des jugements de valeur qui ne présentent aucun intérêt en psychopathologie, et par suite, de nous faire comprendre comment l’état de polygamie peut se vivre aisément sans jamais pour autant être désigné comme tel [5].
9 Le problème de la polygamie reflète une position subjective occupée par des hommes, une structure psychique stable et mature. Pourquoi et comment un homme en arrive-t-il à devoir partager son cœur ou son amour entre plusieurs femmes, ce qui d’ailleurs n’est pas chose aisée ? Opter pour la polygamie revient à s’exposer au risque de réactions affectives négatives et difficiles entre coépouses. Pour un homme, vivre clandestinement une ou plusieurs relations concomitantes sera tout aussi compliqué car cela requiert beaucoup d’énergie psychique afin de veiller à dissimuler cette situation illégitime. Lorsque les hommes se retrouvent au cœur d’un système polygamique, ce dernier est « malheureusement » indépendant de leur volonté puisqu’ils semblent agir sous la contrainte d’une force pulsionnelle.
10 Quel est le moteur de cette force pulsionnelle ? Tout d’abord, pourquoi allons-nous vers l’autre ? Nous allons vers l’autre chercher ce qui nous manque. C’est dans la rencontre avec l’autre que nous aurons l’illusion de recevoir ou pas, de lui, ce qui nous manque. Selon toute logique, si l’autre possède donc ce qui nous manque, nous pouvons demeurer ensemble jusqu’au moment où nous nous rendrons compte que ce n’était qu’un leurre, et alors que deux solutions se présentent : soit nous quittons l’autre pour rechercher une autre censée avoir ce qui nous manque, soit nous recommençons l’expérience d’un nouveau leurre, soit nous arrivons enfin à comprendre, dans l’expérience quotidienne de la rencontre, que l’autre, bien qu’ayant accédé à notre demande, celle-ci persistera car toute demande est insatiable. Mais c’est aussi parvenir à comprendre que ce qui nous a attiré vers cette personne précisément, c’est la reconnaissance inconsciente en elle de ce qui nous fait manquer, de notre imperfection, et qui la rend de facto notre frère de misère, notre âme sœur, ce qui se commue en la tendresse qui renforce le couple, qui lie intimement le couple et qui fait que, de l’extérieur, on a l’impression que les deux membres du couple se ressemblent physiquement vers la fin de leur vie commune. Il s’agit d’un cheminement à la fois difficile et rare : l’être humain n’aime pas reconnaître ses propres défauts ni son imperfection et, en conséquence, son manque, qu’il s’applique à cacher aux autres et à lui-même. Une fois qu’il constate que l’autre présente et révèle ses défauts, alors il cherche rapidement à écourter cette relation avec l’autre pour se protéger. Aussi, le coup de foudre amoureux peut s’avérer « foudroyant », comme l’indique son nom. Il provoque de fait un vertige dû à la rencontre du « même », bien qu’il s’agisse ici du « même » négatif, justement.
11 Quoi de surprenant alors à ce qu’il s’arrête le plus tôt possible pour éviter de se retrouver tout nu devant l’autre ? Mais, comme nous l’apprend si bien un proverbe Béti : « Les amis ne se cachent pas leur nudité ! » Lorsque la relation a été perlaborée et que la nudité de l’autre, qui renvoie à notre propre nudité, n’est plus écœurante, alors prend place la tendresse de la fraternité. Ainsi naîtra l’histoire d’une monogamie primaire, sincère et fragile, le temps d’une histoire passionnelle, sincère et fusionnelle qui pourra être suivie d’une monogamie secondaire, stable et plus élaborée. Cependant, pour arriver à vivre ainsi cette rencontre, le parcours de vie de l’individu doit avoir au préalable permis une intégration psychique suffisante qui l’autorise à se sentir un et sexué, c’est-à-dire : en manque.
