Les espaces d’exposition alternatifs du 18e siècle : entre sociabilité et contre-culture
- Par Pamela Bianchi
Pages 85 à 97
Citer cet article
- BIANCHI, Pamela,
- Bianchi, Pamela.
- Bianchi, P.
https://doi.org/10.3917/dhs.050.0085
Citer cet article
- Bianchi, P.
- Bianchi, Pamela.
- BIANCHI, Pamela,
https://doi.org/10.3917/dhs.050.0085
Notes
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[1]
Jürgen Habermas, Droit et démocratie, entre faits et normes, trad. R. Rochlitz et C. Bouchindhomme, Paris, Gallimard, 1997, p. 393.
-
[2]
Jürgen Habermas, L’Espace public. Archéologie de la Publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise (1962), trad. Marc. B. de Launay, Paris, Payot, 1978.
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[3]
Dominique Wolton, Penser la communication, Paris, Flammarion, 1997, p. 381.
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[4]
Paul Rasse, Les Musées à la lumière de l’espace public, Paris, L’Harmattan, 1999, p. 41.
-
[5]
Voir Paul Rasse, « La médiation scientifique et technique, entre vulgarisation et espace public », dans La Science dans la cité, Quaderni, n° 46, hiver 2001-2002, p. 73-93.
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[6]
Jürgen Habermas, L’Espace public, éd. citée, p. 61.
-
[7]
Paul Rasse, Les Musées à la lumière de l’espace public, éd. citée, p. 41.
-
[8]
Jürgen Habermas, Droit et démocratie, éd. citée, p. 393.
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[9]
Thomas Crow, La Peinture et son public à Paris au XVIIIe siècle (1985), trad. André Jacquesson, Paris, Macula, 2000, p. 67.
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[10]
Au moins jusqu’au 21 août 1791, date qui marque l’ouverture du Salon à tous les artistes français et étrangers.
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[11]
« Nous avons fait et faisons expresses inhibitions et défenses à toutes personnes, de quelque qualité et condition qu’elles soient, d’établir des exercices publics desdits arts de peinture et de sculpture, de poser le modèle, faire montre ou donner des leçons en public, touchant le fait desdits arts, qu’en ladite Académie Royale ou dans les lieux par elle choisis et accordés, et sous sa conduite ou avec sa permission », article publié en 1777 qui ratifie le monopole de l’Académie Royale sur le système artistique de l’époque ; voir Léon Aucoc, L’Institut de France. Lois, statut et règlement concernant les anciennes Académies et l’Institut de 1635 à 1889, Paris, Imprimerie Nationale, 1889.
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[12]
Jürgen Habermas, L’Espace public, éd. citée, p. 51.
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[13]
La Font de Saint-Yenne, Réflexions sur quelques causes de l’état présent de la peinture en France, La Haye, Neaulme, 1747, cité par Jürgen Habermas, L’Espace public, éd. citée, p. 51.
-
[14]
Thomas Crow, La Peinture et son public à Paris au XVIIIe siècle, éd. citée, p. 57.
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[15]
À ce sujet, rappelons les anciennes manifestations italiennes à caractère religieux, commencées déjà vers le 17e siècle, où l’on avait l’habitude d’accrocher des tableaux sur les façades des bâtiments. Une des nombreuses fêtes est celle organisée par la Compagnia di San Giuseppe di Terra Santa (ou Congrégation des Virtuoses) pour célébrer le saint patron, le 19 mai ; à cette occasion, une série de tapisseries et d’autres travaux étaient exposés dans le pronaos du Panthéon à Rome. Pour un approfondissement sur les expositions en plein air et dans des lieux particuliers, voir Stefano Marson, Allestire e mostrare dipinti in Italia e in Francia tra XVIe-XVIIIe secolo, Rome, Edizioni Nuova Cultura, 2012.
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[16]
Bien que le Salon de l’Académie royale (1648) soit considéré comme la première exposition publique d’art, ce n’est qu’à partir de 1737 que le Salon acquiert une cadence régulière, bisannuelle, dans le Salon Carré du Louvre.
