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Article de revue

Consentir à l’inceste : un oxymore

Pages 39 à 55

Citer cet article


  • Viaux, J.-L.
(2021). Consentir à l’inceste : un oxymore. Dialogue, 232(2), 39-55. https://doi.org/10.3917/dia.232.0039.

  • Viaux, Jean-Luc.
« Consentir à l’inceste : un oxymore ». Dialogue, 2021/2 n° 232, 2021. p.39-55. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-dialogue-2021-2-page-39?lang=fr.

  • VIAUX, Jean-Luc,
2021. Consentir à l’inceste : un oxymore. Dialogue, 2021/2 n° 232, p.39-55. DOI : 10.3917/dia.232.0039. URL : https://shs.cairn.info/revue-dialogue-2021-2-page-39?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/dia.232.0039


Notes

  • [1]
    Loi n° 2016-297 du 14 mars 2016 relative à la protection de l’enfant, loi n° 2018-703 du 3 août 2018 renforçant la lutte contre les violences sexuelles et sexistes.
  • [2]
    Cet article a été écrit avant l’automne 2020. En mars 2021, remettant pour la quatrième fois en quatre ans l’ouvrage sur le métier, le Parlement, sous la pression médiatique, a voté ce qu’il avait refusé en 2018 : la question du consentement ne serait plus possible avant l’âge minimal de 15 ans pour une relation sexuelle adulte/enfant et 18 ans en cas d’inceste.
  • [3]
    Les vignettes cliniques sont extraites de dossiers que l’auteur a traités soit au titre d’expert judiciaire soit en protection de l’enfance. Les prénoms ont été changés et les contextes anonymisés.
  • [4]
    Prétérition : figure de style qui consiste à dire que l’on ne va pas dire ce qu’on dit…
  • [5]
    La loi en cours de vote au Parlement en mars 2021 prévoit que pour les mineurs un écart d’âge de cinq ans est nécessaire pour présumer du non-consentement : si ce texte est maintenu cette loi ne changera donc en rien des situations comme celles de Miah ou d’Hermine.

1La question du consentement des mineurs en matière de relation sexuelle est une problématique qui est discutée de façon très spécifique en France en raison du refus des législateurs d’inscrire dans la loi, comme l’Espagne depuis 1995, un âge barrière en dessous duquel tout acte sexuel avec un enfant est un viol. La réécriture en 2016 [1] d’un texte pénal spécifique sur l’inceste (corrigé en 2018) n’y changeant rien, la question du consentement ou non à des actes sexuels commis entre mineurs et sur des mineurs par des majeurs n’est toujours pas plus claire en droit qu’auparavant [2] : il résulte clairement d’une décision de la Cour de cassation que la contrainte ou la surprise, constitutives du viol, peuvent être déduites du très jeune âge de la victime, écrit Germain Delors (2011, p. 819) qui conclut : « La recherche de l’existence ou de l’absence du consentement de l’enfant est un non-sens. Il n’y a de consentement que lorsqu’il y a discernement. » Malgré les avis d’éminents juristes, « concernant les mineurs victimes d’actes sexuels violents ou non consentis la question du consentement a fait l’objet en 2018 d’un de ces débats dont notre pays a le secret qui se termine par une loi quasi improvisée, ne tenant aucun compte des analyses juridiques antérieures et de la réalité psychosociale… et qui ne change rien » (Durrieu et Diebolt, 2018). Tenant compte probablement de la jurisprudence et de l’analyse précitée, la loi du 3 août 2018 a ajouté dans l’article 222-22-1 du code pénal cet alinéa : « Lorsque les faits sont commis sur la personne d’un mineur de quinze ans, la contrainte morale ou la surprise sont caractérisées par l’abus de la vulnérabilité de la victime ne disposant pas du discernement nécessaire pour ces actes. » Or, ce texte complique inutilement la casuistique juridique en n’ajoutant rien à la notion de contrainte déjà existante à l’alinéa précédent du même texte qui précise que la contrainte morale ou la surprise mentionnées « peuvent résulter de la différence d’âge existant entre la victime et l’auteur des faits et de l’autorité de droit ou de fait que celui-ci exerce sur la victime ». En effet, dans l’inceste, qui représente la très grande majorité des cas d’agression et de viol sur enfants, la différence d’âge est toujours existante. Pourquoi inciter la justice à se poser la question du consentement et du discernement ? Le discernement est une notion prisée des juristes mais les travaux concernant son évaluation ou sa mesure sont plutôt rares et confidentiels. En matière civile, où cette notion est importante dans les conflits de famille, l’audition du mineur « doué de discernement » s’évalue de facto en fonction de l’opinion de celui qui en décide, comme le montre l’étude la plus récente faite sur le sujet par Blandine Mallevaey (2018). Cette étude conclut à la nécessité de fixer un âge plancher pour considérer acquis ce discernement rendant possible l’audition de l’enfant et qui se situe autour de 10 ans dans la moyenne des pratiques françaises. Ce qui reviendrait donc aussi à fixer un âge barrière en dessous duquel, non discernant, l’enfant ne pourrait consentir. D’où la question que peut se poser tout clinicien ou intervenant médico-social : peut-on consentir à l’inceste, comme le laisse entendre cette loi ?

