Le complexe de l'intrus ou l'effet de l'écart d'âge sur le devenir des membres d'une fratrie
- Par Stéphanie Haxhe
Pages 107 à 116
Citer cet article
- HAXHE, Stéphanie,
- Haxhe, Stéphanie.
- Haxhe, S.
https://doi.org/10.3917/dia.157.0107
Citer cet article
- Haxhe, S.
- Haxhe, Stéphanie.
- HAXHE, Stéphanie,
https://doi.org/10.3917/dia.157.0107
Notes
-
[1]
Germain est un terme générique et neutre qui correspond à sibling en anglais. Il vient de germanus (qui est du même sang) et désigne des frères et sœurs de même père et mère.
-
[2]
Nous faisons ici référence aux élaborations de Jacques Lacan relatives au complexe d’intrusion, au stade du miroir, à la jalousie primaire et à la désintrication pulsionnelle qui en découle.
-
[3]
En effet, si l’on s’en réfère aux grands auteurs ayant décrit le développement de l’enfant, la différenciation, la séparation d’avec la mère et l’acquisition du « sentiment d’identité » chez l’enfant prennent place assez tôt pour s’étendre jusqu’à vingt-quatre mois et même au-delà.
Une richesse inexploitée
1Les relations fraternelles font partie du quotidien, mais peu d’auteurs ont analysé les effets à long terme de ces relations dans la vie. Il paraît plus aisé de se pencher sur les liens de filiation que sur les liens fraternels, peut-être parce que le travail de séparation et de désidéalisation que les sujets font par rapport à leurs parents leur donne un recul qu’ils prennent plus difficilement par rapport à leurs frères et sœurs, avec qui cette démarche n’est pas requise. Et pourtant, la question de la fratrie offre de multiples terrains d’investigation. S’agit-il de frères germains [1] ? De demi-frères ? De frères par alliance ou par adoption ? Combien sont-ils ? Deux ? Trois ? Quatre ou plus ? La fratrie est-elle monosexe ou les deux sexes sont-ils présents ? Sont-ils séparés par un faible écart d’âge ou y a-t-il pratiquement une génération entre eux ? Un des membres de la fratrie est-il porteur d’un handicap ? Autant de configurations qui auront chacune une influence particulière sur le devenir de chaque membre.
Entre semblable et différent
2Dans les fratries monosexe, on observe souvent que si l’un est valorisé par son cursus scolaire, l’autre est reconnu pour avoir une vie sociale plus riche, si l’un est calme, l’autre est plus impulsif, etc., de sorte qu’ils peuvent apparaître comme le positif et le négatif d’une même photo.
3Pourquoi deux amis semblent-ils avoir plus d’intérêts communs que deux frères ou sœurs ? Si on considère que deux germains partagent environ la moitié de leurs gènes ainsi qu’un environnement familial et son histoire, sa culture, son éducation et tout son quotidien, de telles différences posent question.
4Pour répondre à cette question, nous avons étudié des fratries de germains composées de deux membres de même sexe, des sœurs en l’occurrence. Ces couples fraternels avaient les uns moins de deux ans d’écart, les autres trois ou quatre ans d’écart, et, dans ces couples, nous avons porté notre attention sur les différences qui transparaissaient entre les deux sœurs.
5Notre hypothèse était la suivante : si les germains sont si différents, c’est pour protéger leur narcissisme en cas de comparaison. Les frères et sœurs ressentent en général le besoin de se comparer l’un à l’autre, car la comparaison au semblable apporte des informations sur soi-même. Mais la comparaison peut se révéler douloureuse si elle valorise l’un aux dépens de l’autre. Il existerait alors un mécanisme de défense, la différenciation, qui serait inconscient et dont l’action viserait à créer des différences manifestes pour se démarquer de son germain. Si on investit des territoires différents, on reste « maître en son domaine », et non seulement la comparaison valorise chacun sur son propre terrain, mais elle est peu frustrante pour l’autre, qui n’a pas investi ce terrain.
6F.F. Schachter a émis cette hypothèse en 1982 et l’a testée sur de grands échantillons à partir de questionnaires fermés. Nous désirions mettre à l’épreuve la pertinence de cette hypothèse (ainsi que celle de quelques concepts qu’elle avait introduits) à un niveau plus clinique sur base d’analyses de cas approfondies.