12 Dans la réalité quotidienne, le développement de la personnalité paraît plus complexe. Les événements de vie traumatiques, parce qu’ils sont survenus avant le moment prévu ou adéquat dans la formation de la personnalité, entraînent la mise en place d’un phénomène d’idéalisation en tant que mécanismes psychiques de défense, colorant ainsi le manque ou encore l’angoisse de castration. La problématique du manque pourrait échouer à renvoyer à l’énigme de la différence sexuelle, au manque, et remonter plutôt à des problématiques plus anciennes, plus archaïques. L’individu pourrait se retrouver dans une sorte d’idéalisation de l’autre, ou de ses parents. Les parents sont parfaits : le père a ce qui manque à la mère. Aussi, l’enfant qui naît est d’emblée l’objet de manque qui sera offert à l’autre, qui se l’appropriera, qui l’incorporera en soi. Nous vivons ainsi une monogamie primaire, que nous considérons comme endogène. Quand le couple se forme, il ne viendrait même pas à l’esprit de l’homme d’apprécier les qualités féminines chez une femme autre que la sienne, et vice versa.
13 Toutefois, l’idéalisation n’est pas toujours complète et simple. Le père peut être vécu comme imparfait, à parfaire [6]. L’homme, comme nous l’avons souligné plus haut, possède cet objet que recherche la femme, mais il n’est pas suffisamment satisfaisant [7]. Il doit par conséquent se trouver en mesure de vérifier si l’objet peut satisfaire l’autre. Il va alors entretenir concomitamment plusieurs relations affectives de façon compulsionnelle, quoique insatisfaisantes inconsciemment, afin de se rassurer. L’homme possède donc un objet imparfait, ou à parfaire : il attend de la femme qu’elle lui dise qu’il a l’objet parfait. De son côté, dans la situation à laquelle nous nous référons ici, la femme interpellée « sait » que l’homme possède l’objet idéal, qui ne l’est pas encore ! En outre, comme c’est elle, par ailleurs, qui donne naissance à l’homme, elle pense lui avoir transmis cet objet idéal, pour le moment dysfonctionnel qui survient. Elle devra donc continuer à l’alimenter, le rassurer pour qu’il le croie performant ! La femme a tendance à s’incruster auprès de cet homme, qui recherche à son tour auprès d’elle une réassurance, qu’elle à son tour s’efforce de lui donner tout en arguant des vices de formation de ce dernier. En cherchant à rassurer l’homme, la femme lui fait comprendre que son objet deviendra parfait si, et seulement si… Il s’agit d’un équilibre précaire car l’homme le souhaite opérationnel de façon intrinsèque. Par conséquent, il se trouvera obligé d’aller adresser une nouvelle demande à une autre, qui ne sera que trop contente d’avoir à partager le pouvoir avec cet homme, en oubliant que cette histoire ne dure que l’espace d’un instant !
14 Aussi les premières épouses déchantent-elles quand les suivantes arrivent. Nous assistons à une polygamie primaire de cœur, qui peut se vivre de façon monogamique un moment, mais souvent sous le mode de relations multiples qui, soit se succèdent, soit fonctionnent de façon polygamique, en concomitance. Il arrive que l’idéalisation joue sur la formation du sujet censé posséder l’objet, ou sur l’objet du manque lui-même. Si l’idéalisation s’observe au niveau du manque du sujet, alors c’est l’autre qui l’a ! Seulement, comme nous savons que ce n’est qu’une idéalisation, l’évidence même veut que l’on se trouve toujours face à une insatisfaction après la rencontre : on restera toujours dans la demande à l’autre, et aussi dans la relation à l’autre. Cette idéalisation sur le manque du sujet peut se construire de telle sorte que l’insatisfaction n’est plus pensée comme résultant d’une demande impossible mais en tant qu’incapacité à effacer radicalement le manque, aussi bien chez l’autre que chez soi, et par suite, l’incapacité à se remplir de jouissance. L’homme se trouve pour ainsi dire contraint à accumuler le nombre de relations, dans le but de se remplir constamment de jouissance.
15 Cette quantification des relations peut avoir lieu avec une même compagne ; elle peut s’opérer également avec d’autres, de façon concomitante. On peut alors assister à une polygamie due à l’insatisfaction de l’homme, insatisfaction qu’il ne faut pas confondre avec la polygamie compulsive de vérification chez les autres femmes.
