Article de revue

Comprendre et rechercher les causes des émeutes urbaines de 2005

Une mise en perspective

Pages 505 à 520

Citer cet article


  • Duprez, D.
(2006). Comprendre et rechercher les causes des émeutes urbaines de 2005 Une mise en perspective. Déviance et Société, . 30(4), 505-520. https://doi.org/10.3917/ds.304.0505.

  • Duprez, Dominique.
« Comprendre et rechercher les causes des émeutes urbaines de 2005 : Une mise en perspective ». Déviance et Société, 2006/4 Vol. 30, 2006. p.505-520. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-deviance-et-societe-2006-4-page-505?lang=fr.

  • DUPREZ, Dominique,
2006. Comprendre et rechercher les causes des émeutes urbaines de 2005 Une mise en perspective. Déviance et Société, 2006/4 Vol. 30, p.505-520. DOI : 10.3917/ds.304.0505. URL : https://shs.cairn.info/revue-deviance-et-societe-2006-4-page-505?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ds.304.0505


Notes

  • [*]
    Centre national de la recherche scientifique et Université des sciences de Lille 1 (Clersé-Ifrési).
  • [1]
    Le sociologue Robert Castel préfère évoquer la notion d’État social plutôt que celle d’État-providence qui est utilisée, selon lui, par les adversaires de l’intervention de l’État (Castel, 1995).
  • [2]
    Dans le cas français, la plupart de ces jeunes dont les familles étaient issues des anciennes colonies françaises, possèdent la nationalité française.
  • [3]
    On fait référence à l’exploitation de l’enquête sur les conditions de vie menée avec l’INSEEsur dix quartiers des politiques de la ville en 1994-1995; cf. Duprez, Leclerc-Olive, Pinet, 1996.
  • [4]
    Nous avons utilisé une variable dichotomique : origine maghrébine/toute autre origine lorsque la personne enquêtée se trouvait dans l’un des cas suivants : 1. posséder la nationalité de l’un des pays du Maghreb; 2 être née dans un de ces pays; 3. être l’enfant d’un père situé dans le cas 1 ou 2.
  • [5]
    L’enquête Génération 98apour objectif d’analyser les parcours sur le marché du travail des jeunes sortis de formation initiale en 1998 à tous les niveaux de formation. Sur un échantillon de 56 000 jeunes, deux interrogations ont été réalisées, l’une au printemps 2001, trois ans après la fin de leurs études, une seconde au printemps 2003. Pour les détails, voir INSEE, 2006,294.
  • [6]
    Le milieu est constitué principalement d’un corps qui exerce sa carrière en région parisienne et très proche de la Préfecture de police de Paris qui est globalement plus proche du pouvoir en place que les grands services de police urbaine de province. Même lorsque la gauche est au pouvoir, la droite garde de forts relais dans ce milieu.
  • [7]
    Loi du 13 décembre 2000 relative à la solidarité et au renouvellement urbains.
  • [8]
    Un appel du chanteur de rap, Joey Starr et d’autres célébrités en décembre 2005, invitait les jeunes à aller s’inscrire sur les listes électorales afin de pouvoir exprimer leur mécontentement en 2007. Cette campagne d’inscriptions collectives sur les listes électorales semble avoir eu un relatif succès.

1Il y a, bien entendu, plusieurs clés de lecture possibles des émeutes urbaines de l’automne 2005. Didier Lapeyronnie privilégie celle de l’action collective à travers les thèses de Hobsbawm (1959), en une interprétation de « révolte primitive » des émeutes urbaines, pour signifier qu’elles sont en deçà d’un mouvement social structuré.

2Je commencerai mon propos en rappelant quelques dimensions structurelles de la situation française qui peuvent renvoyer à d’autres clés de lecture qui ne se résument pas à l’analyse de la subjectivité des acteurs, même si celle-ci est à prendre en compte et le mérite de la contribution de D. Lapeyronnie est de mettre au centre de sa réflexion les discours des jeunes en révolte.

3Une première clé de lecture renvoie à la crise du modèle français, dit républicain, d’intégration des jeunes issus des minorités ethniques. Certes, on verra que c’est plus l’appartenance à des quartiers défavorisés et leur situation sociale qui ont été mises en avant par les émeutiers, que leur ethnicité. Mais ces événements se sont cristallisés sur fond de discriminations ethniques et de panne de l’ascenseur social qui était une des caractéristiques du modèle d’intégration à la française dans les années 1970-1980.

4Une seconde clé de lecture renvoie à l’action publique, à ses à-coups en France en fonction du clivage politique droite-gauche qui a contribué à déstabiliser ces quartiers. Les politiques d’insertion sociale et professionnelle menées par la gauche ont limité par une politique d’emplois aidés des pouvoirs publics, les effets dévastateurs des discriminations, ethniques et territoriales, à l’emploi, notamment pour les jeunes diplômés des universités. Leur arrêt, avec le retour au pouvoir de la droite, a créé un fort mécontentement et du ressentiment dans le monde social des cités. Hughes Lagrange (2006,114), dans le cadre d’une interrogation sur les effets des politiques locales sur les événements, remarque que ces derniers se sont produits dans une période de désengagement de l’État. Concernant la situation de la Seine-Saint-Denis, qui a constitué au départ le foyer des émeutes, les indications convergentes fournies par de nombreuses associations, montrent que le fait de différer des crédits, de mars à septembre 2005, a créé un attentisme généralisé et une démobilisation dont le tissu associatif, fragilisé depuis 2002, n’avait aucun besoin. La suspension des crédits de l’État aux associations a eu des effets désastreux sur l’ensemble du département de Seine-Saint-Denis.

5Enfin, les tensions entre les jeunes et la police – plus généralement avec les institutions et l’État –, expliquent également la contagion d’événements qui restent habituellement circonscrits à l’échelle d’un quartier précis. Ces tensions sont anciennes en France et sont assez directement issues du contexte des événements de mai 1968 et de la priorité donnée depuis le début des années 1970 au maintien de l’ordre public sur toute autre considération. Ces tensions ont été cependant ravivées par un management très sécuritaire du ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, qui a anéanti les quelques progrès d’un rêve d’une police de proximité qu’avaient, avec beaucoup d’hésitations et de difficultés, tenté de mettre en place plusieurs ministres de l’Intérieur de gauche, Jean-Pierre Chevènement en ayant été le principal artisan.

6C’est l’ensemble de ces dimensions qui expliquent selon moi ces événements et leur enchaînement; mon objectif sera ici de les développer, la question de l’action collective étant à resituer dans le cadre de cette analyse.

