La préférence pour la sociabilité
Réciprocité et enthousiasme dans les mobilisations du Téléthon
Pages 285 à 302
Citer cet article
- HEURTIN, Jean-Philippe,
- Heurtin, Jean-Philippe.
- Heurtin, J.-P.
https://doi.org/10.3917/rdm.032.0285
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- Heurtin, J.-P.
- Heurtin, Jean-Philippe.
- HEURTIN, Jean-Philippe,
https://doi.org/10.3917/rdm.032.0285
Notes
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[1]
Voir par exemple R. Harré [1986]. Il est toutefois possible que certaines « émotions de base » correspondent à des expressions que les humains sont capables de différencier dans toutes les cultures – voir P. E. Griffiths [1997]. Sur ce débat, voir aussi P. Livet [2002, p. 32 sq.].
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[2]
Sur la conception qu’a Shaftesbury de l’enthousiasme, voir J.-P. Larthomas [1985] et L. Jaffro [1998].
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[3]
Voir par exemple D. Marshall [1986].
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[4]
Voir Lyotard [1986].
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[5]
Voir M. Merleau-Ponty [1964, p. 170-201 et p. 302-305].
-
[6]
Les manifestations de la « force T » ont été particulièrement observées dans le département de l’Isère par S. Rozier.
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[7]
On comprend dans le même temps pourquoi les participants (spectateurs et acteurs) parlent souvent de leurs émotions face à de telles séquences : ils vérifient, en parlant, le partage de l’émotion et son intensité.
-
[8]
Voir D. Cardon et J.-P. Heurtin [2003].
1Le Téléthon a pour particularité télévisuelle, au cours de plus de trente heures, d’entrecroiser incessamment les genres, les lieux et les acteurs. Découpé en programmes successifs, l’événement propose dans chacun d’eux de courtes séquences de quelques minutes construites de manière identique : les scènes sur le plateau central, les reportages et les scènes en duplex. Le propos de cet article est de s’intéresser particulièrement à ce dernier type de séquence quand elles proposent des petits reportages ou des comptes-rendus de manifestations que les organisateurs appellent la « force T » et qui, sur l’ensemble du territoire, organisent des mobilisations locales. Les duplex permettent de retransmettre des images depuis les différentes scènes périphériques du Téléthon. Certaines sont itinérantes, d’autres fixes. Les premières constituent les fils rouges de l’émission. Un studio mobile suit une équipe qui parcourt l’espace national pendant trente heures en utilisant des outils de locomotion variés (train, vélo, péniche, traîneau) et en multipliant les escales pour aller à la rencontre des malades et du public. Les secondes scènes périphériques, traditionnellement installées sur la place centrale des villes retenues par l’AFM (l’Association française de lutte contre les myopathies) et France 2, voient se dérouler, à proximité d’un centre de promesses télévisé, de nombreuses animations.
Vendredi 21 h 16. Duplex en direct de Nancy. Sur la place Stanislas, les journalistes présentent des fils rouges, une série de défis à réaliser durant les trente heures du Téléthon. Diverses actions défilent à l’écran, auxquelles succède un point « compteur local » en compagnie d’un chanteur.
Vendredi 22 h 04. Duplex en direct de Morteau. Après un point « compteur local » sont présentées différentes attractions : vaches montbéliardes dont on peut boire le lait, fromages régionaux que l’on peut acheter, etc. L’animateur insiste alors sur le « monde fou » présent à Morteau.
Vendredi 22 h 24. Duplex en direct de Villeneuve-sur-Lot. Une animatrice présente un spectacle de maréchaux-ferrants dans une ambiance de fête médiévale. « Il y a vraiment une énorme mobilisation », ajoute-t-elle avant de passer la parole à un autre animateur qui présente l’exploit réalisé par une équipe de rugbymen consistant à tirer un autobus à la force du poignet. L’animatrice reprend la parole pour lancer un sujet sur un jeune Agenais de 24 ans, handicapé depuis sa naissance, mais nageur de compétition.
3Depuis que ce dispositif de sollicitation a été importé en France, en 1987, le nombre d’actions locales organisées n’a cessé de grossir au point que, dix ans après sa création, près d’un tiers de la somme récoltée provient de cette « force T ». Lancers de petits pois, défilés de rois mages, courses de brouettes, etc. C’est moins le caractère incongru ou spectaculaire des actions proposées qui retiendra ici l’attention que le type de lien, à la fois social et moral, qu’elles contribuent à tisser entre tous ceux qui se mobilisent à cette occasion.
