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Article de revue

Éditorial. Violences faites aux enfants

Pages 9 à 16

Citer cet article


  • Zaouche-Gaudron, C.
  • et Ducousso-Lacaze, A.
(2021). Éditorial. Violences faites aux enfants. Dialogue, 232(2), 9-16. https://doi.org/10.3917/dia.232.0009.

  • Zaouche-Gaudron, Chantal.
  • et al.
« Éditorial. Violences faites aux enfants ». Dialogue, 2021/2 n° 232, 2021. p.9-16. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-dialogue-2021-2-page-9?lang=fr.

  • ZAOUCHE-GAUDRON, Chantal
  • et DUCOUSSO-LACAZE, Alain,
2021. Éditorial. Violences faites aux enfants. Dialogue, 2021/2 n° 232, p.9-16. DOI : 10.3917/dia.232.0009. URL : https://shs.cairn.info/revue-dialogue-2021-2-page-9?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/dia.232.0009


Notes

  • [1]
    https://www.fondation-enfance.org/pour-lenfance-2/nos-missions/violences-faites-aux-enfants/#_ftnref5
  • [2]
    https://enfantbleu.org/lassociation/publications/chiffres-cles/
  • [3]
    Même si la famille n’est pas le seul lieu des violences, c’est en son sein qu’elles se déroulent le plus souvent. Voir, pour d’autres formes de violences subies par les enfants, le rapport de 2019 du défenseur des droits : Les violences faites aux enfants au sein des institutions publiques : une réalité insuffisamment prise en compte https://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/atoms/files/rae-2019-num-22.10.19-2_1.pdf. Ces violences s’exercent notamment dans les institutions relevant de l’ase ou encore, plus récemment, dans la rue (cf. enfants migrants mineurs isolés ou en famille).
  • [4]
    https://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/atoms/files/dde_ra_2000_1.pdf et https://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/atoms/files/dde_ra_2000_2.pdf
  • [5]
    https://solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/dossier_de_presse_-_plan_violences_faites_aux_enfants.pdf
  • [6]
    https://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/atoms/files/synth-rae-2018-numaccessible-23.11.18.pdf
  • [7]
    https://www.defenseurdesdroits.fr/fr/rapports-annuels/2019/11/rapport-annuel-sur-les-droits-de-lenfant-2019-enfance-et-violence-la-part
  • [8]
    https://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/atoms/files/ddd_rae-2020_synthese.pdf
  • [9]
    Au sein de l’École nationale de la magistrature, les futurs juges ou procureurs se forment à analyser la parole des plus jeunes dans le cadre de violences familiales.

1De même que les violences conjugales, longtemps considérées comme des affaires de famille qu’il valait mieux taire et laisser se dérouler en secret au sein de la sphère privée (Zaouche Gaudron, Jouve et Desbats, 2009), les violences faites aux enfants s’exposent enfin sur la place publique au travers de plaintes, de témoignages, d’ouvrages, via les réseaux sociaux, etc. et deviennent à leur tour un des enjeux du débat social, public, juridique... Aussi, pour les enfants violentés, « du silence on est passé au bruit » (Romito, 2006). En raison de multiples affaires d’incestes, de viols, de maltraitances diverses qui surgissent dans notre espace social et qui ont lieu dans toutes les strates de notre société, il semble que le bruit s’intensifie. Certains plans d’action se mettent en place, le système juridique s’en saisit et les médias s’emparent, eux aussi, de ces problématiques les mettant sur le devant de la scène. Il n’y a jamais eu sur le sujet autant d’ouvrages, du moins aussi emblématiques (tels que Le consentement de Vanessa Springora ou La familia grande de Camille Kouchner ou encore Ce qui est monstrueux est normal de Céline Lapertot), de documentaires télévisuels et radiophoniques que ces deux dernières années. Prenons-en acte s’ils permettent de nouvelles prises de conscience collective, de transformer les représentations sociales et d’améliorer les pratiques professionnelles et de mettre en place, in fine, par les politiques publiques, des mesures efficaces et surtout pérennes en matière de protection de l’enfance. Les données chiffrées en France sont accablantes [1] : en 2014, le 119 – Allô Enfance en Danger – a traité 33 000 appels et a envoyé 14 000 informations préoccupantes ; on compte plus d’un million d’enfants maltraités et 280 000 enfants protégés, 154 000 mineurs victimes de viol ou de tentative de viol ; chaque jour, deux enfants décèdent victimes de maltraitance ; enfin, deux millions de Français, soit 3 % de la population, déclarent avoir été victimes d’inceste [2].

2La protection de l’enfance semble, à présent, vouloir mieux entendre ce qui se déroule dans l’espace clos, parfois maltraitant et mortifère de la sphère familiale [3] et extraire les enfants du silence dans lequel ils ont été mis durant plusieurs décennies, notamment dans les cas de violences sexuelles et d’incestes, quelquefois répétés sur de longues périodes.