2Dans le cadre limité de cet article, je vais essayer, à partir de quatre vignettes cliniques, de montrer comment certaines victimes d’inceste en arrivent à penser qu’elles ont pu d’une certaine façon consentir à ce qui s’est passé, par non-conscientisation de la violence de l’abus. C’est soit sur le moment, soit dans un après-coup ou par désir de conserver un lien avec l’agresseur que l’incesté(e) revient sur sa propre perception et son vécu des actes subis.

Trouver son père là où il ne devrait pas être

3À quoi peut bien servir de prétendre avoir consenti quand bien même la victime sait bien et a dit que ce n’était pas vraiment son désir sexuel ? Ignorante du mot, le plus souvent, elle s’est soumise à l’inceste pour ce qu’il signifiait du lien à son père. Sans reprendre toute la réflexion sur la question du père, celui des deux géniteurs qui ne « porte » pas mais reconnaît l’enfant comme sien, c’est bien la question de la signification du père que posent ces jeunes filles qui hésitent à dire qu’elles ne voulaient pas ça, mais qu’elles désiraient bien quelque chose.

4Carole [3], 15 ans, écrit des lettres d’amour à son père, en prison préventive suite à ses révélations. Ses parents sont divorcés et se sont chacun remis en couple et ont eu de nouveaux enfants. Un ami trentenaire de sa mère l’a embrassée sur la bouche un soir en lui disant qu’il l’aimait et voulait se marier avec elle ; ce geste a déclenché une violente dispute entre Carole et sa mère au cours de laquelle elle s’est écriée : « Papa m’a touchée aussi. » Après avoir décrit comment, à partir de l’âge de 9 ans et jusqu’à ses 13 ans, son père, avant et après le divorce, profitait de moments où il regardait avec elle la télévision pour l’agresser sexuellement (caresses et intromission d’un doigt), elle se rétracte. Carole, après son audition par la police, oppose son démenti auprès d’un médecin-expert et de toute personne qu’elle est amenée à rencontrer en raison de la procédure : « C’est pas vrai, ce que j’ai dit. » Puis, quelques mois après, elle revient à sa version initiale. Dans cet aller-retour, Carole exprime son désir de ce père, un désir qui n’est pas simple : « Il m’a délaissée », dit-elle en exprimant sa jalousie à l’égard de sa compagne et du fils qu’il en a eu. Elle écrit à son père : « Je suis quand même là si tu veux de moi », « On ne s’est pas tout dit, on mérite mieux, je sais t’aimer, je vais t’aimer, je te jure. » Enfin Carole peut dire qu’elle a cru que « tous les papas font ça » et que c’est à 13 ans qu’un jour elle a refusé qu’il la caresse et mis fin à l’inceste, mais elle refuse la plainte comme la sanction. Elle n’a de cesse, malgré son propre aveu, de faire en sorte de retrouver son père. Au point de soutenir ce que dit son père : il aurait des « pertes de mémoire » et ne se souvient pas de ce qu’il a fait ou non… tout en admettant qu’il a pu le faire.

