Violence, alcool, cannabis et dépression chez les adolescents français
- Par Hugues Lagrange
- et Stéphane Legleye
Pages 331 à 360
Citer cet article
- LAGRANGE, Hugues
- et LEGLEYE, Stéphane,
- Lagrange, Hugues.
- et al.
- Lagrange, H.
- et Legleye, S.
https://doi.org/10.3917/ds.313.0331
Citer cet article
- Lagrange, H.
- et Legleye, S.
- Lagrange, Hugues.
- et al.
- LAGRANGE, Hugues
- et LEGLEYE, Stéphane,
https://doi.org/10.3917/ds.313.0331
Notes
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[*]
Observatoire sociologique du changement (CNRS-FNSP Paris).
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[**]
Observatoire français des drogues et toxicomanies, INSERM U 669 « Santé de l’adolescent » – Université Paris XI.
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[1]
Certes les violences donnant lieu à des plaintes ne représentent qu’une partie des violences interpersonnelles mais les enquêtes de victimation révèlent aussi cette progression, bien qu’elles parviennent difficilement à interviewer les auteurs et les victimes les plus en rupture d’institutions.
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[2]
De 1990 à 2000, les interpellations pour usage ou usage-revente de cannabis ont été multipliées par 4 pour atteindre 82 000 en 2000, ce qui représente 87% des interpellations totales à cette date (OCRTIS, 2001). Les hausses concernant d’autres produits médiatiques comme l’ecstasy ou les champignons hallucinogènes sont plus modestes.
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[3]
La relation entre consommation de drogue et violence est toutefois difficile à établir et surtout à interpréter, comme le soulignent les expertises collectives de l’Inserm sur l’ecstasy et le cannabis (INSERM, 1997,2001) où elle n’est qu’à peine évoquée et ne fait pas même l’objet d’un chapitre en soi. Elle semble mieux documentée pour l’alcool (Inserm, 2003; Peretti-Watel et al., 2007). L’augmentation du taux de THC du cannabis fumé en France est par ailleurs réelle, mais semble mal documentée sur le long terme et assez limitée au début des années 2000 (Evrard, 2007).
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[4]
Par violences majeures les auteurs désignent : frapper un professeur, utiliser une arme pour obtenir quelque chose de quelqu’un, mettre le feu aux affaires de quelqu’un, rentrer par effraction pour voler, et dégrader des biens publics. Il est discutable d’employer le mot violences pour désigner des actes comprenant notamment des cambriolages, des dégradations, mais on retiendra que cet ensemble est constitué par des actes de délinquance caractérisée.
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[5]
Pour n’être pas à exclure, cette hypothèse est difficilement testable avec les enquêtes actuelles . De plus, elle devrait aussi s’appliquer au lien apparent entre les usages de produits psychoactifs et les échanges de coups ordinaires. De manière plus générale, resterait à trouver le moyen de distinguer clairement le trait psychologique caché incriminé de ses manifestations observables (par exemple : l’impulsivité des actions violentes questionnées dans les enquêtes).
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[6]
Àl’inverse de ce que pensaient de nombreux tenants de la tradition freudienne, comme K. Menninger dans Man against himself (1938) (Menninger, 2002) qui affirmait que les violences contre soi et contre autrui étaient des conduites alternatives.
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Celle précisément qu’on trouvait dans les excès alcooliques et la tendance au pugilat des milieux populaires au XIXe siècle.
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[8]
Sont écartées les violences symboliques et morales, dont le harcèlement est un exemple, parce qu’elles ne nous paraissent pas au centre des comportements exercéspar les jeunes.
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[9]
Débordant la définition proposée, l’utilisation du vocable de « violences urbaines » au cours des dernières décennies considère que ces actes sont des violences.
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[10]
L’étude s’est limitée à l’analyse de l’interaction entre scolarisation et violences; les non scolarisés sont inclus dans toute l’analyse, dès lors que les variables de redoublement et d’inscription en filière professionnelle les concernent aussi.
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[11]
Ce déséquilibre ne nuit pas aux analyses qui ont été conduites séparément pour chaque sexe.
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[12]
Certes, nous n’avons pas ici la possibilité de distinguer la chronologie mais il est apriori utile de distinguer les jeunes qui déclarent avoir participé en tant qu’acteurs et victimes de ceux qui ne déclarent qu’un des versants de l’implication dans des bagarres. C’est pourquoi la variable « victime » figure parmi les déterminants dans les modélisations logistiques.
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[13]
D’autres façons de calculer le score existent, mais aucune ne permet d’obtenir des résultats vraiment différents, cf. notamment Kandel (1982) pour un score de 10 à 30 sur toutes les questions à l’exception du suicide, mais aussi Choquet et al., (2002) pour un score de 6 à 18 et Peretti-Watel (2001) pour un score de 7 à 28.
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[14]
? de Pearson égal respectivement à 0,42 et 0,38.
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[15]
? de Pearson égal respectivement à 0,48 et 0,42.
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[16]
Cet indice est issu d’une classification ascendante hiérarchique décrite en détail par Beck et al. (2002a).
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[17]
L’échantillon a été standardisé sur le sexe.
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[18]
Dans tout ce qui suit, l’analyse a été conduite séparément pour chaque sexe de façon à neutraliser la surreprésentation des filles dans l’échantillon. De même, l’âge unique des répondants (18 ans) garantit l’absence d’effet âge dans les analyses.
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[19]
C’est un résultat qui se confirme lorsqu’on contrôle les autres facteurs associés, comme les problèmes de sommeil ou la consultation d’un psy, cf. infra.
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[20]
Ce résultat, comme les autres, est obtenu parmi les 18 ans :l’âge ne saurait être mis en cause comme facteur de confusion.
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[21]
Il ne s’agit pas d’un sous-échantillon, mais d’un niveau de coupure de la variable dichotomique.
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[22]
Malgré un odds-ratio assez élevé, ce n’est pas le cas chez les filles (1,5 [0,9; 2,7]), en raison du trop faible nombre d’usagères atypiques d’alcool.
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[23]
Ce n’est pas le cas pour les événements musicaux où l’on se bagarre le plus, comme les concerts rap ou les fêtes techno.
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[24]
Un modèle d’analyse symétrique des violences où les violences agies et subies sont toutes les deux à gauche et à droite des équations suppose une procédure d’estimation particulière (modèle dit à équations simultanées).
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[25]
Nous n’avons pas d’indications précises sur l’origine culturelle de ces garçons et filles acteurs des bagarres.
Introduction
1De 1993 à 1999 une progression des violences commises par les adolescents a été enregistrée en France dans les statistiques de police et de gendarmerie (Lagrange, 2001a) [1]. Parallèlement à l’augmentation des violences interpersonnelles à l’adolescence, les interpellations pour usage de stupéfiants et particulièrement de cannabis se sont élevées [2]. Plusieurs enquêtes auprès des jeunes montrent que cette croissance n’est pas un artefact : ainsi 21% des jeunes scolarisés de 17 ans avaient déjà consommé du cannabis au cours de leur vie en 1993, ils étaient 43% en 1999 (Choquet, Ledoux, 1994; Beck et al., 2000a et b) et cette hausse s’est poursuivie jusqu’en 2002 pour atteindre 50% (Beck et al., 2004). L’augmentation de la consommation des drogues illicites et singulièrement du cannabis depuis la fin des années 1980 et au cours des années 1990 est d’autant plus remarquable que l’usage des principaux produits psychoactifs, à savoir l’alcool et le tabac, n’a pas connu de telles évolutions au cours de cette période. Ainsi, l’usage d’alcool a connu une augmentation beaucoup plus faible parmi les adolescents (Choquet et al., 2000), qui s’est poursuivie au début des années 2000 (Beck et al., 2004); mais il est en baisse continue depuis de nombreuses années parmi les adultes (Legleye et al., 2002,2006). De même, l’usage de tabac a connu une hausse au cours des années 1990 parmi les adolescents (Choquet et al., 2000), mais celui-ci a commencé de décliner à la fin des années 1990 (Beck et al., 2004,2006), imitant par là la tendance observée parmi les adultes depuis de nombreuses années (Oddoux et al., 2002; Arwidson et al., 2004; Legleye et al., 2007).