3Il y a vingt ans [4] que le rapport de la défenseure des enfants intitulé « Une voix pour des droits », paru en 2000, indiquait déjà la prise de conscience absolument nécessaire pour que la parole de l’enfant soit enfin entendue. Il y a vingt ans déjà que ce rapport indiquait : « Plusieurs centaines de milliers d’enfants, chaque année, font l’objet de violences et de mauvais traitements, violences physiques, violences sexuelles, agressions verbales, source d’une souffrance sans nom qui, si l’on n’y prend pas garde, laissera des traces définitives » (op. cit., p. 8). « De toutes les violences, les violences exercées à l’égard des enfants sont certainement celles qui scandalisent le plus. Elles relèvent du domaine de l’impensable, elles nient le processus même d’éducation, elles portent en elles une injustice qui indigne. Elles nous touchent aussi profondément parce que, lorsqu’elles sont commises au sein de la famille, ce qui correspond à la très grande majorité des cas, elles remettent en question un certain nombre d’idées reçues et de valeurs. Il y a sans doute dans le silence qui entoure encore cette violence l’effet d’une sidération et la volonté de taire l’insupportable » (Taquet, 2019, p. 3 [5]). Deux décennies plus tard, il est plus qu’urgent que les 300 000 dossiers d’enfants victimes recensés chaque année en France (données sans doute sous-estimées) avec, parmi eux, 70 % classés sans suite et seulement 1000 condamnations, soient mieux examinés par notre système juridique afin d’affirmer avec force la volonté politique de protéger les enfants en crédibilisant leur parole. Le rapport de 2018 [6] enfonce le clou : « La protection des petits enfants contre toute forme de violence suppose […] de trouver le moyen de tenir compte de leur voix et de leur témoignage » (op. cit., p. 8) et, comme l’a souligné la défenseure des droits dans son rapport annuel de 2019 [7], ne pas prendre en compte la parole de l’enfant représente aussi une forme de violence. Enfin, le rapport de 2020 [8] est encore plus explicite, y compris dans son intitulé « Prendre en compte la parole de l’enfant : un droit pour l’enfant, un devoir pour l’adulte ».

4Si les évolutions sont notables en termes de législation (cf. texte de loi renforçant la protection des mineurs contre les violences sexuelles voté à l’Assemblée le 15 mars 2021), de pratiques professionnelles, d’unités de recueil de la parole des enfants, beaucoup reste à faire. Il reste, notamment, à continuer de former les professionnels [9] afin de ne pas minimiser les actes et savoir reconnaître les indices à même de nous orienter tout en ne nous laissant pas déborder par les affects que suscitent les évocations de l’impensable. Car ces histoires de vie terrifiantes entraînent sidération et déni, identification massive, mécanismes de défense rigides. Elles réclament de la part des professionnels qu’ils puissent faire face à leurs propres angoisses et penser, seuls et en équipe, comment, au cas par cas, mettre en œuvre la protection de l’enfant. Pour cela, l’information des professionnels ne peut suffire. C’est une authentique formation qui est nécessaire.

5Parallèlement, le rapport de la défenseure des enfants (2018) souligne que « les politiques de prévention précoce […], faute de coordination des interventions des différents acteurs (services hospitaliers, sages-femmes libérales, pmi, caf...), peuvent faire obstacle au repérage de situations de maltraitance » (op. cit., p. 7).

6Les violences faites aux enfants prennent différentes formes et peuvent être physiques, psychologiques, sexuelles (abus sexuel, exposition aux contenus pornographiques, inceste). Quelle que soit leur forme, elles ont des répercussions sur le développement de l’enfant qui compromettent son avenir et son devenir, surtout si elles ne sont ni exprimées ni accompagnées. Au-delà des aspects quantifiés qui démontrent l’ampleur d’un phénomène de société et de ses conséquences au plan psychologique et en termes de santé publique, il s’agira d’interroger les fondements de ces violences. Comment des adultes, parents ou autres partenaires des enfants, peuvent-ils commettre de tels actes ? Comment expliciter de tels passages à l’acte (meurtre, inceste, coups, humiliations, viols…) envers les jeunes enfants ? Il s’agit aussi d’analyser les dispositifs mis en place pour traiter les violences faites aux enfants, sachant « les carences dans la prévention et dans le signalement, l’insuffisance des investigations médicales ou médico-légales, une formation souvent insuffisante ou inadaptée des divers professionnels, des dysfonctionnements dans la prise en charge, d’importantes disparités géographiques, de même qu’un cloisonnement professionnel qui entrave l’évaluation et le suivi des enfants en danger » (Tursz et Cook, 2015). Enfin, ce numéro aura aussi pour objectif d’examiner la position éthique adoptée par les professionnels et d’analyser la place du législateur.

7Ainsi, conformément au souci de Dialogue de s’appuyer sur une approche interdisciplinaire de la famille, de ses évolutions, de ses fonctionnements et dysfonctionnements, le lecteur trouvera, parmi les articles consacrés au thème des violences faites aux enfants, un article d’une juriste, quatre articles de cliniciens et un article d’un sociologue.

