Article de revue

Le congé de maternité des enseignantes-chercheures

Pages 109 à 136

Citer cet article


  • Bui-Xuan, O.
(2011). Le congé de maternité des enseignantes-chercheures. Droit et société, 77(1), 109-136. https://doi.org/10.3917/drs.077.0109.

  • Bui-Xuan, Olivia.
« Le congé de maternité des enseignantes-chercheures ». Droit et société, 2011/1 n° 77, 2011. p.109-136. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-droit-et-societe1-2011-1-page-109?lang=fr.

  • BUI-XUAN, Olivia,
2011. Le congé de maternité des enseignantes-chercheures. Droit et société, 2011/1 n° 77, p.109-136. DOI : 10.3917/drs.077.0109. URL : https://shs.cairn.info/revue-droit-et-societe1-2011-1-page-109?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/drs.077.0109


Notes

  • [1]
    Marie-Thérèse Letablier et Marie-Thérèse Lanquetin, Concilier travail et famille en France : approches socio-juridiques, Noisy-le-Grand : Centre d’études de l’emploi, coll. « Rapport de recherche », 2005, p. 28.
  • [2]
    En vertu de l’article 33-2 de la Charte européenne des droits fondamentaux, « Afin de pouvoir concilier vie familiale et vie professionnelle, toute personne a le droit d’être protégée contre tout licenciement pour un motif lié à la maternité, ainsi que le droit à un congé de maternité payé et à un congé parental à la suite de la naissance ou de l’adoption d’un enfant. »
  • [3]
    Les directives 76/207/CEE du 9 février 1976 et 2002/73/CE du 23 septembre 2002 incitaient déjà les États à adopter des mesures assurant la protection de la femme, notamment s’agissant de la grossesse et de la maternité. La directive 2006/54/CE évoque également la nécessité de prendre des dispositions concernant la protection des droits des femmes en congé de maternité, notamment « leur droit de retrouver le même poste ou un poste équivalent, de ne faire l’objet d’aucun préjudice en ce qui concerne leurs conditions à la suite d’un tel congé et de bénéficier de toute amélioration des conditions de travail auxquelles elles auraient eu droit durant leur absence. »
  • [4]
    Voir les articles L. 1225-17 et suivants du Code du travail.
  • [5]
    Voir le rapport de la députée Danielle Bousquet sur la proposition de loi relative à la modernisation du congé maternité en faveur de la protection de la santé des femmes et de l’égalité salariale et sur les conditions d’exercice de la parentalité, enregistré à la présidence de l’Assemblée nationale le 24 février 2010.
  • [6]
    Loi n° 2007-293 du 5 mars 2007 réformant la protection de l’enfance, J.O. du 6 mars 2007, p. 4215.
  • [7]
    En vertu du jugement du tribunal de Besançon du 24 février 2000, Mme Krajewski c/Université de Franche-Comté, le congé de maternité est rémunéré à temps plein et ouvre droit au maintien de certaines rémunérations complémentaires, « À propos du maintien des heures complémentaires d’une enseignante du supérieure », Actualité juridique fonctions publiques [AJFP], 2000, p. 36.
  • [8]
    Cette réforme s’est concrétisée par le décret n° 2009-460 du 23 avril 2009 modifiant le décret n° 84-431 du 6 juin 1984 fixant les dispositions statutaires communes applicables aux enseignants-chercheurs et portant statut particulier du corps des professeurs des universités et du corps des maîtres de conférences et portant diverses dispositions relatives aux enseignants-chercheurs.
  • [9]
    On se réfère ici aux legal consciousness studies, courant de recherche de la sociologie du droit américaine. Pour une présentation générale, voir Jérôme Pélisse, « A-t-on conscience du droit ? Autour des Legal Consciousness Studies », Genèses, 59, 2005, p. 114-130.
  • [10]
    Les statistiques établies sont donc données à titre indicatif et pourraient être précisées par une étude de plus grande ampleur.
  • [11]
    Universités, instituts d’études politiques, Institut national des sciences appliquées (INSA), Polytechnique.
  • [12]
    Les femmes en poste dans les universités suivantes ont le plus participé : Paris 1 (13 répondantes), Université du Littoral (11), Montpellier 3 (8), Montpellier 1 (7), Nanterre (7), Nantes (7), Poitiers (7).
  • [13]
    Souligné par nous.
  • [14]
    Équivalent « travaux dirigés ». Le service d’enseignement d’un maître de conférences ou d’un professeur est de 192 heures de travaux dirigés ou de 128 heures de cours magistraux, une heure de cours magistral correspondant à une heure et demie de travaux dirigés.
  • [15]
    On rejoint là un constat observé s’agissant des juges administratifs. Voir Olivia Bui-Xuan, « La féminisation de la juridiction administrative », à paraître.
  • [16]
    Globalement, un peu moins d’un tiers des femmes interrogées connaissent les textes applicables ; elles sont 53 % chez les mathématiciennes et 16 % chez les juristes interrogées. Parmi les femmes qui ne connaissent pas précisément la circulaire du 7 novembre 2001, un peu plus de la moitié a toutefois été vaguement informée des dispositions applicables par le service du personnel enseignant ou par des collègues.
  • [17]
    Du point de vue de la « conscience de la légalité », il serait intéressant de prolonger cette recherche par une autre étude fondée sur des entretiens d’universitaires juristes afin de mieux saisir le type de rapport qu’elles ont au droit lorsque celui-ci leur est directement applicable.
  • [18]
    Unités de travaux pratiques.
  • [19]
    Attaché temporaire d’enseignement et de recherche.
  • [20]
    En vertu de l’article L. 1225-21 du Code du travail : « Lorsqu’un état pathologique est attesté par un certificat médical comme résultant de la grossesse ou de l’accouchement, le congé de maternité est augmenté de la durée de cet état pathologique dans la limite de deux semaines avant la date présumée de l’accouchement et de quatre semaines après la date de celui-ci. »
  • [21]
    Voir Sophie Pénet, « Le congé de maternité », Études et résultats (DREES), 531, 2006. En outre, selon cette étude, un tiers des femmes posent des jours de congé après la fin du congé légal et un peu plus d’un quart prennent des congés spécifiques par le biais d’accords collectifs.
  • [22]
    Certes, les trajets et les cours peuvent être fatigants et générateurs d’anxiété ; de fait, ils sont parfois incompatibles avec une grossesse à risque. Mais lorsqu’un congé de maladie n’est pas nécessaire, des arrangements sont généralement trouvés pour gérer les aspects plus physiques du travail : les cours et les surveillances peuvent être assurés en position assise ; les étudiants acceptent volontiers de porter les cartons de polycopiés et, le cas échéant, de déplacer les tables et les chaises des salles de cours.
  • [23]
    Souligné par nous.
  • [24]
    Unité de formation et de recherche.
  • [25]
    CJCE, 18 mars 2004, aff. C-342/01.
  • [26]
    Cass. Soc., 2 juin 2004, n° 02-42405.
  • [27]
    Depuis l’arrêté du 15 décembre 1997 portant délégation de pouvoirs en matière de recrutement et de gestion des professeurs des universités et des maîtres de conférences, confirmé par l’arrêté du 27 juillet 2009 : « Les présidents et les directeurs des établissements publics d’enseignement supérieur […] reçoivent délégation des pouvoirs du ministre chargé de l’enseignement supérieur pour le recrutement et la gestion des professeurs des universités et des maîtres de conférences en ce qui concerne : […] l’octroi des congés prévus aux 1o, 2o, 3o, 5o, 7o et 8o de l’article 34 de la loi du 11 janvier 1984 […] », J.O. du 4 août 2009, p. 12978.
  • [28]
    Les travaux relatifs à l’égalité hommes-femmes dans les professions supérieures se multiplient depuis une quinzaine d’années. Voir par exemple Marie Buscatto et Catherine Marry, « “Le plafond de verre dans tous ses éclats’. La féminisation des professions supérieures au xxe siècle », Sociologie du travail, 51 (2), 2009, p. 170-182.
  • [29]
    De même, seulement 30 % des femmes interrogées ont déclaré avoir rencontré des difficultés pour mettre en place leur congé, mais les femmes n’ayant pas du tout eu de congé n’ont généralement pas répondu à cette question dans la mesure où elles n’ont par exemple pas rencontré de problèmes s’agissant des remplacements.
  • [30]
    Chercheurs postdoctoraux.
  • [31]
    Souligné par nous.
  • [32]
    Jean-Michel Berthelot et Sophie Ponthieux, « Les enseignants-chercheurs de l’enseignement supérieur : revenus professionnels et conditions d’activités », Paris : La Documentation française, coll. « Les documents du CERC (Centre d’études des revenus et des coûts), 105, 1992, p. 136.
  • [33]
    Ibid., voir également Marie-Françoise Fave-Bonnet, « Les universitaires : une identité professionnelle incertaine », Hermès, 35, 2003, p. 195-202.
  • [34]
    En vertu de l’article 1er du décret n° 2000-815 du 25 août 2000 relatif à l’aménagement et à la réduction du temps de travail dans la fonction publique de l’État et dans la magistrature, le temps de travail dans la fonction publique est fixé à 1607 heures maximum par an.
  • [35]
    « 1) La formation initiale et continue ; 2) La recherche scientifique et technologique, la diffusion et la valorisation de ses résultats ; 3) L’orientation et l’insertion professionnelle ; 4) La diffusion de la culture et l’information scientifique et technique ; 5) La participation à la construction de l’Espace européen de l’enseignement supérieur et de la recherche ; 6) La coopération internationale. »
  • [36]
    « 1) L’enseignement incluant formation initiale et continue, tutorat, orientation, conseil et contrôle des connaissances ; 2) La recherche ; 3) La diffusion des connaissances et la liaison avec l’environnement économique, social et culturel ; 4) La coopération internationale ; 5) L’administration et la gestion de l’établissement […]. »
  • [37]
    « a) Le développement et le progrès de la recherche dans tous les domaines de la connaissance ; b) La valorisation des résultats de la recherche ; c) Le partage et la diffusion des connaissances scientifiques ; c bis) Le développement d’une capacité d’expertise ; d) La formation à la recherche et par la recherche. »
  • [38]
    Caisse d’allocations familiales.
  • [39]
    Le complément de libre choix d’activité est versé pendant six mois après la naissance du premier enfant et jusqu’aux trois ans des autres. Pour une durée de travail comprise entre 50 % et 80 %, son montant est de 141,62 € par mois et de 322,24 € par mois si l’on ne perçoit pas l’allocation de base.
  • [40]
    Bureau international du travail, 1997 cité in Frédérique Pigeyre et Annick Valette, « Les carrières des femmes à l’université. “Les palmes de verre du cocotier’ », Revue française de gestion, 151, 2004, p. 174.
  • [41]
    Myriam Carrère, Séverine Louvel, Vincent Mangematin, Catherine Marry, Christine Musselin, Frédérique Pigeyre, Mareva Sabatier et Annick Valette, « Entre discrimination et autocensure : les carrières des femmes dans l’enseignement supérieur et la recherche », contrat de recherche INRA/MENRT, rapport final, avril 2006 (dactyl.) ; Isabelle Backouche, Olivier Godechot et Delphine Naudier, « Un plafond à caissons : les femmes à l’EHESS », Sociologie du travail, 51 (2), 2009, p. 253-274, Comité pour légalité professionnelle entre les femmes et les hommes dans lenseignement supérieur et la recherche, Rapport sur l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes dans l’enseignement supérieur et la recherche, 2006 (dactyl.).
  • [42]
    « L’état de l’enseignement supérieur et de la recherche », 2, 2008, p. 4, consultable sur le site Internet du ministère de l’Enseignement supérieur. La progression est lente : en 2004, il était de 38,5 % chez les maîtres de conférences et 16 % chez les professeurs d’université, voir Jacqueline Laufer, « Femmes et carrières : la question du plafond de verre », Revue française de gestion, 151, 2004, p. 118.
  • [43]
    Frédérique Pigeyre et Annick Valette, « Les carrières des femmes à l’université. “Les palmes de verre du cocotier’ », art. cité, p. 179.
  • [44]
    Dans cet arrêt, la CJCE a jugé que l’article du Code des pensions civiles et militaires de retraite accordant spécifiquement aux femmes fonctionnaires une bonification pour chacun de leurs enfants méconnaît le principe de l’égalité des rémunérations « en ce qu’elle exclut du bénéfice de la bonification qu’elle instaure pour le calcul des pensions de retraite les fonctionnaires masculins qui sont à même de prouver avoir assumé l’éducation de leurs enfants. »
  • [45]
    L’arrêt de la CJCE du 19 mars 2002, Lommers (aff. C-476/99) souligne le « risque » d’une mesure nationale de « perpétuer une distribution traditionnelle des rôles entre hommes et femmes » ; Voir Nicolas Moizard, « Conciliation entre vie professionnelle et vie familiale. En droit social communautaire », Informations sociales, 129, 2006, p. 130-139. Voir également CJUE 30 septembre 2010, aff. C-104/09 Roca Alvarez/Sesa Start Espana ETT SA.
  • [46]
    Sur la problématique de la division sexuelle du travail, voir notamment les travaux de Danièle Kergoat, de Margaret Maruani, de Françoise Héritier et de Catherine Marry. Voir également les études de l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), notamment Cécile Brousse, « La répartition du travail domestique entre conjoints reste très largement spécialisée et inégale », France Portrait social, Paris : INSEE, 1999, p. 137-151 et Sophie Ponthieux, Amandine Schreiber, « Dans les couples de salariés, la répartition du travail domestique reste inégale », Données sociales : la société française, Paris, 2006. Selon une étude de l’Institut national d’études démographiques (INED) parue en novembre 2009, la naissance d’un enfant « accentue le déséquilibre du partage des tâches domestiques entre conjoints » et ce d’autant plus que le couple a déjà des enfants. Autrement dit, plus on a d’enfants, plus les charges domestiques sont assumées par les femmes, voir Arnaud Régnier-Loilier, « L’arrivée d’un enfant modifie-t-elle la répartition des tâches domestiques au sein du couple ? », Population & sociétés, 461, 2009.
  • [47]
    François De Singly, Fortune et infortune de la femme mariée, Paris : Puf, 2004. L’enquête de Bernard Zarca sur les enseignants-chercheurs mathématiciens montre également que « la maternité handicape les femmes, mais non la paternité les hommes » et que « la présence de jeunes enfants diminue incontestablement la productivité des femmes. », Bernard Zarca, « Mathématicien : une profession élitaire et masculine », Sociétés contemporaines, 64, 2006, p. 54 et 58.
  • [48]
    CJCE 25 juin 1991, Stoeckel (aff. C-345/89).
  • [49]
    Françoise Dumontier, Danièle Guillemot et Dominique Méda, « L’évolution des temps sociaux au travers des enquêtes “Emploi du temps” », Économie et statistique, p. 3-13.
  • [50]
    Arrêté du 31 juillet 2009 pris pour l’application du décret n° 2009-460 du 23 avril 2009 modifiant le décret n° 84-431 du 6 juin 1984 fixant les dispositions statutaires communes applicables aux enseignants-chercheurs et portant statut particulier du corps des professeurs des universités et du corps des maîtres de conférences et portant diverses dispositions relatives aux enseignants-chercheurs.
  • [51]
    Une version sommaire de cette étude a été présentée lors du colloque sur : « Le respect des droits fondamentaux sur les lieux de travail » organisé le 28 mai 2010 à l’Université d’Évry-Val d’Essonne par le Centre Léon Duguit.

