Motricité et préférence manuelle chez les enfants avec troubles du spectre de l’autisme : une nouvelle voie d’exploration des troubles, à partir d’une revue de la littérature
Pages 213 à 227
Citer cet article
- MORANGE-MAJOUX, Françoise
- et ADRIEN, Jean-Louis,
- Morange-Majoux, Françoise.
- et al.
- Morange-Majoux, F.
- et Adrien, J.-L.
https://doi.org/10.3917/dev.164.0213
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- Morange-Majoux, F.
- et Adrien, J.-L.
- Morange-Majoux, Françoise.
- et al.
- MORANGE-MAJOUX, Françoise
- et ADRIEN, Jean-Louis,
https://doi.org/10.3917/dev.164.0213
Notes
-
[1]
Laboratoire de Psychopathologie et Processus de Santé, EA 4057, Institut de Psychologie, Université Paris Descartes, Avenue Edouard Vaillant 71, 92774 Boulogne Billancourt, France.
Introduction
1Le trouble du spectre de l’autisme (TSA) est un trouble du développement qui émerge progressivement au cours des deux premières années de vie et se caractérise par des difficultés à établir des interactions et des relations sociales, à communiquer par les gestes et la parole, et par des comportements stéréotypés et des activités restreintes et ritualisées. Le diagnostic se fait généralement aux alentours de 3 ans (Goin-Kochel, et al., 2006) où les troubles de la communication et/ou du langage sont alors au premier plan à l’âge de l’entrée à l’école et de la socialisation (Adrien et Gattegno, 2011).
2Une particularité des enfants avec autisme est d’être moins souvent latéralisés à droite que le reste de la population : ainsi près de 40 % des enfants n’ont pas de préférence manuelle à 12 ans (Gillberg, 1983 ; Hauck et Dewey, 2001) et plus de 30 % des enfants de 4-5 ans sont gauchers (Cornish et MacManus, 1996). Pour autant, peu de recherches ont investi cette dimension autrement que d’un point de vue pratique, c’est-à-dire en cherchant à favoriser une préférence manuelle claire pour l’écriture ou les tâches de la vie courante. Ainsi, la dimension neurobiologique de cette gaucherie ou de cette absence de latéralité a été largement mésestimée, alors même que les travaux chez l’adulte typique révèlent que les deux mains peuvent exprimer des compétences spécifiques et différenciées en lien avec la spécialisation hémisphérique, indépendamment de la préférence manuelle (Bradshaw, et al., 1990 ; Haaland, et al., 2004). Ainsi, les droitiers réalisent des mouvements plus rapides et plus précis dans une tâche de pointage avec leur main gauche tandis que les gauchers sont plus performants avec leur main droite dans les tâches de construction planifiée et de prise fine de LEGO (Gonzalez et Goodale, 2009 ; Lavrysen, et al., 2003 ; Mieschke, et al., 2001).
3Les travaux que nous menons depuis 20 ans chez le bébé typique (Morange et Bloch, 1996 ; Morange-Majoux, et al., 2000 ; Morange-Majoux et Dellatolas, 2010) démontrent que cette spécialisation manuelle est présente dès 4 mois. Sachant que l’autisme se caractérise par des atypicités neurobiologiques, notamment de la spécialisation hémisphérique – sur lesquelles nous allons revenir -, nous souhaitons démontrer ici qu’il pourrait être pertinent d’étudier la présence et l’état de la spécialisation manuelle chez les enfants avec TSA, non seulement pour mieux comprendre les liens entre latéralité manuelle et langage mais également afin de déterminer si la spécialisation manuelle peut être un outil sensible de la spécialisation hémisphérique en complément d’outils de dépistage de l’autisme qui ont fait l’objet d’études de validation reconnues (comme le M-CHAT, Robins, et al., 2001, 2014 ou la CARS). On verra également que cette approche peut aider à mieux comprendre les troubles autistiques dans une perspective innovante neuropsychologique. A l’heure où la Haute autorité de santé (2012), et la récente instruction ministérielle (N° DGCS/SD3B/DGOS/SDR4/CNSA/2014/221, 17 juillet 2014), recommandent le repérage et l’identification des particularités et des dysfonctionnements liés à un TSA le plus tôt possible, l’évaluation de la spécialisation manuelle chez les très jeunes enfants à risque de TSA (apparentés, fragilités repérées, questionnements des parents…) pourrait représenter un intérêt indéniable.
