Article de revue

Us et abus de la notion de fait social total.

Turbulences critiques

Pages 87 à 99

Citer cet article


  • Wendling, T.
(2010). Us et abus de la notion de fait social total. Turbulences critiques. Revue du MAUSS, 36(2), 87-99. https://doi.org/10.3917/rdm.036.0087.

  • Wendling, Thierry.
« Us et abus de la notion de fait social total. : Turbulences critiques ». Revue du MAUSS, 2010/2 n° 36, 2010. p.87-99. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-du-mauss-2010-2-page-87?lang=fr.

  • WENDLING, Thierry,
2010. Us et abus de la notion de fait social total. Turbulences critiques. Revue du MAUSS, 2010/2 n° 36, p.87-99. DOI : 10.3917/rdm.036.0087. URL : https://shs.cairn.info/revue-du-mauss-2010-2-page-87?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rdm.036.0087


Notes

  • [1]
    Je mets ici à jour une réflexion débutée dans « Football ne rime pas toujours avec fait social total » in Poli [2005]. Pour leurs remarques éclairées, je remercie Patrick Plattet, Philippe Geslin, Grégoire Mayor, Olivier Schinz ainsi que tous les participants des journées du Mauss à Cerisy-la-Salle (colloque international « Mauss vivant/ The living Mauss », juin 2009).
  • [2]
    Sonntag remarque que cette Coupe du monde (remportée par l’équipe de France) entraîna un changement de regard car, à partir de 1998, le football suscita « un intérêt accru » [2008 : 193] dans les milieux académiques français. Aux habituelles définitions du fait social total, peut-être faudrait-il ajouter qu’un phénomène devient vraiment total quand il mobilise aussi la réflexion universitaire…
  • [3]
    À l’opposé, exceptionnels semblent être les auteurs qui ont l’audace de poser que l’objet de leur recherche ne saurait être un fait social total, à l’exemple de Beaudevin, qui nuance ainsi l’application du terme : « Si les souks féminins [où les hommes sont donc absents] ne sont pas un fait social total, ils permettent toutefois de donner “un éclairage de la totalité” » [2004]. Une variante d’utilisation consiste à dire que tel phénomène social est « devenu » un fait total, signalant ainsi l’importance qu’il a pris dans la société ; là aussi, la validité du concept demanderait qu’on puisse l’utiliser négativement (depuis quand le flipper n’est-il plus un fait social total ?).
  • [4]
    À quoi il faudrait ajouter aussi l’archéologie de l’expression car dans « fait social total » se retrouve le concept fondateur de la sociologie durkheimienne. Mais Mauss complexifie au passage la leçon du fait social comme contrainte puisqu’il combine intimement le principe du don obligatoire à celui de la liberté de l’acteur social [cf., entre autres, Tarot, 1996].
  • [5]
    On notera accessoirement que, dans l’Essai sur le don, l’expression reste toujours (sauf inattention de ma part) dans un générique pluriel (« phénomènes [ou faits] sociaux totaux »), témoignage d’une forme d’indistinction originelle.
  • [6]
    Que le fait social total soit apparu au cœur d’une réflexion sur l’échange montre bien le lien intime que ces deux notions entretiennent. Classiquement, la limite des échanges (économiques, matrimoniaux, idéologiques, …) marque la frontière du groupe, de l’ethnie ou de l’aire culturelle.

1 Portant un intérêt privilégié aux pratiques ludiques et sportives et aux concepts qui permettent de les appréhender, ma réflexion trouve son origine dans le constat que des auteurs d’horizons très divers abondent dans l’affirmation que le sport serait un « fait social total » [1]. Passant du générique au particulier, la formule s’applique en priorité au plus populaire d’entre eux, le football. De Marc Augé à Philippe Lespine, président du club picard de Roye, du critique marxiste des sports Jean-Marie Brohm au phénoménologue Michel Bouet, tous s’accordent à reconnaître dans le football un fait social total. Augé a ainsi pu dire : « Le football constitue un fait social total parce qu’il concerne, à peu de chose près, tous les éléments de la société mais aussi parce qu’il se laisse envisager de différents points de vue » [1998 : 75]. Plus récemment, Christian Pociello justifie l’usage de ce concept en rappelant que ce sport « peut mettre en branle la totalité de la société et de ses institutions ; qu’il engage toutes ces dimensions (politiques, économiques, culturelles, sociales, technologiques) et qu’il façonne, en même temps, les diverses formes de la vie quotidienne des individus qui la composent » [2004 : 106].