1Au premier abord, un tel sujet peut faire sourire. En quoi le congé de maternité des enseignantes-chercheures peut-il poser problème ? Pour l’opinion, ce seraient même précisément les enseignantes qui bénéficieraient le plus de congés, congés dont elles calculeraient les dates pour les enchaîner avec leurs longues vacances…

2Comme le rappellent Marie-Thérèse Letablier et Marie-Thérèse Lanquetin, créé en France au début du xx e siècle, le congé de maternité visait initialement à « “protéger’ les mères au travail pour préserver leurs capacités reproductrices et pour limiter la mortalité infantile » [1]. Aujourd’hui, ce congé – qui figure au rang des droits fondamentaux [2] – a pour objectif de permettre aux femmes de se reposer avant et après un accouchement et de s’occuper de leur nourrisson. Les modalités du congé de maternité participent également de l’égalité des chances entre hommes et femmes sur le plan professionnel. Ainsi la directive 2006/54/CE du 5 juillet 2006 relative à la mise en œuvre du principe de l’égalité des chances et de l’égalité de traitement entre hommes et femmes en matière d’emploi et de travail indique-telle que l’élaboration de mesures de protection de la maternité est considérée comme un « moyen de parvenir à une réelle égalité entre les sexes » [3].

3La durée du congé de maternité varie selon les pays : en France, elle est de seize semaines pour les deux premiers enfants et de vingt-six pour les suivants, quelle que soit la profession de la mère, le droit de la fonction publique étant, sur ce point, calqué sur le droit du travail [4]. Il est actuellement question de l’allonger à vingt semaines [5].

4La loi du 5 mars 2007 [6] a, par ailleurs, introduit de nouvelles dispositions en matière de report du congé de maternité ; l’article 30 dispose en effet que : « La durée de la période de versement de l’indemnité journalière à laquelle l’assuré a droit avant la date présumée de l’accouchement peut être réduite à sa demande, sur prescription médicale, dans la limite de trois semaines. La durée de la période de versement postérieure à l’accouchement est augmentée d’autant. » Ainsi, si en principe le congé commence six semaines avant la date présumée d’accouchement et se prolonge dix semaines après cette date, les femmes peuvent désormais, si leur état de santé le leur permet, arrêter de travailler seulement trois semaines avant la date d’accouchement afin de reprendre le travail quand le bébé a treize semaines (contre dix semaines avant cette loi). Évidemment, les femmes qui bénéficient d’un congé pathologique, voire d’un congé de maladie prénatal, ne peuvent bénéficier de cette disposition.

5Le congé de maternité des enseignantes-chercheures, comme celui des autres fonctionnaires de l’État, est régi par l’article 34 de la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l’État. En vertu du 5e alinéa, le fonctionnaire en activité a droit « au congé pour maternité, ou pour adoption, avec traitement, d’une durée égale à celle prévue par la législation sur la sécurité sociale ». Aussi, contrairement aux congés de maladie de plus de trois mois, les congés de maternité n’ont en principe pas de conséquence sur le salaire, la fonctionnaire bénéficiant pendant cette période d’un traitement plein, même si elle travaille à temps partiel [7].

6Si a priori les modalités d’application des congés de maternité des fonctionnaires soulèvent peu de problèmes, des questions apparaissent concernant les enseignantes-chercheures, et ce pour différentes raisons. Les activités d’enseignement étant annualisées, comment calculer la décharge de service d’enseignement ? Les responsabilités administratives et pédagogiques étant rarement bien définies, comment en exonérer les bénéficiaires du congé ? Enfin, comment garantir à une future mère que l’arrêt des recherches pendant seize semaines n’aura pas de conséquences sur sa carrière ?

7Au-delà de la question de la réglementation applicable en matière de congé de maternité et de ses modalités d’application concrètes, ces interrogations sont sous-tendues par des enjeux plus larges. D’une part, il s’agit de revenir sur le métier d’enseignant-chercheur et sur la perception que les universitaires ont de leur travail, sujet qui a été alimenté par les débats relatifs à la « réforme Pécresse » [8] au début de l’année 2009. D’autre part, du point de vue de la sociologie du droit, à travers cet objet de recherche, il est intéressant d’analyser le rapport des enseignants-chercheurs au droit, leur « conscience de la légalité » [9]. Enfin, plus généralement, l’étude s’inscrit dans la thématique de l’égalité des chances entre hommes et femmes : peut-on expliquer la moindre proportion de femmes dans le corps des professeurs par les modalités de mise en œuvre des congés de maternité ?

8Pour réaliser cette recherche, l’analyse du droit positif s’est avérée insuffisante.

9Elle a été complétée par un travail d’enquête mené grâce à l’élaboration d’un questionnaire comportant 34 items. Combinant approches quantitative et qualitative, il a été envoyé par courrier électronique à des enseignantes-chercheures de tous âges et de toutes disciplines ayant des enfants. La liste initiale contenait une centaine de noms (essentiellement des juristes) ; elle a été progressivement enrichie en fonction des orientations des répondantes. Aussi le questionnaire a-t-il, au total, été transmis à 380 enseignantes-chercheures [10] ; il a, par ailleurs, circulé sur quelques « listes électroniques », notamment celles de femmes mathématiciennes.

10Au final, l’étude se base sur les témoignages de 183 enseignantes-chercheures ayant eu des enfants alors qu’elles étaient en poste à l’université. La population ayant répondu au questionnaire se compose essentiellement de maîtres de conférences (147) et de professeurs d’université (32). Sa moyenne d’âge est de 39 ans. Ce sont en grande majorité des femmes de moins de 45 ans (152) qui ont participé à l’enquête ; seules treize femmes de 50 ans ou plus y ont répondu.