Les ressorts des manifestations de la « force T »
4Certains ressorts de ces manifestations locales de la « force T » doivent être particulièrement soulignés. Tout d’abord, leur production est assise sur des techniques de marketing éprouvées : la façon dont est organisée la mobilisation sur l’ensemble du territoire français repose – en une forme exacerbée de la mobilisation des ressources – sur le savoir-faire de « mobilisation de la force de vente » dont les responsables de l’AFM sont familiers. Ensuite, ces manifestations ne sont que rarement le fait d’individus isolés : elles reposent sur des infrastructures sociales existantes et sont le fait de groupes déjà constitués (comités d’entreprise, clubs sportifs ou de loisirs, groupes professionnels, groupes scolaires, etc.). Elles reposent également sur des formes traditionnelles de fête de village, voire de compétition entre villages, dont l’émission Intervilles avait déjà expérimenté le caractère vivace. Enfin, ces manifestations reposent sur des compétences ordinaires, des savoir-faire communs : on fait ce que l’on sait faire. « Mon mari a participé [à des actions locales], c’était l’année passée, je crois, il a nagé. […] Oh ben, disons qu’il va régulièrement à la piscine et puis, l’année passée, il s’est trouvé qu’il fallait nager et puis qu’en nageant ça faisait gagner je sais plus, il y avait un don, quoi, qui était fait suivant la distance que l’on faisait. Voilà il était content… » Des pâtissiers contribueront ainsi à la confection d’un gigantesque pithiviers de plusieurs mètres de long ; des amateurs de course cycliste seront chargés de nourrir de coups de pédales, des heures durant, la puissante dynamo de leur vélo afin d’alimenter en énergie l’ampoule éclairant les huit lettres du mot « Téléthon » situées au sommet d’un kiosque à musique ; des militaires désosseront, puis remonteront un hélicoptère ; des danseurs se relaieront des heures durant pour ne pas rompre la « danse de trente heures » ; des grands-mères s’emploieront à tricoter une immense écharpe destinée à ceindre le clocher ; etc. Dans ce genre de manifestation, la séparation entre public et héros de la représentation est aisément franchissable : chacun peut faire la même chose ou une chose équivalente. Le coût d’entrée y est bien inférieur à celui qu’exigent d’autres formes de mobilisation, notamment les plus militantes. Les participants sont toutefois soumis à des règles du jeu particulières (descriptibles en termes de « défis ») qui contribuent à transformer la signification et l’usage de leurs gestes tout en valorisant les qualités et les compétences sur lesquelles ils s’adossent.
5Quand on a décrit ces ressorts de la mobilisation, on n’en a toute-fois pas épuisé la description. Car un de ses éléments probablement central n’apparaît que dans le cours de son déroulement, à la fois comme un effet émergent, mais également comme une proposition – pas entièrement prévue à l’avance – d’engagement et qui, au fur et à mesure de l’écoulement des trente heures d’émission, devient le principe d’une autonomisation de la mobilisation par rapport à ses conditions de déclenchement : toutes ces manifestations et mobilisations s’accompagnent d’un intense partage d’émotions, que la plupart des acteurs du Téléthon cherchent à nommer au travers de mots tels que joie, plaisir, enthousiasme, bonheur, etc.
Des spectateurs à la recherche d’un langage pour décrire l’émotion du Téléthon : l’enthousiasme
6Il y a, de fait, tout au long des trente heures de l’émission, une prolifération de discours sur les émotions. Si ces moments si riches en nomination des émotions apparaissent décisifs, ce n’est toutefois pas parce qu’ils peuvent s’analyser, dans un registre purement dramaturgique, comme prenant rang parmi les causes de la mobilisation. Nommer l’émotion, ce n’est pas fournir des motifs à nos actions (« j’ai peur, donc je m’enfuis », « je suis enthousiaste, donc j’applaudis »), mais proposer une interprétation de ce que ressentent les personnes, et c’est « relier un comportement à un arrière-plan complexe dans lequel il est accompli et, ce faisant, rendre les actions humaines intelligibles » [Bedford, 1986, p. 30]. Ces interprétations ont simplement d’abord une puissance de clarification collective des situations et proposent, par la qualification de l’affect exprimée en une émotion dotée d’un nom particulier, une voie de coordination pour les individus. C’est pointer la dimension pragmatique des émotions, c’est-à-dire la possibilité d’une reconnaissance commune de l’interprétation émotive – et cette reconnaissance va passer par le raccordement jugé pertinent des traits de la situation à la forme expressive de l’émotion qui lui confère un caractère de plausibilité [Solomon, 1984]. Mais la définition de l’émotion n’est qu’un premier moment d’un processus de coordination. Car, comme le souligne Paul Dumouchel [1995, p. 138], « les émotions en tant que processus de coordination entre les agents sont un moyen par lequel les préférences entre les agents se modifient en fonction des préférences des autres ». Ainsi, un acte original interprété comme liesse a la propriété d’appeler des réponses de liesse.
7Il est sans doute difficile, voire impossible, de déterminer de manière univoque vers quelle émotion convergent les interprétations des (télé)spectateurs du Téléthon – il n’est pas sûr non plus qu’ils convergent vers une émotion unique. Tout au plus, dans ces moments d’augmentation notable du volume d’activité de nomination des états internes, un qualificatif de l’émotion revient de manière itérative : celui d’enthousiasme. Nous voudrions prendre au sérieux cette récurrence, afin de chercher à décrire le genre de coordination qu’elle appelle.
Vendredi, 20 h 19
Daniel Billalian. – Alors vous êtes cette année le parrain du Téléthon.
Question simple : pourquoi avoir accepté ?
