Démocratie, valeurs et modes de représentation
- Par Jack Goody
Pages 6 à 22
Citer cet article
- GOODY, Jack,
- Goody, Jack.
- Goody, J.
https://doi.org/10.3917/dio.206.0006
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https://doi.org/10.3917/dio.206.0006
Notes
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Jack Goody, professeur honoraire à l’université de Cambridge (St John’s College), il a été professeur invité dans de très nombreuses universités ou institutions de recherches internationales, parmi lesquelles : l’Université de Chicago (1984), le Smithsonian Tropical Research Institute (1984), l’Université de Californie (1987), le Whitney Humanities Center de l’Université Yale (1987 ; 1999), le Getty Center for the History of Art and the Humanities à Santa Monica (1988-1989), le Smithsonian Institute à Washington (1989-1991), le Wissenschaftskolleg zu Berlin (1992-1993), l’université de Singapour (1993), l’université de Liverpool (1994), l’université de Durham (1995), le Centre Georges-Pompidou (1995), l’European University Institute à Florence (1996-1997), la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme à Aix-en-Provence (1998), la Deutsche Bank (1999), l’East European University de Budapest, le British Museum (2001). Son travail porte sur l’écriture et son impact sur les sociétés, la cuisine, les fleurs ou la famille et les structures familiales. Il a développé une anthropologie comparative en analysant les rapports entre les sociétés et les cultures. Parmi ses publications récentes : L’Orient en Occident, 1999 ; Famille et mariage en Eurasie, 2000 ; La Famille en Europe, 2001 ; Capitalism and Modernity, 2004 ; Islam in Europe, 2004.
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[1]
Voir Diogène n° 176, La Tolérance entre l’intolérance et l’intolérable, dirigé par Paul Ricœur, 1996 (N.d.l.R.).
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Je dois reconnaître que, comme ces droits ont été respectés à mon égard quand j’étais prisonnier des fascistes en Italie et des nazis en Allemagne, je suis très sensible sur ce point.
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[3]
Ma description de la démocratie comme « une forme de représentation » a été contestée et présentée comme « une forme de culture ». Mais même là où les pratiques électorales sont utilisées dans la sphère politique, elles ont rarement cours dans d’autres domaines, par exemple dans celui de l’emploi ou de la famille.
1L’histoire, selon le « libéralisme politique », en référence à la doctrine « Whig » née en Angleterre au xviie siècle, présuppose que l’homme, dans ses valeurs, sa pratique et ses fins, progresse continuellement dans sa marche vers un plus grand « humanisme » qui lui permette de réaliser ses objectifs. Cette conception semble inscrite dans les entreprises contemporaines et elle ne doit pas être prise à la légère. Le niveau de vie, la technologie, la science ont constamment progressé grâce à une accumulation efficace des connaissances ; et il est généralement admis que les valeurs ont suivi le même chemin. Norbert Elias, par exemple, parle de l’apparition, à l’époque de la Renaissance européenne, de la « Marche en avant de la Civilisation ». Cependant, en ce qui concerne les valeurs, une évolution positive et linéaire paraît beaucoup plus discutable.
2Tout d’abord, qu’entendons-nous par « l’émergence des valeurs humanistes » ? Nous utilisons le terme d’humanisme avec des sens divers, parfois pour désigner « l’humanité » du Christ, parfois aussi pour définir la religion laïque, ou même encore pour qualifier le travail des érudits de la Renaissance qui se consacraient entièrement à l’étude des classiques grecs et latins ; autrement dit, on entend par là la tradition païenne en ce qu’elle se distingue de la pensée chrétienne qui l’a longtemps tenue à l’écart. Aujourd’hui, ce terme se rapporte plutôt aux « valeurs humaines » qui se définissent à peu près comme les « droits de l’homme » que l’on tient souvent pour acquis, mais qui gagneraient certainement à être définis : Quels hommes ? À quelle époque ? Dans quel contexte ? Et si ce sont des droits, qui a les devoirs correspondants ? Ces précisions doivent être par ailleurs apportées selon une démarche laïque plutôt que religieuse.
3Les européens font souvent remonter à l’idéologie des Lumières du xviiie siècle l’origine d’un grand nombre de valeurs contemporaines essentielles, au nombre desquelles la tolérance [1], et donc le pluralisme et la laïcité. Celle-ci représente la clé du développement intellectuel car elle a affranchi la conception du monde des limites imposées par l’Église. La laïcité est un modèle vers lequel tendent certains intellectuels musulmans afin de moderniser l’Islam, la difficulté étant de séparer le domaine religieux de celui de l’activité intellectuelle en général, la théologie de la science (c’est à dire de la connaissance), tout comme l’Église de l’État sur le plan politique. Cette laïcité, ils ne la voient pas comme un abandon des convictions religieuses, mais comme la limitation de la « religion » à une « sphère » qui lui est propre. Dieu n’est pas mort, mais il vit à sa place, dans la Cité de Dieu.
4Ce qui définit la sphère du religieux prête à discussion. Le Christ a dit à ses disciples de rendre à César ce qui lui appartient. Cela n’a pas empêché de nombreux chrétiens d’affirmer que la politique devait suivre les principes du christianisme, et avec le même esprit. À la chute de Rome, l’Empire romain devint le Saint Empire romain ; le Pape et ses dogmes catholiques jouèrent un rôle important dans la politique de bien des états ; au moment de la Réforme, Henri VIII était encore roi par la grâce de Dieu et donc aussi le Défenseur de la Foi, ce que ses descendants sont encore aujourd’hui. Certains hommes politiques européens souhaitent même que l’Europe soit définie comme un continent chrétien.
5Un des caractères de la philosophie des Lumières est d’avoir mis l’accent sur une vision laïque du monde, ce qui fut incontestablement bénéfique à la science. Il suffit de penser au sort de Galilée à la Renaissance ou aux controverses entre Huxley et l’évêque Wilberforce à propos du darwinisme au xixe siècle. Même alors, nombreux étaient ceux qui adhéraient à des idées que les laïques tenaient pour fondamentalistes. La laïcité ne rejetait pas Dieu mais voulait le voir occuper de moins en moins l’espace social et intellectuel. Cela s’accompagna de la séparation de nombreuses Églises et de l’État, de la confiscation des biens du clergé, de la laïcisation d’écoles religieuses, d’une baisse de la fréquentation des églises, d’une diminution de l’usage de la prière. La plupart des hommes politiques, des dirigeants, des nations s’inclinent encore devant la religion dominante, mais cela n’est plus que de pure forme.