Les fondements du modèle républicain à l’épreuve du chômage et des discriminations

7Pour comprendre la situation française, il faut rappeler les fondements du modèle d’intégrationdes immigrés dont la finalité est leur assimilation dans la société. Il repose sur deux dogmes, celui de la réussite individuelle et du refus de l’intégration communautaire, celui de l’école laïque et émancipatrice qui permet à chacun de réussir par ses mérites. Il y a certes un paradoxe, dans un pays où l’État social [1] aété durant de longues décennies un régulateur du capitalisme, de voir prôner un modèle individualiste d’intégration des minorités ethniques et un rejet du communautarisme, assimilé ici aux pays anglo-saxons.

8Ce modèle d’intégration a été pendant longtemps l’objet d’un consensus en France et il reste largement majoritaire, notamment à droite sur le plan politique. En effet, il a été, avant et après la Seconde Guerre mondiale, relativement efficace. Les travailleurs étrangers étaient facilement intégrés à la société française, le syndicalisme étant un support important de cette intégration. L’influence du parti communiste est restée importante jusqu’au début des années 1980 sur les classes populaires avec sa dimension internationaliste, et il complétait sur le plan territorial les formes d’encadrement syndical à l’usine. Par ailleurs, les cas de réussite sociale étaient suffisamment nombreux pour étayer l’efficacité du modèle.

9La question des discriminations d’origine géographique et ethnique dans le débat politique est un phénomène relativement récent en France, et encore plus dans le champ scientifique. Si la problématique sociale était présente dans les discours des jeunes issus de l’immigrationdès les années 1980, elle n’a réellement été reprise que dans la seconde moitié des années 1990 par des chercheurs d’un centre de recherche sociologique à Paris, le CADIS autour de M. Wieviorka (1996), en ouvrant le débat sur le multiculturalisme. Jus-que-là, un certain unanimisme régnait dans la communauté des sociologues pour souligner les vertus du modèle français d’intégration. Ainsi, D. Schnapper (1992,114-116), dans une étude comparative des politiques européennes, précisait que : La France est l’État-nation par excellence, et, par conséquent, la nation de l’intégration individuelle […] Le système scolaire centralisé et autoritaire a acculturé et intégré, pendant plus d’un siècle, tous les enfants, y compris ceux dont les parents avaient récemment immigré en France […] Ce modèle, même s’il est ébranlé par les modes d’intégration spécifique des sociétés modernes, continue à assurer la socialisation des enfants d’immigrés.

10Avec la surexposition au chômage des jeunes issus de minorités ethniques [2], le modèle individualiste et républicain d’intégration à la française est de plus en plus contesté, pas seulement par les jeunes des cités. Ainsi F.Khosrokhavar se demande si l’idéologie libératrice de ce modèle d’intégration ne devient pas répressive, puisqu’elle exige de chacun un comportement conforme au modèle universaliste mais dénie, simultanément, la capacité effective de participation à cette universalité qui suppose l’intégration économique et sociale. De nombreux jeunes se trouvent ainsi non seulement marginalisés et exclus sur le plan économique, mais aussi minorés et ethnicisés par leur incapacité d’incarner l’universalisme abstrait comme l’entendent les inclus (Khosrokhavar, 1996,115). Cette question de l’intégration des étrangers dans l’espace national est, en France, très liée à une pensée d’État (Sayad, 1999,5-25).

11La question de l’accès à l’emploi des jeunes issus des minorités est une question clé. Malheureusement, les données statistiques en France sont rares car c’est le critère de la nationalité qui est le plus généralement utilisé. Or, la « question sociale » liée aux émeutes urbaines de novembre 2005, n’est pas celle des pères ayant gardé leur nationalité d’origine et qui ont pu s’intégrer majoritairement à la société salariale, mais celle de leurs enfants et surtout petits-enfants. Ceux-ci ont le plus souvent la nationalité française et ce sont eux qui sont victimes de discriminations à l’emploi. Ils restent assez largement invisibles statistiquement en raison des difficultés à utiliser le critère de l’origine en France.

12On peut cependant donner quelques indications pour éclairer la question des discriminations à l’emploi, question qui est désormais reconnue par les organisations gouvernementales. L’Institut national de la statistique (INSEE) montre que les jeunes sont beaucoup plus exposés au chômage que les classes d’âge les plus âgées.

Tableau I:

Taux de chômage par tranche d’âge.

Tableau avec taux de chômage par tranche d'âge pour les années 1990, 1995, 2000 et 2005, séparé par sexe et groupes d'âge.
Tableau I: Taux de chômage par tranche d’âge. En % 1990 1995 2000 2005 Femmes 12,1 13,9 11,9 10,9 15-24 ans 23,9 32,2 23,7 24,6 25-49 ans 10,9 12,9 11,6 10,4 50 ans et plus 8,2 8,4 8,5 7,2 Hommes 7,0 9,8 8,5 9,0 15-24 ans 15,3 20,9 18,4 21,4 25-49 ans 6,0 8,9 7,7 8,0 50 ans et plus 5,7 7,5 6,9 6,6 Note: taux de chômage au sens du BIT en mars de chaque année. Note: taux de chômage en moyenne annuelle àpartir de 2002. Champ: actifs de 15 à 64 ans. Source: INSEE, enquêtes Emploi.

Taux de chômage par tranche d’âge.

INSEE, enquêtes Emploi

13On sait par ailleurs que la corrélation est forte entre le niveau d’études et le taux de chômage. Plus le niveau de diplôme est élevé, plus le risque de chômage décroît. C’est ce que montre le tableau II.

Tableau II:

Taux de chômage selon le diplôme.

Tableau avec taux de chômage selon le diplôme pour les années 1990, 1995, 2000 et 2005, séparé par sexe et niveau d'études.
Tableau II: Taux de chômage selon le diplôme. En % 1990 1995 2000 2005 Femmes 1 à 4 ans après la fin des études Brevet et sans diplôme 42,1 59,4 54,7 49,2 CAP/BEP et équivalent 26,0 35,4 32,9 33,7 Bac et équivalent 16,3 27,1 20,4 19,5 Supérieur au baccalauréat 8,9 15,4 11,6 10,3 Hommes 1 à 4 ans après la fin des études Brevet et sans diplôme 26,8 42,7 46,9 44,4 CAP/BEP et équivalent 15,0 23,9 21,6 23,7 Bac et équivalent 12,0 14,9 12,1 15,1 Supérieur au baccalauréat 5,1 15,2 8,9 11,5 Note: taux de chômage au sens du BIT en mars de chaque année (sauf celles du recensement: janvier en 1990 et 1999) jusqu’en 2002, taux de chômage en moyenne annuelle à partir de 2003. Remarque: une rupture de série est observée en 2003 sur le taux de chômage des personnes ayant fini leurs études dans les quatre années précédentes. Celle-ci est due au fait que les résultats de 2003 sont obtenus à partir de la nouvelle enquête Emploi, réalisée tout au long de l’année, alors que l’ancienne enquête n’avait lieu qu’en mars. Les personnes interrogées plus tard dans l’année ont plus de chance d’avoir trouvé un emploi au moment de l’enquête ce qui explique que le taux de chômage soit plus faible. Ainsi, si l’on retenait le seul premier trimestre 2003 pour le calcul, on obtiendrait un taux de chômage de 20% contre 17,1% en moyenne annuelle pour l’ensemble des personnes ayant achevé leurs études dans les quatre années précédentes. Champ: France métropolitaine, actifs de 15 à 64 ans ayant fini leurs études depuis plus d’un an et hors contrat d’apprentissage. Source: INSEE, enquêtes Emploi.

