L’occultisme, une étrange passion française
L’histoire du Matin des magiciens, bestseller des années 1960
- Par Pierre Lagrange
Pages 120 à 131
Citer cet article
- LAGRANGE, Pierre,
- Lagrange, Pierre.
- Lagrange, P.
https://doi.org/10.3917/crieu.005.0120
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https://doi.org/10.3917/crieu.005.0120
Notes
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[1]
L. Pauwels et J. Bergier, Le Matin des magiciens, Gallimard, Paris, 1960, p. 74.
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[2]
René Alleau avait fait paraître un ouvrage intitulé Aspects de l’alchimie traditionnelle aux Éditions de Minuit en 1953.
-
[3]
Voir entre autres : S. Spriel et B. Vian, « Un nouveau genre littéraire : la “science fiction” », Les Temps Modernes n° 72, octobre 1951, p. 618-627 ; B.Vian, Cinéma/Science-Fiction, Christian Bougois, coll. « 10-18 », Paris, 1978 ; voir les différents volumes du journal de Jean Cocteau publié chez Gallimard sous le titre Le Passé défini entre 1983 et 2013, notamment le tome 3 consacré à l’année 1954 où il évoque son intérêt pour la SF et notamment pour Lovecraft.
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[4]
Le sociologue Jean-Bruno Renard estimait ses ventes à 859 000 exemplaires en 1996. J.-B. Renard, « Le mouvement Planète : un épisode important de l’histoire culturelle française », Politica Hermetica, n° 10, 1996, p. 152-174.
-
[5]
Voir les analyses de Bruno Latour sur la prétendue question de l’irrationalité et de la pensée magique, notamment son livre classique La Science en action, La Découverte, Paris, chapitre 5.
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[6]
G. Gutierez, « Le Discours du réalisme fantastique : la revue Planète », mémoire de maîtrise, Paris IV, 1998 ; « Jacques Mousseau raconte les années Planète », Orbs. L’autre Planète, n° 4, 2016, p. 64-95.
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[7]
G. Véraldi, Pauwels ou le malentendu, Grasset, Paris, 1989, p. 215.
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[8]
Le succès de Planète est aussi international. Cinq versions étrangères de la revue paraissent (en Italie, Argentine, Espagne, Pays-Bas et Allemagne) dont une, Bres, la version hollandaise, paraît toujours.
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[9]
La très longue interview de Stanley Kubrick réalisée par Eric Norden illustre ce bouleversement des catégories au cours des années 1960 en révélant un Kubrick à la fois passionné par le développement de l’informatique, de la conquête spatiale, par la science-fiction et, ce qui a été souvent laissé de côté par les commentateurs de l’œuvre de Kubrick, par les ovnis. Erik Norden, « Playboy Interview : Stanley Kubrick », Playboy, vol. 15, n° 9, septembre 1968.
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[10]
À vrai dire, ce phénomène n’est pas entièrement nouveau, l’ésotérisme au xixe siècle se présentait aussi sous des dehors scientifiques. Mais, ce qui est important, c’est que la coupure entre l’ésotérisme traditionnel et une pensée renouvelée grâce à la science est mise en avant par les auteurs du Matin des magiciens, qui mettent à profit la courte mémoire collective.
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[11]
Depuis, des historiens ont plongé dans les archives de la période nazie pour voir ce qu’on pouvait conserver des analyses de Pauwels et Bergier. Leur verdict est sévère. Voir N. Goodrick-Clarke, The Occult Roots of Nazism. The Ariosophists of Austria and Germany, 1890-1935, The Aquarian Press, Wellingborough, 1985. Voir aussi G. L. Mosse, « Les origines occultes du national-socialisme », in G. L. Mosse, La Révolution fasciste. Vers une théorie générale du fascisme, Le Seuil, Paris, 2003, p. 159-182.
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[12]
Ulrich Beck a bien décrit ce mouvement de « modernité réflexive » dans son livre La Société du risque (Flammarion, Paris, 2001), et l’on gagnerait peut-être à analyser la vogue actuelle pour les théories du complot (ou au moins pour une partie d’entre elles) à partir de cette grille d’analyse.