Thierry Lhermitte. – Ben, c’est dur de refuser devant une cause aussi respectée, respectable, admirable, et puis, quand on s’y intéresse un petit peu, qu’on voit l’énorme, le gigantesque travail qui a été fait, eh ben, on peut être que fier d’avoir été choisi… enfin qu’on vous ait demandé de le faire. Donc je le fais avec plaisir et je vous dis : j’ai été enthousiasmé, submergé par ce que j’ai découvert, le travail qui avait été fait pendant dix ans et le travail qui reste à faire maintenant avec l’espoir de la thérapie génique. Donc c’est quelque chose de très important.
Samedi, 21 h 31
Claude Sérillon. – On va à Trappes retrouver Khalid El Kendili, Thierry Clopeau, qui ont fait un très grand tour depuis hier soir, tout autour de la région parisienne.
Thierry Clopeau. – Le tour des banlieues, ça continue. On a quitté Montfermeil, en fin de samedi, avec un enthousiasme extraordinaire, Khalid, des jeunes de la cité des Bosquets. On se retrouve ici, à Trappes, dans les Yvelines.
Samedi, 23 h 01
Sophie Davant. – Je voulais faire un point… Ah, ça y est, ça s’en va à nouveau… Je perds ma voix. Alors au CP, 617 227 francs récoltés. C’est 5 % de plus que l’année dernière, c’est un très bon score qu’il va falloir encore pulvériser en appelant le 3637.
Claude Sérillon. – Et ce n’est pas fini ! On n’a pas fini, parce que…
Alban. – Ce qu’il faut dire rapidement, c’est que les comptes ne sont pas terminés. Il y a des personnes à la patience angélique qui continuent à faire les comptes. Et je crois que le score va encore monter dans l’enthousiasme au 3637 dans le Lot-et-Garonne.
9L’analyse de la problématisation des émotions comme un moment interprétatif des situations renvoie à la question controversée de leur caractère culturel. La position ici défendue invite à trancher en faveur d’une conception au terme de laquelle chaque communauté culturelle produit une liste d’émotions qui sont reconnues par ses membres [1]. Mais si les émotions sont des produits de chaque culture, il devient pertinent de chercher, dans l’histoire des descriptions conceptuelles des émotions, les ressources nécessaires à l’analyse de ce qui se joue dans la coordination par ces émotions. L’histoire du concept d’enthousiasme, parce qu’elle permet de préciser ses traits d’organisation et que ce sont ces traits qui permettent aux personnes – celles qui s’enthousiasment comme celles qui les observent – de le reconnaître et de l’identifier comme tel, peut en effet offrir des points d’appui à la description des opérations effectuées par les acteurs.
10L’enthousiasme est une émotion qui a en effet une histoire. Celle-ci débute aux XVIIe et XVIIIe siècles. L’enthousiasme – étymologiquement : « possédé ou marqué par la présence de la divinité » – a d’abord un sens péjoratif et restreint au XVIIe siècle et désigne l’exaltation visionnaire des fanatiques religieux. Ce n’est que peu à peu, notamment avec Shaftesbury, que l’enthousiasme s’est détaché de cette sphère théologico-politique pour libérer un nouveau sens, positif celui-là, et recouvrir de nouveaux contenus [2]. Shaftesbury prépare en effet, avec sa Lettre sur l’enthousiasme de 1708, une redéfinition de cette passion, non plus à partir de l’inspiration d’un Dieu, mais à partir d’une conception des contenus de l’inspiration et de ses principes, de la qualité des forces qui s’y manifestent.
11Ce qui constitue l’enthousiasme, c’est tout d’abord un « esprit visionnaire » : il naît de l’imagination d’une présence. L’enthousiasme est ainsi analysé par Shaftesbury comme un mouvement intense des affections, un puissant sentiment d’élévation de l’âme lié à la présentation de certaines idées morales. Cette redéfinition de l’enthousiasme et la possibilité de le comprendre comme sentiment moral sont inséparables des multiples tentatives, au XVIIe siècle, de reconstruction de la morale et, indissociablement, des bases d’une politique moralement acceptable.
12C’est dans ce contexte particulier de spéculations toutes ensemble morales, sociales et politiques que de nombreux auteurs ont noté l’importance accordée à la métaphore théâtrale, celle-ci appuyant une relation critique à la société [3]. Cette métaphore du théâtre a en outre la propriété de mettre moins l’accent sur l’acteur que sur le spectateur. L’enthousiasme est ainsi une émotion de spectateur – Shaftesbury y insiste, tout comme Kant le fera plus tard : l’enthousiasme permet l’institution d’un public, qui de proche en proche englobe toute l’humanité [Jaffro, 1998]. L’obstacle que constitue la distance du spectateur au spectacle ne peut être surmonté, dans l’enthousiasme, qu’au moyen d’une faculté : celle de l’imagination. Et l’enthousiasme se définit de fait comme la tentative de l’imagination de présenter au spectateur un objet « imprésentable » comme le divin ou l’infini [4]. Mais l’imagination joue également à un autre niveau. En effet, la distance n’est pas seulement celle du spectateur et du spectacle « sublime », elle est également présente entre les spectateurs d’un même spectacle. Or, en s’alimentant à ce que l’Inquiry Concerning Virtue (1699) de Shaftesbury nomme les « affections naturelles », c’est-à-dire tous les penchants qui portent l’homme à se rapprocher de ses semblables, l’enthousiasme cherche d’abord à se communiquer. Cette perspective ouvre donc sur une idée essentielle, c’est que l’enthousiasme émerge sur un fond de sociabilité, de sympathie, et elle le constitue comme une affection « sociale et communicative ». En ce sens, l’enthousiasme est bien une « passion communicative, confédératrice, associative » [Jaffro, 1998, p. 64] : l’enthousiasme des autres appelle mon propre enthousiasme qui le prend pour objet.