2Ces comparaisons montrent qu’il n’y a pas une élévation uniforme des usages de psycho-tropes mais des évolutions différenciées au sein desquelles se dégage de façon spécifique l’augmentation rapide des consommations de cannabis. Celle-ci est parallèle à l’élévation des violences interpersonnelles (Lagrange et al.,2004). Ce n’est pas un phénomène exclusivement français : Pfeiffer (2001) note dans une revue récente concernant les principaux pays d’Europe une augmentation de la délinquance enregistrée par les statistiques de police et Aebi (2004) souligne le parallélisme de cette croissance des violences avec l’augmentation des consommations de drogue. Il n’est pas dans notre propos d’élucider les sources possibles de cette double tendance à un accroissement des violences et des consommations de psychotropes illicites [3]. Toutefois, l’attention portée aux enjeux de santé publique a conduit à s’interroger sur l’extension des consommations précoces ou abusives de psychotropes et à relier ces consommations avec un mal-être adolescent dont les violences et les délits d’appropriation témoignent également. Ainsi, les comportements agressifs de la prime adolescence seront souvent associés à l’absorption plus ou moins abusive d’alcool et d’autres types de psychotropes. Jacques Sélosse écrit que la fréquence des dépendances orales sous forme d’alcoolisme avec recherche d’ivresse, de tabagisme, d’absorption médicamenteuse est plus élevée chez les jeunes délinquants que chez leurs homologues qui se tiennent à l’écart(inLebovici, Diatkine, Soule, 1985,2426). Analysant l’enquête ESPAD de 1999, Choquet et al. (2002) soulignent que le fait de commettre des violences majeures [4] est pour les garçons significativement plus fréquent chez ceux qui consomment régulièrement du cannabis (ceci est encore plus vrai pour les filles), tandis que les consommations régulières d’alcool et de tabac ne sont pas aussi étroitement liées à des conduites délinquantes caractérisées. Les auteurs relèvent de plus que l’implication des garçons dans des bagarres n’est pas liée à la consommation régulière d’alcool, de tabac ou de cannabis alors qu’elle l’est pour les filles. Reste que les transgressions les plus graves sont associées à la consommation d’un produit illicite comme le cannabis et ce, pour les deux sexes. Les auteurs soulignent que ce lien, particulièrement important entre vols et usages réguliers de cannabis ne signifie pas que l’un est la cause de l’autre. En effet, si les jeunes peuvent commettre des vols pour consommer, il est probable que le vol et la consommation sont des comportements liés à un même facteur comme l’impulsivité, la recherche de sensations fortes... (Choquet et al., 2002,87). Toutefois ces auteurs admettent que le lien est spécifique, et qu’il se révèle plus nettement lorsque les délits caractérisés sont distingués des implications plus courantes dans des bagarres. Dans cette perspective, un troisième facteur de nature psychologique – impulsivité, recherche de sensations – qui joue le rôle d’une variable intermédiaire non observée, est conçu comme l’origine à la fois des excès de consommation de psychotropes et des délits caractérisés [5]. Si cette interprétation associe plutôt les consommations de psychotropes et les conduites délictueuses à une attitude extravertie, hyper-sociable, rien n’interdit de penser que celle-ci cache en réalité une tendance anxio-dépressive alternant peut-être phases de dépression et de retrait et phases anxieuses beaucoup plus actives.
3Au terme d’une recension d’études sur des adolescents pris en charge pour des délits au Québec, Chagnon et al. (2001) soulignent que les individus répondent aux accidents de la vie, aux conflits et aux frustrations de façon variable, certains plutôt sous la forme d’une prostration et de tentative de suicide, les autres par une attitude agressive et impulsive dont les conduites délinquantes sont souvent l’expression. Rappelant que les liens de la dépression avec les pensées suicidaires et les tentatives de suicide sont solidement établis, ils considèrent qu’auto-agression et violence contre autrui ont la même matrice [6], que ce sont les manifestations d’un même problème. Les tentatives de suicide et la délinquance sont alors vues comme les réponses des adolescents qui sont moins capables de s’adapter aux événements stressants de la vie ou sont débordés par ce stress. Aux États-Unis, plusieurs auteurs ont associé les conduites délinquantes et l’abus de psychotropes à l’effet de tensions et de frustrations qui ne trouvent pas de compensations ou d’exutoires : ils s’inscrivent dans le cadre de la strain theory développée par Robert Agnew (1985,1995). C’est en particulier la perspective adoptée par Hoffmann et Su (1997): ils voient dans la délinquance, les violences interpersonnelles et les usages de psychotropes une réponse à des tensions ou à des contraintes auxquelles les adolescents n’ont pas la possibilité de s’adapter par les voies socialement valorisées et qui sont variables selon le sexe. Cette ligne interprétative suggère que les violences et les abus d’alcool ou de cannabis permettraient aux adolescents en difficulté, notamment dans le cadre de la famille et de l’école, de trouver un domaine d’expression [7].
4Sur le plan psychologique, il semble tout à fait plausible de concevoir les tendances dépressives et suicidaires d’un côté, les tendances compulsives et agressives de l’autre, comme deux expressions d’une même difficulté à faire face au stress et aux frustrations (Mouren-Simeoni, Klein, 1997). La difficulté est que les dispositions psychologiques révélées par les enquêtes transversales ne permettent pas aisément de mettre au jour cette ambivalence. En effet, faute de pouvoir observer l’enchaînement séquentiel des conduites chez les mêmes personnes, deux hypothèses sont envisageables. Soit le mal-être adolescent et les consommations abusives de psychotropes ainsi que les violences et les vols se situent du côté de la dépression et correspondent alors à une posture dysphorique liée à une réduction de la sociabilité et à la solitude. Soit ce mal-être, les abus de drogues et d’alcool et les violences ordinaires, se situent du côté d’une sociabilité intense, d’excès de nature extravertie et de manifestations compulsives. Mais si l’on ne peut observer le passage de l’une à l’autre dans des enquêtes transversales, celles-ci peuvent permettre de dessiner avec une certaine précision les configurations de facteurs associées aux usages de psycho-tropes et aux violences.
Définition des violences interpersonnelles
5Le mot violence est extrêmement polysémique. Nous adoptons une définition des violences dans les rapports interpersonnels comme atteintes portées délibérément à l’intégrité physique de personnes. La notion d’atteinte implique un abus de la volonté. Ainsi le viol, qui ne représente pas toujours une blessure physique est une atteinte à l’intégrité physique au sens où la pénétration a lieu par abus de la volonté d’autrui [8]. En adoptant cette définition, nous écartons les conduites qui visent des choses ou des institutions et non, in fine, des personnes. En ce sens les incendies de voitures ne sont pas des violences. Ils relèvent d’une intention, ils mobilisent de la force mais ils n’abusent d’aucune volonté [9]. De même les excès de vitesse avec des véhicules à moteur, s’ils impliquent un probabilité élevée de dommages physiques, n’abusent aucune volonté.
6Cette définition peut-elle englober les atteintes envers soi que sont les abus de drogues ? Cela dépend de la réponse apportée à la question de savoir s’il y a un abus de la volonté de l’usager. Dans la consommation de drogue, le sujet s’éclipse en partie : c’est la propriété même des produits stupéfiants; il reste néanmoins que la mise en sommeil de son propre libre arbitre même avant qu’il y ait dépendance, ne se confond pas avec un acte auquel il n’a jamais été consenti, comme dans les atteintes subies. Parler de violence ou d’atteinte contre soi à propos de l’abus de drogue, c’est admettre qu’il est possible de se faire tort à soi-même délibérément et que ce type de conduite se distingue des violences hétéro-infligées.
7Les types de violences sont parfois distingués suivant leur finalité, expressive ou instrumentale. Le premier registre regroupe des conduites qui ne visent pas d’abord un gain matériel ni un avantage et ne sont pas des moyens mais des buts, comme par exemple la participation à des bagarres collectives. Les conduites agressives ou violentes pour voler, obtenir un service ou une gratification sont au contraire instrumentales; elles ne sont pas forcément plus graves que les précédentes mais en diffèrent par leur but exprès et leur signification. Les vols aggravés par des violences et les agressions ou violences sexuelles en sont le noyau. Les violences contre autrui sont aussi des moyens dans le commerce de drogues illicites précisément puisqu’il est illicite et que le recours ou la menace de la violence est un des seuls moyens disponibles pour réguler ces transactions. C’est la dimension expressive des violences qui est privilégiée ici en raison de la formulation des questions.
Typologie de conduites problématiques selon leur objet et leur caractère.
Typologie de conduites problématiques selon leur objet et leur caractère.
8Phénomènes liés conceptuellement mais distincts, les atteintes contre autrui et les atteintes contre soi sont-elles deux expressions d’un même état mental qu’on peut caractériser par des signes dépressifs ? Sont-elles associées à des dispositions différentes ? Pour répondre il faut examiner comment, sur le plan sociologique, ces pratiques – échanges de coups, bagarres d’un côté et abus de drogue de l’autre – se lient ou se distinguent et quels rapports ces actes entretiennent avec des dispositions ou des signes dépressifs et avec d’autres domaines de comportement des jeunes en particulier la sociabilité et la scolarité.
Matériel et méthodes
9Deux grandes enquêtes récentes fournissent une base empirique utile pour répondre à ces questions. ESCAPAD (enquête sur la santé et les comportements lors de l’appel de préparation à la défense) est réalisée chaque année par l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT) grâce au concours de la Direction du Service National (DSN).
10ESCAPAD interroge une proportion non négligeable de jeunes non scolarisés [10] tout en bénéficiant d’un mode de collecte similaire à celui des enquêtes en milieu scolaire (questionnaire auto-administré, passation dans des classes de 40 convoqués encadrée par un réserviste); par ailleurs, la procédure de convocation de la DSN, qui limite les chances que les jeunes convoqués résidant dans une même commune se retrouvent dans la même salle, garantit une excellente confidentialité. Après filtrage, l’échantillon exploitable en 2001 atteint 15189 adolescents dont 12512 nés en 1983 (8888 filles et 3 624 garçons, ce décalage étant dû à la procédure d’appel de la DCSN, qui convoque plus de filles en fin de trimestre – ici, fin mars) [11]. Le questionnaire comporte quelques interrogations portant sur la sociabilité et les loisirs : d’un côté les sorties musicales et sportives (en tant que spectateur), de l’autre la fréquence des contacts amicaux par téléphone (portable ou fixe), du temps passé avec les amis dans les bars, en soirée, ou dehors (Beck et al., 2000a, 2002a).
