La figure du délogement : vers une métapsychologie des pratiques de soin à domicile
- Par Pascal Roman
Pages 31 à 41
Citer cet article
- ROMAN, Pascal,
- Roman, Pascal.
- Roman, P.
https://doi.org/10.3917/dia.192.0031
Citer cet article
- Roman, P.
- Roman, Pascal.
- ROMAN, Pascal,
https://doi.org/10.3917/dia.192.0031
Notes
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[*]
Article reçu par la rédaction le 20 janvier, accepté le 14 février 2011.
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[1]
Dans cette lignée, et sans anticiper ce qui sera développé ci-dessous, on peut considérer que la figure du délogement contribue au traitement de la continuité et/ou du narcissisme dans les institutions.
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[2]
Recherche dirigée dans le cadre du crppc (Centre de recherche en psychopathologie et psychologie clinique), Institut de psychologie, université Lumière-Lyon 2, évoquée précédemment dans l’article de J.-J. Rossello.
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[3]
Fantasme qui vient en écho du fantasme « on choisit un enfant/un patient » (cf. infra), avers du fantasme « on expulse un enfant/un patient » (équivalent de « cet enfant/ce patient n’est pas pour nous »).
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[4]
Le « à domicile » contenu dans le sigle sessad, la référence à la mobilité de l’équipe de soins palliatifs, l’accent mis sur le milieu ouvert des pratiques éducatives hors les murs, la référence aux appartements ou lieux de vie thérapeutiques…
1Je propose de penser que les institutions, d’une manière générale, fonctionnent sous le primat d’un certain nombre de figures, qui traversent et organisent leur théorie du soin, leur pratique et les liens qui se nouent à l’intérieur de l’institution (le dedans) et avec l’extérieur (le dehors). La figure du délogement en fait partie, et vient tout spécialement rendre compte des enjeux des pratiques à domicile.
Les figures de l’institution
2J’ai déjà eu l’occasion de proposer, dans d’autres contextes, un certain nombre de ces figures de l’institution. Je les ai travaillées tout particulièrement à partir d’institutions accueillant des adolescents ou des jeunes adultes, le plus souvent marqués par des participations violentes et/ou addictives. Il s’agit de la figure de l’otage, de la figure du sacrifice, et plus récemment de la figure de la perversion (resterait sans doute à travailler une quatrième figure, celle du désespoir). Au fond, on peut dire que chacune d’elles tente de traiter, c’est-à-dire de trouver des voies d’aménagement et/ou de résolution, au lieu de l’institution et des liens qui s’y nouent, une problématique spécifique : la violence pour la figure de l’otage (Roman, 2003), l’idéal pour la figure du sacrifice, la différence pour la figure de la perversion et, enfin, la problématique de la perte pour la figure du désespoir [1].
3Si ces figures apparaissent de manière aiguë dans ces institutions accueillant des adolescents qui en sont les révélateurs privilégiés, elles sont certainement également à l’œuvre, de manière moins visible, dans toutes les institutions qui ont à voir avec l’accueil et le soin. Elles contribuent à nouer ce que R. Kaës (2009) nomme les « alliances inconscientes » (structurantes versus aliénantes), et elles témoignent de ce que P. Fustier (1987, 2008) appelle les « organisateurs inconscients de l’institution ». L’identification de ces figures a une valeur essentiellement heuristique, et elle n’a pas vocation à limiter ou à figer leur expression à l’une d’entre elles au sein d’une institution. Elles visent à rendre compte d’un certain nombre de fonctionnements et/ou de dysfonctionnements au sein des institutions, dans le projet d’accueillir et de transformer les expressions de souffrance que l’on peut y observer. Dans cette mesure, il convient de penser ces figures de l’institution comme étant prises dans des formes d’emboîtements qui donnent sens à la complexité des liens qui se déploient dans l’institution ou à partir d’elle, et elles concernent aussi bien l’institution et ses différents acteurs (professionnels) que les personnes accueillies (enfants, adolescents, familles) dans la mesure où elles intéressent les liens.