2 Les mêmes arguments reviennent dans le « mot du président » de l’US Roye : « Le football n’est pas seulement un jeu : il constitue désormais un fait social total où sont identifiées les valeurs fondamentales et les contradictions qui façonnent notre monde. Il faut que Roye montre sa vitalité et son dynamisme dans toutes ses composantes ludiques, économiques, culturelles et technologiques. Le football est un sport, une école, un spectacle. C’est aussi un phénomène de société, capable de mobiliser sur un but un nombre important de personnes ». Les milieux politiques n’ignorent pas la formule et un sénateur, Bernard Plasait, déclare ainsi lors de la séance du 3 décembre 1996, au Parlement : « Sport de haut niveau ou sport de masse, le sport est un fait social total qui, d’une part, est le reflet de la société et qui, d’autre part, participe à l’évolution et à la transformation de celle-ci ». Ainsi reprise dans la presse sportive, dans les discours politiques ou encore dans les propos des afficionados cultivés du football, l’usage récurrent de cette expression exprime à sa manière cette « réflexivité » que certains attribuent à la postmodernité et qui manifeste, en tout cas, comment « les acteurs sociaux procèdent à une révision permanente de leurs propres pratiques en s’appropriant et intériorisant de nouvelles connaissances sur ces mêmes pratiques produites par les sciences sociales » [Sonntag, 2008 : 203].

3 Dans ces diverses citations, se retrouvent les principales caractéristiques que sociologues et anthropologues accordent généralement à la notion de fait social total [cf. par ex. Géraud et al., 1998]. De fait, à l’appui des usages habituels, et en donnant seulement quelques exemples tirés du Mondial de 1998 [2], il faut relever que le football rive devant l’écran TV d’immenses populations – pas moins de trois milliards de téléspectateurs suivirent la finale –, que l’organisation des grandes compétitions a des incidences énormes sur le développement de l’infrastructure – la construction du Stade de France à Saint-Denis s’est accompagnée de l’extension d’une ligne de RER et d’un vaste programme immobilier –, que les grands matchs déplacent des foules considérables – 80000 spectateurs au Stade de France –, que des salaires faramineux sont versés aux meilleurs buteurs, que les sphères politique et économique s’impliquent par des subventions, des sponsorings et des gestes symboliques – le président de la République, Jacques Chirac, ne pouvait manquer d’être présent lors de la finale –, que les pratiques de recrutement ne sont pas sans conséquence sur la représentation de l’identité nationale – ce fut l’occasion de célébrer quelques heures la France black-blanc-beur –, etc. Le foot apparaît bien comme le fait social total de notre époque.

Apothéose maussienne

4 En existe-t-il d’autres ? Si, pour élargir la réflexion, on feuillette quelques pages internet grâce à un moteur de recherche, on découvre alors rapidement que le fait social total est revendiqué – par des sociologues, des économistes, des historiens ou des ethnologues – comme caractéristique d’un nombre phénoménal de faits : la monnaie, le corps, la chasse à courre, le travail, l’alcool, le barrio, l’alimentation, le bal en Béarn, la lecture, la construction du genre, le ramadan, la grande pauvreté, le fait technique, le système de crédit afghan, la conduite automobile, la récolte du miel chez les Pygmées Aka, la mousson, la lecture, les événements du 11 septembre, le vêtement, le néomanagérialisme, Mozart… Véritable liste à la Prévert dont le charme surréaliste ne peut manquer de réveiller un certain scepticisme épistémologique (tout en gardant à l’esprit que l’usage parfois inconsidéré d’un concept ne saurait en soi condamner celui-ci).

5 Plus précisément, en comparant les différentes occurrences de cette expression dans la littérature sociologique et ethnologique, celle-ci apparaît perdre une large part de sa valeur conceptuelle. Qualifier n’importe quel phénomène social de fait social total semble en effet, assez souvent, participer moins d’une entreprise définitionnelle, que d’un souci de valorisation de l’objet étudié [3]. Concrètement, dire du sport en général ou d’un sport en particulier qu’il constitue un fait social total « selon l’expression de Marcel Mauss » – comme l’ajoutent volontiers les auteurs – donne ses lettres de noblesse à une pratique sociale dont on sait à quel point elle a longtemps été dédaignée par les intellectuels en titre. Plus largement, cette revalorisation par le concept s’associe volontiers à une tendance vers l’abstraction (le sport, le travail, la pauvreté, le fait technique…) dont nous verrons qu’elle s’écarte de l’idée de morphologie que Mauss mettait fortement en avant dans le fait social total.