5Cette invocation d’une perte de mémoire est une représentation psychique plus qu’une tentative d’excuse bizarre : pour être père, il faut se souvenir de son désir de l’enfant, il faut assumer et même écrire son histoire de paternité et que cette histoire soit partagée par l’enfant. Si Carole soutient que peut-être son père a « perdu » la mémoire au point de ne plus savoir qu’il était son père et l’aurait en quelque sorte prise pour une autre le temps de l’agresser, c’est que ce moment crée une impasse dans son histoire. La violence de ce « trou » de mémoire qui troue l’histoire est telle que la jeune fille ne peut que tenter ce colmatage par la jalousie, la possessivité (« je sais t’aimer »). Cette violence-là, la perte d’un père, Carole a voulu l’annuler en annulant ses révélations pour faire croire qu’elle ne se plaint de rien. D’où son besoin impérieux de déclarations enflammées pour reprendre avec lui une histoire d’amour – pas de sexe – en employant des formules ambiguës, comme « si tu veux de moi ».

6Carole a une jeune sœur qui n’est pas la fille biologique de son père, mais a été cependant reconnue par lui. Pourquoi cet homme a-t-il choisi Carole et non sa seconde fille qui, elle, n’est pas biologiquement la sienne mais l’enfant d’une tout autre histoire ? Intéressons-nous à un autre cas, celui de Lucie. Lucie, deuxième enfant de sa mère, née de père « inconnu », a été légitimée par le mari de celle-ci. Dans une première confidence à une amie, elle parle de viols et d’attouchements à partir de l’âge de 8 ou 9 ans. Au fil des mois et des bouleversements que cette révélation entraîne, elle réduit le nombre de ces actes à « deux ou trois fois » et assure qu’elle a su y mettre fin. Durant la procédure, le père affirmera être « amoureux » de cette enfant qui n’est pas de « son sang » en niant l’avoir agressée avant l’âge de 15 ans. « C’était pas vraiment un viol, me dit Lucie, il me respectait si je disais non » et elle soutient que « si j’enlève ce que j’ai menti je n’aurai pas de remords » – des remords d’avoir parlé de l’âge de 8 ans et d’un nombre plus important d’actes. Elle veut continuer ses relations avec son père, emprisonné, alors qu’elle n’a aucune confiance en sa mère. À juste raison car cette mère n’a cessé de créer des désordres généalogiques : elle a fait de son premier-né un enfant-frère en confiant son éducation à sa propre mère (il n’a jamais vécu auprès d’elle) et, après avoir laissé croire que Lucie avait le même géniteur, a dit à son mari que c’en était un autre, pour finir par révéler à une assistante sociale qu’elle ne savait pas parce qu’elle avait plusieurs amants, tout en insinuant que c’est sa fille qui a séduit son père. Lucie, qui avait un père légitime et un géniteur présumé, se retrouve au bout du compte sans aucun re-père – le jeu de mots s’impose – et ne peut que se raccrocher à un homme qui, au moins, ne cache pas qu’il l’aime, même s’il n’en a pas le droit. Sa perception du consentement et sa minimisation de ce qu’elle a vécu sont venues d’une situation dans laquelle sa mère, d’abord incrédule puis furieuse qu’elle lui ait « pris son homme », n’a de cesse de la priver de père. Si Lucie et son père vont insister sur le non-lien bio-logique pour éviter de penser l’inceste (« Il ne l’aurait pas fait avec ma sœur, c’est son sang », dit Lucie), la posture prise par la mère va les y aider. La violence de l’inceste est du côté d’une mère qui brouille les repères, rendant quasiment nécessaire que la loi vienne dire à Lucie : ton père est criminel parce qu’il est ton père. Ce que soutient Lucie dans cet aveu de demi-consentement, c’est que son père n’a rien fait qu’elle ne veuille (« Il me respectait ») et qu’elle a tenté de garder au moins un père, déviant, mais père quand même : il n’avait pas le droit parce que c’est son père, donc c’est bien son père.

7Ce que la supposition du consentement interroge dans de telles histoires, ce n’est pas que l’inceste puisse être accepté pour ce qu’il est en tant qu’acte, une brutale intrusion de la sexualité par un adulte, mais bien que cet acte signifie trouver son père, même si c’est là où il ne devrait pas être. Lucie a besoin de la certitude de son père comme Carole, jalouse de sa sœur (qui n’est pas la fille de son père) et de son demi-frère. Trouver son père où il n’est pas, désirer son père en tant que père, ce n’est pas consentir à l’inceste, même si certain(e)s en ont l’illusion : ils et elles nous rappellent que l’inceste est cet interdit fondateur des familles qui établit les places autorisées et interdites et la nature des liens. Et, pour ces jeunes filles, le lien incertain devient transgression parce qu’il n’a pu être formulé autrement, notamment par les mères dont la place dans ces situations est toujours à interroger (Viaux, 2002).