La figure du délogement
4À l’occasion de la mise en œuvre d’une recherche-action [2] dans le cadre d’un sessad prenant en charge des enfants et des adolescents présentant des troubles du comportement et/ou un déficit intellectuel (Roman et Rossello, 2011), dans un contexte où la question des repères dans le soin se trouvait mise au premier plan, j’ai proposé de formuler, à titre d’hypothèse, la participation d’une nouvelle figure de l’institution, la figure du délogement. Cette figure aurait plus spécialement à traiter, au sein de l’institution, les enjeux liés à la limite et à la séparation. Bien sûr, on peut aisément envisager le lien entre la nécessité d’une figure organisatrice de la limite et de la séparation et la population accueillie au sein du sessad (discontinuité de la pensée, fragilité des liaisons associatives, primat de l’agir sur la pensée…) d’une part, et la spécificité d’une pratique hors les murs, à domicile, pratique qui implique pour le professionnel de porter en soi/avec soi le cadre de l’institution, d’autre part.
5Ainsi la figure du délogement témoigne, au plan métapsychologique, de l’enjeu paradoxal de la pratique à domicile : celle-ci consiste en effet à prendre appui d’une part sur une modalité de discontinuité et d’agir, pour soutenir les processus de liaison, et d’autre part sur la capacité d’accueil d’un sujet ou d’une famille… pour être en mesure de l’accueillir ! En d’autres termes, il s’agit pour le professionnel d’aller à la rencontre de la discontinuité des processus pour s’y loger, dans un projet de liaison.
6Je propose de considérer que cette figure du délogement peut être pensée tout à la fois au plan individuel, au plan groupal et au plan institutionnel, et qu’elle concerne les pratiques à domicile bien au-delà de la pratique spécifique du sessad : délogement de soi à soi, comme sujet, comme groupe et comme institution, dans les différentes modalités de construction subjective, de soi à l’autre, comme sujet, comme groupe et comme institution, dans la confrontation ouverte, à ces différents titres, à la dimension de l’altérité dans le déploiement des liens intersubjectifs.
7La pratique éducative du sessad (mais sans doute, bien plus largement, toute pratique à domicile) engage une modalité de lien spécifique, qui concerne tout à la fois le lien à l’enfant et à sa famille et le lien à l’équipe, lien que l’on peut identifier au travers de la figure du délogement. La pratique à domicile peut être décrite à partir de deux couples d’opposition, qui organisent une tension au sein des engagements professionnels :
- professionnel/privé, ou public/intime : la pratique professionnelle au sein du sessad, pratique à domicile, si elle vient rencontrer l’intime de l’enfant et/ou de sa famille, vient toucher de manière élective l’intime des engagements des professionnels ;
- institutionnel/non institutionnel : l’inscription institutionnelle de la pratique professionnelle vient buter sur la limite propre à une pratique hors les murs, au risque d’une perte des repères.
8Ainsi, la figure du délogement est proposée comme une figuration possible du travail psychique engagé par les professionnels, au plan individuel et groupal, dans une pratique hors les murs. L’émergence de cette figure dans le travail de l’institution, et du groupe des professionnels plus spécifiquement, peut être située sur trois plans :
- au plan institutionnel (transsubjectif), avec les effets de délogement de l’institution mère ; ce registre du délogement engage une définition des frontières de l’équipe (en particulier en lien avec les différents partenaires impliqués dans le soin) et une redéfinition des frontières avec l’institution mère ;
- au plan du groupe (intersubjectif), avec la nécessité de penser une pratique hors les murs (à domicile), en appui sur une référence qui s’attache davantage au groupe des professionnels qu’au groupe des patients au travers d’une pratique essentiellement individuelle, ancrée dans le travail d’une équipe ;
- au plan individuel (intrapsychique), pour chacun des professionnels, avec la mise en tension de la différenciation des espaces psychiques ; c’est là le travail de l’intimité, qui engage la définition des frontières entre professionnel et enfant ou adolescent, entre professionnel et famille. À partir de cette différenciation se jouent les conditions de la rencontre avec les enfants et les adolescents, les familles, les partenaires… et les collègues de l’équipe.