Spécialisation hémisphérique, latéralité manuelle et spécialisation manuelle
4Classiquement, la spécialisation hémisphérique décrit un avantage fonctionnel d’un hémisphère sur l’autre. L’hémisphère gauche (HG) est décrit comme plus apte à traiter les informations langagières et les tâches séquentielles et les aspects temporels des informations perceptives et/ou motrices pendant l’exécution du mouvement séquentiel (Dym, et al., 2011 ; McManus, 2002). L’hémisphère droit (HD) est décrit comme ayant un avantage pour les processus visuo-spatiaux (tâches de localisation, de planification spatiale et de répartition de l’attention dans l’espace), le traitement des émotions, de la prosodie ou de la musique (Hodges, et al., 1997 ; Carson, 1989). La spécialisation manuelle se réfère aux compétences de chacune des deux mains dans des tâches spécifiques, directement liées aux fonctions des hémisphères cérébraux. La littérature confond souvent préférence manuelle et spécialisation manuelle. La préférence manuelle se définit comme l’utilisation préférentielle d’une main sur son homologue dans les tâches familières et répétitives. Comme l’a démontré récemment l’équipe de Bernard Mazoyer, (Mazoyer, et al., 2014), il existe une relative indépendance entre la préférence manuelle et la spécialisation hémisphérique pour le langage ; en effet, la plupart des sujets, qu’ils soient droitiers (88 %) ou gauchers (78 %) ont une localisation des aires du langage dans l’hémisphère gauche. A l’inverse, les liens entre des compétences manuelles et la spécialisation hémisphérique existent : l’hémisphère gauche n’est pas seulement impliqué dans le langage et le contrôle de la main droite, mais dans l’action en général, la main gauche des droitiers étant également gouvernée par l’hémisphère gauche (en plus de l’HD, Schluter, et al., 2001 ; Bathurst et Kee, 1994). Chez l’adulte, l’hémisphère gauche intervient également dans la production de mouvements temporellement fléchés et de résolution temporelle fine (Alcock, et al., 2000 ; Hammond, 1982 ; Wittmann, et al., 2001) ainsi que dans les tâches de construction : les gauchers sont plus performants avec leur main droite (HG) dans les tâches de construction planifiée et de prise fine de LEGO (Gonzalez et Goodale, 2009 ; Lavrysen, et al., 2003 ; Mieschke, et al., 2001). Enfin, une étude récente (Barber, et al., 2012) montre que plus les sujets utilisent leur main droite pour les gestes de précision plus le langage est latéralisé à gauche, suggérant un lien étroit, voire des structures et/ou fonctions similaires entre langage et spécialisation manuelle. Quant aux droitiers, ils réalisent des mouvements plus rapides et plus précis dans une tâche de pointage (compétence visuo-manuelle) avec leur main gauche témoignant d’une spécialisation manuelle en lien avec la spécialisation de l’hémisphère droit (Gonzalez, et al., 2009) Enfin, soulignons qu’un même hémisphère peine à exécuter deux fonctions simultanément. Ainsi, les tâches concurrentielles langage-activité manuelle montrent que parler altère plus la performance de la main droite que celle de la main gauche, (Hammond, 1990 ; Hiscock et Chipuer, 1986 ; Bathurst et Kee, 1994 ; Schmidt, et al., 2000). Enfin, Lavrysen, et al. (2008) ont montré chez l’adulte que même la coordination œil-main était impactée par la spécialisation hémisphérique selon la main utilisée : lorsque le sujet utilise sa main gauche, ses yeux arrivent plus rapidement sur l’objet qu’avec la main droite.