8Ce n’est nullement à l’inceste qu’elles ont « consenti », ou cru consentir, ou disent après coup avoir consenti, ni même la plupart du temps au sexe, même quand le plaisir leur a été révélé. Dans l’après-coup, et en raison des questions sous le regard des autres, surtout celles de la justice qui menacent leur lien au père, elles se rétractent ou minimisent : il n’avait pas à leur faire cela mais c’est leur père et elles ont cru authentiquement que le lien dont elles avaient besoin passait par là.

9Trois remarques pour discuter à partir de ces vignettes :

10Le texte légal lie la vulnérabilité au discernement à consentir, deux notions complexes à évaluer. Or, ce qu’il faudrait évaluer pour la violence intrafamiliale et sexuelle, c’est l’état « agentique » de la personne, c’est-à-dire la condition du sujet se reconnaissant comme l’exécutant d’une volonté d’un autre qui a autorité sur lui (Milgram, 1986, p. 184-185). Cette obéissance provient de la nécessité psychologique pour le sujet soumis de ne pas rompre le lien avec cette autorité – ce qui est exactement ce qu’expriment la plupart des jeunes victimes d’inceste par rapport à leur parent ou collatéral. Stanley Milgram (1974), qui a initié ce concept, a montré que les humains ont une tendance générale à se soumettre à l’autorité, si absurde et maltraitante qu’elle soit, et que c’est donc ce rapport d’autorité, plus que l’agressivité ou la vulnérabilité, qui fabrique des victimes. Pourquoi supposer que les enfants « consentent » avec le discernement nécessaire à ce qu’un père ou beau-père, un frère aîné ou parfois une mère abuse de leur sexe, puisque dans les familles ils sont « dominants naturels » ?

11On notera, cependant, que le mot « abus » est le mot le plus exact pour dire (expliciter ?) l’inceste agi. En latin, selon le dictionnaire Gaffiot, abusus, du verbe abutor, a trois déclinaisons de sens : consommer complètement, user en déviant l’objet de sa destination et, pour le vocabulaire, détourner le sens d’un mot. L’incestueux détourne bien la sexualité infantile, la consomme tout en détournant littéralement le sens des mots d’amour. En utilisant des mots détournés de leur sens, l’agresseur, par son autorité morale, laisse l’enfant croire qu’il peut user « normalement » de son sexe et que tous les pères font ça. Comme l’enfant a, dès le plus jeune âge, une sexualité faite de curiosité et de désir, mais évidemment pas de désir génital, l’incestueux abuse de sa crédulité pour abuser de sa sexualité infantile en la consommant sur le mode génital que l’enfant n’a pas encore atteint. D’où la non-opposition liée à l’état agentique par la combinaison de l’autorité et de l’ignorance des enfants – pas tous, certains se rebellent dès le premier acte – dans certaines configurations familiales : le besoin de lien dont témoignent les réactions du sujet après révélation peut amener à s’interroger sur ce qui est alors improprement considéré comme du consentement.

12Il est très compliqué parce que très intrusif de parler de ce que consentement veut dire avec ces jeunes victimes qui portent lourdement leur culpabilité (« Tout s’écroule autour de moi, comment ne pas se sentir coupable », me dit Carole). Les méandres des allers-retours de la conscience, ce qui fut sur le moment compris, puis remanié, font partie du trauma. Comme le montrent les lettres de Carole, il s’agit dans ces contradictions de tenir à distance le deuil de deux constructions psychiques essentielles : d’une part, le lien à un géniteur qui étaye l’identité, fracturée par ces actes de déplacement généalogique, d’autre part, la construction dans sa propre temporalité de sa propre sexualité. Ces deux constructions se télescopent et se détruisent dans l’orage émotionnel produit par le désir du père d’être « tout » pour elle, à l’origine de sa vie et de sa sexualité. Il n’y a pas de mots pour dire la métamorphose (Nathan,1992) survenue par cette initiation sexuelle incestueuse, alors les jeunes filles abusées n’ont pour échapper à cet indicible que deux choix, avoir cru que c’est un acte d’amour (et non une transgression d’interdit) ou/et y avoir trouvé son compte. « C’est un accident », a dit au juge d’instruction une jeune fille qui écrit aussi des lettres d’amour à son père incestueux qu’elle a retrouvé après dix ans de séparation. L’amour qu’elle écrit et les actes qu’elle a acceptés (« J’ai fait l’amour avec mon père », dit-elle à une amie) constituent une façon pour elle de reprendre un père sur lequel elle a des droits et dont sa mère l’a privée. L’accident, c’est le sexuel ; le reste, c’est un besoin éperdu de lien. Par ce type d’expression, elles disent qu’à l’inceste elles n’ont donc pas consenti. In fine, l’oxymore est là : croire (que les pères agissent normalement ainsi et/ou par amour), ce n’est pas consentir, c’est parer à la violence sexuelle vécue.

