Alexandrie, ma Méditerranée
- Par Edwar Al-Kharrat
Pages 23 à 25
Citer cet article
- AL-KHARRAT, Edwar,
- Al-Kharrat, Edwar.
- Al-Kharrat, E.
https://doi.org/10.3917/dio.206.0023
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- Al-Kharrat, E.
- Al-Kharrat, Edwar.
- AL-KHARRAT, Edwar,
https://doi.org/10.3917/dio.206.0023
1Pour moi, la mer blanche n’est pas l’équivalent, ni le symbole, de la mère ou de la femme ; je ne me jette pas dans ses flots comme il arrive que l’homme se jette sur le sein tendre et accueillant de sa femme, ou comme l’enfant se blottit dans le giron de sa mère, et ses vagues ne sont pas le lieu où je viens chercher la sécurité, où je goûte le repos, abandonné à l’étreinte amoureuse…
2Et bien qu’elle exerce sur moi un charme irrésistible, c’est plutôt sous les espèces d’un père sévère que, même en ses moments de calme et de sérénité, elle m’apparaît. C’est un être inquiet et inquiétant, dont la colère suit rapidement l’éclat tranquille de ses vaguelettes, un être dont je n’ai pu, ni ne pourrai jamais, mesurer les profondeurs, cachées sous la surface tour à tour paisible et furieuse. Cependant, je ne peux me tenir à distance de ses sortilèges. Je m’en approche, avec beaucoup de précaution, puis m’en éloigne, et m’en approche à nouveau.
3Ses appels m’obsèdent, et rien ne vaut contre le chant séducteur des sirènes, ni de me boucher les oreilles avec de la cire, ni de me lier au mât du navire d’Ulysse…
4L’écho de ses vagues heurtant les pierres blanches du port oriental résonne toujours en moi, depuis la prime jeunesse, et je ressens encore sur le visage et le cou l’humidité des embruns dont étaient saturés les lumineux matins d’hiver.
5Les cornes des navires, dans le port, continuent de retentir dans la longue nuit des souvenirs, d’une manière lourdement mélancolique, et aussi consolatrice, leur musique me parvient, jusqu’à ma chambre du quartier de Ragheb Pacha, loin du port cependant, alors qu’au milieu de la nuit du Nouvel An, je lis Conrad et Tagore, enveloppé dans mes couvertures ; il me semble que la Méditerranée entre dans la chambre et observe les songes de ce jeune homme que j’étais – que peut-être je suis toujours – et qui rêve à l’amour, à la connaissance, et voudrait pénétrer le mystère de l’univers.
6À l’époque où je me considérais comme un poète, je descendais, les matins clairs d’hiver, le vendredi, jusqu’à la plage qui borde la baie de Stanley. Je caressais du regard les plantes grimpantes sur le mur qui longeait la mer ; ces branchages étreignant la muraille de leurs extrémités fragiles me disaient quelque chose de déchirant et de consolateur à la fois, sur la beauté du monde … Je marchais sur le rivage, au bord des flots, laissant les embruns me mouiller le visage, plongeant dans le maëlstrom de mes rêveries amoureuses, qui répondait aux tourbillons que faisaient, dans les petits étangs d’eau écumeuse, entre les rochers, les avancées de la mer enclose en des bassins brillants reflétant l’image réduite du ciel. Je regardais la frange mousseuse des flots, bruissant d’un mouvement obstiné, perpétuel, et je songeais vaguement à l’éternité de ces vagues, de ces rochers, de cette plage, qui se trouvaient là depuis des temps immémoriaux, et demeureraient lorsque je ne serais plus là pour les voir… n’ai-je pas dit que je me considérais comme un poète ?
7De la surface gris mat de la mer surgissait un rocher à la large base, dont je me disais, en moi-même, que c’était le roc de la réalité émergeant des flots du rêve et du désir. Je le vis un jour tout entier couvert de mouettes qui s’étaient posées là comme un épais nuage blanc, serrées les unes contre les autres, le bec enfoncé dans les plumes, les ailes plaquées le long du corps. Elles ne faisaient qu’une masse blanche et douce, comme la manifestation féminine de la chair du monde, que j’eusse voulu rejoindre à la nage, pour me plonger dans sa douceur tendre et tiède.
8Les couleurs de la mer variaient avec le passage d’un nuage dissimulant un moment le soleil, et prenaient des teintes violettes, bleues, argentées, parfois rougeoyantes avec éclat ; l’étendue marine était calme, le bruissement des vaguelettes scintillantes était à peine audible. Il me semblait entendre les résonances du silence, qui venait seul troubler, ou plutôt ornementer, de temps à autre, le pépiement de petits oiseaux sautillant sur le sable et mettant, d’un mouvement vif, leurs becs dans les algues et les coquillages. Au loin, à peine perceptible, une voix appelait des noms, sur la route de la Corniche : « Sayyed… Hassouna… ». Tout au bout de la plage, je voyais un couple d’amoureux à la silhouette indécise… Quelle passion, quel désir muet les avait amenés, ce matin, sur ce rivage désert ?
9À la frontière entre le sable et le flot, la mousse verte et humide blanchissait instantanément quand la vague se retirait, puis était recouverte à nouveau… Je me disais : « éternité, permanence, face à notre impermanence, notre finitude. »
10Ce rivage méditerranéen est long, étiré, fragile, de se trouver entre le plein et le vide, lieu agité d’une vie intense entre la mer et le désert libyque, comme une taille étroite et mince, dont on craint qu’elle ne se brise à tout instant… C’est un rivage qui ne peut s’abriter derrière des cordons de protection, et cependant, il ne s’est jamais brisé, depuis des temps immémoriaux il est là, il était là au temps des pharaons, puis à l’époque d’Alexandre et des Ptolémées, à celle des Arabes, et jusqu’à la nôtre… C’est une ligne ondoyante longeant un abîme sans fond, dont la tranquillité trompeuse est grosse de menaces de tempêtes, mais dont la beauté ensorcelante, aussi, défie toute description exhaustive. Cette splendeur marine me tend les bras et m’appelle d’un appel fatal… C’est là, sur ce rivage fragile et tourmenté qui fait la limite entre la vie et le néant, que se trouve ma patrie, où je ne sais comment m’établir.
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Date de mise en ligne : 01/12/2007
https://doi.org/10.3917/dio.206.0023