16 Si dans la structure obsessionnelle le sujet a peur de ne pas se montrer « à la hauteur », et par conséquent, tend à se tester, dans la structure anxio-phobique en revanche, le sujet n’a peur que d’une chose : ne pas jouir et surtout, longtemps et toujours ! Il s’agit ici encore d’une polygamie primaire, qui ne peut se réguler et qui se vit sans culpabilité, souvent dans un contexte de promiscuité.
17 L’homme distribue sa semence. Il sème à tout vent !
La structure obsessionnelle
18 C’est la femme qui donne le pouvoir à l’homme, c’est elle qui dit son pouvoir. Alors l’homme, en se dégageant de cette femme qui confisque le pouvoir pour s’en aller vers une autre, dépossède en même temps la femme de son pouvoir, qui se verra partagé avec les suivantes. Ainsi, ce pouvoir fragmenté chez les femmes se retrouve magnifié, multiplié chez l’homme.
La structure anxio-phobique
19 L’homme recherche un état de jouissance continue, que la femme ne peut lui conférer. La femme n’est presque plus indispensable. Ici, la polygamie primaire peut se commuer en une monogamie fétichiste ! Car la femme peut être remplacée par tout ce qui la représente, que ce soit par l’autre femme chosifiée (une prostituée, par exemple), ou par tout ce qui représente les attributs féminins.
Hiérarchisation des symboles et polygamies dans les sociétés
20 Mais comment expliquer qu’existent de par le monde des régions pratiquant un fonctionnement soit généralement polygamique soit généralement monogamique ? Par ailleurs, comment comprendre le rôle des femmes dans le système polygamique ? Quels liens existe-t-il entre la polygamie et la structure sociale ? La place de la femme et des enfants en dit long sur l’évolution de la société, comme sur sa façon de prendre en compte le réel et les symboles.
21 La société, ou le groupe, comme nous l’avons dit et redit [8], fonctionne comme un individu. Le groupe naît, se développe, grandit et rencontre d’autres groupes, mais il court aussi le risque de disparaître. Les individus au sein du groupe vont partager un inconscient collectif résultant de l’organisation inconsciente des événements qui scandent la vie du groupe, qui impriment et modifient son angoisse de vie/mort, laquelle s’exprimera dans sa croyance religieuse, dans la place et le maniement des symboles et, ainsi, dans les relations entre individus et/ou groupes d’individus.
22 Les individus au sein du groupe fonctionneront globalement de la même manière, bien que de façon singulière. Cependant, cette tendance sera réactualisée par chacun à travers ses propres événements de vie, coloriant ainsi cette tendance générale. En ce qui concerne la polygamie, plusieurs formes de polygamie ou de monogamie au sein d’une société apparaissent à l’observation. Le groupe est formé d’un ensemble d’individus qui sont confrontés à la même angoisse de mort. Ces individus s’entraident pour survivre à la nature et à d’autres groupes qui souhaitent également survivre pour se substituer à eux et occuper leur place. L’homme recherche de quoi manger pour se développer et se protéger. Or l’homme est mortel. Avec la récurrence des petites guerres de voisinage, de même que le développement des travaux agricoles, la force musculaire des hommes va rapidement leur servir à imposer leur supériorité sur les femmes et les enfants. Avant l’apparition de la guerre, l’homme protégeait le groupe contre les animaux sauvages et s’occupait des lourds travaux. Il était égal à un dieu. Il jouissait d’un pouvoir incontesté, ne serait-ce que par procuration. Mais ce pouvoir, la femme viendra le lui demander. Il lui en donnera une partie, à elle, et aux autres qui le lui demandent à leur tour. Nous assistons ainsi à une polygamie endogène, que l’homme vit en tant qu’obligation nécessaire à la cohésion du groupe dès lors que le nombre de femmes est supérieur à celui des hommes. En conséquence, la monogamie n’est ni interdite, et encore moins mal vue.
23 La fin des Grandes Guerres se conjuguant avec la Révolution industrielle, les femmes et les enfants ont pu enfin montrer leur capacité à survivre et à subvenir aux besoins de la communauté. La guerre va donc semer le doute sur le pouvoir inconditionnel de l’homme, d’autant plus que l’homme est susceptible d’être tué par un autre homme avec qui il n’est pas lié. L’homme doutera ainsi de son pouvoir, et aura besoin que l’autre, a fortiori la femme, le lui confirme.