13En tant que se détachant sur ce fond « originellement dans la nature humaine », l’enthousiasme peut apparaître comme un sentiment positif. L’enthousiasme philosophique chez Shaftesbury est « imagination d’une altérité admirable », de même que pour Kant, l’enthousiasme, sentiment « sublime », naît d’une cause morale – par exemple d’une entreprise de progrès de l’humanité –, et tout en étant une émotion se rapporte à l’« idéal » – dans le cas de la Révolution française, le droit d’un peuple à se donner une Constitution politique républicaine : c’est un index lié à la révélation d’une « faculté pour le mieux » de l’espèce humaine. Mais l’enthousiasme peut également prendre le visage inquiétant du fanatisme sectaire. S’il en va ainsi, c’est qu’il ne possède pas de principe régulateur interne. Il n’y a, de ce fait, aucune valeur que l’on puisse attacher en propre à l’enthousiasme. Pour autant, chez Shaftesbury comme chez Kant, va être mis en avant un élément susceptible de servir de principe limite, permettant de faire le départ entre le bon et le mauvais enthousiasme, entre l’enthousiasme proprement dit et le fanatisme, la Schwärmerei. Ce principe, c’est celui du « sens commun » (sensus communis) : l’enthousiasme est une démesure limitée par le « sens commun », c’est-à-dire, notamment chez Shaftesbury, une instance critique qui va, de manière privilégiée, s’exprimer par l’humour et l’esprit (le wit) – qui sont, on le remarquera, des manifestations de la sociabilité –, en sorte que c’est la sociabilité qui vient réguler les dérèglements de la sociabilité.
14En revenant sur certains des éléments de cette histoire du concept, il s’agissait de mettre au jour, de manière systématique et synthétique, les structures formelles de l’enthousiasme. Cette formalisation offre un point d’appui pour proposer une approximation des opérations effectuées par les acteurs, l’hypothèse étant que cette « passion » possède des traits d’organisation et que ce sont ces traits qui permettent aux personnes – celles qui s’enthousiasment comme celles qui les observent – de la reconnaître et de l’identifier comme telle.
Un agencement réciproque des actions : les défis de la « force T » comme expériences de la sociabilité
15Le premier élément – central – du modèle est constitué par la place de la sociabilité : l’enthousiasme est un mode de coordination des engagements émotionnels dont le principe est la sociabilité. Or, l’une des propriétés du Téléthon, c’est justement que partout en France, dans les rues, sur les places, dans les lieux publics – sauf peut-être dans les quartiers des grandes villes –, les trente heures de l’émission font sortir les gens de chez eux, les font se rencontrer, se parler et se côtoyer. Quelle que soit l’activité à laquelle ils s’adonnent, l’important est moins ce qu’ils font que la manière dont ils le font ou, plus précisément, le type de relations qu’ils nouent entre eux à cette occasion. L’important, en effet, c’est qu’ils font des choses ensemble, qu’ils créent ou réactivent des liens, qu’ils s’attachent. Les manifestations de la « force T » n’ont de validité que si elles se trouvent agencées collectivement, et mieux : si elles visent « l’agencement réciproque des actions » [Livet, 2002]. C’est pour cela que, dans le Téléthon, les gens sont sans cesse en train de se frôler, de se toucher, de se bousculer, de se donner la main, de se serrer, de s’étreindre, de s’embrasser. Ils se livrent constamment à des corps à corps qui, tandis qu’ils sont touchés par les autres au moment même où ils les touchent, les plongent dans une forme de réciprocité [5].
16Lorsque la réserve, la pudeur, les exigences sociales obligent à maintenir de la distance entre les corps, les participants du Téléthon usent de combinaisons qui permettent de maintenir la réciprocité et inventent des procédés qui leur permettent de nouer des liens, à proximité, tout en préservant entre les corps une certaine distance. Par exemple, ils s’attellent ensemble et de façon simultanée à la réalisation d’une même tâche ; ils se relayent dans une action qui se poursuivra pendant trente heures, ils s’adonnent, chacun de son côté, à la confection d’un objet bien précis qui ne prendra sens qu’inséré dans un ensemble plus vaste [6], etc.
17De cette réciprocité des touchers, de cette expérience du partage naît un sentiment que les autres sont – pour paraphraser M. Merleau-Ponty [1998, p. 303] – un prolongement de soi et que soi est un prolongement des autres : le corps à corps produit, en incluant les autres, un agrandissement du soi propre, une « expansion de soi » [Aron et Aron, 2000] qui en retour produit une émotion profonde.