Taux de chômage selon le diplôme.

INSEE, enquêtes Emploi.

14On remarque le très fort décrochage qui s’opère de 1990 à 1995 et qui s’aggravera ensuite pour les hommes sans diplôme : le risque de chômage passe de 26,8% à 42,7%. On remarque également qu’il est multiplié par trois dans la même période pour les garçons ayant réalisé des études supérieures. Cette aggravation globale du chômage des jeunes est encore plus forte pour les jeunes des cités en raison du stigmate d’appartenir à un quartier à mauvaise réputation, surtout lorsqu’il se cumule avec le fait d’être jeune et d’être issu d’une famille immigrée. Malheureusement, il faut recourir à des enquêtes localisées pour en comprendre la portée.

15Une seule enquête à ce jour prend en compte l’origine dans un contexte localisé d’un quartier des politiques de la ville, c’est-à-dire en langage moins euphémisé, un quartier pauvre qui est l’objet de politiques publiques spécifiques. C’est l’enquête INSEE « Conditions de vie » de 1994. Le cas de Lille-sud est éclairant.

16Concernant l’accès aux études supérieures, le constat rejoint celui de L.A. Vallet (1996). Effectivement, la scolarité des enfants d’immigrés ne semble plus différer globalement de celle des autres, sous réserve d’examiner les choses à position sociale identique. Il met en évidence le processus temporel par lequel, avec l’avancement dans les études, les parcours des enfants de ces minorités s’améliorent et convergent en moyenne vers ceux des autres élèves. Il observe également que les attentes et les espoirs que les familles immigrées placent dans le système éducatif sont un levier important du processus d’assimilation scolaire. Ce résultat conduit à penser que, dans la société française, les familles immigrées perçoivent le système éducatif comme une voie importante de mobilité sociale. Nos propres données [3] ne contredisent pas les analyses de L.A. Vallet. Dans le cas de Lille-Sud, 21% des hommes âgés de 20 à 35 ans, d’origine maghrébine, ont un diplôme de l’enseignement supérieur contre 17% pour les autres [4]. Il est vrai que la situation est moins favorable pour les jeunes femmes d’origine maghrébine : 13%, soit moins que leurs frères, mais également que les autres femmes (18%). Il faudrait vérifier que les taux d’accès et de réussite ne masquent pas des phénomènes de relégation spécifique dans des filières peu valorisées, ce qui n’est pas improbable, mais non vérifié statistiquement à notre connaissance.

17Une publication récente de l’INSEE (2006) souligne que les jeunes issus de l’immigration extra-européenne ont des difficultés plus importantes d’insertion. Elle s’appuie sur l’enquête Génération 98[5]. Les jeunes dont le père est d’origine maghrébine sont le plus touchés par les difficultés d’insertion sur le marché du travail. Au bout de cinq ans, la moitié d’entre eux n’ont pas d’emploi stable contre un tiers des jeunes dont le père est né en France. Leur risque de non-emploi prolongé est deux fois plus élevé que la moyenne. Les jeunes dont le père est issu d’autres courants migratoires extra-européens connaissent dans leur ensemble des difficultés d’insertion équivalentes à celles des jeunes de père maghrébin. Les jeunes dont le père est né en Europe sont en revanche dans une situation proche des jeunes dont le père est né en France.

18Les difficultés s’avèrent particulièrement aiguës lorsque les deux parents sont tous deux d’origine extra-européenne alors que l’insertion des jeunes issus de couples mixtes, par exemple franco-maghrébins, s’apparente à celle des jeunes issus de couples français.

19Le niveau de formation des jeunes de père immigré, en moyenne moins élevé, est en partie à l’origine de ces différences. Même lorsqu’ils fréquentent l’enseignement supérieur, les jeunes d’origine extra-européenne sortent souvent de l’université sans avoir décroché un diplôme de niveau bac +2. Mais au-delà de ce handicap structurel, leurs difficultés d’insertion proviennent aussi d’autres facteurs comme les discriminations sur le marché du travail. Dans l’enquête Génération 98, pour l’accès à un emploi stable, l’écart est de 15,3 points pour les enfants dont le père est né au Maghreb par rapport à l’ensemble des sortants. Ce chiffre masque cependant les effets d’étiquetage, lorsque le fait d’habiter un quartier classé « sensible » se cumule avec une origine étrangère.

20De l’enquête INSEE « Conditions de vie, 1995 », qui portait sur une comparaison de quartiers relevant d’un classement de quartiers en difficultés dans le cadre des politiques de la ville, il ressort que les jeunes issus de l’immigration maghrébine ont beaucoup plus de difficultés que d’autres à trouver un emploi stable. Ainsi pour le quartier de Lille-Sud nouveau, composé d’une population globalement précarisée et habitant essentiellement des grands ensembles HLM, si parmi les détenteurs d’un diplôme supérieur au bac, ils ne sont que 10% parmi les non-maghrébins à être au chômage, ils sont 59% à être dans ce cas parmi les jeunes d’origine maghrébine.

21Le modèle français d’intégration semble en crise depuis le début des années 1990, au sens où les enfants d’immigrants, parfois petits-enfants, rencontrent des difficultés spécifiques dans l’accès à un emploi stable, même si le constat est valable pour certaines régions, pas pour d’autres. Ainsi, pour les quartiers nord de Marseille, les différences ne sont pas significatives dans l’enquête Insee de 1994-1995. On remarquera que Marseille a été une des rares grandes agglomérations urbaines à ne pas avoir été touchée par les émeutes urbaines. Sans rechercher une causalité unique entre ces deux faits sociaux qui ne pourrait qu’être réductrice, ce constat renforce l’hypothèse que les émeutes urbaines ont pour terreau un vécu de chômage et de discriminations, thématique très présente dans les entretiens de jeunes réalisés lors des événements.