7Il paraît utile de préciser ce que nous entendons par différenciation. Le processus de différenciation Moi – Non-Moi est naturellement nécessaire et indispensable. La différenciation dont il s’agit ici et que nous pensons pouvoir être un mécanisme de défense est la tendance qu’ont certains germains à se dire étrangers sur le plan de la personnalité et à se situer aux antipodes l’un de l’autre. Le terme différenciation est ici à comprendre comme une traduction du terme dé-identification employé par Schachter (se distinguer, se démarquer de l’autre).
8Nous avons par ailleurs fait l’hypothèse que ce besoin de se différencier était plus important avec un faible écart d’âge. En effet, les germains sont alors plus comparables, ils font le même type d’expériences au même moment, et c’est d’autant plus douloureux sur le plan narcissique de se faire surpasser par quelqu’un que ce quelqu’un vous est par ailleurs fort semblable. Dans une même optique, nous avons également voulu tester l’hypothèse de Dunn et Plomin. Selon ces auteurs, ce sont toutes les expériences non partagées par les germains qui les rendraient différents. Ils repèrent notamment trois types d’expériences : le vécu de la relation fraternelle, la relation aux parents et le vécu d’événements ayant touché la famille. Nous pensions que cette hypothèse pouvait expliquer les différences au sein des fratries d’écart d’âge plus important, la différence d’âge faisant vivre les choses d’une façon différente.
Population et méthodes de recherche
9Nous avons interrogé dix couples de sœurs âgées de 23 à 44 ans sur leurs différences et sur leur trajectoire et leurs choix de vie. Cinq de ces couples avaient moins de deux ans d’écart, cinq trois ou quatre ans d’écart. Il n’y avait pas d’autre frère ou sœur (donc aucun sentiment dilué ou modifié par la présence d’une troisième personne). Ni divorce ni décès parental dans l’enfance.
10Les outils étaient les suivants :
Un entretien semi-structuré. L’expression des différences passe d’abord
par le discours, car c’est lui qui permet de se dire différent, de décrire les
divergences et spécificités de chacun en les amplifiant si nécessaire, même si
le besoin sous-tendant cette différenciation est inconscient.
11Le test de Szondi. Nous avons utilisé ce test projectif de personnalité afin de pouvoir confronter le discours de ces sœurs à leur fonctionnement intrapsychique tel qu’il est abordé par cet outil.
12Le TAT. Ce test projectif permettait une autre approche du fonctionnement psychique du sujet, notamment par l’abord de ses représentations, fantasmes, défenses, angoisses, etc.
13Le tableau de rêve. Utilisé en thérapie systémique, il permet aux sujets de décrire de façon imagée chacun des membres de la famille ainsi que leur relation par utilisation de métaphores. Il devait nous permettre de découvrir autrement la relation de chacune des paires de sœurs.
14Le jeu de l’oie. Également utilisé en thérapie systémique, cet outil consiste à découvrir, avec l’aide du couple ou de la famille, les événements importants qui ont jalonné la vie familiale et la façon dont ils ont été perçus et vécus. Il nous donnait une occasion de voir les sœurs ensemble, d’observer leurs interactions et leur contact, de sentir l’ambiance, de percevoir certains jeux d’influence, etc. Il devait également permettre de vérifier un aspect de l’hypothèse explicative de Dunn et Plomin. Nous désirions voir si les sœurs avaient vécu les événements de vie familiale de façon semblable ou non, et si cela avait pu les rendre différentes.
Le besoin de se différencier
Avec un faible écart d’âge
15Au cours des entretiens, nous constatons que tous les couples de faible écart d’âge mettent en exergue leurs différences. Lorsqu’une des sœurs se décrit ou parle d’elle-même, elle prend presque automatiquement sa sœur comme contre-exemple. Plusieurs points de fragilité narcissique sont perceptibles dans ce discours. Toutes ces sœurs ont été confrontées à la comparaison et celle-ci n’a pas laissé que de bons souvenirs. Cependant, quand on observe les données des protocoles Szondi, on ne trouve pas entre elles de telles différences (du moins pas leur intensité) du point de vue de la dynamique pulsionnelle. Au contraire, les protocoles témoignent de profils relativement semblables.