6Il faut souligner que nous ne serions jamais parvenus à cette valorisation de la laïcité, fruit de l’esprit des Lumières, si nous n’avions pas été convertis à une religion monothéiste. En Europe cette religion a régi la vie des gens d’une façon quasi absolue. Dans chaque village, on édifiait une église à grands frais, on nommait un pasteur. Les villageois assistaient à l’office du dimanche et écoutaient de longs sermons qui leur parlaient des idées, des valeurs, des droits de la religion. Il restait bien peu de place pour les choses profanes.
7Toute autre était la situation dans la Chine ancienne. La religion traditionnelle ne jouait pas un rôle dominant, le pluralisme était la règle et le confucianisme, bien que n’étant pas étranger aux principes moraux, était laïque dans sa démarche et rejetait les explications d’ordre surnaturel. Il offrait un éventail de croyances, susceptible de se substituer au culte des ancêtres, aux pèlerinages locaux, au bouddhisme. Ce pluralisme rendait donc inutile une sécularisation comme celle des Lumières. La science suivait fermement son cours sans entrer en conflit avec des croyances religieuses dominantes. La Chine ne semble ainsi pas avoir connu les mêmes changements radicaux que l’Europe ou le Proche Orient, soumis à des régimes monothéistes. Le pluralisme et la laïcité étaient déjà assez forts pour permettre le développement de la science et de conceptions idéologiques différentes.
8Certes, les traditions monothéistes elles-mêmes n’entravèrent pas totalement le progrès des sciences et de la technologie. C’est particulièrement vrai de l’Islam, quoi qu’en dise le Calife Omar. En Grèce, la recherche intellectuelle édifia ses traditions et enregistra des résultats notables. En Europe, trois domaines furent influencés par la recherche islamique qui contribua à une sorte de première Renaissance. La grande Renaissance italienne connut elle-même un mouvement de sécularisation, un certain désenchantement du monde, surtout dans le domaine artistique où, en suivant l’exemple classique, les arts plastiques et le théâtre s’affranchirent des contraintes du passé. La musique profane, elle aussi, se hissa à un niveau culturel très élevé.
9Au Moyen-Orient, la laïcisation a subi des coups sévères venus de l’extérieur. Bien des dirigeants nés des mouvements indépendantistes étaient laïques. Cela a cessé d’être le cas, en Inde ou en Chine, par exemple, au Moyen-Orient certainement où les régimes laïques ont été « changés » ou menacés, tout comme l’Égypte a connu des difficultés avec les Frères musulmans. Dans une certaine mesure, c’est un recul de l’humanisme et un grand pas vers le fondamentalisme. Ce mouvement recouvre partiellement d’autres problèmes, mais il faut le prendre néanmoins au sérieux, en Tchétchénie, en Irlande, aux Philippines, au Gujerat, et dans bien d’autres lieux où l’appartenance religieuse devient essentielle.
10C’est dans ce sens laïque que le terme d’humanisme a parfois été utilisé pour définir, dans d’autres cultures, des époques particulières. Zafrani parle ainsi de périodes d’« humanisme » dans les traditions islamiques d’Andalousie et du Proche-Orient quand les savants ne se contentèrent pas de se consacrer entièrement à l’étude des sujets religieux, mais firent des recherches dans le domaine des « sciences » et des « arts ». Le même phénomène s’est produit, pense-t-il, dans le judaïsme. Ces époques n’ont pas rejeté les croyances religieuses, mais les ont plutôt cantonnées dans une sphère limitée, tout comme, dans le domaine politique, s’est effectuée la séparation de l’Église et de l’État. D’autre part on peut considérer comme encore plus « humaniste » en ce sens, toute la tradition confucéenne de la Chine, dans la mesure où elle s’oppose à la croyance dans le surnaturel, tout comme elle s’intéresse aux textes anciens. À la même époque, toujours en Chine, un important travail scientifique a été accompli, comme Needham l’a expliqué magistralement dans ses ouvrages. On a prétendu que le bouddhisme présente certains caractères humanistes identiques, y compris le refus du surnaturel.
11Plus récemment, la notion d’émergence de « l’humanisme » s’est trouvée associée par certains au processus de « mondialisation » qui est aussi perçu comme celui de l’occidentalisation, mais certainement pas par l’Occident lui-même. Le mouvement universel pour l’indépendance qui a suivi la Seconde Guerre mondiale a largement contribué à cette conception de l’humanisme. Plusieurs dirigeants des nouvelles nations étaient des hommes cultivés, de tendance laïque, comme Nehru en Inde, Nkrumah au Ghana (le premier des leaders africains), Nasser en Égypte. Ils combattirent les puissances coloniales occidentales pour gagner leur indépendance, mais ce faisant, ils en adoptèrent les devises symboliques. Au début des années cinquante, à Bobo-Dioulasso, dans le territoire colonial français de Haute-Volta (aujourd’hui le Burkina Faso), je me souviens fort bien avoir vu une foule disciplinée de travailleurs africains, encadrés par des gendarmes français, qui manifestaient en brandissant des banderoles proclamant : « Liberté-Égalité-Fraternité ».
12Ces mouvements indépendantistes furent soutenus par les États-Unis et les Nations Unies au nom de la liberté et de la démocratie, expressions de la volonté des peuples. Mais dans le même temps, les États-Unis cherchaient à servir leurs propres intérêts, dictés à la fois par leurs énormes besoins en pétrole (la Floride à elle seule consomme autant de pétrole que 60 petits États du Tiers-Monde) et par leur désir de protéger leur « mode de vie » capitaliste contre une possible expansion soviétique, même si cela s’est fait selon le système majoritaire. Le Moyen-Orient en particulier en a souffert. À propos des manœuvres américaines pour endiguer le communisme et assurer leur approvisionnement en pétrole, Saikal écrit, « Les États-Unis n’ont épargné aucun effort pour soutenir, promouvoir et même imposer, dans les pays islamiques, des régimes totalement corrompus et opposés à toutes les valeurs démocratiques et libérales pour la défense desquelles ils prétendent agir » (2003, p. 67). En d’autres termes, il y a une énorme différence entre les valeurs démocratiques proclamées bien haut et la politique réelle de celui qui les proclame.
