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Article de revue

Éditorial. Contraintes et créativité du clinicien, du couple et de la famille

Pages 9 à 14

Citer cet article


  • Ducousso-Lacaze, A.
  • et Popper, H.
(2023). Éditorial. Contraintes et créativité du clinicien, du couple et de la famille. Dialogue, 242(4), 9-14. https://doi.org/10.3917/dia.242.0009.

  • Ducousso-Lacaze, Alain.
  • et al.
« Éditorial. Contraintes et créativité du clinicien, du couple et de la famille ». Dialogue, 2023/4 n° 242, 2023. p.9-14. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-dialogue-2023-4-page-9?lang=fr.

  • DUCOUSSO-LACAZE, Alain
  • et POPPER, Haydée,
2023. Éditorial. Contraintes et créativité du clinicien, du couple et de la famille. Dialogue, 2023/4 n° 242, p.9-14. DOI : 10.3917/dia.242.0009. URL : https://shs.cairn.info/revue-dialogue-2023-4-page-9?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/dia.242.0009


Notes

  • [1]
    Le numéro, prévu pour l’automne 2024, s’intitulera « Couples, familles et genre ».

1 Depuis une cinquantaine d’années, la famille et le couple, en Occident, connaissent de nombreux changements liés aux évolutions de nos sociétés : montée des valeurs de l’individualisme, de l’autonomie, reflux de la référence à l’interdit, disjonction de la reproduction et de la sexualité, apparition de la possibilité de choix de genre, etc. S’y joignent des changements dans le domaine de la médecine avec, par exemple, la pratique de la procréation médicalement assistée (pma). Ainsi, les formes de couple et de famille se sont diversifiées de même que les modes d’accès à la parentalité. Parfois ces changements donnent lieu à des débats de société « passionnés » : sur l’homoparentalité, sur l’ouverture de la pma à toutes les femmes, sur « l’incongruence de genre » chez les enfants, etc. Faudrait-il aussi inclure d’autres changements sociétaux affectant les familles comme le numérique et les réseaux sociaux qui occupent les foyers et les enfants dès leur jeune âge, créant de nouvelles sources de valeurs et d’actes étrangères à la famille et à l’entourage proche ? Cette désagrégation de la forme ancienne de la famille s’accompagne également de l’apparition de dénonciations des violences intrafamiliales, des incestes.

2 Sur ces différentes questions de société, des cliniciens interviennent dans les médias avec plus ou moins de pertinence, plus ou moins de nuances, plus ou moins de modestie. Parfois s’imposent des prises de position relativement bruyantes mais contradictoires. Parfois les cliniciens peuvent se faire au contraire beaucoup plus silencieux. Il faut dire que le temps des débats de société n’est pas celui du travail clinique. Toutefois, l’absence de consensus, avec les polémiques qui l’accompagnent, indique une nécessité, celle de s’interroger sur les contraintes auxquelles doit faire face le clinicien pour être en mesure d’accueillir les souffrances des couples et des familles contemporaines.

3 Ces contraintes se manifestent à deux niveaux. Au niveau du rapport que le clinicien entretient avec sa théorie de référence : les changements à l’œuvre dans les couples et les familles nous contraignent-ils à revoir nos conceptions théoriques ? Si oui, dans quelle mesure ? Faut-il entreprendre des révisions du corpus théorique ? Ou bien seulement introduire des nuances ?

4 Au niveau des dispositifs de prise en charge des souffrances des couples et des familles, ensuite. En quoi nos dispositifs depuis longtemps éprouvés sont-ils encore pertinents ? Qu’est-ce qui dans les configurations actuelles des souffrances familiales nous conduit à les réaménager ? Et pourquoi ? Quelles sont les conséquences de ces réaménagements sur nos élaborations théoriques ?

5 Identifier ces contraintes, les intégrer à la réflexion théorique et à la transformation des dispositifs suppose que les cliniciens du couple et de la famille mobilisent leur créativité, individuellement et dans leur travail de groupe.

6 Dans le premier temps de ce numéro, nous avons choisi de faire écho à un débat qui agite beaucoup les milieux de la santé mentale et de la prise en charge des enfants et adolescents en souffrance. Il s’agit du thème de la transidentité ou des transidentités. Nous l’abordons à partir d’un entretien réalisé auprès de Serge Hefez par deux membres du comité de rédaction. Nous sommes conscients que le thème est aujourd’hui fortement polémique et il ne s’agit pas, ici, de prendre position dans cette controverse et ceci d’autant moins qu’un prochain numéro de Dialogue permettra à différents spécialistes de ces questions de développer leurs analyses [1]. Dans les limites du présent numéro, nous pensons que l’entretien avec Serge Hefez illustre certaines des contraintes auxquelles peut être confronté le clinicien dans sa rencontre avec les familles d’enfants et d’adolescents aujourd’hui, contraintes qui interrogent la pratique, la théorie de référence mais aussi le positionnement du professionnel face aux transformations de nos sociétés dans leur rapport aux questions de genre.

