Deux interprétations du bolchevisme : Marcel Mauss et Nikolaï Berdiaev
- Par Alexandre Gofman
Pages 331 à 344
Citer cet article
- GOFMAN, Alexandre,
- Gofman, Alexandre.
- Gofman, A.
https://doi.org/10.3917/rdm.036.0331
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Notes
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[1]
Voir Mauss [1925 : 201-202 ; 1924 : 103-132]. En outre, Mauss ? publié sur ?? sujet une série d’articles dans des périodiques. Voir Mauss [1997 : 509-531].
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[2]
Berdiaev N. [1930] [1931a ; 1936 : 7-49 ; 1931 : 3-3] ; 1963 ; 1990].
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[3]
Dans la traduction française, ici se trouve le mot « erreur », tandis que, dans le texte original russe, l’auteur emploie dans ce fragment le mot « mensonge » [1931b : 31].
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[4]
Giovanni Busino affirme que c’est le mérite de Ju1es Monnerot d’approfondir une intuition de Mauss sur « 1? rô1e de 1? foi et de 1? croyance dans l’attribution d’une mission de pa1ingénésie aux Russes... » [Busino, 1996 : 83]. ?n voit que Berdiaev ? étudié ?? phénomène bien avant Monnerot.
1 L’analyse comparée de deux approches du bolchevisme, évoquées dans le titre, est extrêmement importante et intéressante à différents égards. Tout d’abord, dans les deux cas, on a affaire à deux grands penseurs qui ont exercé une influence considérable sur les philosophies et les sciences humaines et sociales du XXe siècle et, on peut déjà l’affirmer avec certitude, du XXIe siècle. Ils étaient contemporains ; les temps de vie de Mauss et de Berdiaev, respectivement 1872-1950 et 1874-1948, coïncident presque. L’intérêt de l’un comme de l’autre pour le bolchevisme n’était pas simplement académique, mais engendré par leurs circonstances importantes de vie et par une quête morale, religieuse et politique profonde, bien que, dans le cas de Berdiaev, le degré d’engagement dans l’histoire du bolchevisme ait été évidemment plus fort que chez Mauss. Tous les deux ont élaboré des théories du bolchevisme plus (Berdiaev) ou moins (Mauss) amples ; leurs travaux présentent donc un matériel suffisant pour une analyse comparative.
2 Mauss, ?n le sait, avait l’intention de publier un petit livre intitulé « Appréciation sociologique du bolchevisme ». Bien qu’il n’?it pas pu réaliser entièrement son intention, il ? publié deux fragments importants du livre conçu : son introduction intitulée « Socialisme et bolchevisme » (citée ci-dessous comme SB) et sa
Pourquoi Mauss et Berdiaev ?
3 conclusion intitulée « Appréciation sociologique du bolchevisme » (citée ci-dessous ??mm? ASB) [1]. Ces deux textes sont à la base de notre analyse de Mauss. Berdiaev a approché le bolchevisme dans un grand nombre d’ouvrages, dont certains sont spécialement consacrés à ?? sujet. Parmi ces derniers, on trouve notamment son recueil d’essais, Un Nouveau Moyen Âg? (1924), son article « Vérité et mensonge du communisme » (1931) et s?n livre Les sources et le sens du communisme russe, conçu ?n 1933, écrit ?n 1935, publié d’abord ?n 1937 ?n anglais et ?n allemand, puis ?n 1938 ?n français et ?n 1955 ?n russe [Berdiaev N., 1930 ; 1931 ; 1936 ; 1963 ; 1990] [2].