24 Par voie de conséquence, c’est à la femme que revient le pouvoir, quoique… par procuration. Or l’homme a besoin de se l’entendre dire par plusieurs femmes. Nous assistons à une polygamie de cœur, qui peut être institutionnalisée ou non, et qui se vit sous le mode des maîtresses cachées ou des favorites (maîtresses officielles). Nous pouvons d’ores et déjà dire ici que la polygamie se présente comme une institution première : en effet, il existe peu de sociétés ou de groupes qui n’ont jamais fait de rencontre ni connu d’autres groupes en formation, et la gestation continue ainsi. Ici les sociétés, selon leur évolution, vont la canaliser par des lois. La polygamie de cœur, et non endogène, peut être canalisée par des lois qui relèveront de la sphère in-time – interpellant la croyance profonde du sujet autour des religions chrétiennes et autres : « Une seule compagne ou une restriction du nombre de compagnes ! », soit de l’ex-time : « Des lois civiques sociales imposées ! », qui reconnaissent que les individus sont égaux (les hommes comme les femmes) – et que la femme a le droit d’exiger de ne pas partager ce qu’elle a.
25 En effet, avec la mécanisation et l’industrialisation, la femme va revendiquer le pouvoir, non plus pour l’avoir par procuration mais dans les faits. Elle se hisse au niveau de l’homme. Les suffragettes sont nées avec la Révolution industrielle, le contraire eut été étonnant. Or si l’homme a le pouvoir et que la femme l’a aussi, alors personne ne l’a. Mais où se trouve le pouvoir ? Le problème ne se simplifie pas. Il tend même plutôt à se compliquer davantage. Cette situation inconfortable et instable poussera le groupe à évoluer soit vers une monogamie qui ne sera plus primaire et endogène, mais plutôt adulte (et dans laquelle le couple partagera progressivement plus le symbole du manque que celui du pouvoir, le temps d’une relation), soit vers une situation de polygamie incontrôlable où le symbole s’échappe, passe de l’un à l’autre dans une quête insatiable de jouissance et, de surcroît, dans la promiscuité.
26 Mais pourquoi certaines sociétés ne semblent-elles pas sensibles aux lois qui régulent la polygamie ? En la tolérant uniquement en tant que relation clandestine, n’ont-elles pas plutôt abouti ainsi à la radicaliser ? Avec l’évolution, la polygamie devient rapidement inadaptée pour les sociétés qui se veulent démocratiques. Les individus sont égaux, les hommes comme les femmes. La femme n’a pas à subir les fantasmes de pouvoir de l’homme. Elle n’est plus là ni pour le rassurer sur son pouvoir ni pour être son objet de jouissance. Elle doit décider d’elle-même et pour elle-même. Les lois de la République vont par conséquent interdire la polygamie pour la confiner au seul domaine de la clandestinité (« maîtresse » et ou « double vie »). Cette clandestinité ne saurait exister que dans la mesure où l’égalité des symboles homme-femme, prônée par la République, reste difficile à appliquer dans les autres domaines aussi importants que ceux du milieu professionnel (salaire et responsabilité) ou du milieu politique.
27 Aussi, pour comprendre la radicalisation de la relation clandestine, sur laquelle nous nous attarderons volontiers, nous nous sommes fondé sur la hiérarchisation des symboles, qui explique la place des hommes et des femmes dans la société. Cette hiérarchisation est un phénomène naturel. Le petit garçon semble avoir un plus par rapport à la petite fille. Le jour semble plus vivant que la nuit. Les adultes semblent plus forts que les enfants. Pour toutes les sociétés en construction, les femmes et les enfants semblent inférieurs aux hommes. Les événements de vie vont nuancer cette hiérarchisation. Après la Révolution industrielle et les Grandes Guerres, les femmes ont pu montrer leur efficacité, et par suite, revendiquer leurs droits tout en exigeant l’égalité des symboles. C’est une bataille longue qui, bien qu’ayant porté ses fruits, n’y est pas parvenue dans toutes les sociétés. La polygamie radicale souligne ainsi la radicalisation de cette hiérarchisation.