16Schachter remarque que, dans ces fratries rapprochées, l’identification séparée aux parents prime sur l’identification au parent de même sexe, c’est-à-dire que chaque enfant « s’approprie » un des deux parents auquel il s’identifie afin d’acquérir des caractéristiques distinctes de celles de son frère ou de sa sœur. Mais le discours des sœurs de faible écart d’âge incite à une position plus nuancée. En effet, chez elles, les deux types d’identification coexistent. L’identification consciente la plus claire est en général celle d’une des deux au parent de même sexe, l’autre sœur s’identifiant plutôt au parent de sexe opposé, mais cette autre sœur se vit aussi comme semblable au parent de même sexe. Ce jeu identificatoire pourrait avoir une fonction de délimitation des territoires de chacune.
17Toujours selon Schachter, ces fratries rapprochées seraient « polarisées », c’est-à-dire que, lorsque les germains doivent se décrire comparativement à leur frère (sœur), ils ont tendance à se qualifier par des attributs opposés et à sous-entendre qu’il est préférable d’être comme eux et non comme leur germain, ce qui serait un mode d’expression de la rivalité fraternelle plus acceptable socialement dans chaque couple d’écart d’âge réduit. Dans nos observations, cette polarisation est présente : les termes qu’emploie chacune des sœurs pour décrire différences et particularités sont plus valorisants pour elle-même que pour l’autre et présentent ses caractéristiques comme plus enviables.
18Enfin, en ce qui concerne l’impact de l’environnement selon la théorie de J. Dunn et R. Plomin, il semble que le vécu de la relation fraternelle, de la relation aux parents et des événements familiaux soient différents du fait que les sœurs se sentent différentes : ce sont leurs différences individuelles qui leur font vivre leur famille de façon différente, non l’inverse.
Avec trois ans d’écart ou plus
19Dans les couples d’écart d’âge plus important, le besoin de se distinguer semble moins aigu. Les sœurs soulignent leurs différences, mais l’autre ne leur sert pas sans cesse de contre-illustration.
20Par ailleurs, si l’on confronte leur discours aux profils du test de Szondi, on constate une cohérence entre les différences relatées et la structure pulsionnelle de chacune.
21Anaïs et Valentine en témoignent. Elles ont 25 et 28 ans et demi, et un écart d’âge de 42 mois. Elles ne relèvent entre elles qu’une grande différence, et seulement si une question les y amène. Cette différence est toujours la même, le côté chaleureux et le besoin de contact d’Anaïs, alors que Valentine se dit et est perçue comme froide, sévère et autoritaire. Le Szondi nous apprend que toutes deux ont un réel besoin de contact, mais Valentine semble frustrée en la matière, comme si son besoin ne pouvait être assouvi. Le test montre aussi qu’Anaïs est en demande d’amour et ose l’exprimer, ce qui n’est pas le cas de sa sœur, qui sublime sa demande d’amour et la transforme en don, en humanisme désexualisé. Le discours de ces sœurs et leur dynamique pulsionnelle semblent donc cohérents.
22Cet exemple montre aussi que l’écart d’âge est une variable explicative importante. Toutes les aînées disent avoir été soumises à des exigences éducatives bien plus importantes que leur cadette. Elles ont dû lui servir de modèle, on les a données en exemple et on a attendu davantage d’elles. Ces exigences font que l’aînée s’empêche de régresser et d’exprimer des besoins plus infantiles (comme le besoin d’être choyée) pour, au contraire, se montrer plus indépendante.
23L’écart d’âge a donné à ces sœurs des territoires bien distincts. En effet, il y a la « grande » et la « petite », ce qui est déjà une spécificité en soi. Leur niveau de développement n’est pas le même, ce qui leur donne des domaines et des centres d’intérêt différents. Le désir de se différencier de l’autre ne semble donc pas très marqué chez ces sœurs, car cela leur est moins nécessaire d’un point de vue narcissique qu’à des sœurs rapprochées.
24Qu’en est-il des identifications parentales ?