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[17]
Pour un approfondissement sur l’histoire et l’organisation de la foire, et notamment sur la « rue des tableaux », voir Thomas Crow, La Peinture et son public à Paris au XVIIIe siècle, éd. citée, p. 57-59 et Gérard-Georges Lemaire, Histoire du Salon de peinture, Paris, Klincksieck, 2004, p. 35.
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[18]
Thomas Crow, La Peinture et son public à Paris au XVIIIe siècle, éd. citée, p. 60.
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[19]
Ibid., p. 95-101, pour un approfondissement sur la fête sur l’Île de la Cité.
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[20]
Cette place avait déjà été le théâtre d’autres formes d’exposition, comme en témoigne une eau-forte de Stefano Della Bella réalisée pendant un séjour à Paris, en 1638. Dans cette gravure, on reconnaît les tapisseries qui représentent les Actes des Apôtres d’après des cartons de Raffaello. Voir Caroline Joubert, Stefano Della Bella 1610-1664, catalogue d’exposition, Caen, Musée des Beaux-Arts, 4 juillet - 5 octobre 1998, Paris, RMN, 1998, p. 70-71.
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[21]
Émile Bellier de la Chavignerie, « Notes pour servir à l’histoire de l’exposition de la Jeunesse, qui avait lieu, chaque année, à Paris, les jours de la grande et de la petite Fête-Dieu », dans Revue universelle des arts, n° XIX, 1864, p. 38-72 et Gérard-Georges Lemaire, Histoire du Salon de peinture, éd. citée, p. 35.
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[22]
Cité par Jean Châtelus, Peindre à Paris au XVIIIe siècle, Nîmes, Jacqueline Chambon, 1991, p. 152.
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[23]
Émile Bellier de la Chavignerie, « Notes pour servir à l’histoire de l’exposition de la Jeunesse », art. cité, p. 4.
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[24]
Un intérêt auquel contribue aussi l’absence de Salon dans les premières décennies du 18e siècle.
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[25]
À ce sujet, voir le cas du genre artistique de la Fête Galante de Watteau et de son admission à l’Académie en 1718, Thomas Crow, La Peinture et son public à Paris au XVIIIe siècle, éd. citée, p. 68-90.
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[26]
Ibid., p. 60.
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[27]
Ibid., p. 116.
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[28]
Udolpho van de Sandt, « Le Salon de l’académie de 1759 à 1781 », dans Diderot et l’art de Boucher à David. Les Salons : 1759-1781, catalogue d’exposition de l’Hôtel de la Monnaie, Paris, 5 octobre-6 janvier 1985, Paris, Réunion des Musées Nationaux, 1984, p. 79.
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[29]
Gérard-Georges Lemaire, Histoire du Salon de peinture, éd. citée, p. 38.
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[30]
Émile Colombey, Ruelles, salons et cabarets : Histoire anecdotique de la littérature française, Paris, E. Dentu, 1892, vol. II.
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[31]
Dominique Poulot, Musée, nation, patrimoine. 1789-1815, Paris, Gallimard, 1997, p. 97.
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[32]
Michèle-Caroline Heck, « Les transformations de la maison d’artiste au XVIIe siècle. L’atelier comme lieu d’expérience d’une nouvelle conception de la peinture », La Maison de l’artiste, Actes du colloque de l’université de Poitiers (2005), Presses Universitaires de Rennes, 2007, p. 23.
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[33]
Pour un approfondissement sur les expositions particulières au 18e siècle, voir Jean Châtelus, Peindre à Paris au XVIIIe siècle, éd. citée, p. 28-35.
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[34]
« Il fut bâti en 1630, par Claude Bullion, Surintendant des Finances. Il y avait autrefois des Tableaux & des Plafonds peints par Vouët, Blanchard & Sarazin & c. En 1780, un particulier qui l’acheta, le fit reconstruire conformément à ses intérêts. […] Cet Hôtel intéresse aujourd’hui, par les ventes qui s’y font presque journellement, de Meubles précieux, de Bijoux, de Livres […] & de Tableaux rares, souvent du plus grand prix. Il y a plusieurs salles au rez-de-chaussée. Celle des Tableaux se fait dans la plus grande, qui est éclairée par le plafond », Jacques-Antoine Dulaure, Nouvelle description des curiosités de Paris (1785), Genève, Minkoff, 1972, p. 315.