28 En effet, la première hiérarchisation, qu’on peut considérer comme naturelle, avait pour vocation d’évoluer. Elle ne décrit pas une vérité immuable. Il n’y a pas que le jour et la nuit, il y a aussi l’aurore et le crépuscule : l’évolution existe ! Si l’homme dispose de ses muscles et de son pénis, la femme, quant à elle, a un utérus, un ventre et de la tendresse ! Si l’homme a des muscles, l’enfant au contraire représente l’espoir, le changement, comme l’aurore ! Si l’homme a des muscles et de la force, les vieux ont en revanche l’expérience du crépuscule et de la sagesse.
29 Certains événements ont favorisé cette radicalisation, notamment deux événements majeurs que sont l’esclavage et la colonisation [9]. Pendant l’esclavage, les Blancs ont chosifié les Noirs en les vendant comme de simples marchandises. Du coup, un symbole a été plus fort qu’un autre ! La nuance n’est plus possible, il ne reste plus qu’à intégrer, dans l’inconscient collectif, la dichotomie entre les forts et les faibles. Sur le marché des esclaves, les hommes, plus vigoureux que les femmes, avaient plus de valeur marchande.
30 De ce dualisme vont découler bien d’autres fixations de symboles :
Homme > Femme
Adultes > Enfants
Femmes = Enfants
32 Dans le système de la sorcellerie, lequel traduit l’angoisse spécifique de la mort chez l’Africain, c’est le monde de la nuit qui importe. Les esclaves, partis en mer, on ne sait où ! Dans un autre monde d’où l’on ne revient pas, pour travailler et enrichir les autres ! L’ailleurs, l’invisible et la nuit deviennent plus forts que le jour et le monde du visible ! Les Africains tiennent à la sorcellerie car c’est une vitrine de l’esclavage, qu’ils n’ont pas encore digéré. Comme pour la sorcellerie, la polygamie est une vitrine sociale de cette radicalisation des symboles.
33 Le deuxième phénomène est celui de la colonisation. En termes coloniaux, les Blancs disent que les Africains ne peuvent pas s’autogérer : ce sont des enfants ! La colonisation dit : « Un grand n’est pas un petit et un petit n’est pas un grand [10] ! » On peut en déduire, en filigrane, que le petit ne deviendra jamais grand et que le grand restera grand ! Est alors grand celui qui possède l’argent, celui qui est riche, de même qu’est petit celui qui est pauvre ! Encore une fois, l’évolution est enrayée et la nuance, balayée du revers de la main ! C’est par la faute de ce double trauma de l’esclavage et de la colonisation que la tradition intime, dévoyée autour de la sorcellerie – donc la croyance –, et socialisée autour de la polygamie de cœur et de fait, sur le plan des mœurs, est si forte en Afrique, avec sa hiérarchisation des symboles.
34 Les marques de la tradition se retrouvent dans la vie du groupe. La tradition connote notre croyance, qui n’est autre que notre rationalisation, explication du pourquoi de la vie et de la mort sur terre. Notre croyance peut être socialisée dans une religion à laquelle on adhère. La tradition régule aussi les relations entre individus du même groupe, et souligne ainsi notre appartenance au groupe. En Afrique, le double trauma de l’esclavage et de la colonisation a pour résultat une tradition très récente et surtout très dévoyée, reposant sur le concept de « sorcellerie-anthropophagie », où tout le monde peut nuire à tout le monde sans logique sous-jacente, et sur une promiscuité organisée autour du phénomène de la polygamie ou ses équivalents de « désordres organisés » (concubinage, « deuxième bureau », etc.).
35 Comme nous l’avons montré, dans ce système, on peut rencontrer des hommes et des femmes qui, tout en se plaignant de cet état de fait, semblent alimenter la tradition en faisant passer le message aux enfants, aux fils et aux filles lorsqu’elles acceptent la condition de deuxième épouse ou de « deuxième bureau ». Dans le système traditionnel, la femme et les enfants tiennent une place minime, ils sont inférieurs aux hommes. Les enfants ont beau grandir, apprendre et développer leur intelligence, ils demeurent des enfants et, surtout, les enfants de leurs mères. Malgré les progrès de la scolarisation et leur efficacité effective dans la réalité actuelle, les femmes restent quantité négligeable dans les instances de pouvoir. Le comportement paradoxal des femmes, qui inculquent aux enfants la notion de la supériorité de l’homme, peut s’expliquer par une intériorisation de plusieurs schémas :
36 Premier schéma. – De prime abord, ce sont les hommes, dotés d’une forte constitution physique, qui ont été choisis pour être vendus en esclavage. Par la suite, les femmes et les enfants, n’ayant pas été choisis, deviennent quantité négligeable.