25On remarque que toutes les aînées à grand écart d’âge disent s’être identifiées à leur père. Elles disent lui ressembler et soulignent les traits de caractère qui leur sont communs. On peut penser que, soumises à de plus fortes exigences, elles se sont identifiées à la figure parentale qui incarne les exigences, les principes et les lois. Mais on peut également considérer que l’aînée, qui est dans la phase œdipienne à la naissance de sa sœur, recherche plus intensément la reconnaissance et le regard d’amour du père : demande d’amour renforcée par l’arrivée d’une rivale d’une part et la moindre disponibilité affective de la mère d’autre part.
26Pour les cadettes, les choses sont moins claires. Leurs identifications semblent s’être partagées entre leurs parents et leur sœur. Toutes disent que leur aînée a été un « modèle », un « exemple », une « référence ». Mais, lorsque ces cadettes affirment plus clairement leurs identifications, c’est à leur mère qu’elles disent ressembler. La polarisation, entre elles, n’apparaît pas avec la même intensité.
27Quant à l’hypothèse de Dunn et Plomin, elle nous semble à nuancer en fonction de l’écart d’âge. Elle semble pertinente pour les sœurs à plus fort écart d’âge. Pour elles, le fait d’avoir vécu un contexte familial différent de celui de leur sœur semble bien avoir déterminé certaines différences individuelles, alors que, chez les sœurs rapprochées, ce sont plutôt les différences individuelles qui paraissent avoir donné un point de vue différent sur l’environnement familial.
Désintrication pulsionnelle et surdramatisation narcissique
28La comparaison statistique des tests de personnalité des deux groupes s’est révélée particulièrement intéressant pour notre propos – même si ces résultats sont à prendre avec une certaine réserve, la taille de l’échantillon ne nous permettant que de relever des tendances. Nous avons ainsi comparé les aînées à grand écart d’âge aux aînées à petit écart, les cadettes à grand écart d’âge aux cadettes à petit écart.
Du côté des aînées
29Nous constatons des différences importantes entre aînées à grand écart d’âge et aînées à petit écart. Il semble que les aînées rapprochées soient soumises à des exigences pulsionnelles plus grandes, ce qui s’observe notamment dans une revendication affective, un besoin d’amour tendre et la présence d’une agressivité qui paraît plus primitive, inconsciente et « agie ». L’agressivité semble davantage mentalisée et questionnée chez les aînées à plus grand écart d’âge.
30Par ailleurs, les aînées de moins de deux ans ont une identification nettement plus projective. Si on se réfère à la théorie de Lacan sur le complexe d’intrusion, on peut penser qu’elles ont été séduites, fascinées par leur rivale. L’aînée à faible écart d’âge pourrait rester piégée dans une identification en miroir, ce qui obérerait son accès aux identifications plus élaborées que sont les identifications œdipiennes.
31On peut penser [2] que, lorsque l’écart d’âge est inférieur à deux ans, la cadette arrive quand l’aînée est encore dans un processus de constitution de son Moi [3]. L’aînée est fragilisée par l’intruse, qui lui apparaît toute-puissante et partage le regard d’amour des parents au moment où son Moi a besoin d’amour et d’amour-propre pour se constituer. Il y aurait alors une surdramatisation narcissique ; la désintrication pulsionnelle de l’aînée se renforcerait du fait que, blessée et frustrée dans sa demande d’amour, il se libère en elle un quantum d’agression difficilement intégrable. Cette forte agressivité (envieuse ou jalouse) pourrait alors contribuer chez certaines de ces aînées à constituer un point de fixation quantitativement important, dont la destinée est incertaine.
32Mais il faut nuancer et prendre en compte le type d’attachement précoce dont l’enfant a fait l’expérience et la manière dont il est sécurisé affectivement, car c’est de cette sécurisation que dépend son appréciation de la menace et du danger, donc sa façon de recevoir l’intrus.