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[13]
L. Pauwels et J. Bergier, L’Homme éternel. Embellissement de la vie I, Gallimard, Paris, 1970.
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[14]
L. Pauwels, Blumroch l’admirable ou le déjeuner du surhomme, Gallimard, Paris, 1978.
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[15]
Voir notamment G. Véraldi, Pauwels ou le malentendu, op. cit., p. 307.
En plein milieu des Trente Glorieuses, alors que la France célébrait avec fierté son destin moderniste, ses plans d’aménagement du territoire et la richesse de sa culture scientifique, paraissait un livre étrangement scandaleux, Le Matin des magiciens, écrit par Jacques Bergier et Louis Pauwels. Attaqué de toutes parts, ce livre racontait en effet une tout autre histoire de la modernité. Loin du dogme rationaliste, il brouillait les catégories habituelles séparant la « science » de l’« occulte » et étudiait avec le plus grand sérieux, en les mêlant à la culture de l’époque – la conquête de l’espace ou la question écologique –, les civilisations extraterrestres, les géants de l’ère secondaire, la Terre creuse ou les sociétés secrètes nazies. Comment comprendre un tel succès d’édition ?
1Quel est le lien entre Prometheus de Ridley Scott (2012), Man of Steel de Zack Snyder (2013) ou encore Stargate de Roland Emmerich (1994) ? Le thème de la visite de civilisateurs extraterrestres dans le passé de l’humanité. D’où vient cette idée ? On la rencontre chez des auteurs de science-fiction américains des années 1930, mais sa popularité actuelle est surtout liée à un livre publié en France en 1960 : Le Matin des magiciens.
2Cette année-là, en octobre, les libraires reçoivent ce livre épais publié dans la célèbre collection « Blanche » de Gallimard. Écrit par Louis Pauwels et Jacques Bergier, il aurait pu passer inaperçu dans la vague de la rentrée littéraire. Aucune campagne de presse tapageuse n’accompagne sa sortie. Ses auteurs prévoient d’en vendre tout au plus quelques milliers d’exemplaires. Mais les choses se passent bien. Elles se passent même trop bien. Le livre est non seulement un succès, il déclenche un scandale. Tous les commentateurs ou presque se dressent contre les thèses qu’il énonce. Des critiques passionnées se succéderont pendant presque dix ans. Et la poussière soulevée par la polémique mettra des années avant de retomber.
3De quoi parle donc Le Matin des magiciens ? Pourquoi apparaît-il si scandaleux ? L’ouvrage se présente comme une introduction au « réalisme fantastique », soit à l’idée qu’il n’y a pas de coupure entre la réalité et ce qui est habituellement rejeté dans le domaine du « paranormal » au sens large. « Nous cherchons la réalité sans nous laisser dominer par le réflexe conditionné de l’homme moderne (à nos yeux retardataire) qui se détourne dès que cette réalité revêt une forme fantastique », écrivent Pauwels et Bergier [1]. Le lecteur est prévenu dès la quatrième de couverture : « Lire ce livre, c’est chevaucher une comète » ; et les premières pages annoncent le programme : recenser les « connaissances à peine explorées », de l’astronomie à la parapsychologie, de la science-fiction à l’archéologie, des extraterrestres dans l’Antiquité aux sociétés secrètes nazies, de l’alchimie à la Terre creuse, des Géants de l’ère secondaire aux supérieurs inconnus.
4La première partie du livre, « Futur antérieur », comporte quatre sous-parties dont la première n’est pas titrée tandis que les autres sont consacrées à la « conspiration au grand jour » (titre d’un essai du romancier anglais H. G. Wells), à l’« alchimie » et aux « civilisations disparues ». L’ouvrage commence par dresser un tableau sombre de la conception du savoir en vigueur à la fin du xixe siècle, époque où, selon les auteurs, on croit la connaissance achevée, l’énigme de l’univers résolue, et où l’on refuse l’idée d’autres révolutions scientifiques et techniques à venir. Pourtant, au même moment, la pensée entre en ébullition ; la mécanique quantique et la théorie de la relativité verront le jour peu après. Les auteurs reviennent ensuite sur des événements anciens, comme l’affaire des placards rose-croix en 1622, collés sur les murs de Paris par une confrérie de philosophes à la fois occultistes et scientifiques – la différence étant inexistante à l’époque. Le livre les présente comme les initiateurs d’un mouvement formidable ayant conduit de l’alchimie à la chimie, de la spéculation à la science actuelle. Puis plusieurs chapitres sont consacrés à l’alchimie, annonciatrice, selon les auteurs, de la science actuelle, avant que ne soit traité le thème des civilisations disparues ; y sont évoqués successivement Charles Fort, l’écrivain collectionneur de faits étranges du début du xxe siècle, et la thèse de l’existence de civilisations très anciennes aux techniques les plus avancées.