11Ces 183 femmes proviennent de 62 établissements différents [11], situés aussi bien en région parisienne qu’en province [12]. Elles sont issues de disciplines variées, les plus nombreuses étant juristes (70), mathématiciennes (32), sociologues (16), biologistes (11), enseignantes-chercheures en langues (10), politistes (8) et économistes (5). Parmi les répondantes, 84 ont deux enfants, 60 en ont un, 34 en ont trois, trois en ont quatre et deux en ont cinq : les témoignages se rapportent donc à un total d’environ 300 grossesses, certaines ayant eu l’un de leurs enfants avant d’entrer à l’université.

12La diffusion d’un questionnaire a été privilégiée pour plusieurs raisons. Dans la mesure où l’on souhaitait fonder l’étude sur plus d’une centaine de réponses et que plus de la moitié des questions étaient des questions fermées, la conduite d’entretiens aurait été difficile à mener. De surcroît, on souhaitait des réponses d’universitaires de toutes disciplines et exerçant aussi bien en Île-de-France qu’en province ; d’un point de vue pratique, la diffusion d’un questionnaire semblait donc plus pertinente.

13De cette étude, il ressort que les congés de maternité des universitaires sont extrêmement disparates. Nous verrons en effet que les enseignantes-chercheures ne sont pas égales face à la décharge d’enseignement et qu’en l’état actuel du droit, le flou juridique relatif au congé de maternité des universitaires concernant tant les modalités d’interruption des charges administratives et pédagogiques que la prise en compte du ralentissement des activités de recherche ne favorise pas l’égalité des chances entre hommes et femmes enseignants-chercheurs.

I – Des enseignantes-chercheures inégales face à la décharge d’enseignement

14L’enquête réalisée montre que peu d’universitaires bénéficient des mêmes modalités de congé de maternité, en raison notamment d’une réglementation trop floue déplorée par bon nombre d’enseignantes-chercheures. Aussi la décharge de service est-elle rarement calculée de la même façon d’une université à l’autre et la gestion des remplacements pose-t-elle souvent problème.

I.1 – Un calcul variable de la décharge de service

15S’agissant des enseignants-chercheurs, un seul texte précise les modalités d’application de l’article 34 de la loi du 11 janvier 1984. Appelé tantôt « note de service » Duwoye, tantôt « circulaire » DPE A2/FD n° 892 du 7 novembre 2001, ce texte a pour objet l’application du droit à congé pour les enseignants et enseignants-chercheurs. Il n’est donc pas spécifique aux congés de maternité mais s’applique à tous les types de congés, notamment aux congés de maladie. Cette note de service concerne uniquement les modalités de calcul de la décharge d’enseignement ; les autres missions – notamment la recherche et les tâches administratives et pédagogiques – ne sont régies par aucun texte.

16Or, même s’agissant du calcul de la décharge de service, le texte manque de clarté, si bien que ce sont les pratiques qui dominent.

Une réglementation floue

17Comme l’indique une des femmes interrogées, « même si la situation a évolué depuis quelques années, il me semble que le congé de maternité des enseignants-chercheurs est un véritable no man’s land ! ». Bien que la circulaire Duwoye ait apporté certaines clarifications, elle reste en effet, sur certains points, ambiguë. Outre l’importance accordée au tableau prévisionnel de service, le texte dispose :

18« Le tableau de service d’une enseignante qui va bénéficier d’un congé de maternité ne doit pas répartir l’ensemble du service statutaire pendant sa seule période de présence. Une telle répartition revêtirait en effet un caractère manifestement illégal. Tout tableau de service qui méconnaîtrait ce principe serait susceptible d’un recours devant le juge administratif.

19En tout état de cause, si le congé intervient en totalité pendant la période d’enseignement, les obligations de service de l’enseignante ne devraient pas correspondre à plus de la moitié de son service annuel, ou d’un cinquième, en cas de congé de maternité d’une durée de 26 semaines (à partir du troisième enfant). En cas de naissances multiples, l’intéressée ne devra effectuer aucun service d’enseignement dans la mesure où cette période de congé est, en principe, supérieure à la durée de l’année universitaire.

20Si le congé intervient en partie sur l’année universitaire, il convient d’appliquer la même règle de proportionnalité en effectuant cependant, un prorata au regard de la période de congé qui est imputable sur la période d’enseignement.

21Il convient, s’agissant du congé pour adoption, de procéder de façon identique […] [13]. »

22La circulaire pose problème dans la mesure où elle applique des règles différentes selon que le congé intervient en totalité, ou non, « pendant la période d’enseignement » appelée également dans le texte « année universitaire ». Or, d’une part, employer comme synonymes les deux expressions n’a rien d’évident : une année universitaire se distingue d’une année civile, car elle commence, selon les universités, en septembre ou en octobre, pour se terminer en juillet ou en septembre, une fois que les examens de la seconde session sont terminés et que les jurys ont délibéré. Finalement, dans la majorité des cas, une année universitaire compte onze mois : les mois du calendrier, excepté le mois d’août où les universités sont fermées. Les « périodes d’enseignement », en revanche, sont définies chaque année par chaque université. Selon que les semestres comptent dix ou douze semaines de cours, et que les universités y intègrent les semaines de révisions et de rattrapage, elles comptent entre 20 et 30 semaines. Or, les conséquences de la délimitation de ces périodes sont importantes : par exemple, la décharge de service d’une femme accouchant au mois de mars variera selon que les vacances de février et de printemps seront ou non comptabilisées.

23De surcroît, une inégalité flagrante est constatée entre les femmes ayant leur congé dans la période d’enseignement et celles qui ont leur congé en totalité hors de cette période. Ainsi les femmes qui accouchent fin juin, en juillet, ou début août, ne bénéficient-elles, dans la plupart des universités, d’aucune décharge de service dans la mesure où leur congé de maternité se superpose à des périodes de nonenseignement. À notre sens, il est préférable de les appeler ainsi plutôt que « vacances », car tout universitaire sait que les mois de juin, juillet et septembre sont consacrés à la préparation des sujets d’examens, aux examens proprement dits, à la correction des copies, à la soutenance de mémoires et aux délibérations de jurys, auxquels s’ajoutent les activités de recherche.

24La majorité des femmes ayant connu des accouchements estivaux estiment être traitées de façon injuste. Seules quelques-unes ont indiqué qu’un accouchement en été leur avait « facilité les choses » car elles n’avaient pas été tracassées par le problème des remplacements. Mais beaucoup estiment être pénalisées, au point que certaines déconseillent à leurs collègues d’accoucher à cette période. Le fait de ne pas prévoir, pour elles, de décharge d’enseignement peut d’ailleurs entraîner des effets pervers. Une femme, estimant s’être « faite avoir sur la décharge de service » a affirmé avoir pris un congé de maladie pour bénéficier d’« une décharge de service plus importante ».

25À l’inverse, la plupart des femmes qui accouchent entre octobre et avril bénéficient généralement d’une décharge d’enseignement de 50 %, soit 96 heures « équivalent TD» [14] pour les maîtres de conférences ou les professeurs et 192 heures pour les professeurs agrégés (PRAG). Mais, dans certaines universités, des femmes accouchant durant cette période obtiennent un allègement de service moindre, en vertu de calculs qualifiés souvent d’« obscurs ». Sur ce point, 55 % des femmes interrogées ont estimé insuffisantes les informations relatives à leur congé apportées par l’administration. L’opacité de l’institution a ainsi été relevée à de nombreuses reprises. Pour certaines, ce défaut d’information s’apparente même à de l’arbitraire, d’autant plus que l’administration a pu modifier ses exigences à la suite de plaintes : « c’est au bon vouloir administratif », « je ne sais même pas quelle forme ont pris mes congés car c’est l’administration qui a fait sa salade », « sentiment d’un calcul propre à l’université (manque de textes de référence) ».

26Aussi, pour certaines, la modification des exigences du service du personnel enseignant a-t-elle été vécue comme un véritable combat : « j’ai dû me battre sur les heures », « il a fallu que je produise les textes et que je me batte pour faire les 96h légales au lieu des 128 demandées par le service de gestion », « j’ai dû me faire entendre pour ne pas avoir à assurer l’intégralité de mon service en amont ou en aval de ma grossesse ».

27On constate que ces « combats » sont davantage ceux de femmes ayant une trentaine d’années. Au regard des témoignages recueillis, on note en effet une nette différence d’attitude entre les jeunes et les plus « anciennes » : si les secondes, à l’époque où elles ont eu des enfants, remarquaient le caractère confus des règles, elles ne semblaient pas oser réclamer leur dû ; certaines ne voyaient d’ailleurs même pas le problème, ne souhaitant pas particulièrement prendre leur congé. Ainsi de cette professeure juriste qui a indiqué qu’elle « avait eu la chance de travailler quelques jours avant d’accoucher ». Or il semblerait que la nouvelle génération d’universitaires ne prenne pas Rachida Dati pour modèle et estime avoir droit à ce congé. La « conscience de la légalité » en matière de congé de maternité varie donc selon les générations d’enseignantes-chercheures : la demande d’une décharge de service devient aujourd’hui légitime, alors qu’elle ne semblait pas l’être, il y a encore quelques années. Cela peut s’expliquer par le fait que les plus jeunes ont intégré les avancées relatives aux droits des femmes, mais cela semble également lié à un certain durcissement des conditions de travail, comme l’indique cette femme :

28

Il y avait peut-être moins de difficultés il y a une trentaine d’années […car] les conditions étaient bien meilleures : jeune prof […], j’avais 3 heures de cours hebdomadaires et peu de responsabilités lourdes. Par exemple, j’ai toujours été responsable d’une équipe de recherches, mais la rédaction des rapports était très légère. Je préférais de loin m’entendre avec mes collègues pour avoir un bon emploi du temps pour un service annuel plutôt que de me battre pour avoir un bout de congé [15].