11ESPAD 1999 (European School Survey on Alcohol and Other Drugs) est réalisée en partenariat par l’OFDT et l’Unité 472 de l’Institut National de la Santé, des Études et de la Recherche Médicale (Inserm). Il s’agit d’une enquête périodique (quadriennale) menée pour la première fois en France en 1999. Son objectif est de mesurer les évolutions survenues dans les consommations de psychotropes chez les jeunes scolarisés. Au total, 11870 élèves de la 4e à la terminale ont répondu à un questionnaire auto-administré distribué en classe par un personnel du service de santé scolaire. Pour cela, 300 établissements ont été tirés au sort, au sein desquels 2 classes ont également été tirées au sort. Les résultats portent ainsi sur la population scolaire des 14-19 ans (Choquet et al., 2002; Beck et al., 2002b).
Contexte et circonstances
12Pour comprendre les conduites, il convient de distinguer les déterminations qui relèvent des circonstances, de celles qui se rapportent au contexte et aux dispositions. Schématiquement, les circonstances sont les déterminations les plus proches et les plus spécifiques, et se réfèrent le plus souvent au passé récent de l’individu. Par exemple, un individu peut avoir été conduit à se battre parce qu’il a antérieurement été impliqué dans une situation en tant que victime. Dès lors il est dangereux d’ignorer les liens entre ces deux composantes de la violence (subie et agie) même lorsque la réflexion sur la violence agie est privilégiée [12]. Le contexte est une catégorie plus large comprenant des déterminations quasi circonstancielles comme la sociabilité et les sorties habituelles et des déterminations plus lointaines comme le type de famille ou le milieu professionnel des parents. Enfin, les dispositions (ou habitus)sont rivées en chacun de nous et ne se modifient pas immédiatement avec les circonstances ou le contexte de vie. Ainsi, par exemple la tendance dépressive ou le degré d’estime de soi sont des caractéristiques de l’individu qui se situent en amont des circonstances et des contextes de vie présents dans « l’entonnoir » des déterminations.
Violences
13Dans l’enquête ESCAPAD, les violences exercées sont saisies par l’implication active dans des bagarres au cours des douze derniers mois, les violences subies par le fait d’avoir été menacé ou agressé au cours de la même période. Il n’y a pas de question retraçant une implication dans des violences plus graves ni la participation à de la délinquance acquisitive.
14ESPAD permet de mieux distinguer les types de violence à travers un questionnement plus précis de la participation à des bagarres : nous avons retenu ici le fait d’avoir, au cours des douze derniers mois, « pris part à une bagarre où un groupe de vos amis était confronté à un autre groupe » ou « fait partie d’un groupe commençant une bagarre avec un autre groupe » ou « provoqué une bagarre avec un autre individu ». Ce choix isole clairement les individus dont les implications dans ce type de violences sont volontaires. De même, pour la violence subie, nous avons sélectionné le fait d’avoir, au cours des douze derniers mois, « été personnellement persécuté par tout un groupe »ou « été blessé physiquement par tout un groupe ». Bien que les formulations des questions sur les bagarres et les violences subies ne soient pas identiques dans ESCAPAD et dans ESPAD, elles sont suffisamment proches pour permettre une comparaison (cf. tableau II).
Usage de produits psychoactifs
15Les usages de psychotropes sont appréciés par la consommation régulière d’alcool ou de cannabis (10 fois et plus au cours des 30 derniers jours), mais aussi par des usages que nous appellerons « atypiques » parce qu’ils sont a priori non festifs ou non récréatifs et témoignent d’un engagement plus important et plus solitaire dans la consommation : ils conjoignent à la fréquence mentionnée actuellement le fait d’avoir au moins de temps en tempsconsommé de l’alcool ou du cannabis hors d’un contexte festif – le matin ou seul. Ce sont des pratiques un peu plus rares que la consommation régulière et donc a priori plus discriminantes (cf. tableau II). ESCAPAD permet également d’évaluer la fréquence des achats de cannabis : ces achats sont évidemment très fortement liés à la fréquence de consommation et notamment à la consommation atypique : 86% des garçons et 82% des filles usagers atypiques ont au moins de temps en temps acheté du cannabis; 58% des garçons et 51% des filles usagers atypiques en ont même acheté très souvent.
Le mal-être psychologique
16Un ensemble de variables témoigne d’un possible mal-être psychologique : le fait d’être allé consulter un psychologue, un psychanalyste ou un psychiatre au cours des douze derniers mois, et les problèmes de sommeil. Dans ESPAD, l’échelle de Kandel évalue l’intensité des symptômes anxio-dépressifs. Les premiers sont mesurés par le cumul des réponses aux quatre questions suivantes : au cours des douze derniers mois, vous est-il arrivé (jamais, rarement, assez souvent, très souvent) de vous réveiller la nuit ? d’avoir du mal à vous endormir ? d’être inquiet(e)? de vous sentir nerveux(se)? Les seconds sont mesurés par le cumul des réponses aux quatre autres questions de l’échelle : manquer d’énergie, se sentir déprimé(e), être désespéré(e) en pensant à l’avenir, penser au suicide. Le score total obtenu varie de 0 à 24, nous avons arbitrairement retenu les jeunes présentant un score supérieur ou égal à 20 comme cumulant les symptômes les plus graves [13]. Un examen rapide des corrélations entre les questions montre que les deux items repris dans ESCAPAD « avoir du mal à s’endormir » et « se réveiller la nuit » sont corrélés avec la dimension dépressive [14], mais aussi avec la dimension d’anxiété [15] de l’échelle de Kandel. Une question sur la séparation des parents donne enfin une autre indication sur le contexte affectif et moral.
Situation scolaire
17La situation scolaire est d’abord appréciée par le fait d’être scolarisé :25,4% des garçons et 11,1% des filles déclarent ne plus être scolarisés à 18 ans en 2001. Parmi les scolarisés, 33,3% des garçons et 27,5% des filles sont inscrits en filière professionnelle (CAP, BEP et Bac Pro). Enfin, 64,8% des garçons et 51,7% des filles ont redoublé au moins une fois (respectivement 19,9% et 13,9% deux fois et plus).
Sociabilité : six profils de sorties
18La sociabilité est résumée par un indice synthétique combinant les usages du téléphone et les sorties dans des lieux publics ou autres [16]. Cet indice distingue trois groupes de jeunes : premièrement ceux qui ont une sociabilité intense (41% des jeunes, autant de filles que de garçons), qui cumulent les contacts amicaux (dehors, au téléphone, dans des bars ou en soirée chez des amis, plusieurs fois par semaine); deuxièmement ceux qui ont une sociabilité modérée centrée sur le téléphone en particulier fixe (33% des jeunes, 56% de filles), dont moins d’un sur cinq a, au cours de la semaine, passé du temps avec ses amis dans des soirées ou dans des bars, à peine un tiers en a passé à l’extérieur; enfin, les jeunes qui ont une sociabilité faible de visu (26% des jeunes, 56% de garçons), dont les contacts téléphoniques fixes sont très rares au cours de la semaine (moins de 2%) et dont les contacts ont essentiellement lieu à l’extérieur (plus de 40%).
19Cet indice de sociabilité globale se double d’un indicateur de sorties et de préférences musicales, qui distingue six profils de jeunes. Le premier profil, « rock et cumul de concerts », réunit 11,6% des enquêtés, un peu plus souvent des garçons que des filles (56,4%) [17]. Ces jeunes apprécient tout particulièrement les concerts rock et hard-rock : tous s’y sont rendus au moins une fois au cours de l’année (contre 15% dans l’ensemble de l’échantillon), près d’un quart plus d’une fois par mois (contre 3% dans l’ensemble). Ils cumulent d’autres sorties musicales, surtout le reggae.
20Le deuxième profil, « rap, reggae et discothèque », regroupe 11,4% des jeunes interrogés (62% de garçons), qui ont une nette préférence pour les concerts de musique rap ou reggae. Tous se sont rendus dans un concert ou un sound system rap, hip-hop (contre 22% dans l’ensemble de l’échantillon), plus d’un tiers plus d’une fois par mois (contre 5,3% dans l’ensemble).
21Le troisième profil, « fêtes techno et discothèque », rassemble 5,9% des enquêtés (60,2% de garçons), qui manifestent un intérêt marqué pour les fêtes techno. Au cours de l’année, tous s’y sont rendus au moins une fois (contre 14,7% dans l’ensemble), et près de 80% plus d’une fois par mois (contre 6%). Presque tous sont aussi allés en discothèque au moins une fois dans l’année, et près de 80% au moins une fois par mois.