13Il est clair que l’humanisme tel que je l’ai évoqué plus haut, avec son respect des « valeurs humaines » ou son engagement laïque, n’est pas une invention récente des sociétés modernes ou occidentales. Les valeurs humaines varient manifestement selon la conception de l’humanité à laquelle elles se réfèrent ; cependant, certaines de ces valeurs sont largement répandues comme, par exemple, la notion de justice distributive, de réciprocité, de coexistence pacifique, de fertilité et d’abondance, de bien-être, voire le mode de représentation dans un gouvernement ou dans tout autre système d’autorité hiérarchique dont la « démocratie », selon l’interprétation occidentale, n’est qu’un type particulier. Il en est de même de l’approche « scientifique » du monde : elle peut coexister avec des positions religieuses qui, selon la définition de E. B. Tylor, impliquent la croyance dans le surnaturel, mais elle peut aussi coexister avec un agnosticisme plus répandu qui, comme j’ai tenté de le montrer dans d’autres ouvrages, est, dans nos sociétés de l’écriture, une doctrine attestée par les textes, mais qui se rencontre aussi dans les cultures de tradition orale en tant qu’élément de leur conception du monde. C’est ce que j’ai essayé de démontrer à l’aide des différentes versions du long poème Bagré que j’ai enregistrées chez les LoDagaa du Ghana du Nord (Goody, 1998, p. 203 sqq).
14Que les valeurs varient selon le contexte est suffisamment évident. Cependant, hommes politiques comme simples citoyens nous assènent constamment des déclarations sur les valeurs « humanistes » universelles, alors même qu’elles sont violées en permanence dans des situations particulières. Prenons deux exemples dans l’actualité : La Convention de Genève a fixé des règles strictes concernant la façon dont doivent être traités les combattants et les civils capturés en temps de guerre. Récemment les États-Unis et les forces alliées qui ont envahi l’Afghanistan ont déporté un grand nombre de prisonniers à Guantanamo Bay, une base extra-territoriale américaine à Cuba où ils sont détenus dans d’effroyables conditions. Comme les États-Unis ont déclaré que la base de Guantanamo n’est pas territoire américain et que les détenus, tous de nationalités différentes, ne pouvaient être considérés comme des « prisonniers de guerre », ils ont été privés des droits garantis par les instances internationales et même de ceux établis par la loi américaine. Autrement dit, on leur a refusé la « liberté », l’assistance d’avocats et de façon générale, les « droits de la personne humaine [2] ». Un paradoxe semblable est apparu le 13 décembre 2003, lors de la capture de Saddam Hussein qui, selon le porte-parole de la coalition, a été pris dans une cache « comme un rat ». Alors que s’étaient élevées des protestations après le passage à la télévision, contrairement à la Convention de Genève, d’images de prisonniers américains, on vit l’ex-président irakien qui, en tant que commandant en chef, devait être traité comme un prisonnier de guerre, en train de se faire épouiller et d’avoir la bouche minutieusement examinée, à la recherche sans doute d’objets cachés. Ces images violaient incontestablement la Convention de Genève au regard de l’humiliation publique des détenus.
15Le second exemple est celui du récent bombardement de Tikrit, suite à la mort de soldats américains dans les parages, et cela environ six mois après que le président Bush eut annoncé la fin des hostilités. Ce genre de châtiment collectif, souvent aussi appliqué par les troupes israéliennes dans les territoires palestiniens sous leur contrôle, est exactement ce contre quoi les Alliés s’élevèrent et réagirent pendant la Seconde Guerre mondiale quand les troupes allemandes, après avoir été attaquées, exercèrent des représailles collectives, dans des villages ou des communautés, comme par exemple dans les Fosses Ardéatines à Rome ou dans le village d’Oradour en France. Ces actes furent considérés comme crimes de guerre.
16Les notions de « liberté », d’« égalité », de participation civique et de « droits de l’homme » sont associées de façon ambiguë à celle de démocratie et sont les critères de « l’émergence des valeurs humaines ». Manifestement, un mouvement général vers une plus grande participation à la vie publique s’est produit dans de nombreuses parties du monde, au cours des siècles précédents, mais il est utile de le mettre en perspective. En effet, une plus grande participation sur le plan théorique s’affaiblit dans la pratique parce que le gouvernement est éloigné des citoyens. Le problème s’aggrave encore quand la démocratie est perçue comme une valeur universelle dont le monde occidental est le garant originel. De plus la démocratie a été fréquemment limitée dans le passé. En Grande Bretagne, le droit de vote, bien que quelque peu élargi en 1832, ne fut conquis par les femmes qu’après la Première Guerre mondiale, et bien plus tard en France. Même aux États Unis, incarnation de la démocratie aux yeux de Tocqueville, George Washington préconisait de n’accorder le droit de vote qu’aux « gentlemen », c’est à dire aux propriétaires terriens et aux diplômés. C’était là une limitation bien sévère de ce droit. Le concept de démocratie renvoie au « gouvernement du peuple » par opposition à l’autocratie ou même à la « tyrannie ». La volonté du peuple s’exprime par les élections. Dans ce que j’appelle « une démocratie pleine et entière », chaque homme et chaque femme représentent une voix et les élections ont lieu à intervalles réguliers, arbitrairement choisis. Sous cette forme c’est une pratique toute nouvelle, en particulier pour les femmes, obtenue après la Première Guerre mondiale en Grande Bretagne et après la Seconde en France.