Inceste fraternel, consentement et prétérition [4]

13Évoquant les incestes entre adolescents, Emmanuel de Becker (2016, p. 839) écrit : « […] s’il s’agit de jeunes, la dimension d’abus est moins certaine ; le consentement réciproque peut être effectif tout comme peut l’être une part d’ignorance de la transgression d’un tabou fondamental. L’inceste prend place dans une relation fusionnelle, symbiotique, entre deux personnes qui y trouvent chacune, du moins pour un temps, leur compte. » Encore faut-il ne pas dissimuler derrière cette analyse, qui n’est pas exceptionnelle chez les cliniciens, l’euphémisation de la violence de l’inceste. Ce qui correspond à certaines histoires adolescentes est moins vrai concernant un adolescent et une petite sœur encore enfant qui ne forme pas dyade mais se soumet au frère en croyant jouer.

14Miah me dit : « J’ai eu des rapports sexuels plutôt consentants avec mon frère. » À 13 ans, elle a été enceinte et a subi une ivg. Le médecin fait un signalement : le géniteur de l’enfant est le frère aîné (15 ans). Depuis que Miah a 11 ans, ils ont eu des rapports sexuels régulièrement. Miah a fait sa puberté et, suite à un arrêt de règles, a confié à sa mère sa crainte d’être enceinte. Ni elle ni son frère n’ont dissimulé la vérité. Issus de parents tous deux enseignants, ces jeunes n’ont eu aucune éducation sexuelle. Miah va exprimer de façon parfois réticente et d’autres fois plus clairement qu’elle n’était pas opposée à avoir des relations avec son frère. « Des fois j’étais consentante et d’autres non », dit-elle, mais seulement parce qu’elle n’avait pas envie certains jours où son frère la sollicitait. « Des fois je voulais bien parce que j’avais du plaisir quand il me caressait, mais des fois non car j’avais honte pour moi, c’était pas moral. » Si elle n’avait pas toujours envie d’être pénétrée, elle aimait bien les préliminaires. Comme son frère, Miah est consciente d’avoir transgressé mais sans que le signifiant prenne sens : « Je savais que cela ne se faisait pas entre frère et sœur » ; « Parce que si cela se faisait on en parlerait, ce ne serait pas tabou ». Pourtant, alors qu’une procédure judiciaire a été menée et donc qu’elle a raconté son histoire plusieurs fois, elle ne connaît toujours pas le mot « inceste » : sa conscience d’une violence subie ne vient que de la réaction des adultes, alors qu’elle a eu une réelle complicité avec son frère pour dissimuler leurs actes. Il est vrai que ses parents sont surtout en colère contre la justice, dont ils ne souhaitaient pas l’intervention, et contre le médecin qui a fait le signalement. Ils ne voulaient qu’une thérapie pour leur fille : Miah a bien rencontré un psychiatre mais a eu l’impression au premier entretien de se faire « engueuler » (sic !) et donc a refusé de continuer. Cette absence de travail psychique, la dureté des auditions judiciaires et de la confrontation font que cette jeune fille ne sait plus vraiment si elle a voulu ou non ce qui s’est passé. La seule chose claire pour elle est que son frère est son frère et non un violeur.