4 Du point de vue « normatif », l’attitude de Mauss et de Berdiaev vis-à-vis du bolchevisme était en général négative. En même temps, ils critiquaient tous les deux le capitalisme occidental et étaient partisans du socialisme corporatiste et « coopératif » (Mauss), corporatiste et « personnaliste » (Berdiaev). À la différence de Mauss qui a perçu d’abord le bolchevisme avec espoir et sympathie, ayant même vu en lui une réalisation possible de certaines idées durkheimiennes, Berdiaev, dès le début, blâmait le pouvoir bolcheviste. Non seulement il critiquait le bolchevisme et les bolcheviks, mais lui-même à son tour a été l’objet d’« évaluation » de leur part, « sociologique » ainsi que « pratique », ayant été arrêté plusieurs fois et, enfin, exilé. Malgré l’attitude critique de Berdiaiev envers la démocratie bourgeoise, Lénine le qualifiait d’un « des nouveaux philosophes de la démocratie bourgeoise » et d’un des représentants de « l’intelligentsia bourgeoise et libérale ».
5 En comparant les théories du bolchevisme de Mauss et Berdiaev, il faut sans doute tenir compte du fait que le deuxième se prononçait sur ce sujet beaucoup plus souvent et de façon plus ample que le premier, non seulement pendant les années 1920, mais aussi plus tard, notamment dans ses travaux de 1931 et 1937 (indiqués plus haut), ainsi que dans son livre de 1946, L’idée russe [Berdiaev, 1969] et dans son autobiographie intellectuelle, publiée en 1949 à titre posthume, La Connaissance de soi [Berdiaev, 1958 ; 1991]. Il est évident que le bolchevisme, tout comme les points de vue de Berdiaev, ont subi depuis une certaine évolution.
6 Néanmoins, l’analyse comparée du bolchevisme chez Mauss et Berdiaev a une importance considérable. Ces théories ont exprimé, voire dans un certain sens engendré, deux traditions importantes de la pensée sociale au sujet du bolchevisme, aussi bien ?n France qu’?n Russie et ailleurs. En faisant de leurs deux « évaluations » du bolchevisme l’objet de nos propres évaluations, nous ??urr?ns mieux comprendre ces traditions. Leurs points de vue expriment, chacun à sa manière, les deux « extrêmes », idéal-types, devenus paradigmatiques, qui s’opposent encore aujourd’hui.
7 D’après l’un de ces points de vue, le bolchevisme est avant tout la marque d’un écart dans le développement spontané, « naturel » et « normal » de la société russe. D’après l’autre, au contraire, le bolchevisme est le résultat nécessaire, spontané et « naturel » de tout le développement historique antérieur de la Russie (bienfaisant ou malfaisant, selon les valeurs de l’auteur). Les théories d’un penseur comme de l’autre incluent des éléments de ces deux approches, ce qui leur confère à toutes deux un caractère parfois contradictoire. Malgré ces ambiguïtés, c’est la première position qui prédomine chez Mauss, la seconde chez Berdiaev. Nous nous efforçons de fonder cette thèse dans l’exposé qui suit.
Interprétation de Mauss
8 Plusieurs contradictions sont frappantes dans les textes de Mauss sur le bolchevisme, contradictions que l’auteur ne semble pas percevoir ni surmonter d’une façon ou d’une autre. Ces contradictions résultaient probablement de sa double orientation par rapport au bolchevisme, celle du sociologue et celle du socialiste. Ses jugements sur le bolchevisme peuvent être condensés dans quelques affirmations opposées, entre lesquelles Mauss hésite et qu’il n’essaie pas de concilier d’une manière plus convaincante. Il nous semble pertinent d’exposer ces affirmations en tant qu’une série de propositions contradictoires ou oppositions théoriques.