17Le vote à bulletins secrets dans une urne suppose que le choix ainsi exprimé est libre et indépendant. Il y a certains problèmes techniques pour interpréter les votes, comme ce fut le cas en Floride lors des dernières élections présidentielles américaines ; il faut aussi déterminer en quoi consiste la majorité : le nombre de voix ou le nombre de « grands électeurs », c’est à dire le nombre d’états, en ce qui concerne les élections américaines ? En second lieu, se pose aussi le problème (que l’on tait pudiquement) des pressions exercées, au moyen de cadeaux, avant les élections (comme dans l’Angleterre du xviiie siècle). Les pots-de-vin versés après les élections sont-ils à prendre en compte ? Jusqu’à quel point les promesses électorales font-elles partie du processus ? Le contrôle des média, qu’il soit politique, comme pour la radio en Russie ou économique et financier, comme aux États-Unis, entraîne une inégalité de traitement pour les candidats et limite donc le libre choix des électeurs.
18Notre modèle de démocratie et le choix par les élections des représentants du peuple viennent de la Grèce Antique, même si alors elles avaient lieu au suffrage restreint. Dès le viie siècle av. J.-C., certaines colonies grecques de la Mer Égée en Asie Mineure étaient devenues des cités (polis) ou des états-cités indépendants, remplaçant la royauté héréditaire d’antan par « une forme de démocratie primitive » (Pasinli, 1996, p. 7). En Anatolie, la période archaïque fut suivie par celle de la souveraineté perse qui supprima la démocratie. La période hellénistique qui lui succéda instaura un gouvernement autocratique centralisé. La situation politique chez les Grecs subit ainsi, au fil du temps, de profonds changements, mais il est clair que leurs régimes ne peuvent être qualifiés de démocratiques.
19En Occident, la démocratie n’est pas une simple alternative à d’autres modes de représentation politique, mais elle constitue une forme de gouvernement, applicable en tout temps et en tout lieu, et en ce sens elle est une valeur universelle [3]. Les puissances occidentales contemporaines ont pour objectif de promouvoir la démocratie et de renverser les régimes (comme celui de l’URSS ou de la Yougoslavie) qui ne répondent pas à ce critère. Lors de l’indépendance des États africains, les dirigeants des pays coloniaux firent pression pour que le pouvoir soit remis à des gouvernements élus (ce qui, selon la terminologie britannique, porte le nom de « modèle de Westminster »), afin d’assurer le consensus populaire. En fait, ces formes de gouvernement ne perdurèrent pas, en partie parce que les électeurs votaient en fonction de données « tribales » ou sectaires. Suivirent alors des gouvernements fondés sur l’autorité d’un parti unique, jugé essentiel pour instaurer le nouvel État, puis ce furent des coups d’État militaires. Le problème politique majeur pour une jeune nation n’était pas de fonder la démocratie, mais essentiellement d’établir un gouvernement central sur un territoire qui n’en avait jamais connu auparavant.
20Israël est en partie une exception (tout comme le furent l’Inde et la Malaisie) et il est admiré parce qu’il est le seul état démocratique du Moyen-Orient, ce qui ne l’empêche pas d’accumuler d’énormes quantités d’armes et de soldats afin de se défendre et de menacer les autres nations : Israël possède 12 divisions, l’une des plus puissantes forces aériennes au monde et des armes nucléaires qui sont interdites, ou pour le moins réprouvées, dans des pays non-démocratiques ; cela n’empêche pas non plus l’état d’Israël de choisir souvent d’anciens militaires pour conduire un gouvernement civil (comme aux États-Unis), ni de commettre des atrocités, comme dans le village arabe de Deir Yasin ou dans les camps de Sabra et Chatila au Liban et plus récemment à Djénine sur la rive Ouest. Néanmoins son statut d’état démocratique fait automatiquement d’Israël l’antithèse du gouvernement palestinien, autoritaire et « corrompu », qui n’a jamais connu, juge-t-on, tout comme la plupart des pays arabes, de véritable démocratie.
21Ce qu’on entend aujourd’hui par démocratie est différent de ce qui existait dans la Grèce Antique. À certaines époques, les Grecs élisaient leurs dirigeants au suffrage restreint à bulletins secrets, ce qui impliquait de savoir lire et écrire. Comme par ailleurs la Grèce était un État fondé sur l’esclavage et que les esclaves n’étaient pas des citoyens, de toute évidence ils n’avaient pas le droit de vote. On considère parfois que le christianisme a condamné l’esclavage, d’une part parce que certains des premiers chrétiens étaient eux-mêmes esclaves et d’autre part parce qu’il y avait un consensus national pour interdire de réduire en esclavage des coreligionnaires chrétiens, ce qui était le cas de l’Islam. Il s’agit là d’une pure vue de l’esprit. En effet, des Africains qui venaient d’être capturés en Angola étaient parfois baptisés avant d’être vendus comme esclaves aux Amériques ; et, à coup sûr, les chrétiens, en Europe comme ailleurs, achetaient des membres d’autres religions pour en faire des esclaves. À Malaga, en Andalousie, l’esclavage a même existé jusqu’au xviiie siècle (Casares, 2002, p. 232). Il n’était pas difficile d’acheter des Morisques, même s’ils avaient été convertis au christianisme et, surtout après la révolte de 1568, ils étaient toujours considérés comme des musulmans encore plus fanatiques que leurs coreligionnaires d’Afrique du Nord (Casares, 2002, p. 232). Cette forme d’esclavage n’était d’ailleurs en rien clandestine, elle était approuvée aussi bien par l’Église que par l’État et spécifiée dans les actes notariés. Alors que cette institution perdait manifestement beaucoup de son importance dans la plupart des pays méditerranéens depuis la période classique, son usage n’avait en rien été abandonné, ni dans la pratique, ni sur le plan idéologique. Selon Casares, « les malheureux Morisques n’inspiraient pas le moindre sentiment d’humanité et personne ne s’opposait ouvertement à leur asservissement » (p. 233). Après la révolte de 1568, ils furent vendus sur des marchés d’esclaves en plein cœur de Grenade. L’esclavage et la véritable démocratie sont manifestement incompatibles, puisque le premier exclut alors que la seconde intègre. Mais en ce temps là, dans les « démocraties » occidentales qui pratiquaient, jusque dans un passé récent, le suffrage restreint, la couronne héréditaire avait habituellement plus de poids que le parlement élu.