22Il semble que, sans tomber dans un discours catastrophiste sur les discriminations à l’embauche, il faille cependant être attentif à l’expérience spécifique des jeunes issus de l’immigration dans certains quartiers, c’est le cas de celui de Lille-Sud sur lequel nous avons mené une enquête approfondie. Ces jeunes diplômés sont confrontés à un paradoxe : le recours à l’école et au diplôme accroît les disparités selon l’origine, et l’absence de diplôme accentue la désaffiliation économique. Les deux dimensions de l’intégration, économique et culturelle, semblent donc s’exclure mutuellement. Ou je me sens dans la même situation que les Français, car je manque de diplôme valorisant et je vis une exclusion partagée – c’est la situation décrite par R.Castel (1995): ils s’inscrivent dans une problématique commune aux jeunes d’origine populaire – ou je joue le jeu de l’intégration, par l’école notamment, et alors je vis une exclusion spécifique dont la seule rationalité semble reposer sur une discrimination ethnique.

23Les discussions sur le racisme et l’antiracisme ont eu tendance à se focaliser sur les propos discriminatoires et sur les comportements racistes, ce qui conduit à laisser de côté comme le souligne F. Lebaron (1999) une des caractéristiques essentielles de l’immigration : les immigrés sont en réalité soumis aux lois du fonctionnement le plus ordinaire de l’espace social national et international, qui tendent à reproduire la structure des différences de dotation initiale. Moins riches en capital économique, culturel et social, possédant de surcroît un capital symbolique « négatif » lié à la stigmatisation, ils font l’objet d’une discrimination structurale qui pourrait même se passer de toute discrimination non seulement légale, mais même consciente (Lebaron, 1999,3). Cette remarque de F. Lebaron sur l’immigration ne doit pas occulter le fait que des secteurs entiers du marché de l’emploi sont quasiment inaccessibles aux « immigrés », même pour ceux qui sont nés en France et qui sont de nationalité française. Ainsi, au cœur même de l’appareil d’État, le recrutement de personnes qui ont des ascendants d’origine maghrébine dans certaines administrations comme la police, est quasiment nul.

24Si ces fondements structurels expliquent pour partie la crise urbaine de novembre 2005 dans ces quartiers pauvres, il faut y ajouter la crise des réponses de l’action publique au chômage des jeunes dans ces quartiers et leur absence de perspectives.

Spécificités de l’action publique en France et crise de l’État-social

25Lors de l’été 1981, deux mois à peine après l’élection de F. Mitterrand à la présidence de la République, éclatent en France les premières révoltes des banlieues qui se traduisent par des rodéos dans ces quartiers avec des voitures volées, des incendies de voitures à l’arrivée de la police, toute cette mise en scène étant médiatisée. C’est un peu la révolte contre les espoirs déçus. Faute de changements immédiats, les jeunes des Minguettes se défoulent pour attirer l’attention.

26Les événements de novembre 2005 empruntent beaucoup à la mise en scène de 1981 qui était restée circonscrite à des cités HLM de l’est lyonnais. Suite à ces événements, le gouvernement met en place dès 1982 un dispositif qualifié de « Plan anti-été chaud » qui, testé sur onze départements, consiste à éviter les événements de l’année précédente et sa propagation à d’autres cités. Initiée par le ministère des Affaires sociales, cette politique associera les ministères de l’Intérieur, de la Justice et de la Solidarité nationale. Sa logique territoriale – centrer les interventions non sur des personnes mais sur des quartiers – présidera l’ensemble des dispositifs qui seront mis en place au début des années 1980 et qui subsisteront jusqu’à aujourd’hui : la politique de Développement social des quartiers (1981) qui deviendra la politique de la ville. Toutes ces politiques incitatives de l’État intègreront la prévention de la délinquance dans le cadre d’une contractualisation avec les villes et les régions. En effet, la loi de décentralisation de 1982 renvoie la coordination et la mise en œuvre de ces politiques aux échelons locaux. Elles sont caractérisées par un appel au partenariat, une prévention sociale qui s’appuie sur des dispositifs localisés d’animation, d’insertion et un plan de rénovation urbaine qui consacrera l’essentiel des ressources financières à la réhabilitation de logements sociaux, en général les HLM situées dans les quartiers déshérités.

27À l’étranger, le modèle de prévention français était souvent perçu comme alternatif à la fin des années 1980 (Ely, Stanlay, 1990). Il entre dans la catégorie de la « prévention sociale » (Duprez, 1990) où les destinataires des programmes sont plutôt les auteurs potentiels des incivilités. Une action d’animation sociale et culturelle vise à améliorer globalement les conditionsde vie dans un quartier, dans l’espoir d’agir indirectement sur la délinquance. De nombreux auteurs soulignent le risque de tomber dans un excès de généralité(Robert, 1991).

28La logique gestionnaire a, en effet, institutionnalisé la méfiance et les rituels de vérification décrits par A. Crawford (2001). À quelques exceptions près, il est toujours aussi difficile aux services de police et de justice de travailler avec les travailleurs sociaux et les éducateurs sur des cas spécifiques. De plus, les services décentralisés et les maires continuent à s’évertuer à arracher des subventions aux ministères moins pour mettre en œuvre des actions de prévention sur les quartiers relégués qui, par ailleurs, votent peu, que pour financer les opérations de fonctionnement courant et la réhabilitation de logements.

29Il n’en reste pas moins que ces politiques ont permis de canaliser les révoltes dans les banlieues pour éviter qu’elles ne fassent tache d’huile et que le dispositif « emploisjeunes »aété une réponse aux discriminations et au chômage des jeunes diplômés dans ces quartiers. Ce dispositif a été un instrument important de régulation dans les quartiers pauvres, ce qu’a sous-estimé l’actuel gouvernement qui avait souhaité y mettre fin dès son arrivée au pouvoir.

30La loi sur les emplois-jeunes du 17 octobre 1997, créant des emplois-jeunes de cinq ans payés au salaire minimum (SMIC), mettait à disposition des associations et des collectivités locales, des jeunes diplômés pour des emplois de médiation dans les quartiers, les bibliothèques, les établissements scolaires, mais aussi dans certaines administrations comme la police, ce qui avait permis de mettre en œuvre une police de proximité. Dans une ville comme Roubaix dans le Nord de la France, ancienne capitale européenne du textile et victime de la désindustrialisation, on estimait à 70% les emplois-jeunes occupés par des jeunes issus de l’immigration maghrébine. Ils étaient particulièrement nombreux dans les fonctions de médiation sociale dans les quartiers.