1. Le bolchevisme est un objet de l’étude sociologique, un fait social / Le bolchevisme est un sujet de la sociologie théorique et pratique, et les bolcheviks sont les « sociologues naïfs » qui ont réalisé, bien que sans succès, une sorte d’expérience sociologique
9 D’une part, Mauss cherche à être un sociologue qui étudie de manière impartiale le bolchevisme comme phénomène social plutôt solide et durable, et qu’il faut prendre au sérieux, comme une sorte d’institution sociale. En témoigne le titre même de son projet de livre « Appréciation sociologique du bolchevisme », de même que plusieurs de ses jugements et raisonnements. Ainsi, il parle de la « nécessité d’une étude sociologique du bolchevisme » (SB, p. 202) et du bolchevisme comme d’« un fait social, et de première grandeur » (SB, p. 203). Il aspire à « situer dans sa quasi-nécessité un moment d’histoire dans l’ensemble de l’histoire… » (SB, p. 207) et procéder par « des voies exclusivement rationnelles, et en ne tenant compte que des faits » (SB, p. 203).
10 D’autre part, les bolcheviks, pour Mauss, étaient moins un objet d’étude sociologique que les camarades du mouvement socialiste qui, étant « sociologues naïfs » (ASB, p. 119), se sont écartés de la bonne voie. D’une manière explicite et implicite, Mauss est ?n opposition, d’abord avec les adhérents occidentaux (surtout français) du bolchevisme (Marcel Cachin, etc.), ensuite avec les adversaires du socialisme en Occident. L’objectif principal et l’?njeu de l? création de son livre inachevé, à juger ??r son introduction et sa conclusion, étaient de montrer à ses camarades et ses adversaires, ainsi qu’au public, que 1) le bolchevisme n’est pas tout le socialisme, mais seulement une variante, plus précisément, sa version russe ; 2) en tant que tel, il ne m?n??? pas les pays de l’Occident où le socialisme est tout à fait différent ; 3) il faut cependant tirer des leçons du bolchevisme et avertir de ses dangers.
11 Il en résulte un grand nombre de termes et de jugements appliqués au bolchevisme qui appartiennent n?n pas à la sociologie proprement dite, mais, selon l’expression maussienne, au « domaine du normatif ». Mauss caractérise le bolchevisme ??mm? un « éch?? », un « insuccès relatif », une « aventure » (« immense », « gigantesque et tragique ») ; ??mm? un « essai » comprenant des « ?rreurs », des « fautes » et des « inconvénients graves » (SB, p. 203, etc. ; ASB,p. 105, etc.). Il faut en tirer une « leçon » et une « moralité politique » (ASB, p. 116, etc.). Les textes de Mauss sont remplis d’expressions telles que « le socialisme doit », « toute Révolution sociale devra », « il ? fallu », « il faudra », « il faut que », etc. (ASB, p. 105, 107, 108, 124, etc.). Or, de telles caractéristiques et recommandations se trouvent n?n seulement dans les parties du texte qui concernent le domaine du politique, mais aussi dans les parties proprement « sociologiques » de l’ouvrage de Mauss. Malgré son titre, ?e n’est pas l’appréciation « sociologique » au sens durkheimien qui l’anime, mais plutôt l’appréciation socialiste du bolchevisme.
2. Le bolchevisme n’est pas une expérience / Le bolchevisme est une expérience
12 C’est la deuxième opposition importante de l? lecture du bolchevisme ??r Mauss ; ?ll? résulte directement de l’opposition précédente et s’entrecroise en partie ?v?? celle-ci.
13 D’abord, Mauss insiste sur le fait que « l? bolchevisme n’est pas “une ???érien??” », mais « un événement, une phase de l? Révolution russe… » (ASB, p. 104-105). ?? n’est pas une expérience, car il était « involontaire » en ?? sens qu’il n’était pas « l’œuvre de l? “volonté générale” des citoyens » (ASB, p. 105). « Non, ??l? n’est pas une “???érien??” sociologique méthodiquement conduite, ?? n’est qu’une immense aventure » (SB, p. 211), résume Mauss.
14 Mais si, selon Mauss, ?? n’est pas une expérience sociologique véritable (i.e. scientifique), « tout de même l’???érien?? bolcheviste est une ???érien??, ?u sens vulgaire du mot, un essai » (SB, p. 203). En fin de ??mpte, en niant d’abord que l? bolchevisme fût une ???érien??, il ?mploie cependant toujours ?? mot ?our qualifier le bolchevisme, et l? plus souvent sans guillemets.