22On a constamment opposé les « despotismes » d’Asie, la Perse en particulier, aux Grecs avec lesquels ils étaient en guerre. La Grèce était une monarchie dont le souverain était héréditaire, comme ce fut le cas dans la plupart des pays européens jusqu’au xxe siècle, et même jusqu’à aujourd’hui en Grande Bretagne où le chef de l’état (la Reine) et la Chambre « Haute » (les « Lords ») sont héréditaires. L’absence de démocratie dans les régimes despotiques ne leur a pas enlevé nécessairement leur caractère représentatif. En tout cas, les Grecs eux-mêmes sont passés par des périodes que leurs opposants ont qualifié de « tyranniques ».
23Dans la Grèce Antique comme à Rome, les formes successives de gouvernement connurent des changements considérables, allant de la « tyrannie » à la « démocratie », ou de la « république » à l’« empire », tout comme cela s’est produit en Afrique depuis l’Indépendance. Jusqu’au xviiie siècle, et même plus tard, il n’était pas communément admis que la démocratie était la seule forme de gouvernement acceptable. Il y eut divers changements de régimes qui n’étaient pas nécessairement violents, mais qui parfois employaient la force. On dit souvent que dans les sociétés anciennes il y eut des révoltes, mais jamais de révolutions, c’est-à-dire que les rebelles voulaient changer leurs dirigeants, mais non le système politico-social lui-même (Gluckman, 1955). Cette affirmation n’est pas pertinente dans tous les cas, mais il y eut certainement, dans toutes les sociétés, des modifications dans les modes de représentation. Des bouleversements complets, préparés à l’avance, sont rares dans les sociétés anciennes, en particulier dans celles qui ont une tradition orale. Mais des changements se sont produits, non seulement au sein des États eux-mêmes, mais aussi entre des régimes centralisés et des régimes tribaux que l’on qualifie de segmentaires ou d’acéphales. Dans ces derniers, qui n’ont pas de chef unique (ce pourquoi on les nomme acéphales), les décisions nécessaires étaient prises selon un processus de consultations qui tenaient au moins compte des opinions des chefs de tribus. Dans les régimes centralisés, les dirigeants, même s’ils n’étaient pas élus, devaient être reconnus par les corps constitués du royaume. Dans l’état pré-colonial de Gondja, en Afrique occidentale, par exemple, où existe un système de succession par roulement (assez semblable à celui de la présidence du conseil de sécurité des Nations Unies), les candidats à un poste doivent souvent solliciter le soutien, au besoin par des cadeaux, non seulement du titulaire le plus ancien, mais aussi de leurs pairs. L’intronisation d’un chef doit recevoir l’approbation des autres « états » du royaume, celle des simples membres de la communauté, représentés par le Prêtre de la Terre et celle des musulmans, représentés par l’Imam. De plus, dans nombre de ces royaumes, il existe une organisation, « les jeunes hommes », grâce à laquelle ceux qui n’exercent aucune fonction officielle peuvent exprimer leurs opinions (qui ne seront peut-être pas retenues). Même les grands chefs tiennent expressément compte des avis de ceux qui constituent les différents corps de la société. Par exemple, le chef suprême du grand royaume Asante d’Afrique occidentale était « l’homme qui parle le dernier » parce qu’il écoutait ce qu’avaient à dire tous les membres de son conseil sur un problème particulier, avant de prendre, au nom de l’État, les décisions qui devaient être exécutées.
24Permettez-moi de revenir à quelques réflexions sur les sociétés acéphales. Chez elles, la participation à la vie civique n’est pas un phénomène récent qui aurait surgi du fond d’une société non-représentative. Les régimes tribaux primitifs, caractérisés par ce que Durkheim appelait des sociétés « segmentaires » et les anthropologues des sociétés « acéphales », manifestent une réticence à toute délégation de pouvoir et un besoin constant de recourir à la consultation du peuple et à sa participation directe. Leur mode de fonctionnement n’était plus viable avec l’arrivée de l’État, et ce fut alors seulement que la question de la représentation, de la démocratie, de la participation citoyenne devint un véritable enjeu. La représentation démocratique n’est effectivement possible qu’avec l’abandon de la participation directe.
25Des sociétés de ce type sont mentionnées par Oppenheim (1964) en Mésopotamie et par Thappar (1961) en Inde, parfois sous le nom de « républiques », et elles représentaient souvent le système d’organisation de ce que Hobsbawm appelle les « rebelles primitifs ». Evans-Pritchard qui a effectué, dans les années 1920, une enquête exemplaire dans une société de ce genre, à savoir les Nuer en Afrique, parle d’eux comme étant caractérisés par une « anarchie ordonnée ». De fait ils étaient, sous un certain angle, extrêmement « organisés », mais ils avaient un regard très « anarchiste » sur les symboles de l’autorité, dans la mesure où ils refusaient d’accorder trop de pouvoir à un seul homme, sauf dans des situations particulières, telles que la guerre ou les cérémonies religieuses. Des régimes politiques de ce type pouvaient s’étendre sur de vastes territoires, surtout dans les régions désertiques, mais comme ils étaient morcelés, ils ne disposaient d’aucune autorité unifiée. Des systèmes plus complexes exigent en effet une plus grande centralisation de l’autorité qui est, soit déléguée, soit directement exercée. C’est dans ces sociétés que se pose le problème de la démocratie car il s’agit de contrôler ou d’être contrôlé par des représentants choisis au sein d’un gouvernement central. Je ne veux pas débattre ici du « communisme primitif », mais je dois reconnaître qu’il existait des formes de « démocratie primitive », même si dans ces sociétés sans écriture il n’y avait pas d’élections par les urnes.