37 Deuxième schéma. – Conséquence logique : c’est la fonction maternante de la mère qui est prise à défaut. La femme donne la vie et, dans le cas qui nous occupe ici, elle n’a pu empêcher ni le départ de ses fils ni leur perte. Elle se retrouve seule face à sa culpabilité.
38 Troisième schéma. – Cette femme bourrelée de remords, c’est sa relation à l’autre de désir, son incapacité à retenir son compagnon, de même que celle de vivre sans lui, qui sont alors mis en exergue. Elle restera alors inconsolable.
39 En conséquence, la femme doit faire le deuil, et de son compagnon, et de ses enfants, pis encore, d’elle-même, un deuil impossible : résultat, l’homme restera la partie forte dont elle n’a pas fait le deuil.
40 Les enfants restent des appendices de la femme car, comme elle, ils n’ont pas été moins choisis. Pour elle, les autoriser à grandir, c’est aussi accepter de les perdre, à la manière dont elle a perdu ses grands fils. En effet, un homme adulte ne peut que disparaître, il est voué à la capture dans les filets de la sorcellerie !
Peut-on en finir avec la polygamie ?
41 Pénaliser la polygamie dans les sociétés où l’État démocratique reconnaît l’égalité des sexes et le droit des femmes force l’individu à se brider sans pour autant empêcher que la polygamie de cœur perdure, surtout lorsqu’elle devient une affaire banale, ne serait-ce qu’en raison du machisme « naturel » de l’homme. La pénalisation, dans les pays d’Afrique subsaharienne, s’avère un non-sens puisque nous savons que les magistrats, les juges, les hommes de loi, les hommes politiques et les chefs d’État ainsi que les femmes elles-mêmes l’alimentent.
42 La polygamie, de cœur ou de fait, montre que l’homme est encore chevillé à la problématique du pouvoir sur l’autre – pour dire son pouvoir – ou de la perfection de soi pour accepter l’autre. Il n’est pas sûr de lui, et il vit une angoisse de castration organique ou fonctionnelle. Il reste dans la dichotomie du « tout ou rien » ou du « trop » ou « pas assez ». Il reste dans l’idéalisation. Il n’a pas compris la richesse de la nuance.
43 Comment aider les membres du groupe à vivre la nuance, la tolérance, le non-jugement de soi et de l’autre ? En Afrique subsaharienne, où l’on constate l’accroissement de la tradition pervertie, il nous paraît urgent d’attirer l’attention de la femme pour lui signifier sa participation active mais inconsciente au système polygamique, qu’elle contribue à reproduire : toutes les actions conscientes (reprises des mouvements féministes en Occident) seront inversement proportionnelles au refoulement. Il faudra, par conséquent, qu’elle tienne compte du refoulement et de son origine. Découvrir son origine, c’est se dégager de la fatalité de la situation, c’est comprendre que le pouvoir de l’homme n’est qu’illusion, de même que sa demande.
44 Mais c’est aussi abandonner l’envie de l’avoir. C’est accepter de ne plus l’avoir par procuration. C’est aussi abandonner le pouvoir, et ainsi, elle libérera l’homme de la crainte de ne pas l’avoir suffisamment ou pas ! Si la femme, de nos jours, mène paradoxalement les jeux en montrant ses capacités à s’intégrer dans les organes de la société et à produire, c’est par elle que pourra à nouveau naître la brisure de symétrie femme-femme, qui est le prélude d’une richesse créative.
45 Pour que le machisme en Occident perde de son ampleur, au-delà des dénonciations clamées par les femmes, les peines mêmes doivent être accompagnées d’une injonction aux soins qui souligne que le machisme est une facette de l’angoisse de castration, et non un atout, encore moins une fatalité.
46 La polygamie de cœur est une position subjective, à mettre en évidence et à accompagner.