18C’est bien ce qu’avait constaté E. Summers-Effler sur un terrain différent : « Les gens sont attirés dans des expériences de solidarité, et ces expériences de solidarité produisent une énergie émotive parce que ce sont des expériences d’expansion du soi, où notre sens du soi – pas seulement notre identité cognitive, mais aussi le sentiment de notre soi – croît pour englober les autres » [2005, p. 137-138]. Toutes les choses monstrueuses que crée le Téléthon, ces objets bizarres, ces biens extraordinaires ne sont donc là que pour créer des liens, rendre solidaire, susciter de la réciprocité. Les buts communs ne peuvent être atteints sans qu’ils soient partagés par les participants, mais surtout avec eux. En sorte que les « exploits du Téléthon » semblent avoir pour fin de manifester « la possession réciproque, sous des formes extrêmement variées, de tous par chacun » [Tarde, 1999, p. 85] – autrement dit : de constituer ce que Tarde définit comme « la société ».
Contagion de l’enthousiasme et propagation de l’association
19L’enthousiasme est, en deuxième lieu, on l’a vu, une émotion de spectateur, qui est même susceptible de former un public élargi par l’institution d’un sens commun. Les séquences en duplex depuis les villes et les villages qui sont consacrées aux « exploits » de la « force T » suscitent sans doute de la part de certains téléspectateurs une forme de distance (à la fois corporelle et attentionnelle), mais beaucoup d’autres engagent un rapport différent à ce spectacle. Sans rester toujours aveugles à la mise en scène télévisuelle, ils en décryptent immédiatement un sens qui n’est pas perçu par les spectateurs ironiques ou critiques. Ce n’est pas le kitsch d’Intervilles, mais la mobilisation qui est simplement vue et dont ils retirent satisfaction et joie : « Je trouve plus émouvant de voir des gens ordinaires qui s’impliquent dans une action plutôt qu’une célébrité qui chante », « c’est bien, c’est une sorte d’engouement. Tous ceux qui participent ne sont pas des sportifs, mais tout le monde s’y met. Tout le monde se mélange à faire du sport, et je trouve que ça, c’est bien ».
20Mais l’enthousiasme appelle aussi l’enthousiasme – « l’enthousiasme des autres appelle mon propre enthousiasme qui le prend pour objet » [Jaffro, 1998]. Chez les téléspectateurs, c’est aussi la dimension contagieuse de cette mobilisation qui est remarquée, entretenue par le retour à intervalles réguliers de ces duplex avec les différentes régions françaises. Dans le Téléthon, il faut agir d’abord sur soi, mais cette action, comme on l’a vu, ne peut être engagée qu’en lien avec d’autres. L’enthousiasme qui vient qualifier ce spectacle de l’agir partagé par les participants, pour y reconnaître la manifestation d’un socius, a vocation à se propager : « C’est vrai que, quand on suit le Téléthon ou qu’on donne, on a un peu l’impression de faire partie d’une grande famille, de plus en plus grande, j’espère, chaque année, mais il y a un peu cet aspect-là […] on fait partie d’un élan. » Si, lors des séquences en duplex, le Téléthon présente publiquement, à intervalles de plus en plus rapprochés jusqu’à la fin de l’émission, les mobilisations de la « force T », c’est bien pour actualiser chez les téléspectateurs une disposition à l’association :
« Je pense qu’il y a le… si l’émission devient trop pontifiante, trop ennuyeuse, vous savez, il y a des gens qui risquent de se lasser et de tourner le bouton, quoi ; il faut qu’il y ait de l’attraction quand même. Il faut que les gens aient envie de participer, voilà. Qu’ils soient enthou- siasmés et qu’ils aient envie de participer. Je pense que c’est important que les gens sentent que c’est important et puis, quand on voit des gens enthousiastes, ça enthousiasme les autres, je pense qu’il y a un phéno- mène de… […] ça fait boule de neige, quoi… » (une donatrice, sans profession, 58 ans, deux enfants, croyante mais non pratiquante). « L’enthousiasme, c’est ce qui se communique le plus facilement, je crois. La fatigue […] c’est ce que l’on voit tout de suite. L’enthousiasme, cela se voit aux sourires, à la façon que les gens ont de s’arrêter sur les enfants, de leur parler, de donner la parole aux familles ou aux individus ou aux inconnus. C’est souvent… parce que la ferveur des gens dans la rue, elle se voit tout de suite ; ils crient, ils s’agitent, ils s’activent sur le sport ou les diverses manifestations qu’ils organisent, cela se voit facilement, et du côté des animateurs ou des artistes encore, c’est vrai qu’on voit tout de suite s’ils sont tournés vers les autres » (une jeune femme en fin d’études supérieures).