5La deuxième partie, intitulée « Quelques années dans l’ailleurs absolu », est notamment dédiée à l’explication occultiste de la montée du nazisme, avec un exposé des théories pseudo-scientifiques auxquelles, selon les auteurs, Hitler aurait cru. Par exemple, la théorie défendue par quelques auteurs allemands des années 1930 selon laquelle la Terre est creuse – ou, plus exactement, concave : nous habiterions donc à l’intérieur, sur la face interne, d’un globe creux dont le sous-sol rocheux s’étendrait à l’infini –, ou la théorie de la glace éternelle de l’Autrichien Hans Hoerbiger, qui explique que plusieurs lunes composées de glace se sont successivement écrasées sur terre, engendrant certains des cataclysmes décrits dans les légendes et mythes des différents peuples. Ces théories, et quelques autres, auraient formé le terreau sur lequel se seraient épanouies les théories des savants nazis.
6La troisième et dernière partie, titrée « L’Homme, cet infini » (clin d’œil à L’Homme, cet inconnu, le best-seller du Prix Nobel et eugéniste Alexis Carrel), s’ouvre sur le récit du retour de Jacques Bergier à Paris après la libération du camp de concentration de Mauthausen, où il fut déporté. Les chapitres suivants sont consacrés aux recherches en parapsychologie, aux prodiges scientifiques, à la mystique, etc. Les auteurs y développent une anthropologie, mais une anthropologie flirtant avec le thème du surhomme. Le livre se termine par une « rêverie sur les mutants » : « Existe-t-il parmi nous des êtres extérieurement semblables à nous, mais dont le comportement nous serait aussi étranger “que celui de l’éphémère ou de la baleine” ? » Il y est question d’un réseau secret de mutants qui orienterait secrètement nos existences.
Louis Pauwels et Jacques Bergier
7Impossible de comprendre ce qu’est ce livre si l’on ne connaît le parcours de ses deux auteurs, Louis Pauwels et Jacques Bergier, à la fois installés dans le monde littéraire, à l’avant-garde de courants nouveaux comme la science-fiction, impliqués dans les débats scientifiques et passionnés par les phénomènes aux marges de la science.
8Louis Pauwels n’est pas encore le pourfendeur du « sida mental » qui à ses yeux frappait la jeunesse française en lutte contre la loi Devaquet en 1986, ni le compagnon de route de la Nouvelle Droite. Il a signé quelques années plus tôt un gros livre sur le « mage » d’Avon, Georges Gurdjieff, né en Arménie russe dans les années 1870, qui affirmait avoir mené une vie errante à travers l’Orient à la recherche d’enseignements initiatiques. Il créa ensuite une communauté à Fontainebleau-Avon en 1923, au sein de laquelle il enseignait une philosophie ésotérique qui fascina une partie du monde de l’art et de la littérature (René Daumal, Katherine Mansfield, Keith Jarrett…). Pauwels est également connu pour un roman, L’Amour monstre, inspiré par l’affaire Gaufridy, une grande affaire de sorcellerie du début du xviie siècle. C’est Pauwels qui a rédigé Le Matin des magiciens, mais c’est Bergier qui l’a alimenté en informations. Les deux hommes ont fait connaissance quelques années plus tôt grâce à René Alleau, un spécialiste d’alchimie [2].
9Jacques Bergier a publié plusieurs essais de vulgarisation scientifique. Avant guerre, cet immigré russe originaire d’Odessa se destinait à devenir chercheur en chimie. Résistant pendant la guerre, il est fait prisonnier par les Allemands et déporté à Mauthausen. Il devient vulgarisateur scientifique après son retour d’Allemagne. Mais Bergier est surtout une des figures d’un mouvement littéraire né après guerre : la science-fiction. Dès les années 1930, il était, avec son ami George-Hilaire Gallet (cofondateur de la première collection du genre, le « Rayon fantastique », chez Gallimard et Hachette), l’un des premiers lecteurs français de pulps américains. En 1953, il participe à la création du premier magazine de SF publié en France, Fiction, version hexagonale du Magazine of Fantasy and Science Fiction américain. Grâce à Louis Pauwels et à ses contacts dans les milieux littéraires, il parvient à faire traduire en français une série de nouvelles de Lovecraft, alors totalement inconnu des lecteurs français – et de la plupart des lecteurs américains. Ce nouveau genre littéraire passionne de nombreuses personnalités, de Boris Vian à Jean Cocteau [3]. Alors que les comics sont l’objet d’un profond mépris, la SF, qui est loin de jouir de la même considération outre-Atlantique, est accueillie à bras ouverts dans des revues comme Esprit, Les Temps modernes ou Critique.