29Les revendications sont, par ailleurs, plus ou moins vives selon les disciplines : elles semblent les plus faibles chez les juristes et les plus importantes chez les mathématiciennes. Les enseignantes-chercheures n’ont donc pas toutes le même rapport au droit. De ce point de vue, il est intéressant d’observer que, dans la population interrogée, la plupart des juristes ne connaissent pas les textes applicables et ont moins cherché à s’informer que leurs collègues issues des sciences exactes [16]. Tout se passe comme si les juristes se soumettaient, sur ce point, davantage aux décisions de l’administration et n’avaient pas la « culture de la contestation ». Le fait que les juristes acceptent mieux les règles imposées par le service du personnel enseignant semble s’expliquer de deux façons : certaines ne considèrent pas les modalités du congé de maternité comme posant problème et ne sont « pas à quelques heures de cours près », se considérant déjà comme des « privilégiées » ; d’autres ne veulent pas être « enquiquinées par ce type de problème » pendant leur grossesse, période qu’elles souhaitent sereine. Ainsi de cette juriste qui affirme : « Du droit, j’en fais tous les jours ; là, je n’avais pas envie de me plonger dans les textes [17]. »

30En revanche, les règles sont mieux connues par les scientifiques – notamment par les mathématiciennes –, lesquelles hésitent moins à solliciter l’administration pour tenter de modifier les décisions prises. Les initiatives lancées ces dernières années pour inciter les jeunes femmes à faire des études scientifiques et l’existence de réseaux, comme « Femmes et maths », ont certainement une influence sur ces différences de comportements. D’ailleurs, au vu des témoignages, les « plaintes » relatives au mode de calcul de la décharge d’enseignement sont souvent prises en compte par les services des ressources humaines, lesquels semblent les premiers gênés par la circulaire du 7 novembre 2001, sujette à de multiples interprétations.

Des interprétations innombrables

31Peu de services administratifs retiennent la même lecture de la circulaire Duwoye ; parfois même, les interprétations divergent à l’intérieur d’une même université.

32Ainsi, s’agissant des accouchements en juin, juillet et août, la plupart des universitaires n’ont bénéficié d’aucune décharge alors que d’autres ont vu leur service annuel allégé de moitié. Cela s’explique par le fait qu’un certain nombre d’universités ont souhaité réagir à la rupture d’égalité inhérente à la circulaire Duwoye entre les femmes accouchant en été et les autres. Aussi, depuis quelques années, dans le cadre de plan ou de mission « égalité hommes/femmes », des chartes ou circulaires internes à une université prévoient-elles expressément que la décharge d’enseignement est de 50 % du service pour les deux premiers enfants et de 80 % pour les suivants, quelle que soit la date d’accouchement. Dans d’autres universités, c’est une femme qui est à l’origine de cette règle : elle a insisté pour l’obtenir à titre personnel et la décision a en quelque sorte créé un précédent.

33S’agissant des accouchements ayant lieu durant les autres périodes de l’année, la décharge d’enseignement est rarement nulle, mais les modalités de calcul sont disparates. Le plus souvent, le service de gestion du personnel applique la formule suivante pour la calculer : nombre de semaines de congé pendant la période d’enseignement multiplié par six (six étant le nombre d’heures de cours « équivalent TD » à assurer par semaine). Dans une majorité de cas on obtient une décharge de 96 heures (16 semaines de congé légal multipliées par six). Mais, dans d’autres cas, les universités « jouent » sur la délimitation de la « période d’enseignement » : avec la semestrialisation, certaines universités réduisent ce qui est qualifié de « période d’enseignement » aux semaines de cours effectives, soit environ 24 semaines.

34D’ailleurs, après avoir constaté qu’il était impossible de bénéficier d’une décharge d’un demi-service dans leur établissement, compte tenu des règles qui y étaient appliquées, des enseignantes-chercheures d’une université parisienne ont récemment lancé une pétition et envoyé au service du personnel enseignant une lettre dénonçant le mode de calcul de la réduction de service.

35Au vu des témoignages recueillis, d’autres formules (plus ou moins compliquées) sont également utilisées :

  • « chaque jour de congé décharge les 192h statutaires annuelles de 0,53h (192/365 jours = 0,53) ; tous les jours de l’année sont donc considérés comme travaillés. Pour
    16 semaines de congé (112 jours), on décharge donc l’enseignante de 58h sur son service annuel » ;
  • « 21h de moins par mois d’enseignement pour un congé tombant hors des mois de juin-juillet-août (ces mois comptent nuls) » ;
  • « réduction de 6,62h “équivalent TD” par semaine de congé sur période d’enseignement » ;
  • « on m’a enlevé 8h de cours par semaine de congé tombant durant les semaines effectives de cours » ;
  • « mon congé officiel tombait pendant 11 semaines de cours sur les 26 semaines annuelles, soit 11 x 192 / 26 = 81 heures de décharge » ;
  • « 192 – 12 semaines x 6h “équivalent TD” = 120 heures à effectuer » ;
  • « réduction du service annuel à raison de 8,47 UTP [18], soit 5,65 “équivalent TD” par semaine du calendrier universitaire (32 semaines hors vacances scolaires) » ;
  • « congé maternité de 4 mois donc nombre d’heures à assurer : 192 – 4 x 19,2 =
    115,2 » ;
  • « durée de congé x 6 – vacances = heures dues » ; « 16 x (192h / 52 semaines) = 59h de décharge » ;
  • ou encore : « réduction du service de 7h “équivalent TD” par semaine de congé ».
Hormis le cas des naissances estivales, il arrive enfin qu’aucune décharge n’ait été prévue et que l’enseignante-chercheure groupe ses heures annuelles d’enseignement sur un semestre, ce qui est illégal, comme l’indique le texte du 7 novembre 2001. Dans les questionnaires traités, cette situation reste assez marginale, même si elle est évoquée, notamment par des femmes ayant le statut d’ATER [19] quand elles étaient enceintes. Incontestablement, les non-titulaires subissent, sur ce point, une pression plus forte que les titulaires et ont plus de mal à s’imposer face à l’administration :

36

Je n’ai jamais réussi à avoir un congé maternité pour mon fils né en juillet, alors que j’étais ATER : la responsable du personnel m’a dit que ce n’était pas la peine d’en prendre puisque je pouvais terminer l’année et que je ne reprenais pas avant le mois d’octobre… inutile de dire que j’ai fait passer les examens en mai-juin ainsi que ceux de septembre !

37Certaines maîtres de conférences ont également assuré leur service annuel sur un semestre afin de ne pas déranger les collègues et de ne pas porter préjudice aux étudiants. C’est le cas de cette femme qui explique :

38

J’ai personnellement choisi de ne pas prendre de congé de maternité, en organisant l’ensemble de mon service annuel sur la période de l’année pendant laquelle le développement de ma grossesse ne constituait pas un problème […] ; je l’ai fait pour deux raisons conjuguées. La première est le souci de ne pas mettre en difficulté mon département et mes collègues ; les moyens de l’université tout comme l’organisation des enseignements rendent très difficile le remplacement des femmes en congé de maternité ; elle occasionne une surcharge de travail pour les autres membres du département. […] La seconde raison, en relation avec la première, est d’offrir aux étudiants le meilleur suivi, lequel est difficile à réaliser lorsque l’enseignante est remplacée en cours d’année, voire pas remplacée du tout.

39Ce témoignage reflète bien la situation des femmes qui n’ont pas pris de congé. Si certaines prennent le soin de préciser que c’était « par choix », que ce soit pour « assurer le bon fonctionnement du service public » ou pour bénéficier d’heures supplémentaires, d’autres sont plus nuancées, évoquant « un choix ‘‘suggéré’ par l’université » ; d’autres encore s’interrogent : « Subi ou par choix : comment faire la différence ? Vous croyez le choisir et tout votre environnement professionnel en est heureux faute de moyens et d’aménagements possibles. »

40S’agissant des activités d’enseignement, on observe ainsi une infinité de cas de figure allant d’une absence de réduction de service à une décharge de 96 heures (pour les deux premiers enfants), parfois prolongée par un congé maladie ou un congé pathologique. S’agissant de l’enchaînement de différents congés, les abus ne semblent cependant pas fréquents : seules 35 % des universitaires interrogées ont bénéficié d’un congé pathologique [20] alors que, tous métiers confondus, sept femmes sur dix en prennent un [21]. La proportion relativement faible d’enseignantes-chercheures qui en demandent semble s’expliquer par des conditions de travail peu fatigantes physiquement par rapport aux autres professions [22], mais également par une certaine culpabilité étroitement liée à celles-ci. Une femme indique par exemple : « J’ai hésité à prendre le congé pathologique (15 jours avant le congé maternité) alors que j’étais fatiguée, au regard de ma situation qui me semblait privilégiée. » Outre de grandes disparités en matière de calcul de la décharge d’enseignement, on constate des pratiques variables en matière de rémunération des heures complémentaires. En vertu de la circulaire Duwoye : « Les périodes de congés […] entraînent une dispense de service pour toutes les obligations prévues. Elles ne supposent donc aucune obligation de rattrapage a posteriori. Un enseignant qui accepterait de rattraper le service statutaire qu’il n’a pu accomplir du fait d’un congé régulier doit être rémunéré en heures complémentaires[23]. » Le texte précise que :

41« Les statuts particuliers des attachés temporaires d’enseignement et de recherche et des moniteurs ne les autorisent pas à assurer une charge d’enseignement complémentaire. » Aussi, si une enseignante-chercheure effectue plus d’heures d’enseignement que celles qu’elle doit assurer après calcul de sa décharge, la différence entre les heures effectuées et les heures « dues » doit être rémunérée en heures complémentaires. Or, au vu des témoignages recueillis, c’est loin d’être toujours le cas. Plusieurs femmes ont d’ailleurs précisé que leur université avait explicitement refusé de leur en verser : certaines en ont été informées avant leur congé (et ont donc assuré uniquement leur service recalculé), mais d’autres n’ont jamais été rémunérées des heures qu’elles avaient assurées en plus. Les raisons avancées sont parfois surprenantes, comme le montre le témoignage suivant :

42

Je n’ai pas fait cours pendant mon congé mais j’ai fait tout mon service d’enseignement sur un semestre. Je n’ai pas bénéficié d’heures complémentaires même si je l’ai réclamé. La réponse de l’université – et des syndicats – a été la suivante : vous avez pris votre congé maternité sur votre temps de recherche, vous ne pouvez donc pas bénéficier d’heures complémentaires.

43Des répartitions budgétaires complexes peuvent également être à l’origine du refus d’un tel paiement :

44

Je ne me suis faite remplacer que pour 26h “équivalent TD” et l’UFR [24] n’était pas d’accord pour me payer des heures complémentaires. En effet l’université ne finance que la moitié des 96h de décharge, le reste étant à la charge de l’UFR.

45En outre, la définition de la période d’enseignement a également des répercussions sur le calcul de ces heures complémentaires puisque sont considérées comme telles les heures effectuées en plus du service recalculé. Aussi, si on considère une enseignante accouchant au mois de juin 2010 ayant effectué tout son service entre octobre 2009 et mai 2010 : dans les quelques universités qui appliquent automatiquement une décharge de 96 heures, l’enseignante bénéficiera de 96 heures complémentaires ; en revanche, dans les universités qui considèrent que le congé intervient hors période d’enseignement, elle n’aura droit, ni à une décharge, ni à des heures complémentaires… Les différentes lectures de la circulaire Duwoye ont donc des conséquences importantes.