22Le quatrième profil, « rencontres sportives et discothèque », réunit 12,6% des jeunes interrogés, surtout des garçons (66,5%). Tous ces jeunes ont assisté à des rencontres sportives au moins une fois par mois au cours de l’année (contre 21% dans l’ensemble de l’échantillon). Leur seule sortie musicale assidue correspond aux discothèques, où ils sont un peu plus nombreux que l’ensemble de l’échantillon à se rendre au moins une fois par mois.
23Le cinquième profil, « autre style de musique », rassemble 12,7% des enquêtés, surtout des filles (70,7%). Ces jeunes ont une nette préférence pour les autres styles de musique : tous (contre 24%) s’y sont rendus au moins une fois dans l’année, près d’un sur cinq au moins une fois par mois (contre 5%).
24Enfin le profil « sorties rares » regroupe près d’un jeune sur deux (45,9%), un peu plus souvent des filles (54,7%) que des garçons. Ce profil se caractérise par la rareté de ses sorties, en particulier pour les concerts et les événements sportifs. La sortie la moins rare reste ici la discothèque : ils sont à peine plus de six sur dix à déclarer y être allés cette année, contre 72% dans l’ensemble de l’échantillon.
25Les significativités des différences de pourcentages ont été testées à l’aide du Khi-2 de Pearson; des analyses logistiques ont été conduites afin de mesurer des effets toutes choses égales par ailleurs. Ces analyses ont été menées à l’aide du logiciel SAS V 8.1.
Résultats
Facteurs associés à la violence
26Dans ESCAPAD, à 18 ans, avoir participé à une bagarre au cours des douze derniers mois est plus fréquent chez les garçons (33,7%) que chez les filles (13,1%) [18]. Les agressions subies sont plus rares, et le différentiel sexuel moins prononcé : 12,5% des garçons et 6,8% des filles déclarent avoir été agressés au cours de la même période, 23,9% et 15,1% avoir été agressés ou menacés.
Le contexte scolaire et sociable
Indicateurs d’usages de produits psychoactifs et facteurs associés utilisés dans ESCAPAD 2001 et
Indicateurs d’usages de produits psychoactifs et facteurs associés utilisés dans ESCAPAD 2001 et
27D’après les résultats de l’enquête ESCAPAD, la violence agie ou subie déclarée par les jeunes est fortement modulée par la situation scolaire. D’abord, les élèves de l’enseignement général déclarent moins souvent s’être battus que ceux de l’enseignement professionnel (en filière professionnelle, 42,5% des garçons se sont battus au cours de l’année, contre 26,9% en filière générale); ils sont aussi moins souvent agressés ou menacés physiquement que les autres, du moins les filles, car la relation n’est pas significative chez les garçons (17,8% des filles de l’enseignement professionnel ont été agressées ou menacées au cours de l’année, contre 13,9% de celles de l’enseignement général). De la même façon, la participation active à des bagarres est directement associée à la fréquence des redoublements pour les filles comme pour les garçons, mais ceux-ci ne discriminent les violences subies que pour les filles.
28Bagarres et agressions sont fortement corrélées avec l’intensité de la sociabilité pour les deux sexes : les jeunes dont la sociabilité est « intense » sont deux à trois fois plus souvent acteurs de bagarres ou victimes d’agressions que les adolescents dont la sociabilité, moins centrée sur le téléphone, inclut peu de sorties dans les bars ou les soirées (19,8% des filles dont la sociabilité est « intense » se sont bagarrées contre 6,2% de celles qui ont une sociabilité faible, de visu). Comme pour la situation scolaire, cet effet reste plus marqué pour les filles.
29Enfin, pour les deux sexes, la participation active à des bagarres est aussi fortement associée au fait d’aller dans des concerts de rap, de fréquenter des fêtes techno, à un moindre degré de se rendre à des concerts de reggae ou de rock (parmi les filles qui sortent plus d’une fois par mois en concerts rap, 42,0% se sont bagarrées au cours de l’année, 34,0% en fête techno, 27,6% dans des concerts reggae, et 22,1% dans des concerts rock, contre environ 10% parmi celles qui ne sont jamais allées à ces concerts). Le fait que les adeptes de la techno se retrouvent avec ceux du rap parmi les plus violents suggère que le contenu musical est moins important que la posture critique ou rebelle que ces choix musicaux dénotent. La fréquentation des concerts de rap et des fêtes techno sélectionne des garçons qui sont moins souvent victimes que ceux qui assistent à des concerts de reggae ou de rock (26% des garçons qui sortent plus d’une fois par mois en concert rap ou en fête techno ont été agressés ou menacés au cours de l’année, contre 31,2% et 37,7% parmi ceux qui sortent plus d’une fois par mois en concert reggae ou rock). Les choix musicaux distinguent donc, semble-t-il, des jeunes plus volontiers violents que d’autres.
Alcool, tabac, cannabis, signes de malaise psychologique et bagarres
30Les usages de tabac, mais aussi d’alcool ou de cannabis, qu’ils soient réguliers (10 fois et plus par mois) ou atypiques (réguliers et ayant souvent eu lieu seul ou avant midi) sont fortement associés aux violences agies ou subies, pour les deux sexes. De façon générale, la liaison est un peu plus forte chez les filles, mais surtout, plus marquée pour la participation active à des bagarres. Par exemple, il y a 2,1 fois plus de filles qui se sont bagarrées au cours des douze derniers mois parmi celles qui boivent de l’alcool régulièrement (26,7% contre 12,5%) et 1,5 fois plus de garçons (47,1% contre 31,1%), ces ratios ne valant plus que 1,6 chez les filles et 1,3 chez les garçons pour ce qui est des agressions ou des menaces subies. La relation entre violence et usage de produits psychoactifs est également plus intense avec les usages atypiques qui sont plus rares et plus discriminants, mais elle est plus marquée pour l’alcool que le cannabis. Les achats fréquents de cannabis sont liés aux bagarres et aux agressions d’une façon tout à fait similaire aux usages atypiques, signe que les populations ainsi repérées présentent des caractéristiques semblables.
Violences agies et subies selon le sexe, la scolarité et la sociabilité à 18 ans (% en ligne).
Violences agies et subies selon le sexe, la scolarité et la sociabilité à 18 ans (% en ligne).
31Les filles qui déclarent des problèmes de sommeil sont en moyenne plus impliquées dans des bagarres et plus souvent agressées, tandis que pour les garçons, seules les violences subies varient sensiblement avec les difficultés psychologiques. Les problèmes de sommeil sont pour les deux sexes plus nettement associés au fait d’avoir été agressé qu’à la participation à des bagarres. Il en va de même pour le fait d’avoir consulté un psychologue au cours des douze derniers mois, qui affecte moins significativement les violences agies ou subies par les garçons que celles des filles (en particulier, avoir consulté n’est pas significativement lié à la participation à des bagarres chez les garçons). Enfin, le même effet est perceptible en ce qui concerne la situation familiale :les filles sont plus sensibles à la séparation de leurs parents que les garçons. Celles qui vivent dans des familles monoparentales ou recomposées sont nettement plus bagarreuses que celles qui vivent avec leurs deux parents biologiques. La situation des parents affecte à un degré plus faible le comportement des garçons, elle distingue peu le niveau des violences subies par ces derniers.
Bagarres et violences subies selon le sexe, la situation des parents, les consommations de psycho-
Bagarres et violences subies selon le sexe, la situation des parents, les consommations de psycho-
32En somme, la participation à des bagarres se donne comme une dimension du comportement des jeunes scolarisés dans la filière professionnelle, ayant un parcours scolaire médiocre, une sociabilité intense, fréquentant les concerts de rap et accessoirement de musique techno, et consommant enfin régulièrement de l’alcool, du tabac et du cannabis. Les violences subies ont le même faisceau de déterminants, mais sont plus spécifiquement corrélées avec des éléments du contexte familial ou psychique, comme la séparation parentale, les problèmes de sommeil ou la consultation d’un psy au cours des douze derniers mois. En général, les filles se montrent plus sensibles à ces contextes. La raison en est peut-être qu’elles témoignent ordinairement d’une moindre agressivité et de conduites d’évitement des conflits plus fréquentes, qui font qu’elles sont moins souvent impliquées dans les situations violentes : par contraste, leur conduite apparaît donc plus marquée dans les contextes étudiés.
Donner des coups et en recevoir : analyse des interactions. Une première interprétation
Violence subie, violence agie
33L’analyse menée jusqu’ici considère implicitement que les violences agies et subies peuvent être comprises indépendamment l’une de l’autre. Or, la violence subie est étroitement liée à l’implication active dans des bagarres, pour les deux sexes : ceux qui ont participé à des bagarres ont plus souvent été menacés ou agressés, et réciproquement (Lagrange, 2001b). C’est ce que montre le tableau V – les odds-ratio (OR) correspondant au fait de s’être battu sachant qu’on a été agressé ou menacé, 4,5 pour les filles et 3,3 pour les garçons – sont identiques aux OR correspondant à l’association inverse, à savoir le fait d’avoir été agressé sachant qu’on s’est battu, ce qui signifie que les deux faits sont liés de façon symétrique. À la différence des adultes, se battre et être victime de violences sont donc étroitement imbriqués chez les jeunes : de ce fait, même si l’on vise à comprendre l’implication active dans des violences, il convient de ne pas les séparer. Cela complique évidemment la démarche puisque les déterminations de la violence exercée doivent être comprises au sein d’une dialectique violence agie / violence subie. Dans tout ce qui suit, il est indispensable de conserver à l’esprit qu’ESCAPAD ne permet pas à proprement parler d’établir la consécution entre les agressions et les bagarres : nous ne pouvons donc décrire que l’intensité d’une relation entre deux événements déclarés sans préjuger d’un lien de causalité, s’il y en a un.