22Ainsi l’enthousiasme peut-il transformer le spectateur en acteur, en sorte que la mobilisation devient un effet émergent de la mobilisation, et dont il entretient la dynamique. Comme le soulignait R. Collins [1990], le spectacle de la solidarité au sein du groupe des personnes mobilisées est ainsi susceptible de nourrir une énergie émotionnelle individuelle et une disposition à agir, à participer à ces interactions qui produisent la solidarité. Le succès des mobilisations locales de la « force T » fait ainsi fond sur la puissance d’attraction de la sociabilité : le Téléthon fait émerger et manifeste une préférence pour la société.
L’enthousiasme du spectateur face à l’association et la révélation d’une « faculté pour le mieux » des êtres humains
23L’enthousiasme est justement, en troisième lieu, une énergie – un « sentiment énergique d’élévation de l’âme ». Et, de fait, le Téléthon se caractérise aussi par une excitation joyeuse qui se déploie tout au long des trente heures de mobilisation. Sans doute cette joie qui caractérise l’événement est-elle le fruit de son caractère exceptionnel : le Téléthon est un événement qui ne se produit qu’une fois par an. C’est toutefois la forme même de cette mobilisation, le déploiement d’énergie, les efforts consentis par des gens ordinaires et anonymes que les (télé)spectateurs perçoivent et dont ils pèsent la leçon. C’est encore une fois le caractère collectif des actions qui est souligné : « La première fois qu’on voit ce type d’émission, ce genre de… enfin tout le monde ensemble… dans un même problème… ça m’a… ça m’a fait assez drôle… et depuis, avec mes parents, tous les ans, on continue à regarder », « là, vous avez une fois par an l’occasion de présenter quelque chose où les efforts de l’ensemble ont pu aboutir à quelque chose, ça, c’est important. Voilà ». Les mobilisations, surtout, manifestent une « faculté pour le mieux » des individus, faculté qui d’ordinaire ne s’exprime pas, mais qui ici est révélée : « Moi je trouve que ça fait du bien, c’est les gens, ils font quelque chose. Pour eux, pour eux-mêmes aussi, pour se dire qu’ils sont capables de sortir d’eux-mêmes, non ? », « les gens, pour une soirée comme ça, se dépassent, ce qui prouve qu’on est capable de faire de grandes choses, dans un court temps, et qu’on est capable de se mobiliser, ce qui n’existe pas assez souvent malheureusement ».
24À travers ces extraits d’entretiens, on le voit, l’enthousiasme se déploie bien, en son essence, comme une émotion critique, puisqu’il apparaît pour le spectateur comme un exercice de l’imagination pour penser un « autrement qu’être » du monde social. Ce spectacle crée un différentiel par rapport au monde habituel, à la routine des jours et des relations sociales [Livet, 2002, p. 45]. En ce sens, l’enthousiasme est bien le signe d’une valeur, et le partage de cet enthousiasme permet de continuer à entretenir cette valeur qui n’est pas actuellement réalisée dans le monde, de faire vivre un autre monde [ibid., p. 22]. L’enthousiasme que nous ressentons nous rend sensibles à cette hétérogénéité du monde et des valeurs, et, en tant qu’il est partagé, nous permet de nous assurer que ces valeurs restent bien une réalité psychologique collective [7] [ibid.].
25Reste à comprendre quelle valeur se trouve engagée dans l’enthousiasme du Téléthon. Beaucoup des spectateurs que nous avons pu observer ou interroger saluent la capacité du Téléthon à faire se mouvoir des « gens » qui n’ont pas pour habitude d’agir pour les autres et à rassembler dans des actions communes des individus qui, sans la « force T », ne se seraient peut-être jamais rencontrés. C’est bien la solidarité autour d’une cause qui est soulignée : « Je trouve que c’est sympa pour mobiliser les gens, c’est là que tout le monde est solidaire en fait, c’est sympa, c’est bien… À l’heure actuelle, les gens, ils bougent de moins en moins pour le voisin, et là, pour une même cause, beaucoup, pas tout le monde, loin de là, mais beaucoup de gens bougent. Tu te balades dans le métro, tu te fais attaquer, personne ne bouge, et là, tout le monde bouge dans le même sens. Je trouve que c’est sympa comme truc. […] C’est beau à voir ; que l’on soit pour ou contre le Téléthon, loin de là, mais que tout le monde bouge dans le même sens. »
26Toutefois, ces observations de téléspectateurs montrent aussi que cette mobilisation passant par le partage de l’émotion reste très largement extérieure à la cause ou aux causes qui sont les motifs explicites de la mobilisation : la façon dont l’enthousiasme dans le Téléthon se transmet n’est pas tellement liée à la cause mise en avant par l’Association française de lutte contre les myopathies – qui reste seulement comme une toile de fond. La valeur engagée avec l’émotion n’est pas d’abord celle de la « solidarité avec les malades », mais est liée à l’enthousiasme même des participants : l’enthousiasme prend peu à peu pour objet la propagation de l’enthousiasme. En sorte que c’est l’association de tous (malades, bien portants, chercheurs, journalistes, animateurs, quidams, etc.), le fait de « faire société » qui, indépendamment des motifs initiaux de la mobilisation, devient une valeur. Ou pour mieux le dire : la valeur centrale que manifeste la mobilisation devient celle de la sociabilité même.