Une fonction d’organisateur groupal
9L’hypothèse de la fonction organisatrice (méta-organisatrice) de la figure du délogement pourra se déployer selon quatre directions principales :
101. Au regard des représentations qui traversent les institutions développant des pratiques à domicile, au sens où l’interrogation sur la qualité du public accueilli et sur la place des professionnels s’y trouve exacerbée :
- les sujets accueillis ne sont pas ceux que l’on attend (ils sont plus malades, ou plus déficients, ou moins autonomes…) ;
- les professionnels voient leur place interrogée au lieu de leur intervention en tant que professionnel appartenant à une équipe (délogement de son identité et/ou de sa pratique professionnelle, délogement au regard du lien entre privé et professionnel…).
- du point de vue de la place du professionnel dans l’institution et dans l’équipe, pour rencontrer l’autre, aux frontières de son intimité (fonction de passeur, d’un lieu à l’autre…) ;
- du point de vue d’une posture d’hospitalité idéale, avec la référence à la mère toute dévouée de D.W. Winnicott (1956), notion reprise par P. Fustier (2008), pour être en mesure d’être accueilli dans la rencontre avec l’enfant, sa famille et les autres professionnels (réinstauration des limites).
- chaque professionnel se trouve délogé d’une place suffisamment assurée et centrale (au plan de son identité et de sa pratique professionnelles) pour investir une posture qui offre une malléabilité suffisante. Cette référence à la malléabilité (Roussillon, 1991), que l’on doit initialement à M. Milner, consisterait ici à se laisser accueillir par les différents registres d’implication de la vie du sujet accueilli (famille, équipe, partenaires) en fonction des différentes étapes de la prise en charge, nécessitant de reconnaître l’autre dans sa différence et sa singularité ;
- chaque professionnel se trouve confronté à l’instabilité nécessaire de ses investissements (écho à la problématique des enfants/adolescents/adultes accueillis ?), au regard du caractère partiel de son intervention et de la nécessaire prise en compte de l’écho des interventions des autres.
Inscription métapsychologique des pratiques à domicile
11À partir de cet ensemble d’hypothèses, je propose de tenter de construire ce que l’on peut appeler une « métapsychologie des pratiques à domicile », à partir d’une élaboration de l’organisation psychique des pratiques. Les organisateurs psychiques des pratiques peuvent être considérés, dans la suite des hypothèses freudiennes sur les différents registres de fonctionnement de l’appareil psychique (ici, on pourrait parler d’un « appareil psychique institutionnel »), d’un triple point de vue topique, économique et dynamique.
Le point de vue topique
12Ce premier point de vue se réfère à une lecture spatiale des différents espaces de l’institution qui organisent une pratique à domicile (délimitation interne/externe, spécificité de la fonction de chacun des espaces…). Ce point de vue peut être envisagé au regard de la mise en jeu particulière des limites qu’il engage : l’institution se présente, dans son intitulé même et selon des marquages divers, comme étant marquée par une pratique « à domicile [4] » ; la dimension d’un ailleurs, implicitement présent dans cet intitulé, inscrit d’emblée la question topique (la question du spatial) au cœur du dispositif institutionnel.
