Hédelin d’Aubignac, Des Satyres brutes, monstres et démons, texte établi, présenté et annoté par Gilles Banderier, Grenoble, Jérôme Million, « Petite collection Atopia », 2003. Un vol. 13 × 20 cm de 224 p.
- Par Sophie Houdard
Pages 165b à 186b
Citer cet article
- HOUDARD, Sophie,
- Houdard, Sophie.
- Houdard, S.
https://doi.org/10.3917/dss.051.0165b
Citer cet article
- Houdard, S.
- Houdard, Sophie.
- HOUDARD, Sophie,
https://doi.org/10.3917/dss.051.0165b
1 François Hédelin, que l’on connaît mieux sous le nom d’abbé d’Aubignac, a passé son enfance et sa jeunesse à Nemours où son père est lieutenant général de la ville. Celui que l’historiographie reconnaîtra pour avoir ouvert le chantier dans les années 1640 de sa célèbre Pratique du Théâtre (1657), signe en 1627 son premier ouvrage, Des Satyres Brutes, Monstres et Demons, de leur nature et adoration. Le jeune avocat se lance dans la carrière juridique et mondaine en satisfaisant la curiosité du maréchal de Saint-Géran auquel il dédicace un « petit ouvrage » sur une « question [...] nouvelle » et par une « méthode » elle-même « extraordinaire », puisqu’il s’agira d’éviter les citations, de « les rendre moins ennuyeuses » et de s’épargner de « discourir du nom de Satyre » pour combattre sans ambage l’opinion de « ceux qui se sont imaginés contre raison que les Satyres étaient hommes » (avertissement).
2 Publié dans la petite collection Atopia des Éditions Jérôme Millon, l’ouvrage de François Hédelin rejoint une bibliothèque de textes rares et courts, lisibles jusqu’alors seulement dans les bibliothèques et trop souvent ignorés ou négligés par les spécialistes. Gilles Banderier publie ici le texte selon l’édition originale de 1627 (à Paris, chez Nicolas Buon) en restituant la pagination entre crochets qui permet d’utiliser avec commodité la table des matières fournie par l’auteur ; sa courte introduction et ses notes éclairent un ouvrage qui se démarque des lourds traités érudits de son temps en citant rarement ses sources autrement que par allusion, cette édition donne enfin un glossaire court mais suffisant. Selon G. Banderier, l’ouvrage aurait enchanté Jorge Luis Borges « qui aurait pu citer d’Aubignac dans une note en bas de page du Livre des êtres imaginaires » (p. 42). La remarque est juste, car elle restitue bien l’impression de catalogue étrange et curieux de monstres en tous genres dont François Hédelin s’apprêtait d’ailleurs, si le public l’y invitait, à prolonger l’étude curieuse, débarrassée des longueurs ennuyeuses de l’érudition, l’avertissement annonçant des travaux futurs sur des « Hippocentures, Tritons, Néréïdes, Géants, Pygmées, Acéphales, Arismapes, Hommes colorés, et de tant d’autres monstres dont les histoires font mention ». Mais le futur abbé d’Aubignac préférera prêcher, traiter de la poétique et faire des romans.