33Il n’en reste pas moins que, plus l’écart d’âge est faible, plus l’aînée est séduite par la cadette, plus elle la perçoit comme omnipotente et plus elle projette son désir d’omnipotence sur sa sœur, qui devient alors son idéal. Elle projette sur elle le pouvoir de séduction, d’agression et de domination, puis elle l’introjecte : introprojection dont résulte en définitive une identification au pair. En bref, les aînées à petit écart risquent de rester fixées à une identification en miroir qui leur complique l’accès aux identifications œdipiennes. Par contre, si l’aînée a trois ans ou plus à la naissance de la cadette, l’intrusion ne constitue pas pour elle un choc aussi brutal, car elle est déjà plus différenciée. La désintrication pulsionnelle a déjà fait l’objet d’un début de résolution et elle a eu le temps d’amorcer son Œdipe. L’agressivité libérée au moment du stade du narcissisme – au stade du miroir dans la perspective lacanienne – a déjà été tempérée, traitée et régularisée dans les termes de la symbolique œdipienne. La traversée de l’Œdipe serait donc plus paisible pour elle que pour une aînée de faible écart d’âge, et les identifications parentales plus aisément réalisables.
Du côté des cadettes
34Le statut de cadette varie moins selon l’écart d’âge que celui d’aînée.
35Nous pouvons penser que les cadettes font toutes au même âge le même type d’expérience, celle de la confrontation avec la réalité de l’existence de l’autre. Pour elles, la découverte de l’intrusion est simultanée de la différenciation Moi – Non-Moi.
36Toutefois, selon les tests, les cadettes rapprochées semblent avoir une agressivité plus primitive qui appelle la décharge, les cadettes à grand écart d’âge utilisant leur agressivité dans un registre plus élaboré. La différence pourrait venir du fait que les cadettes rapprochées sont prises dans la problématique spéculaire de l’aînée et subissent l’agressivité réactionnelle de cette aînée qui se sent attaquée par l’intruse et développe une réaction de type paranoïaque : « Puisqu’elle m’attaque, je l’attaque ».
Dans les couples fraternels rapprochés, le germain représente l’idéal
37Au terme de notre recherche, il apparaît que la problématique de la différenciation entre deux sœurs varie en fonction de l’écart d’âge.
38Si elles ont trois ou quatre ans d’écart, leur discours est moins centré sur la question de la différence, et l’analyse des tests de personnalité témoigne en général d’une cohérence entre le registre verbal (discours) et le registre intrapsychique (dynamique pulsionnelle). Lorsque l’enfant a trois ou quatre ans à l’arrivée de sa cadette, il ne semble pas y avoir de surdramatisation narcissique ni de séduction de la grande par la petite : l’aînée échappe aux affres de l’identification spéculaire. Donc, même si l’aînée représente souvent un exemple, une référence pour la cadette, les sœurs ne semblent pas constituer l’une pour l’autre un idéal et la comparaison affecte peu leur amour propre.
39En revanche, chez deux sœurs rapprochées, on observe un besoin plus important d’affirmer différences et spécificités, alors que les tests ne laissent pas apparaître de telles différences et révèlent des profils relativement semblables. Cela s’explique, selon nous, par le fait qu’à la naissance de la petite le Moi de la grande est encore en voie de constitution : cette aînée vit alors un bouleversement narcissique, de par l’intrusion-séduction qu’elle subit du fait que la cadette constitue pour elle un idéal auquel elle s’identifie par introprojection. La cadette, de son côté, sera entraînée dans la problématique spéculaire générée chez l’aînée par l’apparition du monstre rival. Dès lors, ces sœurs constituent l’une pour l’autre un idéal.
40Selon S. Freud, l’idéal du Moi est le substitut du narcissisme perdu de l’enfance. La sœur pourrait être ce substitut. Et, comme il le précise : « La coïncidence du Moi avec l’idéal du Moi produit toujours une sensation de triomphe. Le sentiment de culpabilité (ou d’infériorité) peut être considéré comme l’expression d’un état de tension entre le Moi et l’idéal ».
41Il apparaît donc que, dans les couples fraternels de faible écart d’âge, le germain représente l’idéal. La comparaison avec lui peut être douloureuse pour l’estime de soi lorsque le sujet ne se considère pas à la hauteur de cet idéal. Par contre, la comparaison entraîne un sentiment de triomphe si le sujet égale ou surpasse cet idéal. Il semble alors que la différenciation, qui entraîne l’investissement de territoires bien distincts, permette de préserver l’estime de soi, car, dans ce cas, non seulement la comparaison donne le sentiment de triompher sur son propre terrain, mais elle est également moins frustrante pour l’autre, qui n’a pas investi ce domaine (« Si j’avais voulu, j’aurais été aussi douée qu’elle… »).
