Roza Stéphanie, Lumières de la gauche, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2022.
- Par Ariane Revel
Pages 653 à 654
Citer cet article
- REVEL, Ariane,
- Revel, Ariane.
- Revel, A.
https://doi.org/10.3917/dhs.056.0653
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- Revel, A.
- Revel, Ariane.
- REVEL, Ariane,
https://doi.org/10.3917/dhs.056.0653
1 Avec Lumières de la gauche, Stéphanie Roza propose en quelque sorte le pendant généalogique de son ouvrage La gauche contre les Lumières ? (Fayard, 2020) : à la mise en évidence du rejet contemporain, par une partie des penseurs se réclamant de la gauche, de la tradition issue des Lumières répond ici une démonstration des liens pluriels mais étroits qui lient la gauche à l’héritage illuministe jusqu’au mi-temps du 20e siècle. L’étude, chronologique, prend donc pour point de départ la Révolution française, dont l’autrice rappelle qu’elle constitue le moment originel de la notion de gauche, et suit la manière dont la référence aux Lumières se déploie et se transforme tout au long du 19e siècle et dans les premières décennies du 20e siècle, à l’articulation de la pensée et de l’action politique, chez des penseurs qui furent aussi des théoriciens – et parfois des acteurs – de la transformation sociale.
2 Chaque chapitre est ainsi consacré à un « temps » de la pensée de gauche : S. Roza y retrace la manière dont s’y dessine la relation aux Lumières dans sa complexité et parfois son ambiguïté. Sont ainsi passés en revue trois mouvements directement issus de la Révolution française (les Niveleurs, le féminisme de Mary Wollestonecraft, les Jacobins noirs) ; les socialismes et communismes du premier 19e siècle ; la gauche allemande jusqu’à Marx ; l’anarchisme ; le mouvement ouvrier en France et en Allemagne. Le dernier chapitre est consacré à Lukács, Sartre et C.L.R. James et à la manière dont ces trois penseurs tissent chacun des liens singuliers, dans un contexte marqué par les deux guerres mondiales et par la critique anti-impérialiste, avec le rationalisme des Lumières. L’ouvrage se clôt sur ce que l’autrice nomme « la rupture de 1944 » : la parution de la Dialectique de la Raison, qui constitue un tournant radical. « Réquisitoire implacable contre “l’Aufklärung”, accusée d’être à l’origine de l’effondrement civilisationnel que traverse un monde ravagé par le conflit mondial » (p. 277), le livre d’Adorno et Horkheimer inaugure pour S. Roza la scission profonde de la gauche entre Lumières et anti-Lumières.
3 Lumières de la gauche défend ainsi une thèse forte : l’histoire théorique de la gauche – jusqu’en 1944, donc – est intimement liée à l’héritage des Lumières et de la Révolution française, et ce à travers la diversité des traditions et des courants de pensées qui s’y élaborent. À travers un travail d’une grande érudition mais qui ne sacrifie jamais la clarté de l’exposé, S. Roza propose une mise en perspective de l’héritage illuministe sur le temps long. Faisant droit aux critiques qu’ils adressent aux Lumières, elle s’attache à montrer néanmoins la persistance de leur présence dans les discours théoriques de gauche. Cette persistance, la philosophe la repère dans la référence explicite aux penseurs du 18e siècle, mais aussi plus fondamentalement dans une adhésion au cadre d’analyse posé par la philosophie des Lumières. En effet, contre une approche, qu’elle juge héritée de l’interprétation foucaldienne, qui dénierait aux Lumières un « contenu philosophico-politique » (p. 15) pour y voir uniquement, selon l’expression d’A. Lilti, « un geste à la fois réflexif et narratif » (cité p. 15), l’autrice pose d’emblée le fait que, dans leur diversité, les Lumières se caractérisent par un certain nombre d’éléments doctrinaux positifs : le rationalisme (au sens du primat de l’argumentation rationnelle sur toute autre autorité) ; le progressisme, ou « méliorisme », c’est-à-dire une croyance dans la possibilité d’une amélioration du sort de l’humanité ; « un certain humanisme ou universalisme moral », enfin, dont la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen est l’expression la plus évidente. La démonstration vise donc à mettre en évidence la présence les éléments de ce triptyque dans les différents courants de la gauche, prise au sens de l’ensemble des mouvements réformistes et révolutionnaires qui se sont succédé à partir de la Révolution. Si l’assertion est parfois un peu massive – les fins de chapitres concluent invariablement que l’auteur ou la tradition examinés sont bien, malgré d’éventuelles prises de distance, les enfants des Lumières –, l’analyse est d’autant plus intéressante quand S. Roza entre plus avant dans la spécification des usages et dans la diversité de ce que recouvre l’héritage des Lumières : ainsi pour le rapport qu’il est possible de reconstituer de Fourier – par ailleurs âpre critique des « Philosophes » – à Morelly ; ou encore pour la présence des Lumières matérialistes dans la pensée de Marx. On peut regretter que parfois l’hypothèse de départ semble écraser la perspective, causant une sorte d’indistinction dans ce que l’autrice nomme « référence aux Lumières », et qui peut aussi bien recouvrir la lecture – voire la citation – d’auteurs précis par les penseurs de la gauche que la reprise d’un cadre d’analyse très général dont les vecteurs peuvent être multiples ; elle conduit aussi nous semble-t-il à identifier parfois trop rapidement référence aux Lumières et référence à la Révolution française, alors que ce nouage théorique appellerait plus ample description, en particulier pour les décennies qui suivent la Révolution. Mais il s’agit d’autant de questions méthodologiques pour l’histoire des rapports entre philosophie et politique que cette étude a le mérite d’ouvrir à la discussion.
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Date de mise en ligne : 17/06/2024
https://doi.org/10.3917/dhs.056.0653