15C’est en répondant aux questions de l’enquêteur que Miah se rend compte qu’elle ne pouvait pas être d’accord et qu’elle a subi un abus et non partagé un plaisir, même si elle a eu du plaisir. Dans l’après-coup, elle est la seule à concevoir que son frère a bien détourné sa sexualité prépubertaire : sa famille banalise l’inceste, ne souhaite pas de regard extérieur et nie la violence de cette situation. Miah est facilement « caractérielle », elle le dit comme tous ceux qui la connaissent : personne ne croit (mais elle non plus) qu’elle n’aurait pas su se défendre si elle n’avait pas été consentante. La violence réside moins dans cette initiation sexuelle de deux enfants entre eux que dans le déni : personne dans cette famille n’a conscience du désordre générationnel. L’enfant conçu, s’il était né, aurait été le fils de son oncle, « double » petit-fils de ses grands-parents, qui n’aurait appartenu qu’à une seule lignée. Miah sait que ce que son frère et elle ont fait est interdit/tabou et, du coup, elle sait aussi son plaisir, sinon son désir, coupable : ce n’est pas à l’inceste qu’elle consent mais à une déviance de sa sexualité et de celle de son frère pour en tirer de la jouissance en dépit de la culpabilité, ce qui ne justifie pas d’axer toute la question sur le consentement [5]. La réaction des parents qui s’opposent à l’intervention de la justice montre où se situe la question de la violence : dans le regard posé sur ce qui s’est passé, y compris l’ivg. C’est une façon de dire : je sais bien, nous savons tous que c’était interdit, mais le mot « inceste » reste forclos : l’inceste ne concerne pas que les protagonistes du geste sexuel, mais toute la famille (Viaux, 1998, 2002).

16« Qu’est-ce que j’ai fait, c’est grave parce que je l’ai laissé faire », dit Hermine, 9 ans, dont le frère (13 ans à l’époque) a abusé quand elle avait 7 ans. On remarquera que cette enfant pense « avoir fait » ce que son frère a initié. Elle explique clairement qu’elle laissait faire car « au début cela ne m’embêtait pas, je savais pas ce que c’était » et puis elle ne savait pas que « c’était mal » – d’autant moins que son frère faisait la même chose devant elle avec une de ses amies âgée de 5 ans et demi, avec laquelle ils jouaient « au papa et à la maman ». Malgré le suivi par un juge des enfants et des rencontres régulières avec un psychologue, Hermine n’a d’ailleurs toujours pas compris, deux ans après, ni ce qui était mal, ni pourquoi. Elle sait juste que, dans son entourage, on lui a dit qu’elle n’aurait pas dû laisser faire. Le silence familial est venu recouvrir l’événement. La conscience d’une violence subie ne vient pas des actes sexuels en soi, mais de ce que la mère de l’autre petite fille a porté plainte contre la mère d’Hermine en raison des agissements du garçon. Le signifiant « inceste », que personne ne prononce, ne fait pas sens. Mais, surtout, l’imbrication de la culpabilité de s’être soumise et du désordre familial qui s’est ensuivi fait que ce n’est pas la violence sexuelle qui est vécue comme violence mais ces dés-ordres qui ont remanié la vie familiale, le frère, cependant aimé et qu’Hermine réclame, étant placé hors du foyer.

17Ces cas d’inceste par un frère attirent l’attention sur la vacuité de ce signifiant « consentement » trop peu complexe par rapport à ce qu’il prétend traduire, tout comme le fait de dire à un enfant que « c’est mal » ne suffit pas à lui faire comprendre où est le mal. Ce qu’a vécu Hermine porte un nom ; au lieu de le lui dire, on pose sur l’abus une prétérition comme quoi c’est mal et qu’on ne doit pas le nommer, sans lui dire au nom de quoi elle n’aurait pas dû le laisser faire, puisque précisément elle n’a rien fait. Ces jeunes victimes savaient le plus souvent qu’on ne laisse pas les autres toucher ce qui est dans la culotte, ce que la pudeur apprise suffit à maîtriser. Mais un frère, aimé comme un frère, est-il un « autre » ? D’autant que, le plus souvent, l’acte est sans brutalité dans une confusion de curiosité et d’émotion même s’il ne s’agit pas de passion ou de fusion, comme le dit Emmanuel de Becker (2016). Elles savent intuitivement qu’il y a de l’interdit puisqu’on n’en parle pas aux adultes, mais de quoi est fait cet interdit ? La réaction des familles, surtout dans les incestes fraternels, leur signifie qu’il ne faut pas en parler. Dès lors, il y a bien violence mais dans un après-coup, comme le traumatisme. Ces jeunes filles ont plus ou moins accepté le jeu sexuel, qui n’était pas brutal, jusqu’à ce qu’elles comprennent non pas la violence de l’inceste (« Je ne savais pas ce que c’était » évoque le sexuel, pas l’inceste), mais d’avoir transgressé un « quelque chose » qui, révélé, provoque un désordre violent dans la famille. C’est en effet la colère des parents (à l’aune de leur propre culpabilité) et/ou le vécu d’une violence faite à leur corps (l’ivg de Miah), voire, dans ces incestes en fratrie, la séparation entre la victime et l’auteur qui font violence. La violence est vécue le plus souvent par les victimes après la révélation : le silence des mots sur l’inceste et la question réitérée sur le consentement. Cette forclusion des mots signifiants montre l’absurdité de la notion de discernement pour consentir que contient la récente loi. Ce mot conduit inéluctablement la justice à penser comme Hermine avec ses mots : « C’est grave parce que j’ai laissé faire », donc à en rester à cette vaine question : « Ai-je consenti ? » Alors que l’absence du signifiant ne permet aucune élaboration de la question de l’inceste en tant qu’abus/détournement et prépare le lit des incestes futurs.