42En somme, la différenciation permettrait de mieux supporter la présence du double idéalisé et d’éviter le « meurtre ». En effet, pour pouvoir être soi-même, il faut d’abord tuer la représentation idéalisée de soi. Il faut passer par ce que S. Leclaire appelle une « première mort », celle de l’enfant merveilleux, désiré tant par la personne elle-même que par ses parents. Or, le germain est une sorte de double idéalisé de soi-même. Comme le souligne F. Marty, lorsque Caïn tue Abel, il tue plus qu’un frère : c’est son double qu’il tue, un double narcissique, une image idéalisée et donc difficilement supportable de lui-même.
43Nous pouvons donc penser que l’arrivée du semblable, du rival, lorsque l’aîné a moins de deux ans et que son Moi est en voie de formation, fragilise le sujet. Celui-ci doit non seulement investir plus d’amour dans son Moi qu’un enfant sans frère, mais se différencier afin de préserver son narcissisme, tant la comparaison à l’autre idéalisé se trouve être narcissiquement douloureuse. Le cadet n’est pas épargné, entraîné dans la problématique spéculaire par son aîné.
44La fratrie pourrait donc avoir un effet déterminant sur l’individuation, car, au lieu d’avoir à être « simplement » eux-mêmes, les germains de faible écart d’âge se verraient en quelque sorte contraints à ne pas être comme leur semblable.
45De plus, outre la protection du narcissisme individuel, le fait d’être différents permettrait aux germains de trouver satisfaction dans un narcissisme de couple. Le germain étant partiellement vécu comme partie de soi, conformément au mécanisme de l’identification projective, les spécificités et différences de l’un comblent les manques de l’autre et font du couple une unité complète et omnipotente.
46L’idée que les membres d’une fratrie de moins de deux ans d’écart d’âge pourraient être soumis à une agressivité plus primitive et intense apporte un éclairage nouveau sur certaines problématiques rencontrées dans la pratique clinique. On sait en effet que l’agressivité qui ne peut se symboliser est refoulée et constitue un noyau inconscient qui a tendance à faire retour. C’est souvent le cas dans les pathologies obsessionnelles et paroxysmales (épilepsie ou hystérie notamment, toutes deux caractérisées par des « crises ») ou même dépressives (accompagnées d’une culpabilité excessive et inexplicable).
47L’importance conceptuelle du complexe d’Œdipe continue d’occulter, aujourd’hui encore, des complexes plus primitifs, dont le complexe de l’intrus, qui paraissent pourtant déterminants dans le devenir des individus. Nous pensons qu’une prise en compte et une analyse plus fine des liens horizontaux est nécessaire à une meilleure compréhension du fonctionnement psychique tant normal que pathologique.
48Article extrait du mémoire intitulé Le germain : entre le semblable et le différent, sous la direction du docteur J. Mélon.
BIBLIOGRAPHIE
- DUNN, J. ; PLOMIN, R. 1991. « Why are siblings so different ? The significance of differences in sibling experiences within the family », Family Process, 30(3), 271-283.
- FREUD, S. 1985. Cité par N. Duruz, Narcisse en quête de soi, P. Mardaga, Bruxelles.
- LACAN, J. 1938. « La famille », Encyclopédie française.
- LACAN, J. 1967. « Le stade du miroir », Écrits, Paris, Le Seuil.
- LACAN, J. 1967. « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Paris, Le Seuil.
- LECLAIRE, S. 1975. On tue un enfant, Paris, Le Seuil.
- MARTY, F. 2000. « Le meurtre du double. Fonction mythique du fratricide », Dialogue, n° 149, 11-18.
- SCHACHTER, F.F. 1982. « Sibling deidentification and split-parent identification : A family tetrad » , dans M.E. Lamb et B. Sutton-Smith (sous la direction de), Sibling Relationships, Lawrence Erlbaum, N.J., p. 123-151.
Mots-clés éditeurs : différenciation, écart d'âge, Fratrie, intrusion, stade du miroir