3 Si ce court traité n’est pas le plus important de sa production, il est par contre un échantillon non négligeable de l’entreprise de naturalisation des monstres qu’a étudiée Jean Céard [2]. À cet égard, François Hédelin triche quelque peu avec la vérité quand il prétend s’occuper d’une question nouvelle : une tradition multiséculaire, particulièrement riche au XVIe siècle, a traité de la question des monstres, de savoir s’ils sont ou non des prodiges qui relèvent de la divination, et si les races d’hommes monstrueux existent à côté du genre humain. L’ouvrage d’Hédelin non seulement ne fournit guère de nouveautés sur la question, mais offre plutôt une compilation rapide qui se démarque de ses prédécesseurs, qui problématisaient et rappelaient deux millénaires d’observations et de relations, qu’il se contente, quant à lui, de résumer ou d’ignorer pour une lecture seulement curieuse. Sans s’embarrasser de questions lexicographiques complexes, comme l’ont fait tant d’autres avant lui, Fr. Hédelin ne traitera ni de la différence entre le monstre, le signe, le présage, le miracle, etc., ni de savoir si la question relève de la physique ou de la théologie. Partant de la définition aristotélicienne selon laquelle les monstres sont ceux qui ne ressemblent pas aux parents, sortent « des termes qui leur sont prescrits » par la nature et sont « inhabiles à toute génération » (p. 101), le petit volume s’en tient à trois définitions : les Satyres sont des « animaux irraisonnables de la nature des Singes », ou bien des « monstres d’abomination engendrez d’homme et de chevre » ou des démons qui se sont ainsi déguisés depuis toujours pour être « adorés comme Dieu par les payens ». Trois thèses donc, pour quatre chapitres ou Livres, car le premier a pour objet de poser que les Satyres ne sont pas des hommes, car, et c’est la thèse forte de l’ouvrage, « il ne peut y avoir d’autre espèce d’homme que les Adamiques » (p. 53). Fr. Hédelin s’en tient donc de manière fort convenue à la thèse créationiste thomiste qui veut qu’il n’y ait pas de créature intermédiaire entre l’ange et l’homme, en sorte que le Satyre, n’étant pas homme, est une brute ou un échec de la nature, selon la définition aristotélicienne du monstre. La thèse est convenue, elle rappelle d’ailleurs en bonne orthodoxie la doctrine de l’hylémorphisme thomiste qui fait de l’homme un mélange de corporéité et d’âme rationnelle, mélange auquel le mixte du Satyre (et autres cas hybrides) ne peut prétendre. Par de rapides allusions, Fr. Hédelin fait référence à ceux qui s’avisent de prétendre « à une impeccabilité pré-adamique » (p. 71) ou à d’autres formes de générations qui ne devraient rien à Dieu, soit à tout un débat ou figurent des libertins comme Vanini que Fr. Hédelin renvoie à juste titre, mais sans vraiment en discuter, à l’impiété et à l’athéisme.
4 Le reste de l’ouvrage reprend, là encore sans citation, l’essentiel des thèses evhéméristes et démonologiques que Jean Bodin, Pierre de Lancre et tant d’autres spécialistes de la sorcellerie ont, depuis la fin du XVIe siècle, élaborées pour faire du sabbat des sorciers la trace vivante et persistante des bacchanales et des grandes fêtes bachiques de l’Antiquité. Brutes lascives, mélange d’espèces, démons du sabbat, les Satyres ne sont en tous cas ni des hommes d’avant la Création ni des races particulières. Encore faut-il ne pas les confondre avec toutes ces chimères que les poètes ont inventées, comme Marsyas ou la Nymphe Amymoné (p. 179), mais qu’ « il est facile, voire aux plus simples de discerner dans les fables » (id.) d’avec les brutes, monstres et démons dont il a parlé plus haut.
5 Selon Jean Céard, Hédelin fait entrer les monstres dans la légende [3] : les débats que la philosophie et la physique entretiennent avec la théologie l’intéressent moins que le vraisemblable qui conditionne la plausibilité des récits et des croyances. Car la Genèse est à ses yeux une forme moderne de raison et de sens commun si on la compare à « l’état d’ignorance » et aux « extravagances » des payens (p. 57). II aura l’occasion durant son séjour à Loudun au moment de la possession des Ursulines de mesurer la force des impostures et du mauvais théâtre. En 1623, au moment d’écrire ce petit ouvrage curieux, il s’agit dans les limites très orthodoxes de la réflexion sur ce qu’est le genre humain et la nature humaine dans le plan de la Création, de poser déjà les règles d’une poétique sans ennui, vraisemblable sinon vraie, et plausible.
6 Sophie HOUDARD.