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[35]
Patrick Michel, Le Commerce du Tableau à Paris dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2007, p. 249.
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[36]
Ils étaient éclairés par une lumière zénithale, voir Pierre Lebrun, Catalogue de la vente du cabinet Poullain, Paris, 1780, p. iii-iv, cité par Patrick Michel, idem.
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[37]
Dans ce cas, l’aménagement spatial de ces salles subit probablement l’influence de l’habitude anglaise de bâtir des salles de ventes privées, voir Jean-André Rouquet, L’État des arts en Angleterre (1755), Genève, Minkoff, 1972.
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[38]
Pour un approfondissement, voir Francis Haskell, Le Musée éphémère. Les maîtres anciens et l’essor des expositions (2000), trad. fr. de Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Gallimard, 2002 ; Émile Bellier de la Chavignerie, « Les artistes français du XVIIIe siècle oubliés et dédaignés », Revue universelle des arts, Paris, Ve J. Renouard, 1865 ; Félix Rabbe, « Pahin de La Blancherie et le Salon de la Correspondance », Bulletin de la société historique du VIe arrondissement de Paris, n° 2, 1899, p. 30-52.
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[39]
La première de ces trois expositions était consacrée aux trois générations de la famille Hallé et de celle des Restout ; pour la deuxième, le Salon était entièrement dédié à l’œuvre d’un seul peintre, Claude-Joseph Vernet ; la troisième, enfin, était une exposition dédiée à l’art français, composée de cent quatre-vingt dix-sept œuvres de peintres anciens et de peintres vivants, académiciens et non agréés. Voir Francis Haskell, Le Musée éphémère, éd. citée, p. 35.
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[40]
Pour un approfondissement sur le lien entre le Salon de la Correspondance et l’émergence de la figure de l’amateur, voir Charlotte Guichard, Les Amateurs d’art à Paris au XVIIIe siècle, Seyssel, Champ Vallon, 2008 et du même auteur : « Hors l’Académie, les amateurs et les expositions artistiques publiques à Paris à la fin du XVIIIe siècle : le Musée de Pahin de la Blancherie (1777-1788) », dans La Ville et l’esprit de société, dir. Katia Beguin et Olivier Dautresme, Tours, Presses Universitaires François Rabelais, 2004, p. 55-72.
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[41]
Charlotte Guichard, « Hors l’Académie, les amateurs et les expositions artistiques », art. cité, p. 56.
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[42]
Marie-Luce Pujalte-Fraysse, « L’hôtel de Mme Vigée-Lebrun ou l’interprétation singulière d’une maison d’artiste », dans La Maison de l’artiste, éd. citée, p. 43.
-
[43]
Voir le dessin de J. A. Raymond, Hôtel Lebrun, coupe de la galerie d’exposition, Paris, Archives Nationales, Z1 J 1314 (28) pièce 1, cité par Marie-Luce Pujalte-Fraysse, Interprétation du modèle à l’antique à la fin du XVIIIe siècle, d’après la biographie de l’architecte Jean-Arnaud Raymond, 2009, publication en ligne (http://www.ghamu.org/spip.php.article210). Pour un approfondissement de ces questions, voir Michel Gallet, « La maison de Mme Vigée-Lebrun rue du Gros Chenet », Gazette des Beaux-Arts, nov. 1960, p. 275-284 et Marie-Luce Pujalte-Fraysse, « L’hôtel de Mme Vigée-Lebrun… », art. cité, p. 43-52.
-
[44]
Pierre Lebrun, Journal de Paris, 14 juin 1789, p. 740.
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[45]
Jean Châtelus, Peindre à Paris au XVIIIe siècle, éd. citée, p. 158.