31D’une manière concomitante, le gouvernement a fait des coupes sombres dans les aides apportées aux quartiers pauvres pour développer des actions d’animation, de rénovation urbaine et d’insertion. Ce désengagement de l’État a produit un sentiment d’abandon pour les populations qui se ressent dans les entretiens glanés lors des événements de l’automne 2005. Ce point est repris dans un livre sur ces événements à travers un entretien réalisé par Véronique Le Goaziou (Le Goaziou, Mucchielli, 2006,90).

32Yazid Kherfi est un habitant du quartier du Val Fourré (Mantes-la-Jolie, une cité de la banlieue parisienne à mauvaise réputation) qui, après dix années de vie délinquante et cinq ans de prison, a choisi de mettre son expérience au service des habitants. Je cite un extrait de son entretien : Ainsi que j’ai pu l’observer à Mantes-la-Jolie et dans d’autres quartiers, les jeunes émeutiers de l’automne dernier ont en majorité entre 14 et 25 ans, et, pour la plupart – là aussi, contrairement à ce qui a été soutenu, par le ministère de l’Intérieur notamment -, sont sans antécédent judiciaire. Quelles que soient les villes de France où ils habitent, ils y partagent les mêmes problèmes : déscolarisation, chômage, humiliations incessantes, discriminations, racisme et sentiment d’abandon. Ce sont des laisséspourcompte qui ont le sentiment que, peu à peu, ceux qui les entouraient les ont laissé tomber. Alors ils se recroquevillent de plus en plus sur eux-mêmes dans des espaces de plus en plus restreints (le quartier, la rue, les halls d’immeubles…), leurs « territoires » devenant de véritables lieux de relégation; des refuges qui, à la faveur d’une étincelle, peuvent exploser. Ce témoignage est corroboré par les juges du tribunal de Bobigny qui constatent que la plupart des émeutiers déférés sont sans antécédent judiciaire.

33Bien entendu, ce sentiment des jeunes que ceux qui les entouraient les ont laissé tomber est probablement lié directement au désengagement de l’État en matière de prévention et de l’animation dans les quartiers. Par ailleurs, lorsque les structures sociales connaissent des difficultés financières, elles ont tendance à se mobiliser pour la recherche de financements au détriment des actions sur le terrain.

34Et ce qu’ajoute Yazid Kherfi concernant l’attitude la police contribue à expliquer les émeutes urbaines de novembre 2005 : De son côté, la police s’en donne à cœur joie et c’est de façon quasi incessante qu’elle provoque et harcèle les jeunes, même quand ils restent tranquilles dans leur quartier : les contrôles, les insultes, les brimades ou les violences physiques ne relèvent pas du fantasme, ils sont fréquents. Elle peut d’autant plus se le permettre que les policiers savent pertinemment que, dans la plupart des cas, les jeunes ne réagiront et ne porteront pas plainte.

35La question des rapports jeunes-police est, bien entendu, au cœur des événements puisque c’est la mort de deux jeunes poursuivis par une patrouille de police qui constitue l’événement déclencheur des émeutes.

36On a, me semble-t-il, trop traité la question des rapports jeunes-police, dans les commentaires sur les émeutes urbaines de 2005, d’une manière a-historique. Certes, les contrôles d’identité au faciès sont une réalité quotidienne pour les jeunes des cités et la haine est profondément ancrée. À Roubaix, dans une période où la gauche est au gouvernement, et en pleine période de l’essor des emplois-jeunes, je suis amené à accompagner des jeunes médiateurs le soir sur les lieux de leurs missions. Je citerai deux événements qui me semblent significatifs. Le premier est le croisement au centre-ville d’une brigade de police (7-8 policiers), effectif d’ailleurs disproportionné pour faire de l’îlotage, et du groupe des trois médiateurs que j’accompagne. Aucun échange de parole entre les deux groupes et, si un salut s’opère de la part des policiers, c’est, disent les médiateurs, à cause de ma présence. Autre cas exemplaire, à la fin de son service, j’accompagne un médiateur sur le lieu d’un accident, l’une des voitures est en fuite. Les policiers sont sur place et procèdent au constat. Le médiateur doit rendre compte à sa hiérarchie de l’événement. Je le vois élaborer des hypothèses et je lui demande pourquoi il ne va pas demander des informations aux policiers sur le trottoir d’en face. Il porte un blouson de la mairie et il est muni d’un talkie-walkie. Il me répond, stupéfait : et, si des jeunes me voient parler à des policiers… La messe est dite, les rapports entre les jeunes et les policiers sont tels, que tout échange est très difficile voire impossible. Il faut, cependant, tenir compte des lieux et des histoires locales, et du type de management des effectifs de police.

37Dans la même période, sur un secteur désigné difficile, celui du secteur d’habitat social de Lille-sud, j’accompagne des policiers en îlotage connaissant bien le quartier. Ici, j’observe des situations beaucoup moins tendues, où des jeunes interpellent le policier le plus ancien par son prénom, où les concierges et des habitants échangent des informations avec les policiers en patrouille (par trois), et j’assiste même à des arrestations dans le cadre d’une procédure de flagrant délit sans aucun recours à la violence, même verbale. On attend la camionnette de police-secours dans le plus grand calme. Chacun semble dans son rôle et respecte l’autre.

38L’installation d’une véritable police de proximité dans les zones urbaines sensibles, était devenue la priorité en matière de sécurité du gouvernement dirigé par Lionel Jospin depuis le retour de la gauche au pouvoir en 1998. Le premier ministre de l’Intérieur de ce gouvernement, J.-P. Chevènement, en fut un porte-parole acharné, multipliant les grandes messes républicaines pour mobiliser l’appareil policier.

39Certes, cette réforme a connu de fortes résistances. De la part de la hiérarchie policière qui a toujours vu d’un mauvais œil l’îlotage et qui ne conçoit le concept de police de proximité que comme son prolongement car on s’éloignerait du vrai travail policier qu’incarneraient la police judiciaire et les brigades anticriminalité (BAC) chargées de faire du flagrant délit. Des résistances aussi du côté des gardiens de la paix, et surtout de leurs syndicats, voyant que ce dispositif s’appuyait en grande partie sur des policiers précaires, les ADS, suspectés d’être peu fiables (au départ), et surtout d’introduire des profils différents au sein de la police nationale : recruter des jeunes des cités était souvent interprété comme le recrutement de jeunes délinquants.

40Lorsque la droite, de retour aux affaires, a mis fin à cette tentative d’instaurer une police plus proche des habitants, et pas seulement dans les quartiers « sensibles », pour redonner la priorité à une police musclée et répressive, les commentaires sociologiques ont souvent embrayé sur ceux de la hiérarchie policière pour signifier l’échec de la police de proximité.