10Pauwels et Bergier ont également fait traduire, dans une collection dirigée par le premier aux éditions Deux Rives, Le Livre des damnés de l’Américain Charles Fort, un recueil de faits scientifiques étranges rassemblés par l’auteur pour se moquer des scientifiques et de leur volonté d’expliquer les phénomènes de la nature. Un sujet sur lequel Bergier adopte une position originale : alors qu’il n’hésite pas à se montrer très rationaliste pour descendre en flammes la plupart des ouvrages qui paraissent alors sur les soucoupes volantes ou l’Atlantide, il rédige aussi des articles beaucoup plus « ouverts » à propos de sujets émergents, comme la recherche de vie extraterrestre entreprise par les scientifiques américains ou les travaux dans le domaine de la cryptozoologie, la science des « animaux cachés » (monstre du Loch Ness, yéti, etc.), une discipline alors prise au sérieux par les porte-parole de la culture scientifique et rationaliste en France (Jean Rostand, François Le Lionnais, Gaston Bachelard notamment). Il tient également une chronique sur d’autres faits étranges pour des revues comme La Tour Saint-Jacques, publiée par l’occultiste Robert Amadou.
11Louis Pauwels a toujours dit qu’il s’attendait à vendre tout au plus quelques milliers d’exemplaires du Matin des magiciens. Il le pensait tellement éloigné des préoccupations du moment qu’il fut stupéfait par le raz-de-marée déclenché par sa publication. Après sa parution, le livre sera non seulement réimprimé mais réédité de nombreuses fois. On peut estimer qu’il s’en est vendu à ce jour près d’un million d’exemplaires en français [4]. L’ouvrage a connu une dizaine d’éditions étrangères, dont plusieurs en langue anglaise. Même s’il ne suscite pas ailleurs de polémique équivalente à celle qu’il a connue en France, le livre devient un classique régulièrement réédité. Autant dire qu’on est loin de la tradition de secret et de transmission à quelques élus censée caractériser la culture ésotérique.
Un déferlement critique
12À peine l’ouvrage paraît-il en France que Le Figaro annonce, le 19 octobre : « Un livre qui est peut-être une bombe. » Une semaine plus tard, les auteurs sont les invités de Lectures pour tous, l’émission télévisée de Pierre Desgraupes. Les commentaires pleuvent de toutes parts et le succès éditorial s’accompagne d’une intense controverse. Dans Le Monde du 7 janvier 1961, Yves Florenne note qu’on sort de ce livre « avec des sentiments mêlés de gratitude et de rancune, d’excitation et d’irritation ». Quasiment tout ce que la France compte de critiques et de porte-parole de la culture dénonce l’ouvrage comme une supercherie. Le dossier de presse est éloquent : des pages entières sont consacrées, dans les journaux les plus réputés, à en réfuter les thèses. Surtout, la controverse ne se limite pas au moment de sa parution. Elle s’éternise. Dans le numéro de juin 1962 de la revue scientifique La Nature, Paul Ostoya dénonce encore « le succès d’un mauvais livre, Le Matin des magiciens ». Jean d’Ormesson, futur collaborateur de Pauwels au Figaro Magazine, s’écrie « Voici le temps des mystificateurs » dans la revue Arts du 27 février 1963.