Conclusion

18Il faut parfois des dizaines d’années à une victime de viol incestueux pour essayer d’y comprendre quelque chose et, pour les plus résilientes, le dire ou l’écrire. C’est infliger une souffrance indicible à des jeunes victimes, enfants ou adolescentes, que de leur poser la question de leur discernement à consentir. Dans le temps différé de la révélation surgit alors pour la femme ou l’homme mature, ayant eu une vie sexuelle et amoureuse de plusieurs années, une interrogation douloureuse sur ce que voulait/savait/consentait, ou pas, l’enfant qu’elle/il a été. Et il est encore plus douloureux de se demander quel désir et quelle curiosité poussaient cet enfant dans la confrontation au désir déviant de l’autre. Combien de victimes se sont entendu demander pourquoi elles avaient continué à fréquenter leur père, leur frère ou leur oncle après l’inceste, comme si cette réalité était un indice de consentement ? On ne leur demande jamais pourquoi elles ont continué à fréquenter leur mère alors que celle-ci savait et a laissé faire…

19Dans l’inceste plus que dans toute autre forme d’exploitation sexuelle, accoler le mot « consentement » forme un oxymore, parce qu’il n’est pas besoin d’être spécialiste de la famille, de la clinique ou du droit pour être un simple sujet humain, qui sait par sa propre vie que l’on ne consent pas à être autre que ce que l’on est, l’enfant de ses parents et le frère/sœur de son frère, et que lorsque le désir sexuel s’exprime dans la réalité charnelle l’enfant n’est plus enfant.

20Si la révélation de l’inceste est si difficile, c’est précisément parce que la nature de l’inceste n’est pas que le viol puisqu’il s’attaque au principe de filiation (Legendre, 1985) : se séparer de son père-violeur revient aussi à se rendre orphelin et à tomber dans l’abîme de la question identitaire. Les plus ambivalentes des victimes d’inceste vont parfois dire avoir « consenti » pour tenter de garder le père ou le frère en rejetant le violeur dans une indicible et douloureuse impasse psychique : la question « Étiez-vous consentante ? » est en soi une violence.

21L’inceste concerne tout humain et le désir, la représentation du désir, la fonction désirante du désir sont tapis dans l’inconscient de chacun, il n’y a pas de neutralité face à l’inceste. Mieux vaudrait ne pas avoir à se poser la question du consentement et laisser la jeune victime d’inceste en dehors d’un arbitraire : la représentation/signification (inconsciente) de l’inceste chez l’intervenant (juge, psy, enquêteur de police…). À suivre l’exemple de pays voisins, déterminer un âge limite qui ferait barrière aux gestes incestueux en étant irréfragable et indiscutable parce qu’interdisant de mesurer (avec quelle objectivité et quels outils ?) un degré plus ou moins haut de discernement/consentement est la seule des solutions, prémices à une pédagogie de lutte contre la violence de l’inceste, violence qui n’est pas que sexuelle et atteint toute la famille quels que soient l’auteur et la victime.

Bibliographie

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Mots-clés éditeurs : consentement, discernement, frère, Inceste, père

Date de mise en ligne : 23/08/2021

https://doi.org/10.3917/dia.232.0039