-
[46]
Pour un développement sur les changements spatiaux, urbains et sociétaux parisiens du 18e siècle et notamment sur les liens entre l’implantation de l’aristocratie et la géographie des Salons parisiens, voir Antoine Lilti, « Espace urbain, espace mondain : Paris et la sociabilité mondaine au XVIIIe siècle », dans La Ville et l’esprit de société, éd. citée, p. 111-127.
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[47]
Hubert Damisch, Théorie du nuage : pour une histoire de la peinture, Paris, Le Seuil, 1972.
C’est dans des constellations tout à fait différentes que la sphère d’une société civile vient d’être redécouverte [1].
1 Le processus de constitution de l’idée d’espace public, développé dans l’ouvrage de Jürgen Habermas [2], a donné vie à une forme de resémantisation de la notion d’espace privé, et vice versa, car, selon Wolton, c’est justement « la redéfinition du privé qui permet, en contrepoint, à l’espace public de se dessiner et de s’affirmer [3] ». Dans le milieu artistique et intellectuel du 18e siècle, à la suite d’une « cristallisation d’espaces publics autonomes, capables de mettre en question la domination idéologique régnant dans la sphère publique [4] », d’autres espaces culturels, semi-publics ou semi-privés, partiels et pluriels, apparaissent. À mi-chemin entre la dimension domestique et le rôle public de lieux où se consomme une sociabilité cultivée [5], maisons, ateliers, hôtels de mécénats, ou encore contextes urbains pour des foires ou des fêtes religieuses, deviennent des lieux de représentation sociale. Tels de véritables espaces temporaires d’exposition, ces endroits se font notamment microcosmes publicitaires pour les artistes de l’époque. À l’issue d’un « processus au cours duquel le public constitué d’individus faisant usage de leur raison s’approprie la sphère publique contrôlée par l’autorité et la transforme en une sphère où la critique s’exerce contre le pouvoir de l’État [6] », il apparaît une série d’espaces triviaux, alternatifs, « méritant d’être mieux connus [7] », qui, portant en eux des logiques internes et des hiérarchies statutaires spécifiques, ont introduit une nouvelle idée du public. En effet, au-delà des lieux artistiques et intellectuels typiques – les salons ou les cafés, par exemple – dans lesquels la sphère publique dominante s’installe, il est possible d’identifier des espaces qui se veulent comme une alternative à ces mêmes lieux sociaux et à la suprématie artistique de l’Académie. En d’autres mots, il semblerait que c’est justement dans le tissu social de l’époque, et « dans des constellations historiques tout à fait différentes que la sphère d’une société civile vient d’être redécouverte [8] » pour reprendre les mots d’Habermas déjà cités. Thomas Crow parle, notamment, d’« illegitimate public arena [9] » pour définir un espace public, bien différent des lieux culturels institutionnels, où demeurent des formes de sociabilité populaire, qui s’approprient les ressources intellectuelles de l’époque. Il s’agit, en ce sens, d’une société hétérogène qui trouve dans des lieux informels, improvisés et dépourvus de légitimité institutionnelle et académique, dans des espaces finalement hybrides, temporairement indéfinissables et aux multiples identités, les contextes adéquats pour faire apparaître des réactions contestataires au monopole artistique institutionnel.
2 Tout au long du 18e siècle [10], dans un climat d’émancipation face à la réglementation académique qui défendait d’organiser des expositions diverses ou indépendantes du Salon de peinture [11], ces lieux se font notamment les théâtres de formes alternatives d’exposition et de promotion artistique. C’est ainsi que les espaces particuliers et urbains, tels que l’hôtel de Bullion, l’hôtel Jabach, la Place Dauphine ou encore le couvent des Filles-Saint-Thomas, sont à considérer, non seulement comme des contextes temporaires de foires marchandes ou d’expositions en introduction aux ventes privées ou publiques, mais aussi comme les prémices de la naissance d’associations et d’événements autonomes apparus en réponse à la suprématie artistique de l’Académie, comme l’Académie de Saint-Luc, le Salon de la Correspondance et l’Exposition de la Jeunesse. Espaces de sociabilité d’une part, témoins d’une forme de contre-pouvoir académique d’autre part, ces espaces polyvalents dessinent une cartographie narrative des lieux dans lesquels s’articule une nouvelle forme de sociabilité, à travers la dialectique artiste-public-lieu où enfin « prend corps le jugement profane d’un public majeur ou en passe de le devenir [12] ».