13Cette topique des pratiques se joue à quatre niveaux, qui font l’objet d’entrecroisements difficilement figurables dans la complexité de leurs expressions, mais bien vivants dans leurs manifestations dans le quotidien professionnel :
- le niveau des institutions, ou niveau interinstitutionnel : construction d’une place différenciée au regard des autres institutions ;
- le niveau des espaces de la prise en charge, ou niveau intra-institutionnel : identification des différents dispositifs de prise en charge de l’enfant/adolescent/adulte (admission, séances aux bilans…, dispositifs individuels et de groupe…) ;
- le niveau des modalités de rencontre de l’enfant, ou niveau interprofessionnel : différenciation entre temps du quotidien (temps que l’on peut qualifier d’« intermédiaire », entre dedans et dehors) et temps de séance d’une part, entre modalités de rencontre impliquant des professionnels que l’on peut nommer « distaux » (directeur, chef de service, secrétaire, médecin-psychiatre) et modalités impliquant les professionnels que l’on peut nommer « proximaux » (éducateurs, enseignants spécialisés, infirmiers…) d’autre part ;
- le niveau de la rencontre des espaces psychiques, ou niveau intertransférentiel : mise au travail dans les espaces institutionnels (réunion de synthèse par exemple) des enjeux liés d’une part au dépôt transférentiel de l’enfant, de l’adolescent ou de l’adulte et/ou de sa famille auprès de chaque professionnel et, d’autre part, à la mise en conflictualité au sein du groupe de professionnels impliqués de ces mouvements dont chacun se trouve chargé ; l’équipe, dont l’on peut reconnaître la parenté avec une famille (différence des sexes et des générations, polarités différenciées et complémentaires) autorise la diffraction du transfert et la construction d’une enveloppe soignante (Roman et Laupies, 2009).
Le point de vue économique
14Le point de vue économique se réfère au mode d’investissement des différents espaces de la prise en charge des sujets accueillis dans le cadre des pratiques à domicile (la dimension du déplacement des professionnels, qui organise les pratiques au quotidien, peut sans doute être considérée comme le vecteur de cet investissement).
15Le registre de l’économie des pratiques (au sens du mode de traitement des mouvements pulsionnels qui traversent la pratique à domicile), dans le cadre du sessad, peut être envisagé principalement à partir de deux observatoires : l’investissement des dispositifs et des sujets accueillis au sein des dispositifs, d’une part, et l’investissement du déplacement, dans la matérialité des dispositifs éducatifs/soignants qui y trouvent leur fondement d’autre part.
16Les temps d’observation liés à l’admission apparaissent comme le témoin de l’investissement des dispositifs. Ce temps ouvre une forme d’intérêt porté au sujet accueilli et constitue le lieu privilégié du déploiement des investissements pour lui de la part de chacun des professionnels et de la part de l’équipe. C’est autour de la mobilisation d’un voir du sujet (qui est aussi voir sur le sujet) et d’un voir des propres investissements des professionnels, dans ce temps inaugural autour de l’admission, que se joue l’engagement pulsionnel des professionnels… Or c’est à partir d’une épreuve de choix de la part des professionnels que trouve à se résoudre la mobilisation du voir. La référence à un choix de la part des professionnels conduit à émettre l’hypothèse de la fonction organisatrice du fantasme de séduction (sur le mode « un enfant est choisi »/« on choisit un enfant ») dans les pratiques à domicile. Tout se passe comme si la mobilisation de ce fantasme permettait de maintenir vivant et actif l’investissement du sujet accueilli, dans un contexte où la discontinuité (temporelle et spatiale) de la prise en charge risquerait de le mettre à mal. Ce fantasme « un enfant est choisi »/« on choisit un enfant », dès lors qu’il se trouve partagé et partageable au sein de l’équipe, et dans le même temps suffisamment tenu à distance dans le quotidien de la pratique, pourrait alors être considéré comme le fantasme originaire qui sous-tend l’inscription du sujet au sein des préoccupations des professionnels. Comme à tout fantasme originaire, on peut lui reconnaître une structure biface : tout à la fois il signifie la singularité de la place du sujet accueilli dans les investissements du groupe et il détermine le lieu/la scène de l’origine de cet investissement. On peut alors penser que la pratique à domicile se soutiendrait d’un tel fantasme, dans la tension entre l’investissement professionnel de l’enfant et le risque d’un rapproché au-delà du professionnel. Ce fantasme « un enfant est choisi »/« on choisit un enfant », identifié comme figure de l’origine de l’enfant dans l’institution, peut être référé aux propositions de P. Fustier (1993) sur l’ambiguïté du don dans toute situation éducative/soignante. C’est au regard de l’indécidable de la véritable nature des investissements dans la pratique éducative/soignante (professionnel/non professionnel) que prend corps un authentique engagement au service du sujet, dans la part partagée de son humanité.