Violences subies en fonction des violences agies au cours des douze derniers mois (% en ligne et
Violences subies en fonction des violences agies au cours des douze derniers mois (% en ligne et
34La différence d’ordre de grandeur de l’OR entre les garçons et les filles peut s’interpréter de la façon suivante. Les garçons victimes d’agression ont plus tendance à se battre que les autres, mais moins que les filles victimes d’agression : alors que les filles se battent moins souvent que les garçons, elles semblent modifier davantage leur comportement lorsqu’elles ont elles-mêmes subi des violences. Le comportement de bagarres, plus fréquent des garçons, semble en quelque sorte plus introdéterminé : un garçon « garçon » échange des coups. S’il a été menacé ou agressé, il a encore plus de raisons de le faire mais cela ne modifie pas aussi radicalement son comportement que celui des filles. Pour elles, le comportement de bagarre spontané est plus rare, mais la fréquence de ce comportement sera plus amplement modifiée chez celles qui ont été victimes d’agression. Pour prendre en compte l’effet du contexte de vie et des dispositions sur le couple violence agie / violence subie, il est intéressant de comparer les conduites dans divers sous-groupes.
Situation familiale, scolaire
35Chez les jeunes dont les parents sont séparés, l’association entre bagarre et agression est moindre que chez les jeunes dont les parents ne sont pas séparés. Cette relation est particulièrement forte chez les filles (l’OR correspondant à la participation à une bagarre parmi celles qui ont été agressées au cours de la même année vaut 4,8 quand les parents vivent ensemble mais 3,7 s’ils sont séparés). Appartenir à un foyer dont les parents sont désunis n’apparaît donc pas, à première vue, comme un facteur aggravant la réponse violente en situation d’exposition à la violence. Le fait que la variation d’odds-ratios associée à la comparaison des deux situations parentales envisagées soit plus importante chez les filles que chez les garçons suggère une nouvelle fois que les filles sont, dans leur comportement violent, plus sensibles au contexte extérieur que les garçons, en particulier aux facteurs familiaux et psychologiques [19].
36Alors que pour les deux sexes, les participations à des bagarres sont plus fréquentes en filière professionnelle qu’en filière générale [20], la nature de la liaison entre bagarre et agression subie varie de façon différente avec la filière suivant le sexe. Chez les filles inscrites en filière générale, l’OR associé au fait de se battre et d’avoir été victime d’agressions ou de menaces est 5,2; tandis qu’il vaut « seulement » 3,5 dans l’enseignement professionnel : l’hypothèse que nous pouvons formuler est que, parce qu’elles sont ordinairement plus violentes que leurs homologues de la filière générale, l’effet des agressions subies sur l’engagement dans des bagarres est moins net chez les filles de l’enseignement professionnel. Chez les garçons, plus souvent impliqués dans des bagarres, il n’y a pas d’effet de la filière : les OR correspondants sont quasiment identiques (OR = 3,8 en filière professionnelle contre 3,5 en filière générale). Ainsi, contrairement aux filles, il semble que les garçons du professionnel accentuent légèrement la réponse « virile » en réponse aux agressions subies.
37Les mêmes observations peuvent être faites concernant le redoublement : l’association entre participation à des bagarres et agression subie est moins forte chez les redoublants que chez les non redoublants, cette atténuation est plus visible parmi les filles (OR passant de 6,1 à 3,6) que les garçons (4,0 vs 3,2). Ce résultat n’est guère surprenant dans la mesure où le redoublement est plus fréquent parmi les garçons et où le lien entre redoublement et filière scolaire est très fort : 55% des redoublants sont inscrits en filière professionnelle, contre 16% des non redoublants; inversement 83% des élèves de filière professionnelle sont redoublants, contre 42% pour les élèves de la filière générale.
38Il semble ainsi possible de soutenir que l’implication dans des bagarres en présence de violences subies est renforcée chez les filles qui sont ordinairement à l’écart des violences, c’est-à-dire les élèves de l’enseignement général qui n’ont pas redoublé, vivant dans des foyers unis. Pour elles, la bagarre serait d’abord une réponse circonstanciée à une agression subie et non un mode d’expression.
Signes de malaise psychologique
39Pour les deux sexes, les difficultés psychologiques sont associées à des participations à des bagarres légèrement plus fréquentes, qu’il y ait eu agression ou non. En revanche, la réponse violente à ces agressions varie d’un sexe à l’autre en fonction des problèmes psychologiques. Chez les garçons, l’OR associé au fait de s’être battu et d’avoir été victime d’agression ou de menace est le même chez ceux qui ont des problèmes de sommeil et chez ceux qui n’en ont pas (3,6). Chez les filles il est au contraire sensiblement plus élevé chez celles qui n’ont pas de problème de sommeil (4,9) que chez celles qui en ont (3,8). Les difficultés psychologiques n’affectent donc guère l’implication active des garçons dans des bagarres, cependant qu’elles réduisent la tendance des filles à se battre.
40Nous retrouvons une tendance similaire avec la consultation d’un psychologue : elle est associée à davantage de réactions violentes chez les garçons agressés (3,6 vs 3,2), mais pas chez les filles (4,2 vs4,4). Dans l’enquête ESPAD, l’échelle de Kandel fournit un indice plus précis d’une disposition anxio-dépressive. Si les odds ratios sont plus élevés, c’est-à-dire que la corrélation entre le fait de se battre et d’avoir été victime est plus étroite pour les deux sexes, nous retrouvons la même « logique ». Selon ce critère, la présence de signes anxiodépressifs (définis ici globalement comme l’obtention d’un score supérieur ou égal à 20 sur une échelle variant de 0 à 24, ce qui isole près de 15% de la tranche d’âge [21] )affaiblit l’intensité du lien entre coups échangés et reçus pour les garçons (OR passant de 5,0 lorsque ces signes sont absents à 2,5 lorsqu’ils sont présents), comme pour les filles (OR = 8,4 vs 5,7). Cette réduction du pouvoir discriminant des atteintes résulte du fait que, chez ceux qui présentent des signes dépressifs, l’engagement dans des bagarres est relativement plus élevé alors même qu’ils n’ont pas été victimes.
Usages de substances psychoactives
41Les usages de tabac (quotidien), d’alcool ou de cannabis (réguliers c’est-à-dire au moins 10 au cours des 30 derniers jours) sont associés à une augmentation de la fréquence des bagarres. Cependant, les réponses violentes aux agressions sont variables suivant le contexte de consommation de ces produits. Si l’usage régulier de cannabis est associé à une augmentation de la fréquence des bagarres, l’usage atypique de cannabis, plus solitaire et témoignant d’un usage plus important du produit, diminue la fréquence des réponses violentes aux agressions. Ce résultat est vrai chez les garçons comme chez les filles. En fait, l’usage de cannabis est plus étroitement corrélé à une élévation des violences subies qu’à l’implication active dans des bagarres : la consommation régulière, qu’elle soit parfois solitaire ou non, semble sélectionner des sous-populations plus exposées à la violence, mais favorise un comportement plutôt pacifié, comme si cette consommation concernait des jeunes qui s’exposent plus à la violence mais sont plus « cools » ou moins prompts à s’engager dans des bagarres. La même remarque peut être faite à propos de l’usage quotidien de tabac, chez les garçons comme les filles (les odds-ratios étant tout à fait comparables à ceux obtenus pour l’usage atypique de cannabis). Il est à noter que si les achats fréquents de cannabis au cours de la vie augmentent la fréquence des bagarres déclarées en présence ou non d’agression (de dix à vingt points chez les filles ou les garçons), ils ne modifient pas du tout la réponse violente aux agressions (OR = 3,1 chez les garçons, 4,4 chez les filles, qu’ils soient acheteurs fréquents ou non), ce qui suggère que l’implication dans l’achat n’élève pas la propension à l’usage de la violence, acquisitive ou non.
42L’effet de l’usage atypique (i.e. non récréatif) d’alcool sur la relation entre agression subie et bagarre est assez différent de celui du cannabis, même s’il sélectionne également des sous-populations plus exposées à la violence. En effet, il tend à rendre plus fréquente la réaction violente des filles, tandis qu’il laisse inchangée celle des garçons. Alors que le cannabis, même consommé de façon régulière, solitaire et non récréative, semble avoir un effet pacificateur sur les usagers, qui évitent plus facilement le conflit que les non usagers, l’alcool a tendance à rendre plus agressifs ses usagers, notamment les filles.