5Chez le bébé, nous avons démontré qu’un certain nombre de paramètres tant de l’exécution, comme la vitesse, l’anticipation manuelle, la trajectoire que de la planification du mouvement, comme le temps de réaction ou les stratégies visuelles divergeaient très nettement entre les deux mains (Morange et al., 2000 ; Morange-Majoux et Dellatolas, 2010 ; Morange-Majoux, et al., 2012 ; Morange-Majoux, 2013) et cela dès 20 semaines de vie. Ainsi, le bébé utilise plutôt sa main gauche vers 3-4 mois pour localiser les objets (gestes consistant à étendre le bras et la main près de l’objet sans chercher à le prendre) puis vers 5-6 mois sa main droite pour faire des prises de précision et les manipuler (Morange-Majoux et Dellatolas, 2010) ; quand il attrape un objet, sa main droite fait des mouvements plus directement orientés vers l’objet que sa main gauche ; enfin son exploration visuelle avant et pendant la prise d’objet diffère également (Morange-Majoux, et al., soumis), avec des regards plus largement distribués autour de l’objet lorsque le bébé va effectuer un geste avec la main gauche et des regards très centrés sur l’objet lorsqu’il utilise sa main droite. Enfin, récemment, nous avons démontré que les bébés de 6 mois utilisent plutôt leur main gauche pour attraper un objet lorsqu’ils entendent de la musique, suggérant que la stimulation de l’hémisphère droit (écoute de la musique) active la main gérée par cet hémisphère dès lors que la tâche reste familière et facile. Ceci confirme le lien entre l’utilisation d’une main et les compétences fonctionnelles des hémisphères (Morange, et al., en cours de rédaction).
6L’ensemble de ces données vont dans le sens d’un rôle différencié et spécifique des deux mains : la main gauche (hémisphère droit) serait plus apte dans les tâches de localisation, de planification spatiale et de répartition de l’attention dans l’espace, tandis que la main droite (hémisphère gauche) serait plus apte dans les tâches séquentielles et le traitement temporel des informations perceptives et/ou motrices pendant l’exécution du mouvement. La mise en évidence d’une telle spécialisation manuelle, chez l’adulte comme chez le bébé, questionne sous un angle nouveau les troubles de la préférence manuelle observés chez les enfants avec TSA.
Latéralité manuelle, motricité et langage chez les enfants avec TSA
7Comme nous l’avons dit, la préférence manuelle tient une place toute particulière chez les enfants avec autisme, où le nombre de gauchers est plus important que dans la population typique, notamment chez les plus jeunes. Cette préférence est décrite chez les enfants avec autisme comme inconsistante (changement de main selon la tâche) et ambiguë (changement de main pour une même tâche) (Hauck et Dewey, 2001 ; Parlow et Robertson, 2008). Plus globalement Dane et Balci (2007) suggèrent une corrélation entre autisme, déficience précoce du langage, latéralisation atypique cérébrale et utilisation préférentielle de la main gauche. Pourtant la méta-analyse de Preslar, et al., en 2013 révèle que seuls 7 % des recherches sur les enfants avec TSA portent sur la latéralité manuelle de ces enfants. Une des difficultés majeures réside non seulement dans la solidité des conclusions compte tenu des indices choisis pour évaluer la préférence manuelle et/ou l’autisme mais aussi dans la façon même d’aborder la latéralité manuelle. En effet, si l’on envisage l’usage privilégié d’une main sur son homologue non plus en termes de préférence mais en termes de spécialisation manuelle, on pourrait définir des situations spécifiques à même de révéler les compétences de chacune des deux mains, et donc évaluer les spécificités de chacun des deux hémisphères. On pourrait également envisager de stimuler avec des tâches précises chacun des deux hémisphères et évaluer l’impact de cette stimulation sur le choix d’utilisation d’une main chez les enfants avec autisme. Ce travail n’a encore jamais été mené à ce jour.