26À coup sûr la démocratie pose un certain nombre de problèmes, même pour les démocrates. Hitler fut élu par le peuple allemand et ce n’est qu’ensuite qu’il entreprit de transformer le régime en une dictature. Les partis communistes également, qui ont sans doute été élus à l’origine, n’ont pas hésité jadis à établir « la dictature du prolétariat ». Qu’est-ce donc qu’une dictature qui suit une élection ? C’est un régime qui repousse sine die les échéances électorales prévues et supprime l’opposition. Mais qu’en est-il si cela s’est fait avec le consentement de la majorité ? Pour les démocrates, le problème est que de tels régimes ne permettent pas l’alternance politique. Le problème est aussi que les démocrates eux-mêmes n’admettent pas qu’un autre système que le leur puisse être considéré comme « le gouvernement du peuple ». Mais cela pourrait entraîner le choix d’un chef par acclamations plutôt que par un vote. Les partis politiques, qui sont impliqués dans tout système électoral, n’ont pas eu beaucoup de succès dans une grande partie de l’Afrique où la fidélité tribale ou locale est davantage de mise.
27Quand on parle de procédés démocratiques, on pense aux différentes façons de consulter le peuple et elles sont nombreuses. En Occident, le système le plus communément préconisé, et parfois même imposé au reste du monde, consiste à consulter les électeurs par un scrutin à bulletins secrets (et habituellement écrits) tous les quatre, cinq ou six ans. Cette fréquence est arbitraire ; c’est un compromis entre la volonté de sonder régulièrement l’opinion du « demos » et celle de poursuivre une politique cohérente sur une période donnée. Certains soutiennent que le peuple devrait être consulté plus fréquemment, en particulier quand les enjeux sont importants comme, par exemple, la déclaration de guerre qui, en Grande Bretagne, ne nécessite même pas un vote du parlement, en raison de la prétendue prérogative royale (alors que l’adoption de l’euro l’exige !). Il est difficile d’affirmer que nous vivons en démocratie (c’est-à-dire sous l’autorité du peuple) quand les gouvernements peuvent engager une action de la plus grande importance, comme la guerre, contre la volonté de la majorité. La démocratie devrait-elle alors adopter la pratique de la révocation du parlement ? Devrions-nous nous laisser gouverner par des référendums à répétition et des sondages d’opinion ? N’irions-nous pas alors vers le chaos ? On pourrait soutenir que la démocratie n’est véritablement assurée qu’avec la possibilité de révoquer les représentants du peuple, de sorte qu’un gouvernement qui s’apprêterait à déclarer la guerre contre les souhaits de la majorité puisse être destitué. Si cette possibilité « vraiment démocratique » avait existé, bien des gouvernements européens auraient été renversés au début de la récente guerre contre l’Irak.
28On pourrait cependant prétendre aussi que certains programmes sociaux exigent plus de quatre ou cinq ans pour leur mise en œuvre et que donc un gouvernement devrait être élu pour plus longtemps que ce qui est prévu. C’est ce que l’on a dit quand certains gouvernements élus se transformèrent en régimes à parti unique, dans l’Afrique d’après l’Indépendance par exemple. Certes rien ne s’oppose à ce qu’un gouvernement soit réélu plusieurs fois de suite pour mener à bien un vaste programme ; mais que dire alors si ce sont les électeurs eux-mêmes qui « choisissent » d’élire un gouvernement pour une longue période et même à vie, comme ce fut le cas pour les dictatures qui vinrent au pouvoir par les urnes en Allemagne et en Italie entre les deux guerres, ou pour les pays à parti unique en Afrique ou au Moyen-Orient (l’Irak en était un exemple) ?
29Si le mot « démocratie » renvoie aux procédures électorales récurrentes qui se sont développées surtout en Europe au xixe siècle, elle n’est qu’une forme possible de représentation. Quelle que soit leur nature, la plupart des régimes ont un certain mode de représentation. Il est peut-être possible d’imaginer, dans l’abstrait, un régime autoritaire et entièrement autocratique, mais s’il ne tient aucun compte des souhaits du peuple, il est probable que ses jours sont comptés, même s’il s’agit de ce qu’on appelle dictature ou despotisme. Nylan fait observer que dans la Chine ancienne ni les Ts’in, ni Wang Mang ne méritaient probablement leur réputation de despotisme. Le texte classique lui-même imposait le contrôle et assurait l’équilibre du gouvernement. Et les lettrés étaient souvent dans l’opposition (Nylan, 1999, p. 70, 80 sq.).
30Il y a un certain nombre de situations où les États modernes ont jugé que le système démocratique n’était pas indiqué. Dans certaines parties des États-Unis, la population noire, bien que minoritaire, n’avait pas, récemment encore, le droit de vote alors que tout le monde l’avait. Sur le plan national, les noirs avaient ce droit. S’ils avaient été majoritaires on peut se demander si les blancs le leur auraient accordé. On en serait resté à un régime d’apartheid, comme naguère en Afrique du Sud. Dans de nombreux pays les femmes sont restées longtemps à la traîne derrière les hommes avant d’obtenir le droit de vote.
31En Israël, à la fin de son mandat, le gouvernement britannique voulut régler la question de la Palestine en créant un État unique et tenta de mettre en place une assemblée fondée sur des principes démocratiques. Les juifs, minoritaires, rejetèrent cette proposition. Plus tard, quand la plupart des arabes furent partis ou expulsés, les juifs instaurèrent une « démocratie » qui réduisit les droits de ceux qui étaient restés ; maintenant ils refusent « le droit au retour » à ceux qui étaient partis, un droit que les juifs eux-mêmes avaient hautement revendiqué, mais qui, dans ce cas, menacerait leur propre majorité. Dans des États divisés religieusement, « racialement » ou ethniquement, le principe « un homme, une voix » n’est pas forcément une solution acceptable, car il peut conduire au « nettoyage ethnique », comme ce fut le cas à Chypre ou en Inde. Quand on tente d’établir une vraie démocratie dans de telles conditions, on peut aboutir à une lutte pour la majorité démographique grâce à un regain de natalité, comme beaucoup de protestants d’Irlande du Nord soupçonnent les catholiques de le faire.