Violence agie selon la violence subie et diverses conduites (% en ligne et odds ratio).
Violence agie selon la violence subie et diverses conduites (% en ligne et odds ratio).
43Deux conclusions sont à tirer de ces analyses. D’abord le fait que tous les déterminants étudiés, la séparation des parents, les difficultés scolaires, les signes de malaise psychologique et les usages de psychotropes et en particulier d’alcool augmentent l’implication dans les bagarres, même en l’absence de violence déclarée. Ce dernier lien avec l’alcool est bien connu : des résultats similaires ont été obtenus à l’étranger (notamment Parker, Auherhahn, 1998) mais aussi en France avec ESPAD (Peretti-Watel, 2001; Peretti-Watel, 2003) et ESCAPAD (Legleye et al.,2002). Ensuite le fait que la séparation des parents, les difficultés scolaires, les signes de malaise psychologique et en particulier les signes anxiodépressifs, tout comme l’usage régulier, solitaire et non récréatif de cannabis, ont tendance à diminuer la réponse violente aux agressions, au contraire de l’usage d’alcool, qui a tendance à les augmenter. Là encore, une exploitation récente d’ESCAPAD propose des résultats concordants (Peretti-Watel et al., 2002) en intégrant de plus quelques éléments d’interprétations en termes de mode de vie.
44Toutefois, il est possible de dépasser ce simple constat pour tenter d’offrir une explication plus globale de ces relations complexes en distinguant dans le mal-être dont témoigne le score à l’échelle de Kandel deux aspects corrélés mais distincts : la dimension anxieuse et la dimension dépressive. Il faut pour cela réinterroger le lien entre les dispositions psychiques et les usages de psychotropes et les violences. Une explication plus parcimonieuse de ces « effets paradoxaux » consiste à considérer les usages d’alcool et de cannabis en tant qu’indices de types de sociabilités différentes. Dans ce cadre, les difficultés psychiques ne commandent pas les conduites qui se traduisent in fine par des bagarres mais sont plutôt une conséquence dans une chaîne de déterminations qui s’organisent notamment à partir des styles de sociabilité adoptés.
Bagarres, sociabilité, consommations de psychotropes et « dépression »: une hypothèse alternative
45Deux observations cependant conduisent à préciser notre interprétation du lien entre violence et mal-être. D’abord le fait que les violences agies et les violences subies sont non pas séparées mais, singulièrement chez les garçons, deux pôles d’une même disposition agoniste. Ensuite le fait qu’il existe un lien très fort entre violence et sociabilité, cette dernière étant apriori éloignée des tendances dépressives et de la prostration. Un modèle plus complet doit donc intégrer la prise en compte du type de sociabilité et traduire l’idée que l’implication dans les bagarres est une conduite qui est favorisée par une sociabilité intense, des sorties, la participation à des concerts, qui éventuellement peut être la compensation d’un mal-être mais non sa conséquence nécessaire. Une telle sociabilité expose naturellement à des risques de conflits plus ou moins violents et est également liée à des consommations fréquentes de psychotropes. Les achats de cannabis, surtout s’ils sont fréquents, participent de ces deux aspects et pourraient donc être liés à des actions violentes (bagarres ou agressions) plus fréquentes, notamment parce qu’il est imaginable que les consommateurs comme les vendeurs utilisent la violence pour faire aboutir certaines transactions. À ce niveau, une précision est nécessaire : si les usagers d’alcool et de cannabis sont souvent les mêmes, l’usage de cannabis ne sélectionne pas des jeunes qui prennent l’initiative de se battre, au contraire de l’usage d’alcool. Cette sociabilité intense est enfin aussi favorisée par la séparation des parents. Plus souvent adoptée par des jeunes en difficulté scolaire, elle peut renforcer une marginalisation par rapport à l’école qui se traduit par des tensions de type anxio-dépressif. Pour mettre à l’épreuve cette hypothèse, nous avons recouru à des modèles logistiques prenant en compte les violences subies de sorte que soient analysés ici les effets des autres déterminations, une fois contrôlé ce que la violence agie doit au fait d’avoir subi une agression.
Les violences agies seraient liées à la sociabilité et à l’usage d’alcool, très peu àl’usage et aux achats de cannabis
46Par rapport aux jeunes qui ont une sociabilité intense, ceux qui ont une sociabilité de face à face sont deux fois moins souvent impliqués dans des bagarres. L’inventaire des préférences musicales et des sorties en concert est une des variables les plus discriminantes des conduites violentes, toutes choses égales. Il montre que les jeunes qui sortent fréquemment en discothèque ou dans les concerts rap ou reggae sont beaucoup plus souvent que les autres impliqués dans des bagarres (2,2 fois pour les filles ou 4,1 pour les garçons). La fréquentation des fêtes techno est liée de façon similaire, bien que le différentiel sexuel soit réduit alors que les concerts rock ne sont pas associés à ces comportements agressifs.
47En ce qui concerne les consommations de produits psychoactifs, l’usage atypique d’alcool est fortement lié aux bagarres chez les garçons [22]. Inversement, la consommation atypique de cannabis et l’usage quotidien de tabac ne sont pas associés aux bagarres chez les garçons, mais le sont chez les filles. Les achats de cannabis, même fréquents, ne sont pas associés à la participation à une bagarre (ils ne figurent donc pas dans ce modèle). S’agissant du contexte familial, la vie dans une famille recomposée n’affecte pas de façon significative les conduites des jeunes, pas plus que la consultation d’un psy au cours des douze derniers mois (ces variables ne sont donc pas introduites dans le modèle). L’implication des garçons dans des bagarres n’est pas liée à la présence de signes de malaise psychologique; parmi les filles, en revanche, le lien avec les problèmes de sommeil reste relativement important.
Modélisations logistiques:OR ajustés pour les bagarres selon la situation scolaire et familiale, les
Modélisations logistiques:OR ajustés pour les bagarres selon la situation scolaire et familiale, les
48L’hypothèse selon laquelle la violence serait un moyen mis en œuvre par les garçons et les filles très consommateurs pour faire aboutir les transactions engagées pour se procurer du cannabis ne se vérifie pas. À l’appui de cette hypothèse, nous avions observé que même lorsque le sexe et l’intensité de la sociabilité sont contrôlés, il reste une corrélation entre la fréquence de l’achat de cannabis et l’implication active dans des bagarres, mais il y a deux objections fortes. Nous observons la même liaison pour les consommations d’alcool qui n’engendrent pas de transactions illicites : à sociabilité identique, l’implication active dans des bagarres reste toujours sensiblement plus importante chez ceux qui consomment de l’alcool dix fois par mois ou plus que chez ceux qui en consomment plus rarement, et encore davantage si nous considérons les usages réguliers et non récréatifs de ces deux produits. L’analyse plus complète menée par régression logistique ne valide pas l’idée que l’implication active dans des bagarres soit liée à une consommation intense ou problématique de cannabis ni même aux démarches pour se le procurer, alors qu’elle est sensiblement plus forte chez les jeunes qui consomment souvent de l’alcool. Il est difficile de dire si se battre est favorisé par les propriétés spécifiques de l’alcool ou si ce qui est en jeu ici est plutôt un effet de sélection : l’opposition entre consommateurs d’alcool et fumeurs de cannabis recouperait dans ce cas des différences de milieu ou d’habitus.
49Si l’analyse conduit à affirmer que l’implication dans des bagarres n’est pas directement corrélative des consommations de cannabis, elle n’autorise pas à affirmer que les bagarres ne sont pas liées au deal et au business qui va avec la diffusion du cannabis. La consommation et le deal de cannabis sont évidemment interdépendants, mais ils n’impliquent pas les mêmes acteurs et n’ont pas les mêmes ressorts. Par contre, les signes de malaise psychologique et la consultation d’un psychologue au cours des douze derniers mois restent liés aux violences, en particulier pour les filles.
Les violences subies sont liées au contexte familial et au mal-être psychique
50Les déterminations des violences subies sont différentes de celles des bagarres : celles-ci semblent plus largement indépendantes du mode de vie des jeunes, et plus fortement liées à leur équilibre psychique. Au contraire de ce que nous observons pour la participation à des bagarres, les signes de malaise psychologique sont fortement liés aux déclarations de violences subies, chez les garçons comme chez les filles. Assez curieusement toutefois, alors que généralement, les garçons semblent moins sensibles au contexte psychologique et familial, ils sont plus souvent agressés ou menacés lorsque leurs parents sont séparés, ce qui n’est pas le cas des filles.
51La consommation atypique de cannabis n’est pas liée à une élévation des violences subies et, fait notable, en acheter personnellement souvent reste également indépendant des agressions et menaces déclarées (ces deux variables ne figurent donc pas dans le modèle). L’usage atypique d’alcool n’est pas associé aux violences subies déclarées par les garçons, mais reste assez fortement lié à celles déclarées par les filles. Là encore, il est possible d’invoquerle fait que des représentations sexuées des usages de produits pourraient rendre l’entourage des filles moins tolérant à leurs excès que ceux des garçons, ou les y exposer davantage. La même remarque vaut pour la consommation quotidienne de tabac, liée aux agressions chez les filles mais pas les garçons.