46Ces divergences d’interprétation posent un véritable problème en termes de sécurité juridique et de prévisibilité du droit, d’autant plus que les lectures du texte du 7 novembre 2001 varient parfois à l’intérieur d’une même université. Aussi, hormis les quelques universités qui ont décidé d’appliquer systématiquement une décharge d’un demi-service à toutes les femmes bénéficiant d’un congé de maternité, est-il difficile de connaître à l’avance les modalités de décompte qui seront retenues par l’administration. Aucune similarité dans le calcul de la décharge n’a d’ailleurs pu être identifiée selon les disciplines ou selon la génération à laquelle appartiennent les femmes interrogées.

47De telles inégalités ne se retrouvent pas dans les autres professions. Ainsi, depuis 2004, en droit du travail, congés annuels et congé de maternité sont-ils clairement distingués. Dans un arrêt du 18 mars 2004 [25], la Cour de justice des communautés européennes a en effet indiqué qu’« une travailleuse doit pouvoir bénéficier de son congé annuel lors d’une période distincte de celle de son congé de maternité, également en cas de coïncidence entre la période de congé de maternité et celle fixée à titre général, par un accord collectif, pour les congés annuels de l’ensemble du personnel ». De même, dans un arrêt du 2 juin 2004 [26], la chambre sociale de la Cour de cassation a estimé que « les congés annuels doivent être pris au cours d’une période distincte du congé de maternité ». De surcroît, l’article L. 3141-2 du Code du travail dispose que : « Les salariés de retour d’un congé de maternité […] ont droit à leur congé payé annuel, quelle que soit la période de congé payé retenue, par accord collectif ou par l’employeur, pour le personnel de l’entreprise. »

48La variété du mode de calcul de la décharge de service des enseignantes-chercheures montre bien comment la seule interprétation d’un texte peut engendrer des inégalités entre ses destinataires. Plus un texte est flou, plus le pouvoir discrétionnaire de l’administration est important. De surcroît, ces zones d’ombre déstabilisent les destinataires du texte et sont parfois génératrices de conflits avec les personnels des services administratifs. Aussi, conformément au principe de clarté et à l’objectif de valeur constitutionnelle d’accessibilité et d’intelligibilité du droit, est-il souhaitable de préciser les règles juridiques afin de réduire les marges de manœuvre des agents qui les appliquent. En outre, la note de service de 2001 ne prévoit pas le remplacement des enseignantes-chercheures durant leur congé de maternité. Ce vide juridique engendre là encore des pratiques extrêmement différentes, accentuant par là même les inégalités des universitaires vis-à-vis de leur congé.

I.2 – Des modalités de remplacement disparates

49En principe, le début et la fin du congé de maternité sont déterminés par arrêté du président de l’université en fonction de la date présumée d’accouchement. Si la plupart des femmes interrogées ont reçu ce texte, 22 % ont déclaré ne jamais en avoir eu connaissance ; tel est le cas principalement des femmes les plus âgées, même si quelques femmes ayant récemment accouché ont également affirmé que l’arrêté ne leur avait pas été communiqué [27].

50Ce texte est pourtant important car, en principe, durant la période qu’il définit, les femmes en congé ne peuvent pas assurer de cours. Si des « anciennes » ont enseigné quelques jours avant d’accoucher, actuellement l’administration dissuade les universitaires en congé d’agir de la sorte pour des raisons de responsabilité. Aussi, durant cette période, les enseignantes-chercheures doivent-elles être remplacées. Pourtant aucune règle n’encadre les modalités de recrutement des remplaçants. Là encore, tout dépend des pratiques locales, ce qui soulève une série de problèmes.

51D’une part, à la différence du primaire et du secondaire, il n’existe pas d’enseignants de réserve appelés à remplacer les universitaires en congé. D’autre part, dans la mesure où les ATER ne peuvent pas faire d’heures supplémentaires, ce sont les collègues des enseignants-chercheurs en congé, ou des vacataires, qui assurent les remplacements. Or aucun texte n’indique quelle personne doit se mettre en quête des remplaçants ; de fait, 42 % des femmes interrogées ont dû les trouver elles-mêmes, ce qui est à la fois chronophage et source de stress. Parfois, lorsque la grossesse est annoncée en début d’année universitaire, ce sont les directeurs de département, responsables de section ou de diplômes qui font ce travail. Si, dans la majorité des cas, des collègues ou des vacataires acceptent d’assurer le remplacement, il arrive qu’aucun remplaçant ne soit trouvé et que les femmes, pour ne pas pénaliser les étudiants, fassent l’intégralité de leur service annuel avant leur congé légal.

52De nombreuses femmes ont exprimé leur gêne face à ce système : charger leurs collègues est d’autant plus culpabilisant que dans certaines universités aucun crédit n’est prévu pour les rémunérer. Les collègues assurent donc gratuitement les cours non effectués pour cause de congé. Si cette situation semble assez rare – la pratique la plus fréquente consistant à rémunérer les remplaçants –, elle résulte malgré tout d’un flou juridique concernant la définition des crédits prévus pour cela. Aussi certaines femmes préfèrent-elles faire « tout leur service » avant de partir, quitte à concentrer leur service annuel sur un semestre. Si elles précisent que c’est « par choix » qu’elles ont procédé de cette manière, elles subissent en fait un défaut d’organisation en la matière.

53Aucune rémunération n’est par ailleurs prévue pour les enseignants qui corrigeraient les copies à la place de collègues bénéficiant d’un congé. Nombreuses sont donc les femmes qui ont fait des corrections durant leur congé, voire même à la maternité : « mon premier congé (non-congé) a été scandaleux sur le plan humain. J’ai corrigé seule 450 copies. La correction a pris fin à la maternité. Je me sentais tenue de ne pas perturber le service. Le doyen m’avait signifié que j’avais pris le cours et que, dans ces conditions, les copies venaient avec » ; « j’ai corrigé 120 copies une semaine après avoir accouché, faute de remplaçant ! » ; « j’ai accouché le 23 mai et j’ai récupéré des copies dès le 25… ».

54Afin que leur congé n’ait pas de répercussion négative sur leurs collègues, elles ne conçoivent pas de leur « refiler » ces tâches parfois ingrates et non rémunérées. Seules quelques femmes ont affirmé avoir refusé des copies pendant leur congé.

55C’est d’ailleurs certainement grâce à ces arrangements que les congés de maternité semblent globalement bien acceptés par les collègues : peu de femmes ont indiqué que leur grossesse avait été mal perçue. Certes, des remarques qualifiées parfois de « machistes » existent, du type : « Ah, les femmes ! Dès qu’elles ont un poste, elles ont un enfant ! » Certaines ont, par ailleurs, rapporté des propos révélateurs d’une domination masculine :

56

Comme responsable de laboratoire, j’ai été confrontée à un directeur d’école doctorale qui m’a fait remarquer que, lorsqu’il se cassait la jambe, il venait quand même aux réunions, insinuant que mon absence était due à une faiblesse de ma part… Outre son indélicatesse, une telle remarque traduit assez bien le sentiment général que les enseignantes-chercheuses n’ont qu’à s’en prendre à elles-mêmes si leur carrière stagne alors qu’elles ont des enfants…
J’ai été étonnée de constater les attitudes de certains de mes collègues insistant pour que je m’engage à écrire des articles le mois suivant la naissance de ma fille. Il fallait alors que je sois assez ferme pour expliquer que j’étais en congé et aurais d’autres choses à faire à ce moment-là… non sans ressentir une certaine culpabilité à refuser de poursuivre mes activités de recherche.
Il est fatigant d’avoir à justifier le fait d’avoir besoin de lever le pied avant et après un accouchement. J’ai même eu des collègues (hommes) disant qu’ils étaient étonnés que je ne participe pas à un séminaire le 9e mois (parce qu’‘‘il n’y a plus de risque’). Devoir se battre pour simplement faire respecter ses droits légaux au congé maternité est culpabilisant et humiliant.
Mon congé ayant eu lieu après la fin des cours, il s’est résumé à l’absence de surveillance à la session de juin. À la session de septembre, l’assesseur du doyen en charge de la pédagogie m’avait fait convoquer pour le double d’heures de surveillance afin que je remplace ce que je n’avais pas fait ! Face à mon refus, j’ai su qu’il avait demandé au doyen de m’adresser un blâme ce qui heureusement n’a pas été fait !
[J’ai rencontré un] problème lié à l’incompréhension du directeur de labo, ignorant les risques liés à la manipulation des substances tératogènes. J’ai eu droit au chantage sur l’avancement de la carrière si j’arrêtais les manips […] J’ai tenu seulement grâce aux collègues qui se chargeaient d’aller dans la salle de réserve des produits toxiques pour moi.

57Toutefois, parmi les femmes interrogées, seules 25 % ont estimé que leur grossesse avait été mal perçue. D’ailleurs, lorsque des critiques existent, elles ne proviennent pas exclusivement des hommes : des collègues ou supérieurs femmes ont parfois des remarques ou attitudes désapprobatrices. Mais, dans l’ensemble, l’attitude des collègues est plutôt qualifiée de « bienveillante » : 65 % des femmes interrogées ont qualifié ainsi l’attitude de leur directeur de département et 61 % celle de leurs responsables de diplômes. Très peu de femmes l’ont dite « agressive » ; tout au plus les supérieurs ont-ils été « ennuyés » par l’annonce de la grossesse, précisément en raison des problèmes de remplacement. Pourtant, un certain nombre d’universitaires interrogées ont évoqué le problème du « piquage des cours ».

58Et c’est là que l’on s’aperçoit que l’attitude bienveillante des collègues n’est parfois qu’apparente. En effet, certain(e)s acceptent de remplacer une femme pendant son congé car ils trouvent une occasion de lui prendre un cours convoité. Cette situation n’est pas rare et suscite la colère des femmes qui l’ont subie. L’une d’entre elles indique ainsi qu’elle n’a pas pu profiter de son congé car elle a dû consacrer du temps au « montage » des nouveaux cours de l’année suivante, les cours remplacés le temps du congé ayant été définitivement perdus. Certaines femmes comprennent leurs collègues qui souhaitent rentabiliser la préparation du cours pour lequel ils effectuent un remplacement. Aussi certains arrangements sont-ils trouvés : de plus en plus, les enseignantes « passe[nt] [leurs] cours écrits » à un collègue qui ainsi ne perd pas de temps à les préparer ; l’enseignement est alors retrouvé l’année suivante.