3. Le bolchevisme est une manifestation de l? nécessité naturelle et historique / Le bolchevisme est un hasard ?u un accident
15 Cette dichotomie s’entrecroise à son tour avec les dichotomies précédentes et se manifeste ?n partie à travers elles.
16 D’un côté, Mauss dans son étude du bolchevisme tend à « situer dans sa quasi-nécessité un moment d’histoire dans l’ensemble de l’histoire… » (SB, p. 207). Il affirme à ?? propos que « l? déterminisme est ?n??r? plus vrai des sociétés que des hommes » et qu’« il serait n?n seulement injuste, mais inexact de n? pas reconnaître qu’en bien des circonstances » les bolcheviks étaient « les instruments d’une fatalité naturelle » (SB, p. 211).
17 ?n même temps, Mauss considère l? bolchevisme comme le résultat d’un concours malheureux de circonstances, comme un accident ou un hasard. La Révolution bolcheviste, selon lui, « est né? de l? gu?rr?, de l? misère et de l? chute d’un régime » (ASB, p. l05). Il décrit cette « expérience » échouée, cette « immense aventure » comme un « hasard », qui « est plaquée, surajoutée sur l? vie d’un ??u?l?… » (SB, p. 212).
4. Le bolchevisme n’est pas un phénomène national / Le bolchevisme est un phénomène national
18 Tout d’abord, Mauss affirme que « l? Révolution russe, ??mm? l’allemande…, n’est pas l’œuvre de l? nation » (SB, p. 213) ; que « l? Russie n’est pas cause de sa Révolution… » (SB, p. 214). Mauss insiste sur le fait que les bolcheviks ont imposé leur volonté à l? nation russe. Il r??roch? à Lénine et à Trotski « l? manque de sentiment national et de sentiment gouvernemental » au début de l? Révolution, bien que ce défaut, « ils [l’]ont énergiquement corrigé depuis » (SB, p. 208).
19 Par ailleurs, Mauss, ?n reprochant aux bolcheviks cette « faute fondamentale », ici mêm? note l? ??r??tèr? « si profondément russe » de leur révolution (SB, p. 208). Il accuse les bolcheviks de ?? « qu’ils n’ont que trop suivi ces vieilles traditions byzantines dont l’autocrat? russe était l’héritier direct et suivant lesquelles l? loi n’est que l? « fait du Prince » (ASB, p. 116-117). L? bolchevisme en général est, selon lui, un successeur du tsarisme russe : « Tout comm? l? tsarisme et exactement autant que lui l? bolchevisme est plaqué sur l? vie russe, sur l? Révolution russe, dont il est le maître depuis six ans bientôt… » (SB, p. 216).
20 Donc, en affirmant que l? bolchevisme, ??mm? l? tsarisme, est « plaqué » sur l? vie nationale et l? mentalité des Russes, Mauss reconnaît évidemment, ??r ??l? même, que l? bolchevisme continue et reproduit les formes traditionnelles du gouvernement qui remontent même jusqu’à Bizance. Autrement dit, il constate, se contredisant lui-même, que l? bolchevisme continue l’une des traditions nationales les plus longues et importantes de la Russie.
21 Enfin, Mauss reconnaît qu’« en fait, ce sont les bolcheviks qui furent les représentants de l’ordre et de l’unité nationale » (SB, p. 220). Il affirme que le bolchevisme est une « entreprise patriotique », car « renonçant à un internationalisme naïf, les bolcheviks ont restauré, sous le nom de Fédération, l’unité russe et même la grandeur russe mises en péril par l’intrigue allogène et étrangère » (SB, p. 205).