13Parmi les voix qui s’élèvent contre Le Matin des magiciens se trouve l’Union rationaliste (UR), un groupe fondé en 1930 par le physicien Paul Langevin, qui s’était fait une spécialité de dénoncer les « fausses sciences ». L’astrophysicien Evry Schatzman, pilier de l’UR, dénonce « le livre de la raison abolie, du monde à l’envers » dans un article qui paraît à la fois dans L’Éducation nationale et dans Le Courrier rationaliste en mars 1961. Son collègue Robert Imbert-Nergal avait déjà donné le ton dans Le Courrier rationaliste un mois plus tôt en qualifiant l’ouvrage de « véritable bréviaire de l’irrationalisme contemporain ». Dans La Pensée (« Revue du rationalisme moderne ») de juillet-août 1961, Paul Labérenne, mathématicien, auteur d’ouvrages de vulgarisation scientifique et membre du comité de la revue, consacre une « Chronique de l’irrationalisme » à ce livre : « Au lieu d’en appeler à l’intelligence des lecteurs pour essayer de leur faire appréhender la démarche rationnelle des savants, ils ont flatté à l’excès la vieille mentalité magique qui sommeillait en eux et cet amour généralement inavoué qu’ils portaient encore, comme trop de leurs semblables, aux explications faciles où intervient le surnaturel. »
14Pourtant, la critique rationaliste ne porte guère. En effet, si la France du début des années 1960 est immergée dans un bain moderniste, la culture scientifique s’y révèle incapable de faire disparaître les « îlots d’irrationalité » – et cela vaut pour l’ensemble du monde occidental de l’après-guerre [5]. Il y règne par ailleurs un conflit de catégories entre ce que les critiques rationalistes classent dans l’ésotérisme et les « fausses sciences » et ce que d’autres acteurs ne cessent de redéfinir comme appartenant ou non à la science et à la parascience. L’originalité d’un ouvrage comme celui de Pauwels et Bergier est précisément de ne pas être construit en opposition avec le rationalisme et la science, mais d’en proposer une nouvelle définition et catégorisation. C’est sans doute ce qui rend alors la critique si peu efficace. Les rationalistes qui s’en prennent au Matin des magiciens sont convaincus que tout le monde partage spontanément leur vision de ce qui est rationnel et de ce qui ne l’est pas, de ce qui appartient à la science et de ce qui relève de l’ésotérisme.
La revue Planète
15Dans l’introduction du Matin des magiciens, Louis Pauwels annonce vouloir créer un institut : « Ce que nous voudrions, si nous disposions un jour de quelque argent, arraché ici ou là, c’est créer et animer une sorte d’institut où les études, à peine amorcées dans ce livre, seraient poursuivies. Je souhaite que ces pages nous y aident, si elles ont quelque valeur. » Le succès de l’ouvrage, que les nombreux articles polémiques ont rendu possible plus qu’ils ne l’ont freiné, conduit Pauwels et Bergier à lancer une revue, Planète, dont le premier numéro sort en novembre 1961, un an à peine après la parution du Matin des magiciens. Une quarantaine de numéros seront publiés jusqu’en 1968 [6]. Au sommaire du premier numéro, des articles sur des questions scientifiques, sur la « littérature différente » et notamment sur Lovecraft, sur l’art fantastique, les « mystères du monde animal », l’« histoire invisible » et l’amour. Ce numéro reprend un large extrait d’une étude de l’astronome Pierre Guérin sur la pluralité des mondes habités paru dans un numéro des Cahiers rationalistes, l’organe officiel de l’Union rationaliste – on appréciera le clin d’œil. En fin de numéro, une trentaine de pages d’informations diverses sur la philosophie, la littérature, l’astronomie, le cinéma, etc. Dans l’éditorial intitulé « Pour saluer la planète », Louis Pauwels réaffirme son désir de « réconcilier, dans une certaine mesure, la pensée ancienne, disons magique, avec la pensée avancée d’aujourd’hui ». Il propose à nouveau, comme dans Le Matin des magiciens, « une vision fantastique de la réalité passée et à venir », et n’hésite pas à poser les grandes questions : « D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? »
16Le succès polémique de la revue est tout aussi foudroyant que celui du livre. À peine le premier numéro – « ambitieusement tiré à huit mille exemplaires, comme les “grandes” revues intellectuelles » raconte Gabriel Véraldi, un des compagnons de route de Louis Pauwels [7] – est-il dans les librairies qu’il faut réimprimer. Le tirage total de ce numéro atteindra presque les quatre-vingt mille exemplaires. Aucune des revues intellectuelles et littéraires de l’époque ne rivalise de près ou de loin avec un tel tirage. Pauwels et Bergier se retrouvent rapidement à la tête d’un véritable empire éditorial. En 1965, l’équipe lance le premier volume d’une encyclopédie du savoir (« L’Encyclopédie Planète »), un livre de René Alleau sur les sociétés secrètes. Imprimés sous la forme de beaux livres reliés, ces ouvrages, tirés en moyenne à 30 000 exemplaires, sont un succès immédiat. D’autres collections suivront, consacrées à l’histoire de l’art et des civilisations, à la Bible, etc. Pauwels ne se limite pas à l’ésotérisme et les éditions Planète « colonisent » peu à peu tous les domaines de la culture : histoire, art, politique, religion. Une collection d’anthologies (« L’Anthologie Planète ») publie une série de volumes consacrés aussi bien à l’érotisme qu’à l’humour, au fantastique, au crime ou à la science-fiction [8].