Expositions alternatives en plein air
Une peinture exposée est un livre qui voit le jour grâce à l’impression, une pièce de théâtre jouée sur la scène ; tout le monde a le droit de porter un jugement sur elle [13].
3
L’espace urbain de la ville a été l’un des premiers lieux d’exposition publique : « [p]armi les peintres de la maîtrise, beaucoup tenaient des échoppes sur les quais et les ponts de la Seine, où ils proposaient aux passants des objets de provenances diverses [14]. » Au-delà de ces actions simples et sporadiques de peintres autonomes, les foires et les fêtes religieuses [15] parisiennes représentent une première occasion pour expérimenter les possibilités d’un espace temporaire d’exposition et de modalités d’accrochage qui répondent à une nouvelle idée de la sociabilité artistique. D’ailleurs, le caractère public de ces premières expositions temporaires, dépourvues de véritable statut, a eu aussi des répercussions sur les activités et les normes spécifiques du Salon et de l’Académie, surtout pour ce qui est de l’aménagement des espaces, et sur la nature publique des expositions [16]. Ces événements, qui investissaient la ville à cadence régulière, étaient notamment l’occasion de vendre et de présenter à un public composite des tableaux qu’on accrochait tantôt sur les parois des églises, tantôt sur les trottoirs et dans des vitrines démontables. De même, ils représentaient aussi, pour les « refusés » de l’Académie et pour les jeunes artistes, de possibles moments de sociabilité et de reconnaissance artistique. La grande foire de Saint-Germain-des-Prés, où l’on trouvait, par exemple, « la rue des Peintres et des Ferronniers [17] », ou encore la fête qui avait lieu chaque année sur l’Île de la Cité, dessinent l’image d’un espace urbain chaotique et hétérogène, où les tableaux trouvaient place parmi d’autres objets sous les yeux d’une foule curieuse : « Les foires regorgeaient de buveurs, de fumeurs, de bons vivants, en tous points semblables aux personnages typiques des écoles du Nord au 17e siècle [18]. » À ce sujet, la fête d’origine médiévale sur l’Île de la Cité [19], organisée par la paroisse de Saint-Barthélemy le jour de l’octave de Saint-Sacrement ou de la Fête-Dieu, offre un exemple d’espace urbain temporairement investi comme lieu d’exposition : la place Dauphine [20]. Traditionnellement, le Pont-Neuf et les édifices longeant l’angle nord de la place étaient décorés de tableaux et de tapisseries suspendus aux fenêtres et aux parois, pour accueillir la procession de fidèles. Place publique, espace d’exposition et lieu religieux, la place Dauphine se voyait investie, le temps d’une journée, d’une identité nouvelle, en devenant le théâtre de ce qui sera surnommé l’Exposition de la Jeunesse
[21], où de jeunes artistes exposaient leurs travaux à côté d’amateurs et d’artistes de l’Académie : « C’est un tableau bien intéressant que de voir ce jour-là, sur les neuf heures du matin, une foule de jeunes artistes […] s’assembler dans cette place. […] tous accrochent leurs tableaux avec précaution et les abandonnent ainsi à la critique et au jugement des curieux [22]. » En ce qui concernait les modalités d’accrochage des tableaux, l’exposition répondait à des enjeux presqu’exclusivement aléatoires :