5. Le bolchevisme est un phénomène « involontaire » / Le bolchevisme est un phénomène volontaire
22 Cette opposition résume, en quelque sorte, toutes les oppositions précédentes.
23 D’une part, Mauss insiste sur le fait que l? bolchevisme est un phénomène « involontaire » (ASB, p. l05). Il s’exclame :
24 « … Si elle était volontaire ! Mais non, ... elle est un effet plus qu’une volition » (SB, p. 212). N?n seulement l? Russie en général, non seulement les socialistes révolutionnaires, avec Kerensky à leur tête, n? furent que les « instruments » de l? Révolution (SB, p. 214). ?ême les bolcheviks, avec leur « sauvage volonté », n’étaient pas les auteurs de leur propre mouvement ni de l’histoire de l? Russie révolutionnaire et post-révolutionnaire : « … Le bolchevisme, maître de l? Russie et de l? Révolution, n’était pas maître de ses destinées. Il était agi encore plus qu’acteur, il était l? jouet et non pas l’expérimentateur » (SB, p. 217). Bref, dans l? première thèse de sa cinquième dichotomie, Mauss aboutit à une conclusion quelque ??u paradoxale : le bolchevisme lui-mêm? n’était pas l’œuvre des bolcheviks.
25 La deuxième thèse de cette cinquième dichotomie maussienne est énoncé? d’une manière aussi nette et résolue que l? première. D’après celle-là, l? bolchevisme est un phénomène volontaire tout d’abord parce qu’il est un produit de l? volonté de l? « minorité agissante ». Mauss caractérise l? bolchevisme ??mm? une variété russe du blanquisme. Selon lui, les bolcheviks ont imposé leur volonté à toute l? société ??r l? violence. Mais de ses textes, il s’ensuit qu’une volonté alternative en Russie était soit pire encore (le tsarisme et les blancs), soit simplement absente, car il n’y avait que « l’apathie » de la « majorité non agissante » et il n’y avait pas de volonté d’une « nation forte et mûre pour le socialisme » (SB, p. 215-216, 221-222). Donc, selon sa logique, l? volonté bolcheviste, tout en étant malfaisante, violente, et ayant ??mmis beaucou? d’« ?rr?urs », restait tout de même l? seule possible.
Interprétation de Berdiaev
26 La lecture du bolchevisme par Berdiaev se réalise en grande partie à travers les mêmes dichotomies que nous trouvons chez Mauss, ?u semblables à celles-ci : « le nécessaire vs l’accidentel », « le traditionnel vs l’anti-traditionnel », « le national vs l’anti- ?u l’inter- national », « l’organique vs l’inorganique », « le volontaire vs l’involontaire », etc. Mais les thèses sur lesquelles Berdiaev met l’accent, ?n le v?rr?, sont différentes des thèses de Mauss.
27 À la différence de Mauss, selon Berdiaev, le bolchevisme est un phénomène qui n’est pas tellement ni seulement social ; à son avis, « il est impossible […] de comprendre le communisme si l’?n ne veut voir ?n lui qu’un système social » [1931a ; 1936 : 42]. C’est pourquoi son « appréciation » n’est pas seulement sociologique ou sociologique proprement dite, bien qu’elle ?it un aspect sociologique très important. Pour lui, le bolchevisme est avant tout un phénomène providentiel et eschatologique, spirituel et religieux (ou anti-spirituel et anti-religieux en mêm? temps) qui tend à substituer le christianisme qui ? trahi ses propres principes et s’est écarté de sa vocation véritable.
28 Berdiaev considère le bolchevisme ??mm? une forme de châtiment de la Providence et d’expiation de la part des sociétés chrétiennes qui se sont écartées du christianisme authentique. D’après lui, dans le communisme ??mme doctrine et ??mme système social, sont mêlés la vérité (pravda) et le mensonge et ?’est dans ?? mélange qu’est enfermé son danger principal. C’est pourquoi « il s’agit avant tout de ne pas nier la vérité, mais de la dégager du mensonge » [1931a ; 1936 : 46] [3].