17Le déplacement à domicile ouvre sur ce que l’on peut nommer le « paradoxe de la liaison » ; le déplacement vient figurer les poussées pulsionnelles des professionnels à destination de l’autre (partenaires, famille, instances tutélaires…) et témoigne tout à la fois d’une porosité des espaces au décours des pratiques et d’appels à la liaison et/ou de potentiels de liaison, dans le projet de l’accueil du sujet. Ces traversées se présentent logiquement, et comme pour toute institution, comme fondatrices des temps d’admission et d’orientation (entrée/sortie). Ces traversées prennent bien sûr une coloration singulière dans le cadre d’une pratique à domicile dans la mise en œuvre de l’ensemble des dispositifs éducatifs/soignants. Au fond, on pourrait penser que la question de la circulation pulsionnelle (dont on a pu proposer l’identification de la source dans le fantasme « un enfant est choisi »/« on choisit un enfant ») se trouve particulièrement portée par la manière dont le déplacement, au quotidien, ordonne les places occupées par les différents acteurs du soin. La pratique des professionnels bute, dans un certain nombre de situations, sur la difficulté de l’investissement d’une préoccupation partagée pour le sujet accueilli (fantasme d’abandon) d’une part et de la reconnaissance de la légitimité de l’intervention (fantasme de disqualification) d’autre part : comment des professionnels à domicile pourraient-ils réussir dans l’accompagnement d’un sujet là où les autres ont échoué ou sont réputés inadéquats ? Comment une intervention partielle et discontinue peut-elle être à même de contenir la souffrance et/ou la désorganisation psychique des sujets orientés vers des dispositifs qui s’appuient sur une pratique à domicile ?
Le point de vue dynamique
18Le dernier registre à interroger concerne le registre de la dynamique des pratiques, c’est-à-dire la manière dont les pratiques à domicile peuvent se trouver habitées par les professionnels au service des enfants, des adolescents ou des adultes accueillis. Il y a quelque contradiction à proposer l’idée que les pratiques à domicile puissent être habitées… alors même que c’est leur délogement qui se trouve mis ici en avant. La question se pose bien sûr de l’habitat psychique de la pratique à domicile, dans la mesure de la mise à mal des repères professionnels (identitaires tout autant qu’identificatoires) qu’une telle pratique engage. Deux aspects peuvent être identifiés :
- d’une part le potentiel de structuration des limites internes/externes comme soutien des pratiques, dans la perspective de la construction d’une enveloppe soignante (cf. supra) : la pratique à domicile interroge inlassablement la question des espaces et se propose de jouer avec les limites comme d’un levier au service de la rencontre de l’enfant ou de l’adolescent et de sa famille ;
- d’autre part la qualité du maintien de la différenciation des espaces ; si, après D.W. Winnicott (1975), tout le monde semble s’accorder à penser que la dimension de l’indécidabilité permet de soutenir une démarche créative/créatrice (l’aire transitionnelle d’expérience comme soutien du travail de symbolisation), encore faut-il être en mesure de maintenir cette indécidabilité à un niveau de travail suffisant pour se garantir de l’écueil de l’indifférenciation des espaces. Dans ce sens, le travail sur l’explicitation des frontières et des limites, tant celles de la réalité externe que celles de la réalité interne, pour chaque professionnel et pour l’équipe, paraît être une condition essentielle pour maintenir une ligne de tension entre les espaces internes et externes. Cette tension est mobilisée dans toute pratique éducative/soignante, mais on peut faire l’hypothèse qu’elle se trouve exacerbée dans une pratique à domicile, dans le croisement des différents niveaux d’expression des limites : du point de vue interinstitutionnel, avec la limite des compétences et des interventions respectives auprès du sujet et de sa famille ; du point de vue interprofessionnel, avec la limite de la place occupée par chacun des professionnels auprès du sujet accueilli, en fonction de sa professionnalité et de son statut, cadre ou non cadre ; du point de vue intra et interdomiciliaire, avec la question de l’articulation entre les limites dans l’investissement du domicile professionnel d’une part et du domicile du sujet accueilli, dans ses différentes modalités, d’autre part ; du point de vue intrapsychique et intersubjectif, avec la limite des investissements privés et professionnels et la limite dans les engagements intertransférentiels.