41Je ne partage pas ce point de vue qui me semble lié à un double tropisme parisien : la trop grande importance donnée par une source d’information, la hiérarchie policière, l’INHES (ex. IHESI) constituant un lieu de porosité entre le milieu de la recherche et celui d’une forme d’encadrement de la police [6]; le fait que la mise en place de la police de proximité en région parisienne n’a pas eu la dynamique que j’ai pu observer en province, notamment dans les quartiers dits difficiles du nord de Marseille ou de Lille-sud.

42J’ai pu observer une composition de brigades combinant des anciens îlotiers convaincus de leurs missions à des jeunes ADS, exerçant rarement sur leurs lieux d’habitation, mais pour des raisons d’âge, de sexe (un nombre conséquent de jeunes filles), de pluralisme d’origine, de cursus, ces jeunes ayant une plus grande proximité avec les habitants que les fonctionnaires (Duprez, Pinet, 2001). Le rapport aux habitants, et aux jeunes en particulier, s’en trouvait fortement modifié. Les policiers en question étant encouragés par une hiérarchie spécifique convaincue de sa mission, à entretenir des liens forts avec les habitants de ces quartiers. Certes, le soir venu, la police de proximité laissait le terrain aux BAC, mais cela permettait aux jeunes de ne pas mettre tous les policiers dans le même sac. On peut donc considérer qu’il y a eu de fait un avant et un après cette expérience de police communautaire à la française, et que les émeutes des jeunes des cités de l’automne 2005 ont été un révélateur de la fracture totale entre la police et les habitants de ces quartiers, et pas seulement des jeunes. La police n’avait plus d’interlocuteur pour ouvrir le dialogue et n’avait d’autre recours que l’utilisation de dispositifs militarisés en évitant le contact direct, y compris en utilisant des hélicoptères la nuit. Seules les mairies qui avaient des relais dans les quartiers, notamment par l’intermédiaire d’éducateurs « issus du milieu », ont pu rapidement contrôler la situation.

43Hughes Lagrange a testé les différentes variables et les corrélations de survenue des événements en fonction des caractéristiques territoriales des endroits où ils se sont ou non développés, et en fonction de leur ampleur (Lagrange, Oberti, 2006,114). Il s’est, en particulier, demandé quel pouvait être l’effet des politiques locales sur les événements. En effet, si on a assisté à un effet de contagion des émeutes, les quartiers dits sensibles n’ont pas tous été touchés de la même manière et l’ont été sur une durée variable. La comparaison des situations locales est cependant éclairante sur ce point. Au total, H. Lagrange souligne que si l’action municipale exerce peu de poids sur le déclenchement des émeutes, elle peut, lorsqu’elle est ouverte sur la reconnaissance de la pluralité des cultures, lorsqu’elle est en prise sur les jeunes, en abréger la durée. À Bobigny, la municipalité a intégré des jeunes issus de l’immigration. Ainsi, après le début des pillages dans le centre commercial, la municipalité a-t-elle pu maîtriser très vite la situation en envoyant des animateurs qui connaissaient les familles calmer le jeu. Dans les villes où les municipalités sont plus coupées des jeunes et n’ont pas de relais dans ces catégories de population, les événements se sont prolongés. Pire, les tensions restent fortes et on a assisté à des rebonds au printemps 2006.

44Ainsi Montfermeil a été le théâtre de nouveaux incidents à partir du 29 mai 2006. C’est de cette commune limitrophe qu’étaient parties les émeutes urbaines du mois de novembre 2005 après la mort de deux adolescents. Selon la police, quelque 150 jeunes ont érigé des barrages, incendié des containers et des voitures. Cagoulés, armés de battes de base-ball, ils ont affronté les forces de l’ordre durant quatre heures. Quelque 250 policiers ont été mobilisés, qui ont répliqué par plus de 70 tirs de flash-ball. Selon la préfecture, sept policiers ont été blessés, aucun chiffre n’est fourni sur les manifestants blessés.

45D’une manière symbolique, l’hôtel de ville de Montfermeil a été visé, l’entrée vitrée du bâtiment brisée, deux cocktails Molotov ont été lancés par les fenêtres de la mairie. Tout aussi symbolique, le domicile du maire (UMP, droite) de Montfermeil, a été pris à partie par certains des émeutiers : Une centaine de jeunes cagoulés ont caillassé mon domicile en hurlant « le maire fils de pute », affirme M. Lemoine au journal Le Monde (31 mai 2006).

46Le maire de Montfermeil avait pris le 7 avril deux arrêtés interdisant aux mineurs de circuler en groupe et sans surveillance dans le centre-ville, décisions annulées par le tribunal administratif. Les jeunes avaient très mal pris cette mesure discriminatoire à l’encontre des jeunes et le domicile de l’élu avait déjà subi un caillassage le 29 avril 2006.

47Le retour à une forte conflictualité entre police et jeunes des cités est, comme le souligne Fabien Jobard, souvent prolongé par l’appareil judiciaire : cette conflictualité jeunes/ police engendre un resserrement de l’étau judiciaire autour des premiers, dès lors qu’ils sont en âge de passer en correctionnelle (l’emprisonnement ferme devant les juges des enfants est rare). Cela signifie, très concrètement, qu’un juge est désormais sollicité pour régler les interactions « rugueuses » entre police et jeunes, et en particulier jeunes d’origine maghrébine. D’autant que ces derniers sont plus fréquemment sanctionnés par des peines d’emprisonnement ferme : la probabilité est entre 2,5 et 3 fois plus élevée que pour les membres du groupe de prévenus nés en France porteurs de noms et prénoms typiquement français(Jobard, 2006,64). Il reste que les juges des enfants ont souvent été désignés comme laxistes à l’issue des événements de l’automne 2005, car constatant qu’ils n’avaient pas en face d’eux des délinquants professionnels, ce qui a conduit une nouvelle fois le fougueux ministre de l’Intérieur à demander une réforme de l’ordonnance de 1945 instaurant une justice spécifique des mineurs, avec une forte indépendance des juges à l’égard de l’autorité politique et judiciaire.

48Il n’est donc pas anodin que les événements de l’automne 2005 aient démarré sur une course-poursuite entre trois jeunes et des policiers dans une cité de la banlieue pauvre de Paris. Cet événement a été vécu comme une bavure de la police. En ce sens, les événements de l’automne 2005 ont une parenté avec des événements similaires aux USA et en Grande-Bretagne, mais pas les réponses politiques et les mesures en matière de politiques publiques.

Les réponses en matière de politiques publiques aux événements

49On pouvait faire l’hypothèse que les émeutes urbaines de novembre 2005 serviraient de leçon aux gouvernants pour réduire les ségrégations et les phénomènes d’exclusion; il n’en est rien.