59Il serait néanmoins bienvenu d’uniformiser les pratiques ; cela supposerait la rédaction d’une circulaire moins sujette à interprétation. Il serait par exemple aisé de généraliser les règles suivantes, déjà adoptées par certaines universités, dans le cadre de « chartes sur l’égalité entre hommes et femmes » :

60« 1. Quelle que soit la date d’accouchement, la réduction de service est fixée à

6150 % du service pour le premier ou le second enfant et à 80 % du service pour les suivants. Les naissances multiples induisant, pour leur part, une décharge totale de service pendant une année. […]

622. Les heures effectuées au-delà de la décharge de service seront rémunérées en heures complémentaires, quelle que soit la date à laquelle elles sont assurées. Cette compensation en heures complémentaires est incluse dans le calcul des crédits allégués à la composante.

633. Si elle le souhaite, l’intéressée retrouve à l’issue de son congé les enseignements ayant fait l’objet de la décharge de service. »

64L’adoption, au niveau national, de ces règles simples est particulièrement importante dans le contexte actuel d’autonomisation des universités : une telle réforme permettrait aux enseignantes d’être sur un pied d’égalité s’agissant de leur décharge d’enseignement ; elle contribuerait également à égaliser les chances entre hommes et femmes universitaires.

II – Maternité et égalité des chances

65Le fait d’avoir des enfants constitue-t-il un frein dans la carrière des femmes universitaires [28] ? Même si les réponses sont loin d’être univoques, une majorité de femmes interrogées a répondu par l’affirmative. Aussi, une question récurrente consiste à se demander si la maternité doit être prise en compte lors des évaluations.

II.1 – Une poursuite hétérogène des activités

66Si, durant le congé de maternité, relativement peu de femmes interrogées ont effectué des activités administratives et pédagogiques, nombreuses sont celles qui n’ont pas interrompu les activités de recherche.

67Une réalisation inégale de charges administratives et pédagogiques 39 % des femmes interrogées ont affirmé avoir eu des responsabilités administratives et pédagogiques durant leur congé. Il convient de préciser que les enseignants-chercheurs n’effectuent pas tous de telles charges. D’ailleurs, un certain nombre de répondantes ont vraisemblablement eu des difficultés à les identifier, constat qui n’est pas sans importance du point de vue de la perception qu’elles ont de leur métier : pour beaucoup, ces missions sont secondaires, peu valorisées et peu valorisantes.

68Au vu des témoignages recueillis, il semblerait qu’assez peu de femmes responsables d’un diplôme avant leur congé aient été remplacées : elles ont ainsi dû, pendant leur congé, régler l’ensemble des problèmes le concernant (élaboration des emplois du temps, recrutement de vacataires, contestations des étudiants notamment). En tant que responsable de filière ou de diplôme, elles ont également animé des équipes pédagogiques, suivi les stages des étudiants, encadré des mémoires ou des thèses. Quelques-unes ont, par ailleurs, supervisé la direction de leur laboratoire de recherches ou recherché des financements.

69De surcroît, plus de la moitié des femmes interrogées (51 %) ont effectué des tâches qu’elles n’avaient pas l’obligation d’accomplir durant leur congé, de la correction de copies (24,5 %) à l’encadrement de mémoires, en passant par la participation à des jurys ou à des comités de sélection (anciennement commissions de spécialistes). Seules quelques femmes ont explicitement indiqué avoir interrompu ou refusé de telles activités.

70Trois séries de raisons peuvent expliquer la poursuite des activités administratives et pédagogiques par les femmes qui en assuraient déjà avant leur grossesse : tout d’abord, l’absence de remplaçants volontaires pour ces missions souvent pesantes et non valorisées ; ensuite, s’agissant de la direction de thèses et de mémoires ou de l’encadrement de stages commencés avant le congé, l’absence de remplaçants compétents ; enfin, s’agissant des missions de direction et de coordination, la plus grande commodité de ne pas les interrompre, la transmission d’informations prenant parfois plus de temps que la réalisation par soi-même de ce type d’activités.

71Lorsque les responsabilités administratives et pédagogiques sont poursuivies pendant le congé, elles le sont généralement via l’échange de courriers électroniques. À ce titre, si Internet présente des avantages incontestables, il a également le défaut de rendre extrêmement poreuse la frontière entre l’université et la maison. Beaucoup de femmes regrettent d’avoir été sollicitées par ce biais-là durant leur congé : sur les femmes ayant connu des congés de maternité alors qu’Internet existait, seules 17 % ont affirmé ne jamais avoir été contactées par mail par des collègues – 47 % ont même été sollicitées fréquemment par ce biais par des collègues et 14 % par des étudiants. Cet outil est davantage utilisé que le téléphone : 29 % ont régulièrement eu des conversations téléphoniques avec des collègues et seulement 4 % avec des étudiants durant leur congé.

72Enfin, l’éventuelle interruption des responsabilités administratives et pédagogiques pose la question de la suppression des primes qui leur sont souvent associées. Sur ce point, seules 7 % des femmes interrogées ont affirmé que leur prime avait été supprimée ou réduite le temps de leur congé. Là encore, tout dépend des pratiques locales, aucun texte ne réglant la question. Les rares femmes qui ont effectivement interrompu leurs responsabilités pendant le congé ont, le plus souvent, perdu l’intégralité de leur prime de responsabilité pédagogique l’année de leur grossesse (alors que l’arrêt n’était que de quelques semaines) ; pour d’autres, la « prime de direction de laboratoire a été réduite de moitié ». Par ailleurs, une dizaine de femmes a affirmé que la prime d’enseignement et de recherche, versée à tous les enseignants-chercheurs, généralement en février et en juillet, leur avait été supprimée ou que son montant avait été divisé par deux. Ces pratiques sont illégales : la prime de recherche et d’enseignement supérieur (PRES) doit être maintenue en cas de congé de maternité ou de congé pour recherche et conversion thématique (CRCT), les personnels se trouvant dans ces situations étant réputés accomplir l’intégralité de leurs obligations de service.

73Si les femmes en congé de maternité effectuent donc de façon variable des activités administratives et pédagogiques, elles sont, en revanche, nombreuses à poursuivre des activités de recherche.

74La poursuite fréquente des activités de recherche 63 % des femmes interrogées ont affirmé avoir poursuivi des activités de recherche pendant leur congé de maternité. Certaines affirment même avoir « profité » de leur congé pour « écrire ». La plupart ont rédigé un ou plusieurs articles, ou une intervention à un colloque et poursuivi des lectures. Quelques-unes ont répondu à des appels d’offres de projets, rédigé une partie de manuel ou d’ouvrage ou encore mis à jour un ouvrage ou un fascicule. Le témoignage suivant illustre bien la situation de la plupart des femmes interrogées : « Pendant les congés de maternité, je ne me suis absolument pas reposée en dépit de l’absence de cours. Mais personne ne m’a forcée à travailler ! Il fallait juste continuer les projets et activités déjà initiés. »

75La poursuite des activités de recherche est évidemment plus ou moins aisée selon les disciplines : ainsi, selon les témoignages recueillis, les politistes sont 92 % à poursuivre des activités de recherche pendant leur congé, contre 73 % des enseignantes-chercheurs en langues, 68 % des juristes, 63 % des sociologues, 53 % des biologistes et 48 % des mathématiciennes. De telles disparités peuvent s’expliquer par la différence de nature des activités de recherche selon les disciplines : les sociologues ont plus de difficultés à mener des études de terrain durant leur congé de maternité et les biologistes interrompent les « manips » lorsque celles-ci comprennent des produits susceptibles d’être dangereux pour le fœtus. Pour ce qui est des mathématiciennes, la situation est un peu différente : parmi les universitaires interrogées, un certain nombre a estimé que le congé de maternité devait être effectif et qu’elles avaient donc le droit de s’arrêter pendant seize semaines. Il semble ainsi y avoir certaines « cultures » propres aux disciplines. À ce propos, il est intéressant de noter un contraste entre l’arrêt objectif des activités et le sentiment d’avoir bénéficié d’un congé de maternité. En effet, seulement 37 % des femmes interrogées ont interrompu leurs activités de recherche et, parmi celles-ci, certaines n’ont bénéficié d’aucune décharge d’enseignement. Pourtant, parmi les femmes interrogées, seules 7 % estiment ne pas avoir bénéficié d’un congé de maternité, 33 % en avoir bénéficié « en partie seulement » et une nette majorité (60 %) avoir bénéficié d’un congé de maternité. On constate donc un décalage entre l’arrêt total des activités pendant seize semaines, qui est objectivement assez rare, et le sentiment d’avoir bénéficié d’un congé [29]. D’ailleurs, nombreuses sont les femmes à noter l’absence de « déconnexion » durant le congé : « j’ai eu le sentiment d’être liée à ma boîte mail et d’être en faute si je ne la consultais pas régulièrement au cours du congé de maternité. Par rapport à d’autres professions, notre congé est certainement moins serein et déconnecté du milieu professionnel » ; « rares sont celles qui ‘‘décrochent’ complètement à l’université et lorsqu’elles le font, cela est assez mal considéré, en tous les cas, toujours souligné ».

76Et lorsque les universitaires bénéficient de leur congé légal dans son intégralité, cela s’accompagne souvent d’un sentiment de culpabilité, parfois persistant bien au-delà de la période de congé, comme l’exprime la remarque finale d’une répondante : « se mettre dans la tête que ce n’était pas du temps “volé” ».

77Le contraste entre l’interruption objective des activités et le sentiment d’avoir eu un congé semble s’expliquer par le fait que pour beaucoup d’enseignantes-chercheures, la recherche est une activité non contraignante et source d’épanouissement, certaines faisant même preuve d’une sorte d’addiction à son égard. Alors que, vue de l’extérieur, la recherche est difficilement identifiable (et ce d’autant plus qu’elle ne s’effectue pas dans les laboratoires de biologie), elle est souvent perçue par les intéressés comme le noyau dur de leur métier. Considérée comme un réel travail, non comme un « à coté », il s’agit incontestablement de l’activité que les enseignants-chercheurs ont le plus de difficultés à interrompre car, en la mettant en suspens, ils perdent une part de leur identité professionnelle. Si un nombre important de femmes a donc poursuivi cette activité pendant leur congé, la maternité semble pourtant, à moyen terme, avoir des conséquences sur la carrière.