52La filière scolaire a peu d’influence, quoique l’inscription en filière professionnelle diminue la fréquence des violences parmi les garçons. De même, l’intensité de la sociabilité et les préférences musicales jouent un rôle moindre que pour la participation à des bagarres, et d’ailleurs de façon contraire chez les garçons et les filles. Ainsi paradoxalement, chez les garçons, alors que les concerts, à l’exception du rock et des « autres styles de musique », sont étroitement associés à la violence agie, c’est le fait d’assister à des concerts rock ou d’autres styles qui augmente la probabilité de subir des violences [23]. Il y aurait donc un effet de sélection des publics de ces différents événements : le public masculin des concerts rap ou des fêtes techno (où les bagarres sont plus fréquentes) est moins souvent victime ou moins sensible aux agressions que celui des concerts où l’on se bat moins (les concerts rock, par exemple). Pour les filles, l’effet de la sociabilité et particulièrement des sorties musicales est plus fort et plus uniforme : toutes les sorties sont plutôt des occasions d’être menacées ou agressées, et plus seulement les sorties en rave ou en free party.
53Il ressort nettement des analyses que le fait d’avoir été agressé physiquement ou menacé correspond à un renforcement des problèmes de sommeil et des difficultés psychologiques chez les filles mais aussi chez les garçons.
54La participation active à des bagarres est liée à des signes anxieux plutôt que dépressifs.
55Le fait que les jeunes qui suivent une filière professionnelle ou qui ont redoublé aient une propension plus élevée à s’impliquer dans des bagarres laisse penser que les bagarres et la violence exercée participent d’une réponse à des frustrations et à un échec scolaires, sans qu’il soit possible de dire si la bagarre sélectionne des individus qui sont scolarisés dans les filières de relégation et en échec parce qu’ils sont en général plus âgés et plus engagés dans des activités extrascolaires que leurs camarades, ou s’il s’agit d’un effet médiatisé par la frustration. Dans ce cas, une des hypothèses que l’on peut formuler est que les frustrations et les échecs scolaires induisent une tentative de reconstruction ou d’élévation de l’estime de soi par l’affrontement (Honneth, 2000). Il ne s’agit plus alors directement de l’effet d’un mal-être de type introverti.
56Les jeunes qui sont impliqués dans des bagarres se caractérisent notamment par une sociabilité très intense marquée par des sorties et l’on conçoit difficilement que ces jeunes bagarreurs expriment à travers des problèmes de sommeil ou la consultation d’un psycho-logue une attitude de retrait et d’abattement. En effet, chez les garçons comme chez les filles qui ont une sociabilité intense, les problèmes de sommeil de même que la consultation d’un psychologue sont un peu plus fréquents mais la relation avec la sociabilité n’est pas très forte. Pour préciser la relation, nous avons eu recours à l’échelle de Kandel, au sein de laquelle nous avons construit deux sous-échelles en quatre paliers de façon à ce que chacun isole environ 25% de jeunes (dépressifs ou anxieux) de chaque sexe.
57Les autres effets du contexte et des circonstances ont été neutralisés en contrôlant les effets du contexte sociable. Pour ce faire, ont donc été introduits à côté des indices psycho-logiques dans les régressions, la filière scolaire, les sorties et le contrôle des sorties, la violence subie, l’usage de cannabis.
58Il s’avère que les dispositions anxieuses et dépressives s’opposent : pour les deux sexes, le fait de présenter d’importants signes anxieux augmente les chances de participer à une bagarre, tandis que les signes dépressifs ne jouent que lorsqu’ils sont relativement intenses chez les garçons, où ils tempèrent alors la participation à des bagarres. Ces résultats suggèrent donc que ce n’est pas la tendance dépressive qui trouve une expression dans les bagarres mais qu’une anxiété et une nervosité accompagnent ou suscitent une sociabilité extrascolaire intense qui, pour une fraction des garçons et des filles, expose à des violences et se conjugue à des conduites agressives.
59Les figures 1 et 2 résument les conclusions des analyses qui précèdent concernant les liens avec les violences agies et subies. Ces schémas retiennent les résultats concordants obtenus à partir des deux enquêtes ESPAD et ESCAPAD tout en marquant les spécificités que chacune permet de préciser (sociabilité et situation familiale pour ESCAPAD, signes anxio-dépressifs pour ESPAD). Ces schémas sont intégrés dans le cadre interprétatif présenté précédemment. Si les liens figurés par des traits sont validés par l’analyse, le sens des flèches correspond à des hypothèses interprétatives. La sociabilité intense, les difficultés scolaires d’une part, les altérations du cadre familial et l’anxiété de l’autre favorisent l’implicationdans des bagarres. La principale différence entre les déterminations observées chez les garçons et les filles tient au rôle amoindri des usages de produits psychoactifs chez les garçons et au fait que les signes dépressifs ne sont pas associés à davantage de violences subies de la part des filles, au contraire des garçons (tableau non présenté). Ici encore, cette différence est sans doute à interpréter en terme de rôles sexuels : les filles seraient plus à leur place dans une attitude de retrait et d’évitement des conflits que facilitent les symptômes dépressifs, au contraire des garçons dont la symptomatologie dépressive diminue les comportements agonistes et virils censés être la norme masculine, ce qui peut donc donner lieu à des stigmatisations ou des brimades. Il est également probable que les violences subies renforcent une tendance dépressive, au moins chez les garçons.
Interprétation
60Le clivage entre les sexes s’agissant particulièrement de la violence agie a fait l’objet d’une immense littérature (Butler [1990] 2006; Chesney-Lind 1997; Payne 1996). Sans entrer véritablement dans le débat sur les expressions du genre, renouvelées par les travaux de J. Butler notamment, observons, à l’instar de Chesney-Lind, que la déviance et notamment les conduites violentes chez les filles sont souvent des violences exercées en réponse à des violences subies. Ce qui suggère que la violence exercée par les filles a souvent besoin de motifs circonstanciels; c’est un registre d’action peu accessible en dehors de ces circonstances particulières.
Modélisations logistiques: OR ajustés pour la participation à une bagarre selon la violence subie,
Modélisations logistiques: OR ajustés pour la participation à une bagarre selon la violence subie,
Synthèse des interactions chez les garçons.
Synthèse des interactions chez les garçons.
61De nombreuses interprétations différentes de ce moindre recours à la violence chez les filles sont possibles. Elles ressortissent à un spectre large qui va d’une réflexion sur les dispositions physiques propres à chaque sexe à une réflexion sur les codes expressifs du genre. Ainsi, l’on peut comprendre les différences d’implication des filles et des garçons en se plaçant du point des effets du genre comme registre d’expression socialement régulé. L’interprétation qui explique ces différences d’implication dans les violences par le dimorphisme physique et ses corrélats psychosociaux n’est pas incompatible avec cette différence générale, mais elle n’apparaît pas comme un bon candidat pour comprendre le caractère plus circonstancié de la violence agie chez les filles de l’enseignement général (les filles de l’enseignement professionnel ayant un comportement plus homogène, assez proche de celui des garçons). Ce dernier résultat suggère une interprétation de la violence comme expression normativement réglée, entrant dans un registre d’action qui n’est pas directement défini par le dimorphisme physique. En fait, les deux interprétations peuvent être conjointes. D’ailleurs, une auteure comme J. Butler, en récusant l’idée que le sexe soit un donné naturel, en essayant de comprendre comment le social inscrit dans le corps ses régulations, nous conduit à interpréter les conduites sexuelles mais aussi non sexuelles comme des conduites informées par le substrat physique, celui-ci étant davantage dénaturalisé que dans les théories traditionnelles.
62La violence subie est en grande partie corrélative de la violence agie, particulièrement pour les garçons qui trouvent là un domaine de conduite agonistique accessible. La violence exercée et la violence subie ne peuvent pas être interprétées indépendamment l’une de l’autre, les deux sont constitutives d’un même système d’action associé à un style de vie d’une fraction des jeunes. Une interprétation séduisante de cette relation entre violences, subies ou agies, et styles de vie – sorties, sociabilité et musique – consiste à penser les violences en s’inspirant des travaux de L. Cohen et M. Felson (Cohen, Felson 1979; Felson, 1994). À la fin des années 1970, ces auteurs ont développé une analyse de la victimation qui montre que des transformations dans les styles de vie et en particulier les interactions dans l’espace public dans les sociétés modernes ont favorisé les atteintes aux biens (réduction des sphères d’interconnaissance, bi-activité réduisant la protection du domicile, etc.). De même on pourrait suggérer que les interactions anonymes autour des discothèques, des concerts, des stades fournissent aux violences interpersonnelles des occasions, une base large de rencontres dans des lieux qui échappent aux contrôles et aux surveillances que l’on trouve dans les quartiers, les écoles, les endroits où il y a de l’interconnaissance, de l’institution et des collectifs organisés. Cette hypothèse n’occulte pas totalement la problématique du mal-être puisque cette sociabilité intense pourrait être en partie compensatrice, comme le montre le lien entre certains signes de mal-être et sociabilité.
Synthèse des interactions chez les filles.
Synthèse des interactions chez les filles.