50Dans une situation analogue, l’administration démocrate aux USA avait tenté de trouver des solutions. Liberson et Silverman (1965) ont analysé 76 émeutes afro-américaines aux USA qui ont eu lieu entre 1913 et 1963. Ils concluent que la cause principale des émeutes est la position sociale inférieure des Afro-américains dans la société américaine, c’est-à-dire leur situation sociale précaire, la marginalisation et l’exclusion. Ils concluent aussi que les institutions sociales n’ont pas été capables de répondre aux besoins de cette population. Le gouvernement et la police étaient désignés comme les responsables principaux des émeutes.

51En 1967, à la suite d’une nouvelle série d’émeutes afro-américaines, le président Johnson installe la Commission nationale sur les désordres civils. La conclusion des travaux de cette commission souligne que la discrimination sur le marché du travail et le cumul de problèmes comme le chômage, la drogue et la criminalité liés à la ségrégation spatiale et aux ghettos noirs, étaient à l’origine des désordres. La commission recommandait un changement de politique vis-à-vis de ces populations, ce que l’administration Johnson a tenté de mettre en œuvre. Le rapport recommandait que la police ait une stratégie moins agressive et qu’elle change sa manière de travailler. Ce fut l’occasion d’introduire des minorités ethniques et les Noirs (american africans) dans les services de police.

52La Grande-Bretagne a subi, elle aussi, plusieurs vagues d’émeutes importantes. La première au début des années 1980. Elle a été marquée par l’émeute de Brixton dont le rapport Scarman a tiré les enseignements, prolongé par celui d’un groupe de travail du Home Office en 1982. Sous l’impulsion de ces deux rapports, les polices anglaises se sont vues encouragés à prendre des initiatives en faveur du recrutement ethnique, en reconnaissant à la police la responsabilité directe de recruter des candidats ethniques. La dynamique politique va être relancée à la suite des émeutes « ethniques » de Birmingham et de Bradford en 1985. Douglas Hogg, secrétaire d’État au ministère de l’Intérieur, organise alors une conférence sur le recrutement policier pour lancer une vague de propositions supplémentaires. En 1990, une recherche importante propose un bilan de ces initiatives du Home Office, et constate qu’en dépit des recommandations, les recrues ethniques sont restées peu nombreuses, même si des avancées ont été constatées dans certaines forces (Holdaway, 1991). Ces émeutes urbaines en Grande-Bretagne se sont déployées dans des contextes de relégation et de ségrégation ethnique élevées, que les formes de participation ouverte aux minorités dans une logique d’insertion compétitive n’ont pas atténué. On se souvient aussi du meurtre raciste de Stephen Lawrence en avril 1993, par un groupe de cinq ou six jeunes blancs, qui marque le point de départ d’une crise majeure de la police anglaise, et plus particulièrement de la Metropolitan Police. Les conclusions du député Macpherson chargé de faire la lumière sur d’éventuels dysfonctionnements policiers liés à cette affaire sont accablantes. Le rapport (Macpherson, 1998) propose une définition d’un incident raciste (A racist incident is any incident which is perceived to be racist by the victim or any other person) et Macpherson dénonce une combinaison d’incompétences professionnelles et de racisme institutionnel. Il s’ensuit toute une série de recommandations.

53En France, le gouvernement, au lieu d’essayer de trouver des solutions, a surtout voulu par le biais de son ministre de l’Intérieur, N. Sarkozy, profiter des incidents en désignant à tort les auteurs des incendies comme des délinquants professionnels et mener une campagne contre les immigrés pour s’attacher l’électorat de Jean-Marie Le Pen, le leader du Front national, sur son terrain de prédilection. Certes, après les émeutes, le gouvernement a pris des mesures qui semblaient aller dans le bon sens. Les politiques sociales et d’animation en direction des quartiers défavorisés qui étaient en sommeil, devaient être relancées, ainsi que les politiques de lutte contre les discriminations ethniques. Sans sous-estimer quelques avancées, le bilan, six mois après les événements, semble bien maigre. Les associations se plaignent que les subventions promises n’ont pas été versées. Les maires des banlieues se plaignent également que les mesures promises n’ont pas été suivies d’effets et que la situation reste explosive. Par ailleurs, le ministre des Affaires sociales a eu beaucoup de difficultés au printemps 2006 pour contrer in extremis une fronde des parlementaires de la majorité (droite) qui souhaitait revenir sur une disposition de la loi SRU [7] qui oblige les communes riches qui refusent de construire des logements sociaux à payer une taxe qui est reversée aux communes pauvres qui ont beaucoup de logements sociaux et de familles défavorisées sur leur territoire. Lancé il y a un an dans le cadre de la loi sur la cohésion sociale, le Contrat d’insertion dans la vie sociale (Civis) visait à accompagner les jeunes âgés de 16 à 25 ans en difficulté d’insertion sociale et professionnelle (peu diplômés). En entrant dans ce dispositif, le jeune s’engage à faire les efforts nécessaires, avec le soutien de la mission locale, pour préparer un projet d’insertion dans un emploi durable. Or, le journal Le Monde (29 juillet 2006), signalait que plusieurs centaines de jeunes concernés par le dispositif dans le Nord, se voient couper les allocations versées par l’État pour des raisons budgétaires. Toutes ces informations, six mois après les émeutes de novembre 2005, montrent que le gouvernement n’a pas pris la mesure de la crise des banlieues qui n’est pas un enjeu électoral important. Bon nombre des habitants de ces quartiers ne peuvent voter parce qu’ils sont étrangers, beaucoup d’autresne sont pas inscrits sur les listes électorales ou ne vont pas voter le jour de l’élection, et une autre partie est plutôt attachée à la gauche. On peut craindre donc que ces quartiers en difficultés soient de nouveau oubliés par les pouvoirs publics; c’est ce qui semble se produire au niveau des politiques publiques.

Les conséquences politiques des événements de novembre 2005

54On a vu que des dimensions structurelles de la société française sont à l’origine des émeutes urbaines de novembre 2005 qui sont restées localisées dans les zones urbaines où sont concentrées les populations précarisées et/ou issues de l’immigration. La conjonction du chômage des jeunes, en particulier, des diplômés, des pratiques de discrimination ethniques tant dans l’accès à l’emploi que dans la vie quotidienne, notamment dans les interactions avec la police, et le recul voire la disparition des dispositifs d’emplois aidés mis en place par le gouvernement socialiste de Lionel Jospin ont été un ferment essentiel de la révolte des jeunes. Cependant, une étude récente apporte des explications complémentaires.