II.2 – Les conséquences sur la carrière

78À la question « Avez-vous le sentiment qu’avoir eu un ou plusieurs enfants vous a été préjudiciable d’une quelconque façon ? », 64 % des femmes interrogées ont répondu par l’affirmative, la grande majorité précisant que le fait d’avoir des enfants avait eu des conséquences négatives sur leur carrière dans la mesure où ce sont précisément les activités de recherche qui pâtissent le plus du temps consacré aux enfants, et que seules celles-ci sont évaluées.

79De nombreuses femmes ont évoqué le fait qu’avoir des enfants avaient été « un frein dans les recherches ». À titre anecdotique, une femme a indiqué : « J’ai siégé 3 fois au CNU [Conseil national des universités] et pas besoin d’être matheuse pour calculer que les grossesses impliquent un retard dans la carrière. »

80Ce qui est paradoxal c’est que plus de 60 % des femmes interrogées ont affirmé avoir continué des activités de recherche pendant leur congé de maternité et que, malgré cela, nombreuses sont celles qui constatent des « trous » dans leur CV.

81N’ont-elles pas réussi à les terminer ou à les faire publier ?

82Pourtant, pour une proportion non négligeable de femmes, le préjudice lié aux enfants n’existe pas. On constate d’ailleurs que, sur ce point, les réponses ont rarement été mesurées et prudentes : hormis les femmes venant d’accoucher qui ont affirmé ne pas encore estimer les conséquences de la vie de famille sur la vie professionnelle, le préjudice était soit « indubitable », soit « nul ». Pour les premières, les témoignages semblent refléter un problème récurrent qu’elles observent régulièrement. Ainsi de ces femmes qui affirment :

83

Avoir des enfants est forcément préjudiciable dans la carrière des femmes enseignants-chercheurs : cela se traduit inévitablement par un ralentissement de l’activité de recherche et donc par un ralentissement dans l’évolution de carrière.
Les grossesses ont affecté indéniablement mes recherches en raison d’une certaine indisponibilité d’esprit et matérielle (manque de temps).
Bien évidemment, une grossesse retarde la carrière d’une femme en recherche (ou ailleurs). Au redémarrage, on est lent, il faut remettre le cerveau en route, rappeler aux collègues avec qui on travaillait qu’on existe encore. Avant ma première grossesse, j’avais plusieurs invitations à l’étranger que j’ai dû décliner à cause de la naissance ; après la naissance, ces collègues ne m’ont pas réinvitée. J’avais noué des relations professionnelles grâce à mes postdocs [30] que j’ai pour beaucoup perdues pendant la grossesse [31].

84Pour les secondes, les réponses semblent exprimer un certain agacement : il serait tout à fait possible de concilier maternités et carrière universitaire ; les problèmes sont facilement surmontables et on profite même des allègements de cours pendant le congé pour se consacrer à la recherche. Il en est ainsi de cette femme qui affirme : « Les enfants n’ont été en aucun cas un frein à ma carrière en aucune façon » ou de celle-ci qui estime le préjudice inexistant :

85

Ça n’a gêné ni ma carrière (je vais être directrice de mon équipe de recherche au cours du prochain quadriennal ; je viens d’obtenir un projet ANR jeunes chercheurs), ni mon enseignement, ni mes relations avec mes collègues ; je n’ai pas enseigné durant un semestre seulement et je n’ai pas coupé les ponts pendant cette période ; j’en ai même profité pour consacrer tout mon temps à ma recherche !

86Une femme résume son sentiment de la façon suivante : « le métier d’enseignant-chercheur est formidablement compatible avec une grossesse ».

87Ces seconds types de témoignages, si tranchés soient-ils, restent néanmoins minoritaires. Pour une bonne part des femmes interrogées, des préjudices, certes variables selon les disciplines, existent : les déplacements à l’étranger – essentiels dans certains domaines – sont plus difficiles à organiser, la préparation de l’agrégation du supérieur moins aisée et difficilement envisageable pour celles qui ne veulent pas d’un poste à l’autre bout de la France, la soutenance de l’habilitation à diriger les recherches plus tardive. Par ailleurs, même en cas de répartition équilibrée des tâches domestiques, la liberté d’organisation dont bénéficient les enseignants-chercheurs peut avoir des effets pervers. En effet, lorsqu’un enfant est malade ou que ses professeurs sont absents, il est plus facile à l’enseignante-chercheure qu’à son conjoint de le garder : nul besoin de poser des jours de congés ; les heures de cours seront rattrapées et les activités de recherche remises à plus tard.

88Cela explique le « retard » de certaines femmes en matière de recherche, en particulier de celles qui ne peuvent pas faire appel à un grand-parent pour garder les enfants ou dont les revenus du foyer ne permettent pas l’emploi d’une nourrice à temps plein. Sur ce point, certaines femmes ont indiqué qu’à la différence de celui des cadres, le salaire d’un maître de conférences était insuffisant pour recourir à une aide à domicile. De même, nombreuses sont les femmes interrogées à conduire et à aller chercher les enfants à l’école et pour certaines à les garder le mercredi. Aussi un certain nombre de femmes interrogées regrettent-elles les réunions tardives desquelles elles sont, de fait, écartées, et qui les amènent parfois à refuser des responsabilités administratives. Quelques-unes ont néanmoins admis que les enfants pouvaient servir de « prétexte » pour refuser des charges administratives peu gratifiantes ou s’éclipser de réunions. Si les femmes universitaires doivent « mettre les bouchées doubles » pour avoir une carrière semblable à leurs homologues masculins, certaines n’hésitent pas à s’abriter derrière leur statut de mère de famille pour se décharger sur les autres collègues, ce qui est évidemment générateur de tensions.

89De nombreuses femmes ont, enfin, mis en évidence leur sensation d’être « équilibriste », « acrobate », bref de « jongler » entre vie de famille et vie professionnelle. Certes, ce sentiment est celui de la plupart des parents qui travaillent ; il est néanmoins décuplé lorsque la recherche, la préparation des cours et la correction de copies se font à domicile, lorsque les problèmes administratifs et pédagogiques sont traités par courrier électronique. La sensation d’être tiraillée entre les enfants et l’ordinateur est particulièrement importante, que ce soit durant le congé de maternité ou lorsque les enfants sont plus grands.

90Une femme exprime ce sentiment avec humour :

91

Objectivement, je ne crois pas qu’aujourd’hui le fait d’avoir un enfant tout en étant enseignante-chercheure à l’université soit un véritable handicap à un déroulement cohérent de la carrière à la condition d’avoir pleinement conscience du risque existant et de décider farouchement de mettre toutes ses capacités physiques, mentales et intellectuelles pour l’éviter. Cependant, il faut impérativement ajouter que cela impose une multiplication de l’énergie du dynamisme consacré à sa vie professionnelle. Cela impose une organisation parfaitement performante du quotidien et une absence totale de cloisonnement entre vie personnelle et vie professionnelle. La recherche se fait certes durant le temps de crèche et d’école mais elle se réalise aussi beaucoup durant les siestes des enfants le week-end ou le soir. Les revues […] se lisent, certes, en bibliothèque, mais elles s’étudient aussi très bien dans les salles d’attente des pédiatres, dans les vestiaires de piscine… […]. Il faut aussi très honnêtement reconnaître que les progrès d’Internet sont pour la chercheuse des alliés aussi précieux que la fonction décongélation du micro-ondes.

92Ainsi les enseignantes-chercheures semblent-elles paradoxalement pâtir de la grande liberté d’organisation qu’offre le métier d’universitaire. Le fait de n’être tenues que par les horaires des enseignements dispensés leur permet, a priori, de passer du temps avec leurs enfants. Pourtant, lorsqu’elles n’enseignent pas, elles ont généralement d’autres tâches à accomplir. Comme l’indiquent Jean-Michel Berthelot et Sophie Ponthieux, le temps des enseignants-chercheurs est à la fois « non contraint et surchargé » [32], surchargé car une multitude de missions (élaboration des emplois du temps, orientation des étudiants, suivi de stages, tutorat, réunions, délibérations de jury, etc.) s’ajoutent en réalité à l’enseignement et à la recherche, laquelle devient, « pour beaucoup, une conquête permanente, gagnée de haute lutte contre soi-même et ses proches » [33]. De ce point de vue, l’article 5 du décret n° 2009-460 précité semble largement illusoire lorsqu’il dispose que : « Le temps de travail de référence, correspondant au temps de travail arrêté dans la fonction publique [34], est constitué pour les enseignants-chercheurs : 1° Pour moitié par les services d’enseignement […lesquels] s’accompagnent de la préparation et du contrôle des connaissances y afférents […] ; 2° Pour moitié, par une activité de recherche […]. » D’ailleurs, il prévoit une possibilité pour le conseil d’administration de fixer « les équivalences horaires applicables à chacune des activités correspondant aux fonctions » mentionnées aux articles L. 123-3 [35] et L. 952-3 [36] du Code de l’éducation et L. 112-1 [37] du Code de la recherche ainsi que « leurs modalités pratiques de décompte ».

93Afin de se sentir plus disponibles à la fois pour leurs enfants et pour la recherche, certaines femmes ont choisi un temps partiel, le plus souvent à 80 %. Elles sont toutefois assez rares : parmi les femmes interrogées, on en compte à peine plus de 8 %. La réduction du temps de travail ne s’appliquant qu’aux enseignements, certaines ont expliqué que le fait d’avoir moins d’heures de cours leur permettait de ne pas mettre de côté les activités de recherche, tout en n’ayant pas de perte de salaire : actuellement, le complément de salaire accordé par la CAF [38] aux parents à temps partiel [39] compense une perte de salaire liée à un « 80 % » d’un maître de conférences en début de carrière. La décision de prendre un congé parental est encore plus rare : seules 3 % des femmes interrogées en ont bénéficié ; quelques-unes ont indiqué qu’elles auraient souhaité en prendre un mais que cela s’était avéré impossible financièrement, d’autres n’en ont pas demandé par crainte de répercussions négatives sur leur carrière.

94Bien que des femmes estiment que les maternités n’ont aucun préjudice sur leur carrière universitaire, au vu des statistiques plus générales, un « plafond de verre », c’est-à-dire l’existence de « barrières invisibles artificielles, créées par des préjugés comportementaux et organisationnels, qui empêchent les femmes d’accéder aux plus hautes responsabilités » [40], est souvent mis en évidence [41] : le taux de féminisation des maîtres de conférences est en effet actuellement de 41 % contre 18,6 % chez les professeurs d’université [42]. Pour Frédérique Pigeyre et Annick Valette, le « modèle » du métier d’enseignant-chercheur est en effet « fortement imprégné de stéréotypes masculins : la rapidité avec laquelle les gens publient et le nombre de leurs publications contribuent à exclure tous les candidats, et massivement les femmes, qui ne travaillent pas à temps plein ou qui connaissent des interruptions de carrière [principalement dues aux congés de maternité] » [43]. Ce constat rend pertinente la question de la prise en considération des maternités dans l’évaluation des enseignantes-chercheures.