17En 1967, un encart est glissé dans le numéro 33 de la revue. Il s’agit d’un questionnaire destiné à mieux connaître son lectorat. Pour la revue, l’enjeu est aussi de répondre à ses détracteurs, qui prétendent que le lecteur de Planète est inculte et naïf. Plus de 7 000 lecteurs renvoient le questionnaire rempli, soit un taux de réponse de 8,5 % – contre environ 5 % en règle générale. L’âge moyen des lecteurs de Planète est de trente-trois ans ; dans leur quasi-totalité – 82 % – ce sont des hommes. 42 % d’entre eux ont fait des études supérieures. 74 % lisent des revues scientifiques comme Science & Vie ou Science et Avenir, 23 % Le Monde et 10 % Le Figaro. Plus du tiers des répondants lisent Planète depuis le premier numéro et les deux tiers depuis plus de trois ans. Une question concerne les sujets qui intéressent le plus les lecteurs : pour 73 % d’entre eux, ce sont les civilisations disparues ; pour 71 %, les frontières de la recherche ; pour 66 %, les sciences ; pour 61 %, le monde futur ; et pour 60 %, l’histoire invisible. Une autre question concerne les disciplines sur les progrès desquelles ils se tiennent informés. Presque 25 % des lecteurs s’intéressent à l’archéologie et à l’histoire. Les sciences, la SF et la psychologie arrivent avant la religion et les sciences occultes ou la parapsychologie, mentionnées en dernier. Le lectorat de Planète n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on pourrait imaginer être la culture populaire : c’est un public cultivé, curieux des questions scientifiques. En 1968, Planète s’arrête puis repart pour une quarantaine de numéros sous une nouvelle formule, Le Nouveau Planète, suivie d’une troisième série, grand format, qui s’arrêtera au bout de trois numéros.
Comment comprendre le phénomène Matin des magiciens ?
18La culture de l’ésotérisme existait bien avant le succès phénomènal du Matin des magiciens. Le xixe siècle avait été marqué par l’occultisme, le spiritisme, le magnétisme animal et les sciences psychiques. La première moitié du xxe siècle vit le succès d’auteurs comme l’ésotériste René Guénon, l’exploratrice Alexandra David-Néel, célèbre pour ses ouvrages consacrés aux mystères du Tibet, ou l’écrivain polonais Ferdinand Ossendowski. Ce dernier reprit dans un ouvrage célèbre dans les années 1930, Bêtes, hommes et dieux (1923), l’idée qu’existait en Asie, sous terre, un royaume mystérieux nommé Agartha – évoqué aussi par René Guénon dans un petit livre intitulé Le Roi du monde en 1927. Par ailleurs, des archéologues amateurs lancés à la recherche de l’Atlantide – le fameux continent mythique décrit par Platon dans deux dialogues célèbres, le Timée et le Critias – se regroupèrent autour de l’occultiste Paul Le Cour, qui avait créé en 1926 la revue d’« archéologie traditionnelle » Atlantis. Enfin, après la Seconde Guerre mondiale, certains auteurs rencontrèrent un immense succès, notamment le pseudo-lama tibétain Lobsang Rampa, dont les ouvrages ont paru chez Albin Michel à partir de 1957.