6 Dépassant l’argument rhétorique, invoquer le fait social total a aussi et surtout la vertu de revendiquer une approche proprement anthropologique : les trois mots de ce concept agissent dès lors comme les rapides prolégomènes d’une observation ou d’une réflexion soucieuse de considérer tous les aspects et toutes les dimensions de l’objet étudié. Tarot précise ainsi que « le fait social total, c’est une curiosité bien maussienne pour les zones de pénombre non fréquentées entre les disciplines, pour les interstices négligés ; c’est aussi le refus des hiérarchies prématurées dans l’explication de phénomènes qu’on ne sait pas encore décrire intégralement » [Tarot, 1996 : 78]. Dans la perspective des luttes entre champs scientifiques, on comprend aussi pourquoi Gutwirth insiste encore récemment sur l’importance du fait social total ; en substance, on peut inférer de son article que le fait social total (en plus de toutes les qualités qui lui sont habituellement prêtées) présente le grand intérêt de fournir un concept majeur (en langage imagé, je dirais un gros concept) à une discipline (l’ethnologie) qui pourrait sinon paraître particulièrement désuète et pointilliste par « ses pratiques artisanales d’un autre temps » [2003 : 181] que sont l’observation participante et l’entretien.

7 Et dans son « introduction à l’œuvre de Marcel Mauss », Claude Lévi-Strauss en tire même, dans une interprétation dont on sait à quel point elle pouvait être personnelle, une règle essentielle pour la méthode ethnographique : « que le fait social soit total ne signifie pas seulement que tout ce qui est observé fait partie de l’observation ; mais aussi, et surtout, que dans une science où l’observateur est de même nature que son objet, l’observateur est lui-même une partie de son observation » [1950 : XXVII].

Relire Mauss : morphologie et effervescence sociale

8 À travers le succès de cette idée, se manifeste donc l’influence de la pensée de Marcel Mauss sur le développement de la réflexion en science humaine et sociale.

9 C’est en effet dans son texte le plus connu, l’Essai sur le don, paru dans le numéro de 1923-1924 de L’Année sociologique et repris dans le recueil composé par Lévi-Strauss en 1950, que le fondateur de l’ethnologie française met en avant la notion de fait social total afin de mieux appréhender des systèmes d’échange complexes observés dans des sociétés que l’on qualifiait alors d’archaïques. Analysant en particulier les potlatchs des Indiens de la Côte Nord-Ouest et la kula des îles Trobriand – à l’est de la Nouvelle-Guinée –, Mauss y montre à quel point l’échange, et plus particulièrement le don, constitue un fondement universel de la vie sociale. Mais, dans son élaboration théorique, Mauss souligne également que comprendre pleinement ces distributions de cadeaux et de nourriture, ces destructions ostentatoires d’objets de valeur, ces « jeux » et ces « épreuves » [1950 : 207], implique de dépasser une perspective purement économique ou purement juridique.

10 D’où cet énoncé explicatif de Mauss, qui a été repris par beaucoup d’auteurs – en en simplifiant souvent la formulation un peu alambiquée – comme la définition du fait social total : « Dans ces phénomènes sociaux “totaux”, comme nous proposons de les appeler, s’expriment à la fois et d’un coup toutes sortes d’institutions : religieuses, juridiques et morales – et celles-ci politiques et familiales en même temps ; économiques et celles-ci supposent des formes particulières de la production et de la consommation, ou plutôt de la prestation et de la distribution ; sans compter les phénomènes esthétiques auxquels aboutissent ces faits et les phénomènes morphologiques que manifestent ces institutions » [1950 : 147]. Si un accord général s’est fait sur la multiplicité des dimensions – à la fois juridique, économique, religieuse, etc. – impliquées dans tout fait social total, il apparaît que les différentes lectures habituellement faites de l’Essai sur le don semblent en revanche négliger l’idée de morphologie sociale que Mauss avait retenu de l’héritage durkheimien [Tarot, 1996 : 95] et dont nous verrons qu’elle était centrale dans sa conception du fait total.