8Les trois premiers articles, pris ensemble, proposent des pistes de réflexion sur les articulations et les apports réciproques, dans la recherche comme dans la pratique, des approches juridiques et cliniques d’orientation psychanalytique. Ainsi, l’article de Flore Capelier, juriste, interroge du point de vue du droit la notion d’enfant victime et met en évidence que la difficulté pour la définir tient à un triple défi : appréhender la connaissance statistique du phénomène, comprendre sa dimension politique, saisir le contenu des normes nationales et internationales. Dégageant ce qu’elle appelle des vides juridiques, elle explore les évolutions possibles du droit sur ce sujet. Puis, en tant que psychologue clinicien, Jean-Luc Viaux explore la notion de consentement dans les situations d’inceste. S’appuyant sur l’analyse de situations rencontrées au cours de sa longue expérience auprès des tribunaux, il donne à voir avec rigueur à quel point l’inceste est toujours une violence. Yolande Govindama et Alexandre Ledrait, quant à eux, présentent un dispositif de soin en protection judiciaire de l’enfance dans les situations de maltraitance sur enfant dans la relation mère-enfant. Le dispositif repose sur une alliance intégrant le juge, le travailleur social et le clinicien d’orientation psychanalytique. L’étude de cas proposée illustre l’intérêt de ce dispositif et, dans le même temps, permet de soutenir des hypothèses à propos des voies de transmission psychique du fantasme d’infanticide dans une lignée féminine.

9Les trois articles suivants s’ouvrent avec celui de Gilles Séraphin, sociologue, qui propose un état des lieux de la recherche en France à propos des enfants maltraités, en danger et protégés. Un recensement des travaux réalisés entre 2018 et 2020 permet d’identifier les thématiques dominantes dans la recherche aujourd’hui, leurs problématiques, leurs évolutions. En suivant, deux articles de cliniciens viennent présenter deux types de recherche auprès d’enfants. Le premier, d’Emmanuelle Bonneville-Baruchel, propose une présentation clinique, inscrite dans le référentiel psychanalytique, des obstacles qui peuvent mettre en danger l’offre de soins psychiques auprès des enfants exposés à des violences intrafamiliales. Une réflexion est avancée sur les nécessaires aménagements du dispositif thérapeutique. L’article de Claire Metz et Darian Silhan présente une recherche exploratoire auprès d’enfants exposés aux violences conjugales. L’exploration du fonctionnement psychique d’un groupe d’enfants, à l’aide, notamment, d’une épreuve projective, ouvre la voie à des recherches d’orientation psychanalytique centrées sur la parole de l’enfant.

10Dans une rubrique intitulée « Pour aller plus loin », Martine Balençon, Anne-Clémence Priol et Nathalie Vabres, en tant que médecins (pédiatre-médecin légiste, psychiatre, pédiatre), nous font part d’une expérience de prise en charge des enfants victimes d’abus élaborée au sein de la Société française de pédiatrie médico-légale.

11Parmi les articles hors thème, celui de Céline Attard et Jean-Louis Pedinielli propose une réflexion sur la clinique de l’agir en institution. Il met en évidence comment l’agir met à mal la dimension thérapeutique de l’institution mais aussi comment cette dernière, par un travail d’analyse, peut la restaurer. Flora Aubertin et Karinne Gueniche, quant à elles, abordent le thème de l’aplasie d’oreille congénitale et le recours éventuel, au moment de la préadolescence, à une chirurgie plastique reconstructrice. En appui sur des données cliniques, elles insistent sur le rôle positif d’entretiens cliniques pouvant favoriser, pour les parents comme pour l’enfant, une conflictualisation des enjeux psychiques liés à l’intervention. Enfin, Sarah Bouvet et Marjorie Roques, à partir du cas d’une jeune adulte de 22 ans, interrogent dans l’après-coup la manière dont peuvent se conjuguer à l’adolescence les processus psychiques liés à cette période de la vie avec les effets de la séparation parentale.

Bibliographie

  • Kouchner, C. 2021. La familia grande, Paris, Le Seuil.
  • Lapertot, C. 2019. Ce qui est monstrueux est normal, Paris, Viviane Hamy.
  • Romito, P. 2006. Un silence de mortes. La violence masculine occultée, Paris, Syllepse.
  • Springora, V. 2020. Le consentement, Paris, Grasset.
  • Tursz, A. ; Cook, J. (sous la direction de). 2015. Violences faites aux enfants, actes du colloque national sur les violences, Paris, La Documentation française.
  • Zaouche Gaudron, C. ; Jouve, A. ; Desbats, M. 2009. « Introduction. Violences conjugales : quand le silence se fait bruit... », Empan, 73, 10-11.

Date de mise en ligne : 23/08/2021

https://doi.org/10.3917/dia.232.0009