8Pour autant, si la préférence manuelle a fait l’objet de peu d’études, les troubles fonctionnels de la motricité des enfants autistes sont décrits depuis longtemps (Ornitz, et al. 1977 ; Damasio et Maurer, 1978 ; Sauvage, et al., 1988 ; Page et Boucher, 1998 ; Rogers et Benetto, 2002). Ils montrent globalement une altération de la motricité, de la posture et du tonus dès les premiers mois, avec de façon spécifique, un retard de la marche à 12 mois (Landa, et al., 2006). L’analyse scientifique des films familiaux d’enfants ultérieurement diagnostiqués autistes (UDA), à partir des années 90 révèle une hypoactivité, caractérisée par une gesticulation faible, une sagesse ou un calme excessif (Adrien, et al., 1991a,b ; Brisson, et al., 2011 ; Gattegno, et al., 2005 ; Degenne, et al., 2009). Teitelbaum, et al., (1998) montrent, chez 17 bébés âgés de 1 à 12 mois et UDA, dès l’âge de 4 à 6 mois et parfois même à la naissance, des anomalies des mouvements et des postures ainsi que des asymétries latérales lors du ramper, de la station assise et des premiers pas, Même si Ozonoff, et al., (2008) ne confirment pas ces éléments, dans une étude récente où le développement moteur de bébés âgés de 3 et 6 mois a été évalué de façon systématique à l’aide d’une échelle de développement validée, Bhat, et al., (2012) ont démontré que le groupe d’enfants à haut risque autistique (groupe d’enfants apparentés) présente bien des retards de développement, notamment dans les items où le bébé doit se retourner du ventre sur le dos et réciproquement. Cette vision très neurologique des troubles moteurs a laissé place, depuis quelques temps, à une vision plus intégrée entre les aspects perceptifs et moteurs, orientant plus vers un trouble de la coordination sensorimotrice. Les troubles de l’anticipation manuelle lors de la prise d’un objet dans une épreuve de délestage impromptu (Schmitz, et al., 2003), voire une absence d’anticipation lors de la préparation d’un mouvement (Rinehart, et al., 2001) suggèrent un défaut de programmation et d’exécution des séquences de gestes pour atteindre un but (Hughes, et al., 1994). Ces troubles d’anticipation motrice sont aussi notés chez les bébés de 1 à 6 mois UDA dans l’action d’ouverture de la bouche à la vue du biberon (Brisson, et al., 2011, 2012). En effet, les bébés UDA produisent moins d’actions d’anticipation que les bébés au développement typique, ce qui témoigne de difficultés précoces de coordination visuo-motrice. Iverson et Wozniak (2007) remarquent chez les enfants avec TSA plus âgés une difficulté dans les tâches impliquant des séquences de mouvements coordonnés. Ces troubles de la coordination sensori-motrice se caractérisent par leur apparition précoce : la tenue de la tête est plus difficile chez les bébés UDA de 3 mois (Flanagan, et al., 2012 ; Iverson et Wozniak, 2007) et l’activité manuelle est plus faible (Brisson, et al., 2001). Le pointage et les gestes de présentation d’objets restent rares (Orterling et Dawson, 1994) et l’apparition de la préhension d’objets, de la station assise puis de la marche est retardée (Bryson, et al., 2007). Ils ont également moins d’intérêt pour les objets dès 6 mois. Lorsqu’ils s’y intéressent, ils portent les objets à la bouche plus fréquemment (Baranek, 1999) et les utilisent plus souvent de façon détournée que les enfants typiques (faire tournoyer l’objet par exemple, Teitelbaum, et al., 1998 ; Ozonoff, et al., 2008).
9Dans un domaine plus social, l’attention conjointe, qui se caractérise par la coordination de comportements moteurs (gestes, mouvements des yeux) et sensoriels (regard alterné entre un objet et une personne) est à ce titre une coordination sensori-motrice sophistiquée puisqu’elle fait intervenir un objet humain, par définition potentiellement changeant (mimiques, émotions…) qui nécessite donc des réajustements permanents. Ce comportement apparaît à la fin du premier semestre et est l’un des prérequis au développement du langage communicatif (Kasari et Smith, 2013), sa présence signant la qualité de l’interaction sociale. Kasari et Smith (2013) montrent même qu’un des prédicteurs du langage parlé chez les enfants autistes serait l’initiation de l’attention conjointe. Chez les enfants UDA, Osterling et Dawson (1994) observent un déficit caractéristique de l’attention conjointe à un an, constituant un des signes le plus fiable, le plus précoce et le plus spécifique de toute la pathologie autistique. Gernsbacher, et al. (2008) ont montré que les habiletés motrices orales et manuelles étaient corrélées positivement à l’aisance verbale future chez les enfants avec autisme, suggérant un lien entre communications non verbale et verbale.