11 Sous le terme aujourd’hui oublié de « morphologie », Mauss considérait notamment les phénomènes démographiques au sens large. Ainsi, dans une autre de ses grandes monographies, l’« Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimos », justement sous-titré « Étude de morphologie sociale » [1904-1905, également repris dans Sociologie et anthropologie à partir de l’édition de 1966], Mauss met en avant comment les transformations de la forme du groupe – l’hiver, les populations eskimos se rassemblent, l’été elles se dispersent – se traduisent par des modifications essentielles dans la vie sociale, les mœurs, les pratiques et les croyances.

12 Or, c’est cette idée de rassemblement, et même de concentration sociale, qu’il faut peut-être remettre au premier plan pour comprendre ce que Mauss entendait vraiment par fait social total. Ne réaffirme-t-il pas dans sa conclusion que « ce sont clairement des phénomènes morphologiques. Tout s’y passe au cours d’assemblées, de foires et de marchés, ou tout au moins de fêtes qui en tiennent lieu » [1950 : 275]. Dans un autre texte – daté de 1934, ce « Fragment d’un plan de sociologie générale descriptive » entend fournir une « méthode d’observation […] de la vie sociale » [1969 : 303] –, Mauss synthétise sa pensée en insistant encore sur ce critère : les faits sociaux totaux « assemblent tous les hommes d’une société et même les choses de la société à tous points de vue et pour toujours. Ainsi la fête, la feria latine, le moussem berbère, sont à la fois, dans grand nombre de cas : des marchés, des foires, des assemblées hospitalières, des faits de droit national et international, des faits de culte, des faits économiques et politiques, esthétiques, techniques, sérieux, des jeux. C’est le cas du potlatch nord-ouest américain, du hakari, c’est-à-dire des grandes distributions de “monts” de vivres que l’on retrouve depuis les îles Nicobar jusqu’au fond de la Polynésie. À ces moments, sociétés, groupes et sous-groupes, ensemble et séparément, reprennent vie, forme, force ; c’est à ce moment qu’ils repartent sur de nouveaux frais ; c’est alors qu’on rajeunit telles institutions, qu’on en épure d’autres, qu’on les remplace ou les oublie ; c’est pendant ce temps que s’établissent et se créent et se transmettent toutes les traditions, même les littéraires, même celles qui seront aussi passagères que le sont les modes chez nous : les grandes assemblées australiennes se tiennent surtout pour se transmettre des œuvres d’art dramatique et quelques objets » [Mauss, 1969 : 329]. La portée culturelle de ces rassemblements collectifs s’explique dès lors par l’effervescence sociale qui y règne et le fait social total permet d’articuler ensemble production culturelle et interaction sociale. Ainsi, le fait social total théorise l’idée chère à Durkheim, décédé en 1917, d’une « effervescence créatrice » [1912 : 403] propre aux moments de concentration collective.

13 Dans les années 1950, alors que la pensée de Mauss sort des cercles restreints de l’Institut d’ethnologie et se diffuse grâce à la parution de son « premier » livre rassemblant six articles fondamentaux, cette dimension morphologique sera diversement appréciée. Si Claude Lévi-Strauss dans son « Introduction » à Sociologie et anthropologie semble éluder totalement la question de la focalisation sociale sous forme de fête ou autre manifestation de masse au profit d’une analyse sur le rapport « entre le psychique et le social » [1950 : XXVI], Georges Gurvitch affirme en revanche clairement que « les conduites collectives effervescentes, novatrices et créatrices […] participent comme élément constitutif à chaque phénomène social total » [1968 : 103]. Le style de Mauss favorisait assurément ces diverses lectures et il n’est pas étonnant que son ami et complice intellectuel, Henri Hubert, lui annonce dans un courrier de 1925 trouver « assez brumeux » le terme de « prestations totales » [Fournier, 1994 : 524]. Dans son Introduction à la traduction en hébreu de l’Essai sur le don, Ilana Silber remarque au passage que la multiplicité des sens prêtés par Mauss à l’expression « fait social total » a dû contribuer à sa réception, et elle en répertorie ainsi pas moins de huit différents (auxquels il faudrait donc ajouter un neuvième [4], celui de totalité morphologique associée à un moment spécifique, dont je ne saurais dire s’il subsume ou au contraire exemplifie les précédents) [cf. Silber, 2006 : 42, note 8].