En revanche, les conditions incertaines et chaotiques d’accrochage ainsi que les contraintes d’une exposition en plein air n’empêchaient pas le public et la presse de l’époque d’en reconnaître l’intérêt artistique et culturel [24], surtout si l’on considère qu’une telle exposition n’était pas tenue aux restrictions en matière de genres et de sujets de représentations. Ouverte, au contraire, aux genres dits mineurs (natures mortes, scènes domestiques, ou fêtes galantes [25]), l’évocation de l’Exposition de la Jeunesse met aujourd’hui en relief l’analogie et le rapport mutuel entre la nature des tableaux, les phénomènes alternatifs aux expositions de l’Académie et la dimension de sociabilité des espaces où les œuvres étaient exposées [26]. Mais malgré sa nature de spectacle festif et éphémère, cette exposition a favorisé une prise de conscience collective sur la nécessité d’une « conception unitaire de la culture artistique [27] », tout en influençant l’Académie. Cela apparaît, par exemple, en 1725, lorsque l’Académie décide d’exposer dans le Salon Carré afin de permettre une plus grande liberté dans l’accrochage et le nombre d’œuvres exposées ; ou encore, lorsqu’entre 1720 et 1730, des académiciens, tels Antoine Coypel ou François Lemoyne, exposent au Salon de la Jeunesse, malgré l’interdiction officielle ; et enfin, en 1728, lorsque le succès du tableau La Raie [28] de Jean Baptiste Siméon Chardin exposé Place Dauphine détermine l’accès du peintre à l’Académie. En revanche, bien que cette exposition ait été l’occasion de mettre en place des tentatives d’émancipation et de propagande artistique de la part des artistes, celles-ci restaient dans le cadre d’un phénomène religieux et de loisir commun qui n’enfreignait pas les réglementations de l’Académie en matière d’expositions hors du Salon. Pendant tout le 18e siècle, en effet, le Salon de la Jeunesse a continué à être toléré et accepté par l’Académie comme un « marché de fête [29] ». En dehors de cet exemple, d’autres propositions expographiques alternatives apparaissent, au contraire, comme une tentative, consciemment dissidente, de rivaliser avec l’Académie et ses pensionnaires. Cela se traduit par l’émergence d’une nouvelle forme de dialogue artistique et critique et avec l’élaboration progressive d’un système d’expositions au sein de dynamiques spatiales et de formes artistiques publiques ou semi-publiques de contre-culture. En guise d’exemple, évoquons, d’abord, le Salon alternatif, littéraire et expographique [30] organisé par Mme Doublet et surnommé la « Paroisse », car il touchait à la chapelle de l’ancien couvent des Filles-Saint-Thomas. Ayant pour ambition de valoriser l’art classique, ce salon restera actif pendant environ trente-cinq ans, de 1725 à 1760, en organisant périodiquement des expositions. À son tour, l’Académie de Saint-Luc, qui réunit, depuis 1672, tous les maîtres peintres et sculpteurs non académiciens de Paris et qui sera abolie en 1776 à la suite de l’édit de Turgot, réalise, entre 1751 et 1774, sept expositions dans des lieux divers : la première dans le couvent des Augustins, les trois suivantes dans les espaces de l’Arsenal et de la cour du Grand-Maître, la cinquième dans les salles de l’hôtel d’Aligre, rue Saint-Honoré et les deux dernières à l’hôtel Jabach, rue Neuve-Saint-Merry. Deux ans après, en 1776, deux anciens membres de l’Académie de Saint-Luc, Marcenay de Ghy et Peeters, organisent une exposition clandestine de tableaux dans le Salon des Grâces, un local expressément aménagé dans le Colisée, une structure bâtie sur les Champs-Élysées et faisant office de salle de fêtes et de concerts. L’exposition sera interdite, l’année suivante, par un arrêt du Conseil d’État [31].elle était subordonnée à l’état de l’atmosphère ; durait, quand il y avait lieu, depuis six heures du matin jusqu’à midi ; les objets d’art étaient appendus aux tentures et tapisseries exigées par la police sur le passage de la procession du saint Sacrement ; quand il pleuvait le jour de la Fête-Dieu, l’exposition était renvoyée à la petite Fête-Dieu [l’octave] ; s’il pleuvait encore ce jour-là, l’exposition était ajournée à l’année suivante ; la foule devant les œuvres exposées était compacte ; le classement était imparfait ; le temps pour juger était insuffisant ; les auteurs étaient le plus souvent inconnus [23].