10Enfin, alors que les troubles de l’imitation motrice sont désormais bien connus dans l’autisme (Stone, et al., 1997) les travaux de Jacqueline Nadel sur les troubles de l’imitation – imitation considérée comme un mécanisme-clé dans le développement des compétences sociales ultérieures ainsi que dans l’acquisition du langage – chez les enfants avec TSA, suggèrent également un défaut de coordination sensori-motrice lié à un déficit de l’organisation perceptive des mouvements que véhiculerait l’imitation (Nadel, 2011 ; Nadel, et al., 2011 ; Parma, et al., 2014). Du reste, les études sur les films familiaux d’enfants UDA révèlent des compétences imitatives réduites, voire absentes à 6 mois (Smith et Bryson, 1994 ; Mottron, et al., 1999 ; Malvy, et al., 1999) qui sont en lien avec les problèmes d’interaction et le développement cognitif ultérieur des enfants à l’âge de 4 ans (Receveur, et al., 2005). Malvy, et al. (1999) décrivent chez des enfants âgés de 10 à 46 mois des désordres de l’imitation parmi lesquels se trouve notamment l’imitation atypique qu’est l’échopraxie. Young, et al. (2009) montrent que durant les scènes du « jeu du coucou », scène d’imitation et de communication, les bébés à 7 et 14 mois UDA, qui présentent une meilleure coordination des yeux, de la bouche et des mains, ont un meilleur développement du langage expressif à 36 mois par rapport aux enfants UDA qui ne coordonnent pas ces différents mouvements. L’ensemble de ces travaux révèlent des dysfonctionnements moteurs, voire de la coordination sensori-motrice chez les enfants TSA et chez les bébés UDA, sans pour autant que ces atypicités aient été envisagées sous l’angle de troubles des compétences hémisphériques.
L’hypothèse motrice et la spécialisation hémisphérique dans l’autisme
11Pourtant, ces résultats (préhension, attention conjointe et imitation) qui montrent un trouble des coordinations sensorimotrices (Parma, et al., 2014) font écho aux nombreux auteurs qui postulent que les signes précoces de l’autisme pourraient se manifester dans le domaine moteur, avec un retard ou un dysfonctionnement moteur par exemple (Esposito, et al., 2009 ; Flanagan, et al., 2012 ; Landa et Garrett-Mayer, 2006 ; Ozonoff, et al., 2008 ; Treffner et Peter, 2002). Certains vont plus loin et postulent que le langage émergerait d’une forme primitive d’actes linguistiques basés d’abord sur l’activité manuelle et les gestes manuels qui s’enracinerait dans l’hémisphère gauche (Corballis, 1998, 2002 ; Gallese, et al., 1996 ; Goldin-Meadow, 1999 ; Iverson et Thelen, 1999 ; Noble et Davidson, 2001 ; Place, 2000 ; Rizzolatti et Arbib, 1998). Dans cette perspective, un trouble du développement moteur et/ou de la coordination sensori-motrice, tout particulièrement de la main droite, se manifesterait en amont d’un trouble de la communication. Il est vrai que d’un point de vue fonctionnel, le développement des gestes est intimement lié au développement du langage, les mouvements manuels apparaissant en même temps que le babillage (Iverson et Thelen, 1999 ; Iverson et Goldin-Meadow, 2005 ; Iverson et Wozniak, 2007). Plus encore, la production de gestes manuels est en lien avec des moments-clés du développement du langage entre 9 et 13 mois (Caselli, 1990). La cooccurrence du geste manuel pendant l’énoncé d’un mot permet l’apparition vers 18 mois du stade « deux mots » (Goldin-Meadow et Butcher, 2003). Chez les enfants TSA, Gernsbacher, et al., (2008) ont démontré que les habiletés motrices orales et manuelles étaient corrélées positivement à l’aisance verbale future suggérant, comme l’étude précédente, un lien entre communications non verbale et verbale. Begus et Southgate (2012) mettent en lien la pauvreté de la gestualité des enfants UDA et des dysfonctionnements cognitifs ultérieurs ainsi qu’un déficit plus élevé de la communication sociale. Les données sur les caractéristiques de la spécialisation hémisphérique chez les enfants avec TSA apportent d’autres éléments : s’il existe de