19Le Matin des magiciens a contribué à redéfinir les notions d’« ésotérisme » ou d’« occultisme » en les faisant évoluer vers d’autres notions, comme celles de « parascience » ou de « pseudoscience ». Mais aussi à les ouvrir sur des thématiques plus ancrées dans la culture du moment, comme la conquête de l’espace, le début de la recherche de signaux radio d’origine extraterrestre ou la question écologique. D’une certaine façon, ce livre est plus proche du traitement par la science-fiction de certains thèmes liés à l’étrange, que de celui pratiqué par les auteurs de livres ésotériques – nous sommes à quelques années de la sortie de 2001, l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick [9]. Avec Pauwels et Bergier, il n’y a plus d’un côté le monde quotidien et de l’autre un monde accessible aux initiés ; d’un côté l’occulte et de l’autre la science. Ainsi la « culture de l’étrange » sort de son cadre habituel pour s’intégrer au monde en train de se construire et développe l’idée que tout est ésotérique – comme le rappelle la notion de « réalisme fantastique ».
20Le succès du Matin des magiciens s’explique par la façon nouvelle dont les auteurs réunissent des discours perçus jusque-là comme opposés et même contradictoires. Pauwels et Bergier ne se réclament pas de l’ésotérisme. Ils prétendent plutôt associer ésotérisme et science et présentent constamment la science comme une nouvelle source de merveilleux [10]. Nul besoin de renier le monde moderne ni de trouver refuge au sein d’une société secrète pour lire Le Matin des magiciens. Mais nul besoin non plus d’exclure l’ésotérisme pour se dire scientifique et moderne. Pauwels et Bergier ne cultivent aucun goût particulier pour l’ancien ; au contraire, ils expliquent à quel point ce qu’on croyait ancien caractérise en fait notre modernité : « Nous ne sommes ni matérialistes ni spiritualistes : ces distinctions n’ont d’ailleurs plus aucun sens pour nous. » Selon eux, une bonne partie des lecteurs du livre ne se reconnaissent plus dans ces « vieilles » catégories du rationalisme forgées par les élèves de Paul Langevin dans les années 1930. Plus précisément, ils ne se reconnaissent plus comme les amateurs d’occultisme dénoncés par le discours rationaliste, car ils sont persuadés de défendre la même représentation du savoir scientifique que les rationalistes.
21Ce n’est pas tout. L’expérience des hommes de la première moitié du xxe siècle avait défié les cadres de la raison et était restée en partie incompréhensible. Il fallait inventer de nouveaux outils d’analyse pour penser le génocide nazi ou la destruction d’Hiroshima et de Nagasaki. Les historiens et philosophes s’interrogeaient sur les raisons du succès du nazisme, sur ses indicibles conséquences. D’autres s’intéressaient aux conséquences éthiques et anthropologiques de la création de la bombe atomique. Les cadres traditionnels qui prétendaient séparer une science rationelle – rationnelle, la physique qui avait produit les bombes atomiques ? – et un irrationnel politique – irrationnelle, la méticuleuse machine administrative nazie qui avait produit l’horreur des camps d’extermination ? – ne convenaient plus. Même les rationalistes, qui ne cessaient pourtant de dénoncer les errements occultistes du Matin des magiciens, pouvaient se montrer d’accord avec Pauwels et Bergier dès lors qu’il s’agissait d’expliquer le phénomène nazi. Ainsi, dans une recension, très critique par ailleurs, du Matin des magiciens publiée en 1965, Evry Schatzman, président de l’Union rationaliste, tient ce propos étonnant : « L’hallucinant récit du rôle de la magie dans l’aventure hitlérienne, de l’influence des théories du monde de glace de Herbiger [sic], contribue de façon utile et peut-être décisive à l’explication du phénomène hitlérien [11]. »
22Cette phrase permet de comprendre à la fois le succès du Matin des magiciens et le caractère inaudible pour les lecteurs de l’époque des critiques rationalistes. Rien, en effet, ne distingue fondamentalement les lecteurs du Matin des magiciens des militants rationalistes. Les uns et les autres sont tout autant épris de culture scientifique. Ils sont tout aussi méfiants face aux possibles dévoiements de la « vraie » science. Et potentiellement tout aussi sensibles à l’idée qu’un complot se joue contre le savoir : un rationaliste comme Schatzman, par exemple, croit volontiers qu’il existe des complots obscurantistes contre la raison. Comme les auteurs qu’il critique, Schatzman est tout à fait disposé à avoir une lecture des événements historiques exceptionnels qui intègre l’idée de forces occultes à l’œuvre.