14 Cette hésitation entre le fait social total focalisé sur le morphologique, et le phénomène total pensé comme principe de méthode (et lié à l’idée d’homme total) a d’ailleurs été relevée par Tarot qui en note toute l’« ambiguïté théorique » [1996 : 95].

15 Cependant, préciser le domaine d’application du fait social total en le limitant – ainsi que le faisait, à certains endroits, Mauss – aux « moments » rassemblant « tous les hommes d’une société », ou du moins une partie signifiante d’entre eux, évite de tomber dans l’aporie que tout fait social possède nécessairement des implications économiques, politiques, esthétiques… ; ne serait-ce que par défaut puisqu’on peut toujours prétendre que le footballeur amateur qui « perd son temps » à taper dans un ballon effectue un acte anti-productif et que cela concerne donc l’économique. À partir de ce critère d’un rassemblement concret, il devient dès lors possible de réévaluer la pertinence d’emploi du concept. Si les 80000 spectateurs d’un match de football au Stade de France à Saint-Denis ou, mieux encore, les centaines de milliers de personnes dans l’avenue des Champs-Elysées constituent, indiscutablement, la morphologie sociale nécessaire à un fait social total, il me semble que seule une dérivation quelque peu abusive du concept permet de l’étendre au football voire même au sport en général. Un insensible glissement conceptuel fait passer : 1) du constat que telle fête locale agit comme un fait total pour le groupe social en question à : 2) la généralisation reconnaissant par exemple dans le potlatch un fait social total, et aboutit enfin à : 3) la systématisation affirmant que l’échange, le travail, la monnaie, etc., sont des faits sociaux totaux.

Du total au global sans oublier le fractal ou le banal

16 Reprendre le fait social total dans la perspective originelle de Mauss ne résout cependant pas tous les problèmes. Le développement des nouvelles technologies de l’information, et principalement la diffusion des matchs de foot à la télévision, pose évidemment la question de la population concernée. Mais dans une perspective plus théorique et non réduite à la société contemporaine, le point le plus délicat est peut-être celui du « tout » mis en branle par le fait social total. De nombreux exégètes de l’Essai sur le don ont noté à quel point l’idée de totalité y est omniprésente ; la réflexion que le philosophe Bruno Karsenti [1994] a consacré aux écrits de Mauss abonde notamment dans ce sens – mais sa perspective par trop abstraite ne fournit guère d’éléments permettant d’analyser des phénomènes concrets. Dans le texte de Mauss, il est question de « phénomènes sociaux totaux » [5], mais aussi de « prestations totales », de « la totalité de la vie économique et civile des Trobriand », de « comportement humain total », d’« êtres totaux »… En substance, prédomine l’idée que chaque société forme un tout : « Ce sont des “touts”, des systèmes sociaux entiers dont nous avons essayé de décrire le fonctionnement » [1950 : 275].

17 Mauss reconnaissait certes l’existence de « sociétés composites », rassemblant des sociétés diverses et caractérisées par la multiplicité des langues, la division sociale en castes ou classes, ainsi que « la relative indépendance des sociétés membres qui les composent » [1969 : 317], mais il restait avec l’idée, incontestée à son époque, qu’une société est un ensemble clairement identifiable d’individus. Il supposait ainsi acquise cette définition : « Une société est un groupe d’hommes suffisamment permanent et suffisamment grand pour rassembler d’assez nombreux sous-groupes et d’assez nombreuses générations vivant – d’ordinaire – sur un territoire déterminé » [1969 : 306-307]. Dans sa façade programmatique, l’Essai sur le don affirme d’ailleurs que « le principe et la fin de la sociologie, c’est d’apercevoir le groupe entier et son comportement tout entier » [1950 : 276]. Cette perspective – où se ressent l’empreinte de Durkheim qui décelait dans la société l’origine même de la notion de totalité – est certes prometteuse par l’attention qu’elle fait porter à la spécificité de chaque société, mais elle n’est pas exempte de difficultés. Poser ainsi le Tout, sans en affirmer le caractère construit, revient à le réifier, le naturaliser et l’intemporaliser.