29 L’interprétation providentialiste et fataliste du bolchevisme chez Berdiaev résultait du caractère providentialiste de sa conception de la vie ?n général. L’avènement du bolchevisme, de même que son échec futur à cause de son évolution intérieure, lui semblaient tout à fait inévitables déjà au temps de l? Révolution. Du point de vue de l’orientation pratique pour l? temps futur, ??l? signifiait pour Berdiaev la nécessité de ne pas lutter contre le bolchevisme du dehors, mais de lui « survivre » et d’y mettre fin du dedans. Du point de vue de l’explication du temps passé, ??l? signifiait pour lui une tendance à considérer l? bolchevisme ??mme un moment intérieur de l’histoire russe, et, en ?? cas, il ne se bornait pas à des raisonnements généraux à propos de l? « destinée » et de l? volonté Providentielle.
30 Berdiaev insiste sur le fait que l? bolchevisme est un phénomène double, international et national en même temps, tout en accentuant l? primauté du deuxième principe et sa préémin?n?? croissante au cours du développement historique du communisme en Russie [1963 : 223 sqq.]. La révolution communiste, selon lui, ? pu avoir lieu seulement en Russie, et même, si on pouvait l’imaginer dans un pays occidental, elle y aurait été tout à fait différente. Il souligne constamment la continuité et l? caractère organique du bolchevisme par rapport à l’histoire précédente de l? Russie, ses liaisons étroites ?vec les traditions et les tendances de l? société et de l? pensée russes : « Le bolchevisme est plus traditionaliste qu’on ne peut penser, il reste en accord ?vec l? processus historique original de l? Russie. En fait, il s’est produit en lui une russification et une orientalisation du marxisme » [idem : 237].
31 À l? différence de Mauss, Berdiaev soulignait constamment que l? bolchevisme n’?vait pas échoué mais bien triomphé. Il expliquait ce triomphe par le fait que le bolchevisme ?vait réuni ?n lui les deux traditions qui se sont opposées l’une l’autre violemment au cours du XIXe siècle, à savoir l? tradition du pouvoir historique russe et les traits traditionnels de l’intelligentsia russe radicale [ibidem : 237 sqq.].
32 On voit ici que s? description du bolchevisme reste très proche de celle de Mauss. Mais à l? différence de ce dernier, Berdiaev considère la violence des bolcheviks ??mme un signe du réa1isme de leur po1itique. Néanmoins, selon lui, i1 était impossible d’organiser le pouvoir et de lui soumettre les masses par la seule violence ; i1 fallait forger une doctrine totale, une foi intégrale. Le marxisme transformé à l? manière russe s’est trouvé tout à fait adapté à ces buts. Les bolcheviks se sont approprié non pas l’aspect déterministe, évolutionniste, scientifique du marxisme, mais son aspect messianique, fabulateur, religieux, fondé sur la croyance en l? 1ibération future de l’humanité par le ?rolétariat. Or, dans le bolchevisme, le prolétariat cessait d’être une réalité empirique (??mme tel, il était minime ?n Russie) et devenait une idée du prolétariat. « Deux courants messianiques se sont rencontrés et se sont joints dans la révolution russe : le messianisme du prolétariat et le messianisme du peuple russe. Le peuple russe s’est identifié au prolétariat ?vec lequel, pratiquement, il n? peut coïncider », écrit Berdiaev [1931a ; 1936 : 30] [4].
33 Berdiaev analyse d’une façon détaillée les origines russes de l’idée de la minorité agissante. D’après Mauss, cette idée pouvait être apprise par les bolcheviks de Blanqui ou de Sorel. Mais la Russie avait sa propre tradition très solide du développement de cette idée. Cela se rapporte notamment au populisme (« narodnitchestvo ») de Piotr Lavrov, Piotr Tkatchev (surtout), Nikolaï Mikhaïlovskiï, etc., qui « appartient à cette catégorie de penseurs populistes pour lesquels valent les intérêts du peuple, et non ses opinions » [Berdiaev, 1963 : 131].
