Un inconnu célébrissime : Marcel Mauss
- Par Camille Tarot
Pages 21 à 24
Citer cet article
- TAROT, Camille,
- Tarot, Camille.
- Tarot, C.
https://doi.org/10.3917/rdm.036.0021
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- Tarot, Camille.
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https://doi.org/10.3917/rdm.036.0021
Notes
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[1]
Ce texte a été initialement publié dans le n° 8 de La Revue du MAUSS semestrielle, second semestre 1996.
1 Qui n’a entendu parler de Marcel Mauss, neveu du « fondateur » de la sociologie française, Émile Durkheim, son collaborateur le plus proche pendant vingt ans, puis son successeur après la Première Guerre mondiale, l’auteur enfin de quelques textes célèbres, dont le très fameux Essai sur le don, dont l’intérêt et l’importance sont universellement reconnus par les ethnologues et les sociologues ?
2 Pourtant, malgré ou à cause de sa célébrité, Mauss est quasiment un inconnu. C’est à peine si l’homme, en particulier grâce à une volumineuse biographie récente [Marcel Fournier, 1994, Marcel Mauss, Fayard], commence à être vu sous les multiples facettes de sa personnalité et de son activité. Quant à l’œuvre [Sociologie et anthropologie, PUF ; Œuvres, 3 tomes, Éditions de Minuit], même si elle a été tenue en haute estime par les plus grands, même si elle est présentement l’objet d’un évident regain d’intérêt, si elle est célèbre et célébrée, c’est pour quelques textes hautement programmatiques, alors que sa situation historique charnière, les raisons de son originalité puissante et surtout les ressorts de ses contradictions comme de sa fécondité n’ont pas été vraiment expliqués.
3 Mauss est né le 10 mai 1872 à Épinal dans une famille juive. Il est le fils de la sœur d’É. Durkheim qui, très vite, surveillera de près la formation intellectuelle de son neveu. Ce dernier choisit les études philosophiques et rejoindra, comme étudiant pour la licence, l’université de Bordeaux où son oncle enseigne. Il passe l’agrégation de philosophie, préparée en Sorbonne et, en 1895, s’inscrit à la cinquième section de l’École pratique des Hautes Études, celle des sciences religieuses que dirige Sylvain Lévi, sous la direction duquel il étudie le sanscrit et l’indologie. Mauss héritera en 1901 de la chaire de Marillier consacrée à « l’histoire des religions des peuples non civilisés ». Dès lors, pendant quarante ans, l’essentiel de la carrière de Mauss sera lié à ce milieu riche et divers des Hautes Études où s’inventaient les sciences des religions et les sciences sociales, qu’il enrichira de son lien privilégié avec Durkheim, de son appartenance à l’équipe de l’Année sociologique et de ses critiques de sociologue.
4 L’année 1896 voit la première publication de Mauss sous la forme d’une longue recension pour la Revue d’histoire des religions. Aux Hautes Études il rencontre Hubert, qui deviendra un durkheimien important et avec qui il publiera dans le deuxième numéro de l’Année sociologique l’« Essai sur la nature et la fonction du sacrifice » (1899), puis l’« Esquisse d’une théorie générale de la magie » (1904) et l’« Introduction à l’analyse de quelques phénomènes religieux » (1908). Mauss publie avec Paul Fauconnet un important article « Sociologie » (1901), avec Durkheim « De quelques formes primitives de classification » (1901), avec Beuchat l’« Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimo » (1906). En 1909 paraît une première version, inachevée, d’une partie de sa thèse sur la prière.
5 Après une dure guerre où il est officier de liaison et interprète auprès d’unités britanniques, Mauss revient à son enseignement et essaiera de relancer l’Année sociologique. Dans le premier numéro de cette deuxième série de 1925, il donnera son œuvre la plus célèbre et la plus importante, l’« Essai sur le don ». Dans les années trente, Mauss poursuit ses recherches sur le don et repense les rapports de la psychologie et de la sociologie [ « Les techniques du corps » (1935), « Une catégorie de l’esprit humain, la notion de personne, celle de moi » (1938)].
6 L’œuvre de Mauss est immense et difficilement saisissable parce que ventilée en une quantité de courts textes, dont des centaines de recensions, résumés de cours, interventions. Mais elle est fondamentale dans le domaine de l’ethnologie et de l’ethnographie. Non seulement Mauss a assuré la célébrité de la chaire que reprendront Maurice Leenhardt et, en 1950, Claude Lévi-Strauss qui en changera le titre, mais il a systématisé le travail ethnographique en en formulant la méthode, il a formé directement la plupart des ethnologues français du milieu du siècle, il a contribué à la professionnalisation de la discipline et à la mise en place d’un cursus d’études complet en créant avec Paul Rivet, en 1928, l’Institut d’ethnologie de la Sorbonne.
7 Fondamentale aussi dans celui de la sociologie générale. Par sa découverte de l’importance des prestations totales, du don agonistique, Mauss a pu élaborer l’idée des faits sociaux totaux qui ouvre la voie à une autre compréhension des phénomènes sociaux, de la nature du social, et conséquemment de la pluridisciplinarité nécessaire pour tenter d’en rendre compte.
8 Enfin si Mauss fut un ethnologue sans terrain, il ne fut pas un sociologue coupé de la vie sociale. En particulier, il fut un très proche puis toute sa vie un admirateur de Jaurès. Il demeura militant socialiste engagé dans le mouvement coopératif et critique impitoyable des dérives totalitaires. Cette riche expérience politique, loin de faire dévier la sociologie maussienne vers l’idéologie partisane, a au contraire nourri constamment une réflexion critique et distanciée comme on peut le voir dans des textes — aussi importants pour la pensée politique de Mauss que pour la pensée politique tout court — comme « L’appréciation sociologique du bolchévisme » (1924) ou « La nation » (publication posthume, 1956).
9 Mauss sera nommé professeur au Collège de France en 1931, ce qui signifiait une reconnaissance aussi bien de son œuvre personnelle que de l’apport du durkheimisme, même si le mouvement était décimé et déclinant. Mauss quittera son poste de professeur à l’École pratique en 1939, puis la présidence de la cinquième section en 1940, puis le Collège de France à la suite des lois antijuives de Vichy. La guerre et l’occupation seront une longue épreuve précédant la longue nuit de la fin de sa vie. Il est mort en 1950.
10 Peu soucieux de paraître en première place, Mauss fut fondamentalement et toute sa vie un chercheur et un explorateur d’idées, de méthodes, un penseur et un formateur non systématique, un esprit très libre, sinueux, original, non conformiste, novateur. Savant étonnant qui savait rapprocher ce que nos habitudes culturelles séparent, qui avait une vue personnelle de toutes les sciences humaines de son temps et qui pouvait s’intéresser aux « Arts indigènes » (1931) et donc écrire un « Hommage à Picasso » (1930). Douée d’une richesse d’intuitions peu commune, son œuvre offre une profusion d’idées, mais livrées par touches, et qui restent largement à découvrir et à penser.