63Si l’interprétation de la violence subie comme corrélat du style de vie est assez cohérente, cette interprétation est insuffisante pour la violence agie. D’abord si elle en est corrélative, la violence subie ne peut être conçue comme une explication de la violence agie sous peine de circularité complète des explications. La violence subie n’est pas une véritable variable exogène, mais doit être incluse dans l’analyse pour éviter de se tromper sur l’importance des autres effets observés [24]. Une fois la violence subie prise en compte, les effets de l’exposition – sorties, sociabilité – sur la violence agie restent très significatifs. De même des éléments qui traduisent la réussite scolaire ou le contrôle parental et les signes anxio-dépressifs influent, toutes choses égales, sur la propension à s’engager activement dans des violences.
64La violence exercée ressortit à un registre d’action, particulièrement développé chez les garçons de l’enseignement professionnel qui sont, au moins partiellement en échec scolaire. À l’écart des normes de la réussite scolaire, ces garçons développeraient une anxiété et chercheraient dans une sociabilité intense, des comportements violents et des consommations abusives une réponse à des frustrations et des difficultés de vie [25]. S’il semble difficile de soutenir que la violence exercée par ces jeunes puisse être la conséquence d’une disposition dépressive ou celle d’un usage même immodéré de cannabis, il n’en reste pas moins vrai que les signes de malaise psychologique à tendance dépressive sont liés aux violences subies par les deux sexes.
65L’usage de cannabis est associé à des comportements agressifs moins fréquents, il rapproche donc en quelque sorte le comportement des garçons de celui des filles : de ce point de vue, comme les élèves de l’enseignement général, les usagers réguliers ou atypiques de cannabis affirment une position plus égalitaire dans les rapports entre sexes. La consommation d’alcool semble au contraire favoriser les comportements agressifs, dans la mesure où elle est associée à des participations plus fréquentes dans des bagarres, notamment chez les filles. Ainsi, la consommation d’alcool comme les signes de malaise psychologique ou les tendances anxio-dépressives pourraient bien être des conséquences des tensions entre le désir de sortir et les exigences familiales et scolaires.
66L’analyse souffre d’une limitation apparente forte qui tient au fait que les enquêtes ne permettent pas d’établir de lien de consécution et encore moins de lien causal entre les différents événements étudiés. En particulier, il est imaginable que bagarres et signes anxiodépressifs puissent découler l’un de l’autre, dans un sens ou dans l’autre. Cependant, la question n’est pas tant d’établir une causalité que de cerner un ensemble de facteurs susceptibles de rendre compte des associations observées entre violence et éléments de contexte et circonstances afin d’illustrer la plausibilité des hypothèses formulées conjuguant violence et rôle des signes anxio-dépressifs. Ces enquêtes peuvent donc bien fournir des indices probants de la validité des éléments d’explication avancés, même s’il est clair qu’un questionnement plus adéquat serait nécessaire pour préciser les interprétations proposées.
67La détection de la dépressivité est délicate à l’adolescence, dans la mesure où cette période de la vie se caractérise justement par des interrogations et des doutes sur soi, son avenir etc., se manifestant par des traits de comportement anxieux et dépressifs qui rendent d’autant plus difficile le diagnostic de véritable dépression (Kirkcaldy et al.,2003; Marcelli, 2000). Autrement dit, les symptômes dépressifs présentent un certain caractère de normalité à l’adolescence, ce qui n’exclut pas qu’ils puissent révéler une véritable pathologie; en particulier, il est vraisemblable que les adolescents qui présentent de véritables tendances dépressives se trouvent aussi parmi ceux qui ont un score élevé à la dimension dépressive de Kandel, même si la majorité des adolescents obtenant de tels scores peuvent ne pas présenter de véritables dépressions diagnostiquées médicalement. Cependant un score élevé dénote une disposition psychique qui donne sens et cohérence à un ensemble de conduites de prostrations et de retrait sociable qui distinguent une fraction des adolescents. Ici, nous avons distingué les traits dépressifs des traits anxieux afin de mettre en évidence les différences de comportement associés : ce faisant, il s’agit de contourner l’aspect purement psychologique de la définition de l’échelle de Kandel pour retenir au contraire les aspects comportementaux et plus sociologiques qu’elle permet, dans une certaine mesure, d’appréhender (Peretti-Watel, 2003). Toutefois, il est clair que le repérage précis de ces éléments de personnalité reste très délicat dans les enquêtes en population générale, et que pour ce faire, la fixation de seuils arbitraires dans une échelle de type Kandel reste relativement grossière.
68L’analyse effectuée ici pourrait être élargie à l’étude de l’estime de soi : outre le stress et l’anxiété générés par les difficultés scolaires, familiales ou l’exposition à la violence, susceptibles également de provoquer des réactions violentes en retour, plusieurs théories socio-logiques contemporaines insistent sur la reconquête de l’estime de soi ainsi perdue par le recours à la violence ou à l’usage de produits psychoactifs. Le questionnaire ESPAD contient justement l’échelle de Rosenberg (en 10 questions) qui permet d’évaluer l’estime de soi. Sans qu’un tel résultat remette en cause ces théories, l’utilisation de cette échelle se révèle délicate : l’analyse exploratoire effectuée ne permet pas de retrouver un lien clair entre auto-dépréciation et violence agie ou subie, voire entre auto-dépréciation et usages de produits psychoactifs, et les indicateurs de mésestime de soi testés dans les modèles logistiques présentés n’ont jamais été significativement associés aux bagarres ou aux agressions.
Conclusion
69L’adolescence est le moment de la découverte des usages de produits psychoactifs, et notamment des plus courants d’entre eux, le tabac, mais aussi l’alcool et le cannabis. Elle est également une période d’adaptation qui s’accompagne très souvent de signes dépressifs ou anxieux ou de manifestations violentes. Si la relation entre symptômes dépressifs et tentative de suicide a été fermement établie, la relation entre des dispositions psychiques anxieuses et/ou dépressives et l’implication dans des violences a plus rarement été étayée empiriquement. Pourtant l’anxiété fonctionne comme un chaînon qui relie les frustrations – notamment dues aux difficultés familiales, aux échecs scolaires – et la délinquance. À l’aide de deux grandes enquêtes récentes auprès des adolescents, nous avons précisé les liens entre ces comportements, tout en tenant compte des situations scolaires et de la sociabilité. Il ressort d’abord la forte corrélation entre usage de produits psychoactifs, violences subies ou agies (participation à des bagarres et agressions ou menaces) d’une part, type de scolarité mais aussi intensité et type de la sociabilité, de l’autre. Ce qui souligne que les sorties entre amis sont à la fois des occasions de consommer de l’alcool et du cannabis mais aussi des occasions de s’exposer à des comportements violents, voire d’être soi-même violent. L’analyse met toutefois en évidence le rôle contrasté de l’alcool et du cannabis. L’usage de cannabis apparaît ainsi jouer un faible rôle dans l’implication dans les violences actives du type bagarre, au contraire de l’usage d’alcool. À l’inverse, elle souligne le rôle plus important de l’usage de cannabis par rapport aux violences subies de type agression ou menaces. L’examen de la liaison entre signes de mal-être psychique et violence permet par ailleurs de suggérer que celle-ci serait plutôt associée à des manifestations anxieuses que dépressives. Aussi l’idée d’un lien entre un mal-être à connotation dépressive ou anxieuse et conduites délinquantes ou violentes doit-elle être reformulée : pour comprendre le surcroît de violences d’une partie des jeunes, il faut envisager ces actions comme des manières délibérées de surmonter une anxiété et des frustrations, notamment en regard de la situation scolaire. Plus exactement, cette interprétation refuse de voir seulement chez les auteurs de violences des jeunes mal dans leur peau; elle souligne la possibilité de discerner un ressentiment devant l’étroitesse des voies qui leur sont accessibles à l’école et par l’école. Ils opposent au stress des conduites sociables et des sorties qui leur permettent de s’affirmer et de se valoriser. Mais ce faisant, ils s’exposent à des violences qu’ils provoquent ou subissent suivant leurs ressources et leurs dispositions. Le registre d’action de la violence agie est en effet inégalement accessible : il semble l’être davantage aux garçons des filières professionnelles qu’aux filles et aux garçons de la filière générale et il est accentué parmi les consommateurs d’alcool et au contraire plus difficile aux consommateurs de cannabis. Il se pourrait qu’à travers la moindre implication dans des bagarres et l’envoi de signes dépressifs chez une fraction des garçons scolarisés dans la filière générale, on repère la mobilisation d’un « idiome de la culpabilité ».
70Notre analyse tendrait donc plutôt à confirmer les thèses de la strain theory développée par R. Agnew, selon laquelle les adolescents ne sont pas les objets passifs d’un déterminisme psychologique, mais des acteurs parfois stressés.
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Mots-clés éditeurs : ADOLESCENT, ENQUÊTE EN POPULATION GÉNÉRALE, SANTÉ MENTALE, SUBSTANCES PSYCHOACTIVES, VIOLENCE
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Date de mise en ligne : 01/12/2007
https://doi.org/10.3917/ds.313.0331