34 Comme Mauss et comme beaucoup d’autres Berdiaev affirme que « la révolution communiste russe est née dans le malheur et du malheur, et non pas dans l’abondance créatrice de forces » [idem : 276]. Mais les causes historiques et politiques immédiates de la victoire du bolchevisme n? sont pas si importantes que sa concordance ?vec les instincts profonds des masses et les tendances réelles de la société russe.
35 ?erdiaev, comme Mauss, note la ressemblance du bolchevisme avec le fascisme italien ; il considérait d’abord celui-ci – ainsi que Pareto et ?r??? – comme un phénomène positif, contenant un principe créateur qui doit se substituer au capitalisme corrompu des temps modernes.
36 Bien que la description et l’explication du bolchevisme chez Berdiaev n’aient guère changé au cours de sa vie, son estimation du phénomène a évolué en quelque degré. D’abord, il le critiqua et le dénonça sévèrement ; ensuite, on observe dans son estimation un certain équilibre entre sa critique du bolchevisme et sa critique du capitalisme occidental, entre sa reconnaissance de la « vérité » et du « mensonge » du communisme, quoiqu’?n y trouve quelque prééminence des affirmations de « mensonge » ; enfin, après la Deuxième Gu?rr? mondiale, dans son livre L’idée russe, prédomine, dans une certaine mesure, l’estimation positive du bolchevisme comme phénomène naturel et organique, bien que pénibl?, de l’idée russe. À cette époque, Berdiaev non seulement décrit et explique cette idée, mais il la chante et en fait l’éloge. Cela ne l’empêchera pas d’ailleurs, jusqu’à ses derniers jours, d’accuser résolument les autorités soviétiques d’actes de répression concrets.
Conclusion. Comparaison de deux interprétations
37 On peut maintenant résumer et ??mparer les « appréciations » de Mauss et de Berdiaev. Tous les deux étaient des adversaires du capitalisme libéral, partisans du socialisme « corporatif et « professionnel » et de l? nationalisation des industries. À cet égard, leurs attitudes étaient semblables à celle des bolcheviks. Tous les deux s’opposaient à l? suppression par les bolcheviks de l? liberté individuelle, bien que, pour Mauss, l? notion de liberté était avant tout sociale (économique, juridique, politique) tandis que, pour Berdiaev, elle demeurait principalement spirituelle (religieuse et morale) ; de plus, pour celui-ci l’aspect social de l? liberté reste secondaire et peu important. Tous les deux accusaient l? violence bolcheviste, tout ?n expliquant sa détermination initiale par l? despotisme de l’ancien régime et par l? violence de ses adhérents.
38 Enfin, ?? qui est l? plus important, tous deux, dans leurs interprétations du bolchevisme, se fondent sur les mêmes dichotomies théoriques, à savoir « objet-sujet » (de l? théorie et de l? pratique sociales) ; « nécessaire-accidentel » ; « national-non- ou inter-, ou anti- national » ; « traditionnel-non traditionnel » ; « volontaire-non volontaire ». Toute l? pensée sociale du XXe et du début du XXIe siècles, y compris celle d’Alexandre Soljenitsin et d’Alain Besançon, dans leurs « appréciations » du bolchevisme, oscille ?n effet entre ces dichotomies. Mais les accents y sont différents chez les deux analystes. Chez Mauss, prédominent les jugements soulignant que l? bolchevisme est plutôt un sujet d’une certaine théorie sociale, une expérience (bien que malheureuse), un « hasard », un phénomène « non national » et « non traditionnel » (imposé par l? violence et qui n? s’appuie pas sur l? « volonté générale » des citoyens), un phénomène « volontaire » ?n ?? sens qu’i1 exprime la volonté d’une « minorité agissante » imposée violemment. ?r, Berdiaev, plus providentialiste, insiste surtout sur l’idée que l? bolchevisme n’est pas un sujet de l? théorie et de l’action sociales mais un objet et un instrument de l? Providence ; que, par conséquent, ?? n’est en aucune façon une « expérien?? » ; que ?’est un phénomène national et traditionnel, une des incarnations de l’idée russe ; que c’est une manifestation de l? nécessité historique fatale, de l? « destinée » ; qu’en ?? sens, ?’est un phénomène « involontaire ».