23C’est ce petit détail qui a été oublié par l’ensemble des analystes du succès du Matin des magiciens, de ses suites et des discours qui ont pu en émerger beaucoup plus tard : l’idée d’expliquer l’histoire par une conspiration n’a jamais été le propre des auteurs du Matin des magiciens et de ses lecteurs. C’est une grille qu’on rencontre aussi, et de façon très appuyée, chez les militants rationalistes qui n’ont cessé de dénoncer, à propos du procès de Galilée comme des astrologues actuels, quelque sombre complot ourdi contre la science. Le Matin des magiciens et la revue Planète ont contribué à construire une grille de lecture qui a influencé notre interprétation de certains événements, notamment à la suite d’attentats comme ceux du 11 Septembre, et qui a été reprise et étendue dans certains livres ou séries télévisées comme X-Files ou le Da Vinci Code. Nous sommes bien, à certains égards, les héritiers du monde construit par Le Matin des magiciens et Planète. Un monde où la critique ne s’exerce plus seulement du point de vue des savoirs scientifiques, considérés par beaucoup comme désormais trop dogmatiques, mais vers ces savoirs scientifiques [12].
L’après-Matin
24En 1970, Pauwels et Bergier publient L’Homme éternel, qui aurait dû être le premier d’une série de cinq volumes intitulée « Manuel d’embellissement de la vie » [13]. Mais les volumes suivants ne verront jamais le jour.
25Au début de 1973, Louis Pauwels crée le CELT, Centre d’études littéraires et traditionnelles, une maison d’édition spécialisée dans l’ésotérisme, ainsi qu’une revue, Question de. « C’est-à-dire question de spiritualité, de tradition, de littérature écrit Pauwels, Sommes-nous entrés dans une civilisation exclusivement matérialiste ? On le dit. Je ne le crois pas. Il y a une pression grandissante du désir de vie spirituelle. En surface, il n’est question que d’organisation sociale, politique, économique, et d’adaptation de la machine humaine aux nécessités du collectif et de l’histoire. En réalité, parce que l’homme n’est pas qu’une machine déterminée, il est question d’autre chose dans les profondeurs de l’existence. » Au fil des ans, Question de va se tourner de plus en plus vers l’apprentissage de la spiritualité alors qu’elle se présentait au départ comme une revue d’érudition et de débats.
26En 1978, un bref roman de Pauwels, Blumroch l’admirable, raconte un déjeuner en compagnie d’un étonnant personnage qui n’est autre que Jacques Bergier, mais un Bergier à mi-chemin entre le Bergier réel et un Bergier imaginaire doté des idées de Pauwels [14]. Ces livres et revues rencontrent un succès bien inférieur à celui du Matin des magiciens ou de Planète. Précurseur au début des années 1960, Planète est désormais concurencée par de nombreuses collections lancées chez d’autres éditeurs. Ainsi, le bouleversement des catégories opéré par Le Matin des magiciens et Planète se retrouve à nouveau domestiqué dans de nouvelles catégories qui vont rapidement se figer.
27Les acteurs du mouvement « Planète » s’orientent peu à peu sur des chemins différents. Après s’être interrogé pour déterminer si Mai 68, qui coïncide avec la production du dernier numéro de la revue, correspond à l’ouverture qu’il appelait de ses vœux – question à laquelle il répond par l’affirmative alors que Jacques Bergier se montre très critique envers le mouvement –, Louis Pauwels publie en 1974 une Lettre ouverte aux gens heureux et qui ont bien raison de l’être, dans laquelle il défend la science et le progrès au moment où beaucoup critiquent l’alliance de la Big Science, de l’industrie et de l’armée. Puis il se prend de passion pour les idées de la Nouvelle Droite, branche intellectuelle de l’extrême droite incarnée notamment par Alain de Benoist et le GRECE (Groupement de recherches et d’études pour la civilisation européenne), achevant de stupéfier ses anciens amis de Planète [15]. Il passera ensuite par les pages « culture » du Figaro puis créera Le Figaro Magazine en 1978, emmenant avec lui quelques-uns de ses compagnons d’extrême droite. Il finira par prendre ses distances avec la Nouvelle Droite et son paganisme pour se tourner vers le catholicisme. Bergier, lui, n’assistera jamais à ce virage : il meurt d’une hémorragie cérébrale le 20 novembre 1978.