32La démocratie est-elle, par exemple, la solution en Irak aujourd’hui ? Il serait possible de prétendre qu’avec des communautés religieuses et ethniques profondément divisées, on pourrait adopter, comme en Irlande du Nord récemment, le principe du « partage du pouvoir » afin qu’aucun groupe ne jouisse en permanence d’une majorité sur un autre (que ce soit les chiites en Irak ou les protestants en Irlande), mais qu’on aboutisse plutôt à une démocratie « partenariale ». Dans la Grèce Antique, le droit de vote était réservé aux citoyens. Cette notion de citoyenneté, souvent associée aux régimes libéraux ou même révolutionnaires, peut signifier dans la pratique l’exclusion des non-citoyens. « Civis Romanus sum » (je suis citoyen romain) implique que certains habitants d’un même territoire ne partagent pas les mêmes droits que les autres, comme les immigrants turcs en Allemagne jusqu’à une date récente ou comme n’importe quel immigrant ou même résident temporaire en Suisse ou en Inde, qui est incapable d’acheter une terre ou une maison. La citoyenneté est un concept qui rejette aussi bien qu’il intègre.
33Mais au sein même de la citoyenneté, l’attachement quasi permanent d’individus à un groupe majoritaire particulier, religieux par exemple, peut signifier que d’autres groupes sont effectivement rejetés. Afin de contrebalancer un déséquilibre relativement permanent qui rend pratiquement impossible, à court terme, le changement par les urnes sur lequel est fondée pourtant « une démocratie pleine et entière », on peut avoir recours, comme nous l’avons vu, au partage du pouvoir pour assurer la représentation de tous (et ainsi « l’ordre » social ou le consensus). Autre technique semi-démocratique, la « discrimination positive » accorde à certains groupes minoritaires défavorisés des avantages supplémentaires, soit peut-être dans une assemblée nationale, soit dans le domaine de l’éducation. Cette procédure a été admise pour les noirs aux États-Unis, pour les femmes selon certaines dispositions « électorales », mais le premier exemple à l’échelon national que je connaisse est son introduction, en faveur de certaines « castes répertoriées », dans la constitution indienne qui a été rédigée en grande partie par le Dr Ambedkar, lui-même originaire d’une caste d’intouchables, qui avait le sentiment que sa communauté ne jouirait pas d’un traitement « équitable » sous un gouvernement hindou.
34Malgré ces problèmes, la démocratie, dans la conjoncture actuelle, est devenue un concept extrêmement valorisé. Alors qu’à l’origine il définissait le gouvernement du peuple, aujourd’hui son sens s’est restreint et il caractérise spécifiquement les régimes qui ont un parlement élu tous les quatre ou cinq ans au suffrage universel à bulletins secrets. Même ainsi conçue, la notion de démocratie est extrêmement manipulable, et donc manipulée. Les Palestiniens ont un chef élu qui a lui-même offert de se soumettre bientôt à une nouvelle élection. Le 24 juin 2002, le président des États-Unis, George Bush a proposé un plan de paix pour le Moyen-Orient qui pose comme préalable l’élection par les Palestiniens d’un nouveau leader, Arafat étant trop marqué par le terrorisme. On pourrait en dire autant de l’ancien premier ministre Begin et, selon certains, de Sharon également. On peut toujours souhaiter qu’un pays étranger ait des dirigeants différents, mais exiger comme préalable à des négociations le remplacement « démocratique » de dirigeants élus, est extrêmement arrogant, n’est en rien démocratique et ne fait qu’exprimer les exigences dictatoriales d’une puissance mondiale dominante qui considère que le fonctionnement des autres pays relève légitimement de sa propre politique étrangère. Dans un passé récent, une politique de ce genre a soutenu ouvertement des dictateurs plutôt que des dirigeants démocratiquement élus, et encore aujourd’hui, elle s’allie sans grande difficulté à la monarchie d’Arabie Saoudite ou au Pakistan d’après le coup d’État.
35De toute façon il est inutile d’exiger comme Sharon le départ d’Arafat, comme il serait vain pour les Palestiniens de réclamer celui de Sharon, ou bien sûr celui de Bush. Chaque pays a les dirigeants qu’il a (d’aucuns diraient ceux qu’il « mérite »), certains sont élus, d’autres ne le sont pas. En tout cas, il n’est pas possible d’avoir un dirigeant démocratiquement élu avant d’avoir un État capable de séparer le politique du militaire. Cela ne s’est pas encore produit chez les Palestiniens, bien qu’ils réclament officiellement leur propre État depuis au moins quatre-vingt-cinq ans.
36L’un des prétextes majeurs à l’invasion de l’Irak fut, non pas que son régime était non-démocratique, mais plutôt que c’était une dictature brutale. Aucun accord international ne concerne le genre de gouvernement qu’un pays doit adopter. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les gouvernements d’Allemagne et d’Italie détenaient leurs pouvoirs d’élections démocratiques. Ce n’était pas le cas de l’Espagne, et pourtant les Alliés ne tentèrent pas de déposer Franco après la guerre, bien qu’il fût venu au pouvoir à la suite d’un coup d’état et d’une guerre civile. Il en est ainsi dans bien des gouvernements d’Afrique, d’Amérique du Sud et d’ailleurs (les îles Fidji par exemple). En revanche, le régime démocratique de l’île de la Grenade n’a pas empêché les États-Unis de l’envahir, bien qu’elle fût membre du Commonwealth, appartenant à l’allié le plus fidèle des Américains.
