Nicholas McDowell, The English Radical Imagination. Culture, Religion and Revolution, 1630-1660, Oxford, Clarendon Press, 2003, 1 vol. de 23 × 14 cm de 211 p.
Pages 535f à 568f
Citer cet article
- LEVILLAIN, Charles-Édouard,
- Levillain, Charles-Édouard.
- Levillain, C.-É.
https://doi.org/10.3917/dss.063.0535f
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- Levillain, C.-É.
- Levillain, Charles-Édouard.
- LEVILLAIN, Charles-Édouard,
https://doi.org/10.3917/dss.063.0535f
1 Le milieu du XVIIe siècle fait sans doute partie des périodes les plus étudiées de l’histoire britannique. La bibliographie est considérable et elle ne cesse de s’enrichir d’ouvrages nouveaux. Nicholas McDowell n’a pas craint de mettre son savoir et son savoir-faire au service d’une réflexion sur certaines figures clés et certaines idées essentielles de la culture révolutionnaire des années 1640 et 1650. Son ouvrage fait appel à une culture à la fois philosophique, historique et littéraire qui permet, sans perdre de vue la chronologie, de mêler l’analyse philologique la plus pointue à l’effort de conceptualisation le plus rigoureux. Comme l’indique le titre du livre, l’intérêt de Nicholas McDowell s’est porté sur la culture et le langage des radicaux qui, dans l’effervescence des années 1640 et 1650, se sont efforcés de repenser les relations entre l’Église, l’État et la société. Il n’est pas inutile de rappeler que la révolution puritaine de 1640 fut presque entièrement dirigée contre la politique religieuse de Charles Ier et de l’archevêque de Cantorbéry William Laud, considérée comme une façon déguisée de réintroduire le papisme en Angleterre et de permettre ainsi au roi de s’appuyer sur la hiérarchie épiscopale pour devenir le maître unique et absolu de son royaume. Dans une série d’analyses pionnières, mais depuis longtemps battues en brèche, l’historien Christopher Hill avait défendu l’idée en vertu de laquelle le démantèlement des structures traditionnelles de l’Église et de l’État dans les années 1640 avait favorisé l’éclosion d’une culture radicale issue des rangs les plus humbles et les plus ignorants de la société. Christopher Hill reprenait ainsi à son compte une tendance très ancienne – on peut la dater du Moyen Âge – à associer hérésie et illettrisme.
2 L’ouvrage de Nicholas McDowell se présente comme une profonde remise en cause d’un tel schéma, coupable, selon lui, de véhiculer une image tronquée de l’ « imaginaire radical ». Si défaut d’interprétation il y a eu, reconnaît volontiers Nicholas McDowell, c’est que les figures intellectuelles dominantes du radicalisme se sont plu à brouiller les pistes en gommant de leurs écrits toute trace d’érudition gratuite et toute marque d’une culture réservée à la minorité des literati. En préférant une histoire culturelle à une histoire sociale du radicalisme, Nicholas McDowell évite habilement de se laisser prendre au piège d’un type de discours soigneusement conçu pour déjouer les attentes du lecteur cultivé du XVIIe siècle. C’est l’une des grandes leçons données par Nicholas McDowell : rhétoriciens aussi habiles qu’audacieux, les radicaux retournaient certains codes linguistiques et culturels dans le sens d’une subversion de l’ordre existant. La révolution puritaine, en somme, fut un acte politique et religieux assis sur une transformation des manières de dire et de penser les rapports de force en société. La démarche de Nicholas McDowell consiste à concentrer l’analyse sur des figures connues du mouvement radical en enrichissant les connaissances existantes de nouvelles données biographiques et en jetant un œil nouveau sur certains de leurs textes. On trouvera ainsi des pages intéressantes sur les niveleurs Richard Overton et William Walwyn, dont Nicholas McDowell montre bien la filiation intellectuelle avec le pyrrhonisme : c’est sur cette base philosophique qu’était fondée la violente critique portée à l’encontre d’un clergé qui, aux yeux des niveleurs, utilisait le savoir comme un moyen d’oppression, et non d’éducation des masses. Une même critique apparaît avec force chez le ranter Abiezer Coppe qui, par une réécriture parodique de la grammaire de William Lily, parvint à établir une équation entre érudition et obscurantisme. Certains radicaux, comme Christian Rave, allèrent jusqu’à chercher dans l’hébreu un moyen de résister à la complexité envahissante du latin et de renouer avec la pureté originelle du langage biblique. Comme le Quaker Samuel Fisher, auquel Nicholas McDowell consacre son dernier chapitre, Christian Rave mit sa science au service d’une entreprise de démystification des détenteurs officiels du savoir, défendant les vertus d’une connaissance révélée de l’intérieur. Au total, Nicholas McDowell offre un parcours très riche à travers des textes dont il réussit avec succès à faire ressortir la singularité et l’extraordinaire complexité rhétorique. Loin du cliché de l’hérétique illettré, les radicaux dont traite Nicholas McDowell apparaissent en un sens comme de redoutables manipulateurs de mots et d’idées, contribuant à la formation d’un langage et d’une culture qui transcendait largement la supposée dichotomie entre culture populaire et culture des élites.
3 Malgré l’intérêt et l’enthousiasme que l’ouvrage de Nicholas McDowell peut éveiller chez le lecteur, il n’est pas interdit de porter certaines critiques de forme et de fond. Du point de vue méthodologique, l’auteur commence par deux chapitre généraux, ensuite suivis par trois études de cas. On regrette l’absence d’un chapitre final qui aurait utilement servi de synthèse. Sur le fond, on peut se demander s’il n’aurait pas été éclairant d’avoir au moins un aperçu de la littérature contre-révolutionnaire qui se développa dans les milieux royalistes. De même aurait-on voulu en savoir plus sur la fortune de certains des textes cités au cours de la période du Protectorat (1653-1660). On note aussi une absence regrettable dans la bibliographie : les travaux d’Olivier Lutaud sur le mouvement niveleur [1]. C’est là une preuve que, contrairement à ce que laissait entendre un récent colloque tenu en Sorbonne [2], les idées ne passent pas toujours la Manche. Il faut cependant nuancer cette critique en saluant les efforts entrepris par Nicholas McDowell pour établir un pont entre l’ « imaginaire radical » anglais et certains mouvements d’idées issus du continent, notamment des Pays-Bas. En poussant plus loin l’analyse, Nicholas McDowell aurait peut-être réussi à démontrer – ce qui reste évidemment une gageure – que la culture révolutionnaire de l’Angleterre des années 1640 et 1650 ne s’est pas développée de façon strictement insulaire, mais dans le contexte plus large d’une crise européenne qui touchait à la fois certains schémas de pensée et certaines structures institutionnelles.
4 Charles-Édouard LEVILLAIN