7 Dans son article, Dominique Mehl, sociologue, nous propose une réflexion à partir d’une recherche exploratoire auprès de sujets nés d’un don de sperme d’un donneur anonyme dont ils ont pu retrouver l’identité ainsi que celle de ceux qui sont nés des autres dons de sperme de ce donneur. Internet et le recours aux tests génétiques ont permis cela avant même qu’en France la révision de la loi de bioéthique ne donne accès à des informations sur le donneur. Ainsi, parmi les contraintes à venir pour le clinicien de la famille, il y a celle de penser ces nouvelles formes de liens qu’il nous est pour l’instant difficile de nommer. S’agit-il de liens familiaux, quasi familiaux… ?

8 Alain Ducousso-Lacaze, quant à lui, propose un retour sur les travaux de recherche clinique sur l’homoparentalité depuis une vingtaine d’années. Comment penser les changements introduits dans la famille par les familles dites homoparentales ? Pour répondre à cette question, l’auteur revient sur la pertinence de deux notions fréquemment employées pour rendre compte des transformations de la famille : la désinstitutionnalisation et la désexualisation. Sa réflexion, fondée sur la rencontre avec des familles homoparentales, s’appuie sur une contrainte méthodologique : ne pas se contenter d’une seule approche en sciences humaines. En effet, les approches sociologique, juridique, psychanalytique (par exemple) conduisent à des analyses complémentaires mais aussi parfois contradictoires, chacune indiquant la limite des autres.

9 Nicolas Rabain aborde à son tour le thème des transidentités à l’adolescence, mais selon une perspective différente de celle de Serge Hefez. Partant de son expérience de prise en charge à l’hôpital d’adolescents présentant une souffrance liée au genre, il propose une analyse d’un dispositif original qui accueille les adolescents et leurs parents. Les uns comme les autres participent tout d’abord à un groupe intragénérationnel, le groupe des adolescents et le groupe des parents, et, ensuite, à un groupe multifamilial. Ici, pour les cliniciens, il s’agit de créer les conditions de l’accueil d’une souffrance familiale spécifique tout en s’appuyant de manière créative sur des dispositifs groupaux reconnus.

10 Marion Feldman et Malika Mansouri réalisent une recherche-action sur l’éloignement et ses conséquences chez les enfants dits « de la Creuse », des enfants séparés de leurs familles et de leur terre d’origine, l’Île de la Réunion, il y a plus de quarante ans. Leur étude montre les conséquences traumatiques et génératrices d’angoisses permanentes chez ces enfants devenus adultes. La connaissance de leur dossier, accessible depuis un certain temps, devient également traumatique par les éléments révélés ou absents de celui-ci. Les auteures soutiennent la nécessité, pour le clinicien accompagnateur, de mettre en place une contenance pendant le temps de la découverte du dossier, forcément incomplet et parfois porteur de saisissements ou de confusions. Un travail de contenance à même d’aider les sujets à tisser les trous de leur histoire personnelle.

11 À partir d’une expérience clinique auprès de jeunes parents, Annath Golan et Adèle Assous confirment que les remaniements identitaires suite à la naissance d’un premier enfant jouent de manière différente pour la femme et l’homme. Le congé maternité semble jouer un rôle de coupure suite auquel c’est un mouvement réflexif qui doit être instauré, entre la femme et l’homme, pour accueillir les différents enjeux entre l’un et l’autre.

12 Meriem Mokdad Zmitri croise une approche interculturelle et la psychanalyse du couple pour s’interroger sur les effets souvent paradoxaux du virtuel sur les couples tunisiens. Soumis à des contraintes culturelles en apparence traditionnelles, ils n’échappent pas, par ailleurs, aux contraintes de la postmodernité via le monde du numérique. Entre les deux s’ouvrent des voies potentiellement subjectivantes qu’il appartient au clinicien du couple d’identifier et de laisser advenir.

13 Dans la rubrique hors thème, le lecteur trouvera tout d’abord un article de Wafa Ammar. À partir d’une expérience de psychologue clinicienne en institution de protection de l’enfance en Tunisie, elle propose une réflexion théorico-clinique sur la possible implication du clinicien auprès d’enfants confrontés à la grande précarité psychique et socio-économique et dont les capacités de symbolisation sont menacées. Une étude de cas menée à partir du suivi thérapeutique d’un enfant de 6 ans permet de décrire comment le travail sur la relation intersubjective soutient l’émergence d’un sentiment de confiance et de sécurité dans le lien au thérapeute. Une certaine reprise des processus de symbolisation semble alors possible.

14 Nathalie Botella s’attache à développer les situations de visites médiatisées. Si les mesures de protection visent surtout à surveiller et évaluer les liens parents-enfants, l’enjeu potentiel de ce dispositif est également une fonction élaborative, en traitant les angoisses de séparation et en favorisant un travail psychique entre parents et enfants sur la qualité de leurs liens. Un cas clinique très détaillé montre les possibilités de ce travail dans les conditions difficiles de ces visites.

15 À partir d’une recherche-action destinée à enquêter sur les relations entre la famille et le collège, Aurélie Maurin Souvignet dessine un tableau du montage original engagé pendant quatre années par une équipe pluridisciplinaire. Ces rencontres cliniques ont permis de soutenir deux hypothèses fortes. La première révèle les soubassements narcissiques et fantasmatiques des rapports entre les familles et l’école. La seconde ouvre sur un mouvement paradoxal : le retournement, l’inversion du projet moteur initial de chaque collège avec des mouvements de défiance et résistance qui peuvent parvenir à une créativité institutionnelle.


Date de mise en ligne : 30/01/2024

https://doi.org/10.3917/dia.242.0009