37La « démocratie » que l’on a chez soi ne s’applique pas toujours chez les autres. En tout cas elle fonctionne différemment quand il s’agit de prendre des décisions au niveau international. À l’Assemblée Générale des Nations Unies, les délégués sont nommés par leurs gouvernements et chacun d’eux dispose d’une seule voix, quel que soit le nombre d’habitants de son pays : un gouvernement, une voix. Le Conseil de Sécurité, composé de dix-huit membres, est élu par l’Assemblée Générale, à l’exception de cinq membres permanents représentant les nations victorieuses de la Seconde Guerre mondiale et disposant chacun d’un droit de veto. C’est un système « légal » créé par les vainqueurs. Dans ce Conseil, les décisions de la majorité ne comptent pas ; pas plus d’ailleurs que celles de la minorité, puisque les puissances dominantes, et en particulier la seule superpuissance, peuvent user de leurs moyens militaires, économiques, culturels pour faire pression sur les autres pays afin qu’ils votent comme elles le souhaitent, en employant des méthodes qui seraient condamnées dans un parlement national. Récemment un groupe de nations européennes, dont la Bulgarie et la Roumanie, ont écrit à la Maison Blanche pour approuver la position des États-Unis sur l’Irak. Les représentants de ces pays se rencontrent apparemment à Washington et sont « conseillés » par un officiel des services secrets américains. C’est lui qui a rédigé la lettre (Herald Tribune, 20/02/03), et il l’a fait au nom des États demandant leur entrée dans l’OTAN, candidature qui doit être approuvée par le gouvernement des États-Unis. C’est une décision qu’ils ont prise pour soutenir le président Bush sans, au préalable, avoir consulté leurs peuples qui sûrement s’y seraient opposés. Il en est de même pour Tony Blair qui n’a éprouvé aucun scrupule à ne pas consulter son peuple puisqu’il a décidé que sa position était la bonne, quoi que puissent en penser les autres. C’est également la position de Bush. De plus, ceux qui suivent une autre ligne de conduite ne sont pas seulement blâmés, comme on pourrait s’y attendre, mais ils subissent aussi diverses sanctions. Il a été signifié aux pays qui ne participeraient pas à la guerre contre l’Irak qu’ils n’auraient pas leur mot à dire quant aux décisions de l’après-guerre qui seront manifestement prises par la superpuissance et ses alliés et non par les Nations Unies. La Russie, la France et la Chine n’auront accès ni aux contrats, ni au pétrole irakiens qui seront à la disposition des seuls vainqueurs.
38Ces mesures discriminatoires ne respectent guère le droit légitime et la liberté de choisir parmi des lignes de conduite différentes, ce qui est pourtant le fondement même de la démocratie et de la souveraineté du peuple. À un niveau plus anecdotique, on n’a pas attendu la fin de la guerre pour prendre des dispositions de ce genre. Au cours d’un débat sur la chaîne CNN (20/02/03) fut évoquée la possibilité que les Américains cessent de boire des vins français (au profit des vins d’Australie, pays qui soutient les États Unis) et qu’ils achètent moins de voitures Mercedes. Même les noms des pays dissidents sont tabou. Les « French fries » sont devenues les « Liberty fries ». La domination des États-Unis sur le cinéma, la télévision et les média à travers le monde en général, leur permet d’être sûrs que leurs positions sont constamment explicitées selon leurs propres vues. Il semble qu’il y aurait bien là des arguments de nature démocratique afin de réserver la propriété et le contrôle des mass media à ceux qui ont à en souffrir, de limiter le rôle joué par l’argent (aussi bien que par les armes) pour influencer le choix des électeurs. La démocratie repose sur la notion de « liberté de choix » effective. Manifestement l’argent affecte cette liberté tant sur le plan international où prêts et dons influencent le vote que sur le plan national où les candidats se recrutent parmi les riches et les électeurs se font payer à boire. En général la situation internationale est très différente de la situation nationale. L’ancien secrétaire général des Nations Unies a récemment observé dans un article intitulé « Les États-Unis contre le reste du monde » (L’Unità, 22/04/03) : « l’argument le plus fort peut se résumer en une formule inspirée du philosophe Pascal : “Démocratie à l’intérieur des États-Unis, autoritarisme au dehors” ».
39En conclusion, je dirais que bien des européens se considèrent comme les héritiers de l’humanisme des Lumières, ainsi que des révolutions française, américaine ou même anglaise, qui étaient censées conduire à une société nouvelle, un mode de vie différent dont la démocratie est l’un des aspects. L’idée selon laquelle la démocratie n’a pris naissance que dans les sociétés modernes, et pour tout dire occidentales, relève d’une grossière simplification. De toute évidence la Grèce en a fourni le modèle, du moins partiellement. Cependant bien des systèmes politiques primitifs, même les plus simples, avaient introduit des procédures consultatives, destinées à déterminer la volonté du peuple. Prises dans un sens général, les « valeurs » de la démocratie, bien que parfois étouffées, étaient souvent, si ce n’est toujours, présentes dans les sociétés anciennes, même si elles ne s’affirmaient au grand jour que lorsqu’il fallait s’opposer à l’autoritarisme. Le monde moderne, lui, a institutionnalisé un certain processus électoral afin de faire participer activement le peuple aux dépenses de la nation sous forme d’impôts. C’est pour cette raison que le parlement devait être convoqué car il était très difficile de lever des impôts sans une certaine forme de représentation, ainsi que le proclamèrent efficacement les colonies américaines.
40Les systèmes occidentaux dont nous sommes si fiers ne sont pourtant pas toujours les plus efficaces pour assurer une juste représentation, et le modèle de Westminster, par exemple, souvent mis en avant, n’est pas une panacée, même au niveau national. Quant au niveau international, il y a encore un long chemin à parcourir avant que les pratiques électorales soient acceptées et remplacent l’usage de la force ou d’autres sanctions. Si la démocratie doit être considérée comme un des aspects des « valeurs humanistes émergentes », il faut en préciser le concept de multiples façons. Elle prétend à des valeurs qui, sur le plan formel (et particulièrement textuel) sont perçues comme universelles mais qui, en pratique, sont contextuelles, c’est-à-dire relatives et contingentes. Le fossé peut être grand entre les buts affirmés (les valeurs) et la réalité pratique.
41Traduit de l’anglais par Jean Pascaud.
Références
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- Gluckman, M., Custom and Conflict, Londres, 1965.
- Goody, J., Food and Love, Londres, 1998.
- Goody, J., « The Bagre and the story of my life », Cambridge Anthropology 23, 3, 2003, p. 81-89.
- Oppenheim, A. L., Ancient Mesopotamia, Chicago, 1964.
- Nylan, M., « Calligraphy, the sacred text and test of culture » dans C.Y. Liu et al., Character and Context in Chinese Calligraphy, Princeton University, N.J, The Art Museum 1999.
- Pasinli, A., Istanbul Archaeological Museums, Istanbul 1996.
- Saikal, A., Islam and the West: conflict or cooperation? Londres, 2003.
- Thapar, R., A History of India, Harmondsworth 1966.
- Tylor, E. B., Primitive Culture, Londres 1871.
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Date de mise en ligne : 01/12/2007
https://doi.org/10.3917/dio.206.0006