95Actuellement, en France, le fait d’avoir des enfants n’est pris en compte ni par les comités de sélection, ni par le CNU, ni dans l’évaluation à laquelle sont subordonnées des primes comme la prime d’excellence scientifique (PES). Certaines femmes ont, à ce titre, proposé qu’un congé de maternité compte pour un an : par exemple, pour l’attribution de la PES, au lieu d’être évaluées sur les quatre dernières années, les femmes qui auraient eu une grossesse pendant cette période, seraient évaluées sur les travaux qu’elles auraient publiés durant les cinq dernières années.

96Le fait de tenir compte de la maternité dans les évaluations participerait à l’égalité des chances entre hommes et femmes. Toutefois, une question consiste à se demander si l’origine du préjudice se trouve dans la grossesse proprement dite ou dans le fait d’avoir des enfants : dans la seconde hypothèse, les universitaires pères d’enfants seraient en droit de revendiquer la même prise en compte que les mères. On rejoint là une question qui s’est posée à l’occasion de l’application du principe d’égalité s’agissant des retraites et le fameux arrêt Griesmar de la Cour de justice des communautés européennes du 29 novembre 2001 [44].

97Au vu des témoignages recueillis, le « frein aux recherches » viendrait moins de la grossesse que du fait de s’occuper des enfants, dans la mesure où une majorité de femmes n’ayant pas interrompu leurs activités de recherche pendant le congé ont déclaré subir ce préjudice. Ce serait plutôt le temps consacré à la garde et à l’éducation des enfants qui serait retranché de celui dévolu aux recherches. Certaines femmes remarquent d’ailleurs que les difficultés se font sentir à partir de l’entrée à l’école maternelle : « Les seuls moments où je pourrais véritablement faire de la recherche sont les vacances d’été ; manque de chance, les enfants sont aussi en vacances à ce moment-là ! ! ! »

98Si l’on part de ce postulat, la mesure préférentielle devrait être accordée à tous les parents – pères comme mères universitaires –, au risque d’avantager les parents qui ne consacrent que peu de temps à leurs enfants. La réserver aux seules mères aurait pour effet pervers de figer la répartition traditionnelle des tâches domestiques, laquelle laisse à la femme l’essentiel des charges familiales [45]. Prenons l’exemple d’un couple d’enseignants-chercheurs dont les membres consacrent un temps équivalent au travail domestique. L’homme comme la femme disposent pour travailler de moins de temps qu’une personne sans enfant. Comment réagira l’homme si sa conjointe est favorisée dans l’évaluation de sa recherche ? Ne lui confiera-t-il pas plus de tâches domestiques ?

99Pourtant, compte tenu des inégalités persistantes en matière de répartition du travail (professionnel et domestique) [46], généraliser le traitement préférentiel à tous les parents ne contribuerait qu’à creuser les inégalités entre pères et mères de famille : comme l’a montré François de Singly, si le mariage et le fait d’avoir des enfants pénalisent la carrière des femmes diplômées, ils ne freinent pas celle des hommes [47]. Juridiquement, il semble donc plus pertinent d’adosser le traitement préférentiel à la grossesse et à la maternité stricto sensu, c’est-à-dire au fait d’enfanter, faits objectifs qui peuvent expliquer un retard dans les recherches. D’ailleurs, pour qu’une telle mesure positive soit conforme au droit communautaire, il est indispensable de la justifier par le handicap professionnel résultant de la grossesse, conformément à la jurisprudence Griesmar précitée ou encore à la jurisprudence Stoeckel[48].

100L’attribution d’une mesure positive à toutes les mères de famille peut néanmoins paraître inéquitable, par exemple dans les cas où la garde des enfants est largement déléguée aux grands-parents ou à une aide à domicile. Pourquoi avantager des femmes qui ne subissent aucun préjudice ? Il est toutefois permis de poser la question inverse : le fait que quelques femmes ne subissent aucun désagrément justifie-t-il qu’aucune mesure positive ne soit envisagée ? Il convient ici de rappeler qu’encore aujourd’hui près de 80 % des tâches domestiques sont assumées par les femmes [49] et que les préjudices sont d’autant plus importants que les femmes élèvent seules leurs enfants. Une étude complémentaire centrée sur les conséquences de la maternité sur le travail des enseignantes-chercheures permettrait de mieux identifier et de mieux mesurer les éventuels préjudices ainsi que leurs causes afin de concevoir les mesures les plus pertinentes pour y remédier.

101Ces interrogations se posent avec d’autant plus d’acuité que le récent décret du 23 avril 2009 a introduit la très controversée modulation de service : si les enseignants-chercheurs peuvent bénéficier d’une décharge dans les cas où ils ont des missions administratives et pédagogiques importantes, ils peuvent également voir leur service d’enseignement alourdi dans le cas où leur activité de recherche est jugée insuffisante. Va-t-on, dès lors, augmenter le service d’enseignement des femmes qui auraient reçu une mauvaise évaluation s’agissant des travaux publiés durant les quatre années précédant celle-ci, si elles ont connu une ou plusieurs grossesses pendant cette période ? Une réponse positive créerait un cercle vicieux : attribuer des enseignements supplémentaires à des femmes qui n’auraient pas assez publié du fait de la naissance d’un ou plusieurs enfants leur ôterait définitivement toute possibilité de reprendre la recherche. Cela s’apparenterait à une sorte de « double peine ».

102Au lieu de s’intéresser à cette question et d’unifier les règles en matière de congé de maternité, la réforme Pécresse de 2009 s’est contentée d’accorder aux femmes qui en font la demande « un congé pour recherches ou conversions thématiques d’une durée de 6 mois » [50] après un congé de maternité ou un congé parental. Cette disposition, encore mal connue, n’est toutefois pas inintéressante dans la mesure où elle permet aux femmes de se consacrer aux activités de recherches à leur retour de congé de maternité et ainsi de se « remettre dans les rails ».

103Enfin, si, en l’état actuel du droit, aucun texte n’impose de prendre en considération les congés de maternité dans l’évaluation, les pratiques sont peut-être en train de changer. En effet, à une enseignante-chercheure souhaitant que, pour l’attribution de la PES, son dossier soit examiné sur une période plus longue que les quatre dernières années dans la mesure où elle avait eu deux enfants durant cette période, la réponse électronique du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche a été la suivante : « Votre dossier de candidature ne doit que comporter des informations devant correspondre exclusivement à la période de référence […]. Vous indiquerez néanmoins dans votre CV vos publications et votre encadrement doctoral portant sur une période antérieure. Vous pourrez indiquer dans votre CV que votre activité a été néanmoins moins productive du fait de vos congés maternité, les experts apprécieront de ce fait votre production scientifique. » Si ce message semblait davantage avoir vocation à apaiser une revendication isolée qu’à réellement tenir compte des maternités, la modification de la note d’information relative à la PES, apparue sur le site Internet du ministère peu de temps après, montre que cette prise en considération n’est pas que formelle ; un encadré relatif à la « situation particulière des candidat(e)s concerné(e)s par des congés de maladie, de maternité, de paternité ou d’adoption ou de congés consécutifs à un accident de travail, ainsi que par des congés pour recherches ou conversions thématiques » a en effet été ajouté, précisant notamment que : « Les candidat(e)s peuvent également apporter dans le CV des informations complémentaires significatives concernant leur activité scientifique hors de la période de référence prévue dans le dossier de candidature. » Doit-on voir dans ce texte les prémices d’une prise en compte des congés de maternité dans l’évaluation des enseignants-chercheurs ?

104Au terme de cette étude, il ressort que des difficultés relatives au congé de maternité des enseignantes-chercheures existent bien. Le caractère confus des règles de droit le régissant peut s’expliquer de plusieurs manières. D’une part, le métier d’universitaire est, sur certains points, assimilé à une profession libérale, au sens où les enseignants-chercheurs bénéficient d’une grande liberté dans l’organisation de leur temps de travail. Le nombre d’heures de cours étant relativement faible, il serait normal de les assurer intégralement, quel que soit son état, comme il est normal de rattraper les heures d’enseignement tombant un jour férié. D’autre part, les universitaires sont encore majoritairement masculins : même si la féminisation progresse, les questions liées à la maternité sont encore souvent ignorées ou minimisées. Enfin, il semble difficile de prendre en compte les problèmes liés au corps, s’agissant des professions intellectuelles : l’esprit n’étant pas directement affecté par la grossesse (ou la maladie), il devrait pouvoir continuer à produire. Or, il serait temps de ne plus réduire la grossesse à un état physique et de réaliser qu’une fatigue corporelle a inévitablement des répercussions sur l’intellect. Garantir un congé de maternité effectif à toutes les universitaires – ne serait-ce qu’en matière d’enseignement et de charges administratives –, outre le fait de rétablir le principe d’égalité entre elles, contribuerait aussi à renforcer l’égalité des chances entre hommes et femmes enseignants-chercheurs. Une réforme de la circulaire du 7 novembre 2001 serait donc doublement bienvenue [51].

L’auteur

Olivia Bui-Xuan est maître de conférences en droit public à l’Université d’Évry-Val d’Essonne (Centre Léon Duguit). Ses travaux de recherche portent essentiellement sur les évolutions du principe d’égalité, le droit des minorités et la récente prise en compte de la culture par le droit public. Parmi ses publications :
– « Faveur et tour extérieur », in Gilles J. Guglielmi (dir.), La faveur et le droit, Paris : Puf, 2009, p. 227-248 ;
– « La destinée universaliste des droits culturels », Cahiers de la Recherche sur les Droits
Fondamentaux, 7, 2009, p. 133-142 ;
– « Le Conseil d’État : quelle composition réelle ? », Pouvoirs, 123, 2007, p. 89-103 ;
Le droit public français entre universalisme et différencialisme, Paris : Economica, coll. « Corpus/Essais », 2004 ;
Les femmes au Conseil d’État, Paris : L’Harmattan, coll. « Logiques politiques », 2001.

Mots-clés éditeurs : discrimination, égalité hommes-femmes, féminisation de la fonction publique, plafond de verre, universitaires

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Date de mise en ligne : 29/06/2011

https://doi.org/10.3917/drs.077.0109