18 On sait que, depuis les années 1960, en particulier grâce aux travaux de Fredrick Barth [1969], cette conception figée des sociétés a été radicalement contestée. Plutôt que de la considérer comme un donné, l’identité ethnique est aujourd’hui considérée en fonction de perspectives dynamiques qui intègrent notamment les stratégies discursives et politiques des différents acteurs sociaux. Au-delà de l’identité ethnique ou nationale, le fait social total – en renvoyant à une société abstraite pensée comme un tout – ne prend de plus pas en compte la diversité des appartenances sociales que chacun d’entre nous expérimente et manifeste au quotidien. Se comprend mieux ici pourquoi Christian Bromberger délaisse ce concept dans ses travaux sur le football puisqu’une part essentielle de son ethnologie consiste justement à décrire la variété des mécanismes identitaires : quand il souligne que le match de foot est « un exceptionnel creuset d’identifications » [1998 : 306], on en regrette presque que la langue française ne prononce pas le « s » des formes plurielles. Que faire du fait social total et de la société pensée comme une totalité devant des phénomènes qui manifestent, selon les cas, des passions individuelles, des chauvinismes nationaux, des affiliations religieuses, des pratiques partagées, des revendications autonomistes, des consciences de classe, des âges de la vie, etc.?

19 Ces quelques remarques soulignent à quel point la notion de fait social total est problématique dès lors qu’elle procède à la réification d’un niveau particulier de relations et de sentiments sociaux considéré comme englobant – c’est la conception durkheimienne selon laquelle l’idée de Totalité procède de la Société. En prenant en compte cette critique, le fait social total pourrait peut-être encore être sauvé du naufrage épistémologique en l’envisageant comme un concept à dimension variable : au regard de la multiplicité de nos affiliations sociales, un fait social total particulier est toujours à rapporter à un groupe social spécifique qui ne prend éventuellement corps qu’à l’occasion de cet événement. Telle était d’ailleurs la perspective de Gurvitch qui entendait « compléter Mauss en montrant […] que chaque groupement particulier peut être étudié comme phénomène total » [Marcel, 2001 : 104]. Dans cette optique, une simple cérémonie de mariage apparaît comme un fait social total dont le groupe est constitué par les parentèles et réseaux d’amis des deux époux. Dans le football anglais, un derby représente un fait total à l’échelle d’une ville partagée entre deux clubs. Relier ainsi le fait total à un groupe spécifique offre aussi un autre élément d’identification : par définition, quasiment aucun membre du groupe ne peut ignorer l’événement [6]. D’un point de vue historique, les mass media (presse puis télévision et maintenant internet) jouent à cet égard un rôle comparable à la fête locale en rendant possible cette connaissance « immédiate » de l’événement par les acteurs sociaux concernés.

20 Les faits sociaux totaux mettent en scène « la fiction d’une entité monolithique », pour reprendre l’expression que Faure et Suaud [1994 : 4] emploient pour qualifier les projections que toute équipe de foot suscite. Or, la prise en compte de cette « fiction » est nécessaire pour comprendre comment se produisent des identifications sur le modèle de métonymies filées. À lire la presse sportive, ce n’est pas l’équipe de France, mais la France qui a gagné par trois à zéro contre le Brésil. Et à voir l’exaltation des supporters dans les lieux publics, on comprend que la France, c’est moi comme Français, moi comme beur de banlieue, voire même moi comme Brésilienne amoureuse d’un immigré polonais. Donné comme un concept étique, le fait social total traduit avant tout une fiction émique…

21 Commentant Modernity at Large d’Appadurai, Assayag rappelle que « l’avènement de [l’écumène global] oblige l’anthropologie à penser désormais sans les catégories d’ethnie définie, de territoire délimité, d’identité fixée, mais aussi de culture conçue comme un tout homogène, consistant et autonome » [1998 : 206]. Le questionnement épistémologique du fait social total participe assurément de ce mouvement de remise en question conceptuelle contemporain mais il n’est pas certain que l’abandon définitif du concept suffise à résoudre tous les problèmes qu’il contribue à poser. Indépendamment de considérations post-modernes ou de réflexions sur l’hégémonie de la globalisation, le fait social total peine notamment à intégrer l’articulation des totalités non hiérarchisées que les acteurs sociaux imaginent et mettent très concrètement en œuvre dans des institutions. Mais, après tout, l’intérêt d’un concept ne réside pas uniquement dans sa pertinence explicative : il peut être utile pour apprendre à penser aux étudiants qui deviendront les futurs chercheurs, il peut servir d’étendard devant les autres disciplines ou face aux pouvoirs publics, et, par essence imparfait pour rendre compte du réel, il favorise enfin une certaine distanciation conceptuelle.

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Date de mise en ligne : 18/01/2011

https://doi.org/10.3917/rdm.036.0087