55Comme lors d’événements précédents, les conséquences politiques semblent limitées. Certes, avec l’émotion des événements, comme les journalistes, l’opinion publique découvre le chômage des jeunes, le racisme et les discriminations, l’existence de ghettos urbains. Mais comme toujours, une fois l’émotion passée, après les appels au civisme et à l’inscription sur les listes électorales [8], et malgré l’importance de la mobilisation intellectuelle à travers des publications et des colloques, quelques mois plus tard, l’opinion publique semblait se satisfaire de l’absence de mesures d’ampleur pour lutter contre ces situations de ségrégations territoriales et de relégation des jeunes qui y habitent. Le retour à une politique d’ordre musclé et l’absence de perspectives de retour à des politiques de prévention ne mobilisent guère l’opinion.

56Cependant, on ne peut exclure une lecture des émeutes comme une forme d’action collective et politique – comme le fait Didier Lapeyronnie – qui reste à décrypter derrière le choix de l’action directe et de la violence urbaine.

57Mais la caractéristique des émeutes de novembre 2005 ne tient pas à son déroulement initial, somme toute très banal depuis le début des années 1980 en France, mais à son extension à près de 300 villes sur tout le territoire, avec des formes d’expression commune aux différents quartiers.

58Bien entendu, on constatera les limites d’une mobilisation où les pauvres s’attaquent principalement aux quartiers où ils vivent, en provoquant des destructions supplémentaires à un cadre de vie souvent peu enthousiasmant, sans s’en prendre aux quartiers riches ou aux centres des villes. Paris et le cœur urbain des grandes métropoles ont été épargnés par les incendies et autres dégradations, à de très rares exceptions.

59Mais, malgré tout, ce mouvement de mobilisation avait à voir avec une action collective ponctuée de discours de jeunes très politisés contre le ministre de l’Intérieur. Les termes de « racaille » et de « nettoyage des cités au Kärscher » utilisés par N. Sarkozy sont durablement fixés dans les esprits et marqueront cette génération qui est descendue dans la rue.

60Il s’agit peut-être des primitifs de la révolte selon l’expression d’Eric Hobsbawn (1959), à l’instar des ouvriers avant le développement des syndicats. L’émeute est un mouvement primitif au sens où elle est dépourvue d’une idéologie forte et de règles communément admises dans le développement des mouvements sociaux. Il s’agit cependant bien d’une action collective dont l’objet était de provoquer des réactions, des réformes et des solutions aux injustices vécues au quotidien. L’émotion de ces jeunes était liée à une indignation morale, au sentiment d’être humiliés collectivement et publiquement, sur fond de mal-être. Les jeunes mis en cause par la police lors de ces événements étaient des jeunes « ordinaires », le plus souvent inconnus des services de police, et non pas les délinquants ou ceux vivant de l’économie informelle. Il ne faut cependant pas sous-estimer la portée proprement politique de cette mobilisation. En mettant Sarkozy au cœur de leurs critiques, en réclamant sa démission, les jeunes sont allés au-delà des révoltes habituelles liées au décès d’un jeune dans un quartier et qui mobilisent les copains. Leur refus de porte-parole contrairement au mouvement anti-CPE quelques mois plus tard, qui a mobilisé également contre le gouvernement pendant plusieurs semaines étudiants et lycéens, est à replacer dans le contexte des cités. Non pas que des leaders soient incapables d’émerger, certains jeunes des cités, par exemple parmi les rappeurs, ont des capacités évidentes de prise de parole. Mais les années 1980 ont laissé leurs traces, et aujourd’hui une des règles communes aux cités est de refuser l’émergence de nouveaux chefs par peur de récupération. Mais les mouvements sont-ils si primitifs que cela ? La conclusion de cette révolte par toute une série de mesures gouvernementales en direction des quartiers en difficulté, de promesses de mesures contre la discrimination, même si on peut douter aujourd’hui qu’elles soient effectivement tenues, montre des capacités de mobilisation et une capacité à atteindre des objectifs.

61Cette révolte des jeunes des banlieues de novembre 2005 a été suivie d’une autre mobilisation tout aussi exceptionnelle en termes de personnes mobilisées et de durée, celle des étudiants et des lycéens contre le « contrat première embauche » (CPE) en mars-avril 2006. Ce projet de contrat de travail permettait à l’employeur de licencier librement, sans motif et sans effets financiers pour lui, un jeune recruté et ce, pour une durée de deux années. Ici, ce ne sont certes pas les jeunes des classes supérieures fréquentant les grandes écoles qui se sont mobilisés, mais les étudiants des classes moyennes de l’enseignement supérieur et des lycéens de bons lycées, qui se sont sentis entraînés vers la précarité de l’emploi. L’intransigeance du gouvernement, et surtout celle de son Premier ministre, Dominique de Villepin, a réussi à entraîner la fermeture des universités pendant plus de cinq semaines pour cause de grève, à mettre dans la rue pendant la même période des dizaines de milliers de jeunes et à réunir dans des manifestations des jeunes dont c’était la première forme de politisation aux côtés des organisations syndicales ouvrières, ce qui était impensable quelques mois auparavant. On a vu au coude à coude le 28 mars, au cours d’une des manifestations des plus larges, les étudiants des universités, au côté des jeunes des communes pauvres de Seine-Saint-Denis. On a vu défiler les élèves des lycées professionnels des banlieues, dont certains avaient été des émeutiers en novembre 2005, se mêler aux étudiants des grandes universités de Paris. C’est certes une cohésion de circonstance provoquée par l’intransigeance du gouvernement. Elle ne fera pas disparaître les phénomènes de ségrégation et de polarisation sociale. Mais le succès du mouvement, les alliances nouées à l’occasion entre les jeunes et les syndicats, permettent de penser qu’une « émeute primitive » peut déboucher sur d’autres formes de mobilisation politique. Il se dégage notamment un constat important de ces événements. Au moment où les sociétés européennes sont souvent marquées par des montées de xénophobie et de racisme vis-à-vis des migrants (voir la situation des Pays-Bas et de la Flandre belge), de discours anti-musulmans, une constance de ces émeutes de novembre 2005 était le discours de ces jeunes. Ils exprimaient le refus d’être renvoyés à une organisation communautariste, à une vision ethnique de la société française et mettaient en avant leur communauté de sort d’être des jeunes habitants de cités pauvres. Si des tendances à la racialisation de la société ne sont pas à exclure, il est quelque part rassurant que les revendications des jeunes ne s’exprimentpas en termes de communautarisation de la société, que le modèle républicain reste un idéal partagé et que l’enjeu pour ces jeunes est qu’il ne soit pas un idéal abstrait.

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Date de mise en ligne : 01/02/2007

https://doi.org/10.3917/ds.304.0505