Hôtels particuliers, demeures privées et représentation sociale
4 Les artistes de l’époque, et surtout les peintres étrangers, avaient tendance à ouvrir leurs propres domiciles ou leur atelier pour montrer leurs dernières œuvres, surtout à l’ouverture du Salon. À cette époque, tout en devenant un lieu temporaire d’exposition, de vente et de promotion critique, la maison se fait ainsi l’image symbolique de l’« affirmation de l’activité du peintre [32] ». Cette présentation des œuvres peut être perçue comme une nouvelle étape dans la constitution du public – surtout si l’on examine les annonces dans les périodiques de l’époque, qui conviaient le public chez les artistes – et témoigne par ailleurs de la nature hétérogène de ces lieux, espaces hybrides d’exposition, de vie et de promotion commerciale. L’exemple du peintre Jean-Baptiste Greuze, qui, en 1777, ouvre son atelier à un public arbitrairement choisi pendant les périodes de l’exposition au Salon, souligne, en ce sens, la volonté d’aller à la rencontre d’une nouvelle forme de public, plus élargi, et surtout de la nécessité de vaincre la suprématie de la critique académique en entrant dans l’histoire hors des périmètres institutionnels de l’Académie [33]. En se distinguant par leur nature – en tant que lieux urbains empreints d’une culture sociale où se réalisent de nouvelles manifestations culturelles – les espaces privés et domestiques deviennent ainsi, temporairement, des espaces artistiques alternatifs et témoignent d’une contestation croissante à l’encontre du monopole académique. Les hôtels particuliers, demeures de marchands ou d’amateurs notamment, appartiennent à ces lieux hybrides, qui jouent simultanément le rôle d’espace d’exposition, de représentation sociale et de domicile. C’est le cas, par exemple, du peintre Royer, qui, à la suite de l’exposition de sa vaste collection de dessins au lavis dans les salles de l’hôtel de Bullion, rue Plâtrière dans le quartier de Saint-Eustache, convie les gens chez lui, à l’hôtel d’Angleterre, rue du Jour, pour conclure l’achat. C’est dans ce contexte que de nombreux hôtels particuliers sont utilisés comme espaces d’exposition : par exemple, l’hôtel Brion, ou l’hôtel des Chiens, rue de Mail, qui reçoivent les œuvres de la collection de Wagner, ainsi que l’hôtel Aligre, boulevard Saint-Martin, ou encore l’hôtel Bullion qui s’imposent, vers la fin du 18e siècle, comme deux des marchés d’art les plus appréciés de Paris. Au 9 rue Coq-Héron, à l’angle de la rue du Louvre, l’hôtel Bullion [34], un « lieu habituel des ventes importantes et occasionnellement un lieu d’exposition [35] », était pourvu d’une salle où les amateurs pouvaient retrouver les tableaux « en plus beau jour [36] ». Cet édifice, propriété du marchand Paillet, qui possédait aussi l’hôtel Aligre, subit en 1778 une série d’aménagements architectoniques et scénographiques en vue de sa reconversion en un espace d’expositions pour les ventes publiques : « Toute la disposition en a été changée. En faisant reconstruire la plus grande partie des Bâtiments, on y a formé une espèce d’établissement consacré aux ventes de tableaux et autres objets curieux. Cinq autres salles ont été également disposées pour y faire des ventes de tout genre [37]. » De même, l’hôtel Villayer, rue Saint-André-des-Arts, l’une des demeures de Pahin de la Blancherie, devient en 1781 le siège du Salon de la « Correspondance générale sur les sciences et les arts [38] », sorte de cercle littéraire et d’exposition qui servait de point de réunion aux hommes de sciences et d’art d’Europe. Dans ces locaux spacieux, Pahin de la Blancherie organise, en 1782-1783, une série d’expositions de tableaux d’artistes non-académiciens ou refusés par le jury du Salon, dont le caractère novateur [39] et le succès public conduiront à la fermeture du lieu, décidée par l’Académie en 1784. Au-delà de l’historiographie du lieu et de l’ambiguïté de son fondateur, partagé entre une approche contestataire et une position simultanément favorable à l’Académie, le Salon de la Correspondance est à comprendre comme un symbole du système culturel parisien qui définit l’identité sociétale et culturelle des artistes et des amateurs [40]. Non seulement il est un espace de « sociabilité urbaine et savante où se développe le “nouvel esprit démocratique” de la République des Lettres », mais l’hôtel Villayer représente aussi « un lieu de dissidence et de confrontation pour des artistes et des “amateurs” qui contestaient le monopole de l’Académie royale de peinture sur les expositions artistiques parisiennes [41] ». Par la suite, l’hôtel Lubert situé entre la rue Cléry et la rue du Gros-Chenet, domicile de Pierre Lebrun, permet à son tour d’évoquer l’importance du rôle social du lieu en rapport avec le système artistique parisien du 18e siècle. Entre 1784 et 1785, souhaitant agrandir sa maison et distinguer architecturalement les parties privées des espaces publics, Lebrun fait appel à l’architecte de la Galerie du Louvre et de l’aménagement du département des antiquités gréco-romaines du musée, Jean-Arnaud Raymond. Tout en affirmant le rôle public du domicile à l’époque, l’hôtel des Vigée-Lebrun associait le foyer artistique et l’espace architectural à l’espace domestique et privé du couple en l’ouvrant aux incursions publiques. Jean-Arnaud Raymond réorganise ainsi les espaces, afin de leur donner une identité plus concrète et définie : « La salle de vente et les réserves à tableaux devaient être perçues comme des extensions naturelles au commerce, la galerie, quant à elle, située dans les appartements privés, s’annonçait comme une ouverture de la sphère intime à la sphère publique [42]. » La nouvelle partie privée, indépendante et intime, s’ouvrait cependant à un public choisi avec une galerie d’exposition pour les collections du marchand, qui gagnait tout le dernier étage de la demeure [43]. La salle des ventes, au contraire, dans les locaux de l’hôtel qui longeaient la rue de Cléry, jouait le double rôle de lieu commercial et d’espace d’exposition pour les jeunes artistes :
Les jeunes artistes qui veulent recueillir des avis et des encouragements sur leurs tableaux et sur leurs dessins, sont dans l’habitude de les exposer tous les ans à la place Dauphine, au risque de les voir gâtés par la poussière, par la pluie ou par quelque autre accident plus redoutable encore. J’ai pensé que la grande salle que j’ai fait construire, rue de Cléry, n° 96, leur offrirait un local assez vaste, beaucoup plus commode, exempt surtout des inconvénients attachés à une exposition faite en plein air [44].
6 Ce cas montre notamment l’évolution, surtout dans le troisième quart du 18e siècle, des phénomènes d’émancipation culturelle et critique envers l’Académie avec la création de véritables espaces d’exposition indépendants. Les salles de vente et d’exposition du marchand Lebrun, en 1789, deviendront, par exemple, le siège officiel de l’exposition née à la Place Dauphine qui prend le nom d’« Exposition des tableaux des élèves et des amateurs de la peinture [45] ».
7 Ces exemples permettent de dessiner une géographie [46] sociale des lieux de l’art du 18e siècle en proposant une relecture transversale de l’histoire spatiale et culturelle d’une société en évolution. Il apparaît ainsi une sorte de cartographie narrative de lieux qui s’assimilent à de véritables « objets théoriques [47] » ; des espaces qui furent non seulement le théâtre des changements d’une société, mais qui ont aussi posé les bases d’une nouvelle conscience artistique, expographique et architectonique. Ces lieux alternatifs d’exposition soulignent encore le lien qui s’établit entre les nouveaux phénomènes culturels qui ont cherché à éluder le monopole académique et une nouvelle spatialité urbaine, intéressée par de véritables mutations architectoniques et sociétales. Tout en dessinant une cartographie des espaces d’exposition alternatifs, les dynamiques évoquées témoignent de l’évolution d’une nouvelle conscience de la réputation sociale. D’où, enfin, la polyvalence de ces lieux qui, en s’appropriant temporairement identités et fonctions diverses, ont joué le rôle d’espaces de sociabilité mondaine, culturelle, artistique, marchande, sièges de multiples formes du « contre-pouvoir » académique.
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Date de mise en ligne : 24/09/2018
https://doi.org/10.3917/dhs.050.0085