nombreuses différences, tant structurales, fonctionnelles que développementales entre les cerveaux d’enfants typiques et des personnes avec autisme, on retiendra l’hypoactivation observée dans le sillon temporal supérieur droit (STS) et l’aire de Broca, traditionnellement impliquées dans la perception et la cognition sociale et le langage (Saitovitch, 2014 ; Anderson, et al., 2011 ; Groen, et al., 2010 ; Just, et al., 2004). Chez les enfants avec TSA âgés de 3 ans, on observe une corrélation positive entre processus langagiers dans l’hémisphère droit et l’autisme (Eyler, et al., 2012) et une hyperactivité de l’hémisphère droit (Boddaert, et al., 2004 ; Kleinhans, et al., 2008a ; Knaus et al., 2010 ; Mason, et al., 2008 ; Muller, et al., 1999 ; Tesink, et al., 2009 ; Wang, et al., 2006). Certaines recherches évoquent un lien entre troubles de la connectivité et de la latéralisation hémisphérique (Klimkeit et Bradshaw, 2006 ; Dawson, 1983 ; Sussman et Lewandowski, 1990). Ceci aurait pour conséquence de perturber la spécialisation hémisphérique des fonctions cognitives : l’augmentation de la gaucherie pourrait refléter l’hyperactivité observée dans l’hémisphère droit chez les enfants avec TSA et les troubles des coordinations sensori-motrices, comme l’attention conjointe ou la prise d’objets avec la main droite, refléter un trouble de la spécialisation de l’hémisphère gauche.
Conclusion et perspectives
12Ainsi, si beaucoup de recherches se sont focalisées sur les connections entre autisme et latéralité cérébrale, via le langage et la cognition sociale, peu ont porté sur la latéralité manuelle (7 %) et aucune sur l’évaluation, l’émergence et le développement de la spécialisation manuelle. Il s’agit donc, dans un premier temps, de décrire le développement de la latéralité manuelle chez des enfants avec TSA, âgés de 3 à 6 ans à partir d’échelles d’évaluation éprouvées, puis d’identifier, évaluer et spécifier la spécialisation manuelle en favorisant des contextes susceptibles de la faire émerger, ce qui permettrait de mettre en lumière les interactions troublées entre spécialisations manuelle et hémisphérique, latéralité manuelle et langage et, enfin, de caractériser cette spécialisation manuelle en étudiant plus précisément ses paramètres afin de dégager des indices spécifiques. A terme, la spécialisation manuelle pourrait être utilisée comme un marqueur comportemental d’un éventuel trouble de la spécialisation hémisphérique à un âge précoce et pourrait constituer un outil de repérage de ces particularités, présentant toutes les qualités métrologiques d’un outil de dépistage des TSA pour le mettre à disposition des professionnels concernés. Enfin, on pourrait proposer des remédiations dont la base serait la rééducation manuelle et/ou de la stimulation motrice. Enfin, sur un plan plus fondamental, cela contribuera à mieux comprendre les liens qu’entretiennent préférence manuelle, spécialisations manuelle et hémisphérique et in fine entre langage et utilisation de la main droite chez l’homme.
Point important
- Une particularité des enfants avec autisme est d’être plus fréquemment gauchers que le reste de la population. Toutefois, cette préférence manuelle spécifique n’a jamais été envisagée comme témoignant d’un éventuel trouble de la spécialisation hémisphérique alors que l’on sait par ailleurs que les adultes et même les enfants neurotypiques peuvent utiliser leurs deux mains de façon différenciée en lien avec les compétences hémisphériques. Il apparaît important de décrire et caractériser la spécialisation manuelle en favorisant des contextes susceptibles de la faire émerger afin de mettre en lumière les interactions troublées entre spécialisations manuelle et hémisphérique, latéralité manuelle et langage.
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Mots-clés éditeurs : autisme, dysfonctionnement précoce, latéralité manuelle, spécialisation hémisphérique
Date de mise en ligne : 08/12/2016
https://doi.org/10.3917/dev.164.0213