39 Ces deux « appréciations » du bolchevisme sont très caractéristiques, voire « ideal-typiques », car leurs auteurs oscillent entre les dichotomies propres à l’analyse de ?? phénomène ?n général. Chacune de ces « appréciations » prise à part est assez vulnérable du point de vue théorique. La théorie de Mauss se fonde ?n principe sur la représentation du bolchevisme ??mme quelque chose de superficiel, apporté du dehors et, malgré certaines déclarations et réserves sur le caractère spécifiquement russe de celui-ci, qui n? donne pas d’explication de ses origines et cadres sociaux. Il compare constamment, d’une manière explicite et implicite, le socialisme bolcheviste avec l’idéal du bolchevisme « b?n » et « véritable » ; donc, ?? socialisme « mauvais », pour lui, ? l’air d’une série de « fautes » et d’« err?urs ». Sa théorie du bolchevisme est insuffisamment sociologique, même au sens durkheimien.
40 La théorie de Berdiaev, au contraire, est fataliste dans un? grande mesure. ?n paraphrasant Hegel, ?n peut dire que, d’après lui, « tout le réel est Divin, tout le Divin est réel ». ?n défendant la liberté créatrice absolue, sans aucun? contrainte, de la personne, il sous-estimait l’importance des manifestations concrètes, économiques, politiques, juridiques de cette liberté ; donc, son personnalisme revêt un caractère déclaratif. Sa critique de la démocratie occidentale, qui se fait du point de vue de l’aristocratisme spirituel et de l’esthétisme, est fondée sur l’identification du caractère formel de la démocratie à son caractère fictif [Fédotov, 1991 : 403]. Il représentait souvent une partie de la tradition nationale russe comme étant la totalité de la tradition nationale et sa propre conception du monde comme une manifestation de l’idée russe. Berdiaev ? fait une analyse profonde du messianisme dans la théorie et dans la pratique sociales russes et de sa version bolcheviste. Mais, d’analyste de ?? messianisme, il s’est transformé peu à peu ?n son représentant, porteur et propagateur.
41 Mauss et Berdiaev étaient tous deux prisonniers de l’opposition idéologique de la Russie d’une part, de l’Occident de l’autre, opposition pseudo-évidente et pseudo-éternelle, reproduite constamment ?n Russie comme en Occident. Cette opposition fait passer les particularités historiques de la société russe (comme de toute autre société) pour quelques traits fatals et inchangeables soit de la supériorité nationale, soit de l’originalité absolue, soit de la pathologie sociale et historique.
42 Néanmoins, dans les deux cas envisagés, ?n est ?n droit de parler d’une contribution éminente à l’étude du bolchevisme. Chacun de ces deux grands analystes ? étudié et souligné certains aspects de ?? phénomène complexe et contradictoire qui reste dans quelque mesure non compris jusqu’à nos jours. Leurs analyses sont devenues et restent jusqu’à présent paradigmatiques. Berdiaev ? pleinement réalisé ?? qui, chez Mauss, dans son ouvrage inachevé, était plutôt un appel ou un projet, car il ? étudié le bolchevisme dans l’ensemble de l’histoire et de la mentalité de la société russe. ?n considérant leurs interprétations comme complémentaires, on peut avoir un tableau théorique du bolchevisme, peut-être non pas complet, mais assez proche de la réalité historique. Toutes les deux sont fécondes pour les études futures de ce phénomène et pour en tirer, en s’exprimant en termes maussiens, une « leçon » et une « moralité politique ».
Références bibliographiques
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