Pour conclure
19La figure du délogement permet de donner une forme aux enjeux liés à une pratique à domicile, pratique traversée par des tensions qui peuvent être identifiées au plan tant de la réalité que de l’imaginaire et qui mettent en mouvement la pratique des professionnels. Ces tensions, on l’a vu, tendent à interroger la fiabilité des limites, dans la mesure où celles-ci autorisent l’établissement d’un jeu entre les espaces (topique), entre les investissements (économique) et entre les modes d’habiter les limites (dynamique). Ainsi, la figure du délogement rend compte de la complexité des mouvements psychiques individuels, groupaux et institutionnels qui se trouvent engagés dans une pratique à domicile, dans le contexte de la prise en charge de sujets dont le fonctionnement psychique interroge, d’une manière ou d’une autre, au plan clinique, la question de la constitution des limites, mais aussi celle des modes d’habiter ces limites.
20À partir de là, il est intéressant de mettre l’accent sur la potentialité symbolisante du délogement. En effet, le délogement, c’est d’abord l’écart, écart dans les pratiques et ses lieux d’investissement, écart dans le rapport qui s’établit entre clinique et théorie, écart théorico-idéologique au sein de l’équipe… Au fond, se déloger de sa pratique concerne chacun des professionnels partie prenante d’une institution qui privilégie la pratique à domicile… et peut-être au-delà…
21En filigrane, la figure du délogement contient le possible investissement de ce que j’appellerais une « position en creux ». Cette position en creux témoigne du nécessaire renoncement à la possession d’un objet total/totalisant (le tout du sujet et/ou de sa famille, le tout de la théorie, le tout de la technique éducative ou psychothérapique). Ce renoncement concerne alors tout à la fois chacun des professionnels dans le rapport de soi à soi et dans le rapport aux autres professionnels ; il laisse possible l’établissement d’un jeu entre des parts séparées à réunir (le symbole dans son étymologie…), dans le trouvé-créé des dispositifs inventés pour chacun des sujets accueillis, il laisse aussi probable l’existence de restes à symboliser, témoin d’une dynamique à l’œuvre et de la place essentielle de la souffrance dans l’expérience du sujet.
22Au-delà, l’ouverture transitionnelle autorisée par la figure du délogement dans ses différentes formalisations au sein de l’institution contribue à une mise en jeu des espaces, au sein de la prise en charge des sujets accueillis dans une pratique à domicile, dans le contexte plus large de la culture et des enjeux de transmission qui la traversent.
Bibliographie
- Fustier, P. 1987. « L’infrastructure imaginaire des institutions », dans R. Kaës, L’institution et les institutions, Paris, Dunod, 131-156.
- Fustier, P. 2008. Les corridors du quotidien, Paris, Dunod.
- Kaës, R. 2009. Les alliances inconscientes, Paris, Dunod.
- Roman, P. 2003. « La figure de l’otage. Les organisateurs inconscients de la violence en institution », Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 39, Toulouse, érès, 181-195.
- Roman, P. ; Laupies, V. 2009. « L’intérêt des épreuves projectives en consultation de psychopathologie : le soutien de la conflictualité psychique », L’information psychiatrique, 85, 10, 891-897.
- Roman, P. ; Rossello, J.-J. (sous la direction de). 2011. sessad, Une institution nomade. Éduquer et soigner à domicile, Toulouse, érès.
- Roussillon, R. 1991. Paradoxe et situations limites de la psychanalyse, Paris, puf.
- Winnicott, D.W. 1956. « La préoccupation maternelle primaire », dans De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969, 168-174.
- Winnicott, D.W. 1971. Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975.
Mots-clés éditeurs : délogement, institution, sessad
Date de mise en ligne : 17/06/2011
https://doi.org/10.3917/dia.192.0031