« Au lieu de voir de la bagarre, de la guerre et de la violence, eh bien, on voit un message d’amitié qui passe. Oui, à la télévision, on passe que des choses tristes. Ça, c’est triste, mais ça fait voir l’amitié aux gens et ça, c’est formidable, et je vois aussi les gens se parler […]. Cette amitié, elle est visible […] parce qu’apparemment tous les gens sont là, sont gentils entre eux ; bon, est-ce que c’est pour l’émission qu’ils le font ou est-ce que c’est sincère ? Ça, on ne peut pas savoir. Je pense que c’est sincère […]. Les gens, je pense à toutes les associations, les villages qui se rassemblent pour essayer de faire du sport, des trucs, bon, je pense que, malgré tout, ils doivent laisser leurs petits problèmes, d’adversité les uns vers les autres, ce jour-là. Moi, pour moi, ce qui est primordial dans la vie, c’est l’amitié, pour ça, moi, je pourrais… Je trouve qu’une amitié profonde, c’est le plus important dans la vie. » « Je crois qu’il y a un phénomène de société qui est très clair, vous le ressentez sans doute mieux parce que c’est votre métier, mais je pense que l’on a une société qui est un peu déshumanisée et qui est un peu en quête d’idéal aussi et qui trouve sur des manifestations de ce type un sentiment d’appartenance à un groupe… Je crois qu’effectivement on a été conduit à s’isoler de plus en plus et bon, ben ça, c’est une manifestation. Vous voyez les phénomènes sociaux que l’on connaît actuellement et qui sont un autre type de manifestation, et la première chose, quand on interviewe les gens, la première remarque, c’est de dire, “c’est curieux, je prends les gens en stop et puis on discute…” On retrouve une espèce de forme de contact, de phénomène de groupe et bon, ben là, dans le cadre de cette émission-là, on se dit “eh bien, il y a des gens qui sont malheureux et puis finalement on appartient à un groupe et puis bon, il faut les aider, quoi”… Ce besoin un petit peu d’idéal que l’on perd. »
Dérèglement et régulation de l’enthousiasme
28En guise de conclusion, on voudrait encore revenir au modèle de l’enthousiasme que nous avons esquissé. Car cette labilité des motifs de l’engagement, ce détachement des causes officielles de la mobilisation et cet enthousiasme qui se prend en fin de compte pour objet sont probablement des caractéristiques essentielles du Téléthon, mais également de nombreux rendez-vous festifs comme celui de la Coupe du monde de football de 1998. Ils renvoient à ce dernier trait que nous avons souligné dans les formalisations philosophiques de l’enthousiasme qui est de ne pas posséder de principe régulateur interne : il n’y a pas de valeur à attacher en propre à l’enthousiasme. Si la sociabilité est la « valeur » de l’enthousiasme, celui-ci peut en effet prendre aussi bien le visage du « fanatisme sectaire », de la Schwärmerei. Et, de fait, comme on l’a souligné ailleurs, le Téléthon, notamment dans les dernières heures de l’émission, devient régulièrement le théâtre d’une mobilisation devenue incontrôlable : marcheurs, pompiers, cyclistes, groupes de malades arrivent en masse sur le plateau central. Les retards et les changements se multiplient : les séquences sont interverties, tous les duplex veulent avoir l’antenne en même temps, des acteurs inattendus viennent prendre la parole sur le plateau, animateurs et vedettes deviennent insaisissables. Les instruments de mesure n’arrivent plus à suivre, et les organisateurs s’épuisent à tenter de faire face au déferlement des ralliements collectifs et des initiatives individuelles éparses [8].
29C’est précisément dans les moments où la mobilisation s’emballe, notamment le samedi en fin de soirée, que l’on peut saisir des formes de régulation de ces dérèglements, et qui renvoient encore à l’un des éléments centraux de la conceptualisation de l’enthousiasme, notamment chez Shaftesbury : l’exercice de l’humour. Ainsi, comme dans l’extrait ci-dessous, on peut observer des moments de « franche déconnade » – et ici, le fait est d’autant plus surprenant et, au vrai, décisif que les auteurs de ces « traits d’esprit » sont les animateurs du Téléthon eux-mêmes.
Samedi, 22 h 33
Claude Sérillon. – Il y a une grande chaîne humaine qui reliera l’église de Pisançon dans la Drôme à celle de Chatuseance, que vous connais- sez tous. Plus de 2 500 personnes sont attendues. Et à Arpajon, dans l’Essonne, une autre gigantesque chaîne humaine symbolisera la chaîne ADN.
Thierry Lhermitte. – Et un petit creux, Claude ? Un petit creux, un sandwich géant de 150 kg vous attend à Mérinchal dans la Creuse.
Claude Sérillon. – Merci beaucoup !
Michel Drucker. – Et alors la ville de Fougerole dans la Haute-Saône, Haute-Saône…
Claude Sérillon. – Oui.
Michel Drucker. – Beau département de la Franche-Comté…
Claude Sérillon. – Mmm !
Michel Drucker. – « Tu as voulu voir Vesoul… »
Claude Sérillon. – Oui.
Michel Drucker. – Et on a vu Morteau il y a quelques instants. [Rires] Alors à Fougerole, samedi, donc ce soir, un tiercé d’ânes, j’ai pas le résultat.
Claude Sérillon. – Un tiercé d’ânes ? Qui monte les ânes ?
Michel Drucker. – Ah, je ne te dirai pas, hors antenne. Dans lequel concourent une dizaine de petites bêtes, donc le PMU n’a qu’à bien se tenir. Et maintenant, à la demande de Thierry Lhermitte, qui à mon avis doit avoir une résidence dans le haut Doubs…
Thierry Lhermitte. – Oui.
Michel Drucker. – À chaque fois, il veut qu’on revienne à Morteau…
Thierry Lhermitte. – À Morteau, on va voir les Mortusiens et les Mortusiennes.
Michel Drucker. – Oui, haut Doubs…
Gérard Holtz. – [Chantant sur l’air des Chapeaux ronds] Toutes les Mortusiens et toutes les Mortusiennes, lalala et lalalère…
Michel Drucker. – Morteau.
Nathalie Rihouet. – Vous devez l’entendre, les 7 000 Mortusiens et Mortusiennes…
Claude Sérillon. – Nathalie Rigway ?
Nathalie Rihouet. – Il y avait 12 000 saucisses et Nicolas Payrac. Alors, il faut dire que, sur les 12 000 saucisses, Nicolas, il en a…
Michel Drucker. – Il y en a 10 000 de vendues…
Nathalie Rihouet. – 10 000 de vendues à 20 francs la saucisse. Ce qui fait…
Thierry Lhermitte. – Ça fait à peu près 200 000 francs. Et en fait le pari, c’était de faire 2 km 400 de saucisses. Pour l’instant, il y en a 2 km 200, donc il reste 200.
Tous. – Elle est belle ! Elle est belle ! Elle est belle ! Elle est belle, ma saucisse !
Nathalie Rihouet. – Exactement !
Gérard Holtz. – Regardez ma saucisse !
Nathalie Rihouet. – 20 francs la saucisse de Morteau, ça vaut le coup, c’est pour le Téléthon, évidemment. Pardon, Gérard ? Vous disiez quelque chose ?
Gérard Holtz. – Non, je ne disais rien du tout.
Thierry Lhermitte. – On n’entend rien du tout !
Gérard Holtz. – Je disais que c’était la fameuse saucisse de Morteau.
Nathalie Rihouet. – Oui, merci, d’accord. […] Préparées par les vingt- trois fabricants de Morteau. [Brouhaha] Oui, non. C’était simplement pour dire qu’on était tous mobilisés ici encore ce soir à Morteau, avec les 7 000 habitants, ils sont encore là, ils sont toujours pas couchés, et ils attendent vos appels et vos dons. [Cris] Et nous allons passer la parole à Laurent Romesko et Bertrand Renard qui sont au centre de promesses.
Claude Sérillon. – Combien de saucisses derrière vous ?
Nathalie Rihouet. – Elles sont pas mal, ces saucisses !
Bertrand Renard. – Non, Monsieur, je suis seul. Laurent est ailleurs.
Claude Sérillon. – Ah, bon.
Bertrand Renard. – Et bien oui, vous avez beau rire, vous avez beau rire à Paris, mais dans ce centre de promesses, regardez comment il fonctionne, regardez tous ces appels. Il y a même des jeunes qui viennent nous aider, Axel, qui est là à droite de votre écran. C’est une ruche, et c’est une ruche pour de bonnes raisons, car la Franche-Comté s’est vraiment mobilisée : on en est à 4 122 442, ce qui veut dire que c’est 25 % de dons de plus, de promesses de don de plus que l’année dernière, recueillies par nos amis du Lyon’s Club.
Gérard Holtz. – C’est bon signe, ça !
Bertrand Renard. – Hein, c’est pas mal ? Pour le Doubs, le Jura, la Haute-Saône et le Territoire de Belfort. [Hourras] Mais il n’empêche qu’effectivement il faut se mobiliser encore, en faisant le 3637 […].
31On peut sans doute interpréter ce moment de rupture comme un effet de la fatigue des animateurs – et de fait certains d’entre eux n’ont pas dormi pendant les trente heures d’émission. Mais on peut également interpréter cette succession de plaisanteries comme une réaction au caractère hallucinatoire, car vécu de l’intérieur, de l’enthousiasme. Rire de ce qui se trame, de la mobilisation elle-même, des dispositifs et des objets sur lesquels elle repose et qu’elle produit, c’est retrouver un sens commun – dans la pluralité de ses acceptions. Le rire en constitue l’épreuve : il est la critique en acte de la dramatisation de la mobilisation. Il permet aussi de montrer à nouveau son fondement : la sociabilité, une sociabilité qui vient ainsi réguler les dérèglements de la sociabilité. On rit avec d’autres, et le rire est communicatif, et c’est sur cette communication sociable que s’enlève aussi l’enthousiasme. Un enthousiasme, après cet épisode, peut-être plus enjoué. Et peut-être plus efficace.
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