Nous vivons une crise spirituelle
- Par Yann Boissière
Pages 65 à 69
Citer cet article
- BOISSIÈRE, Yann,
- Boissière, Yann.
- Boissière, Y.
https://doi.org/10.3917/rdna.829.0065
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- Boissière, Yann.
- BOISSIÈRE, Yann,
https://doi.org/10.3917/rdna.829.0065
Notes
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[1]
Benjamin Constant, brouillon de préface pour la seconde édition d’Adolphe ; cité par Pierre Manent : Histoire intellectuelle du libéralisme ; Librairie Arthème Fayard/Pluriel, Paris, 2017, p. 39.
-
[2]
Hartmut Rosa : Accélération - Une critique sociale du temps ; La Découverte, Paris, 2010, p. 5-12.
1 Il est temps de le formuler ainsi : nous vivons une crise spirituelle majeure. Nous autres, contemporains, n’aimons pas l’exprimer de cette manière, car nous préférons être « intelligents ». De fait, notre sagacité, notre puissance d’analyse identifient chaque jour avec ivresse des centaines de problèmes de toutes sortes que nous aimons à classer dans nos grilles de lectures économiques, politiques, sociétales. Cette manière de voir nous convient, car elle correspond à notre tropisme mental, voué à la parcellisation du monde, au découpage de mini-portions de réalité où notre intelligence peut dès lors quadriller à loisir le domaine considéré et y déployer ses solutions en « silo ». Elle a aussi pour intérêt de générer ses armadas d’experts aux compétences bien délimitées, de nous donner l’impression d’agir sur des « phénomènes » bien identifiés et de nous sentir utiles. Ce que nous occultons derrière ce grand jeu des « problèmes » et des « solutions », c’est la présence d’une immense face B, toujours la même : l’homme. Dans l’exacte mesure où nous nous sentons agir sur des objets « extérieurs », nous oublions que c’est nous-mêmes qui sommes à la source de nos problèmes.
2 Diagnostiquer une crise spirituelle face aux « hard facts » du monde, voilà qui paraîtra trop global, peu réaliste. Mais s’il nous faut distinguer, avec le spécialiste des organisations Ronald Heifetz, entre les problèmes techniques et les problèmes adaptatifs, il est évident que les enjeux actuels de notre monde exigent une immense adaptation : nulle autre que la nôtre. C’est l’homme, c’est nous qui devons changer. Derrière les scénarios experts de toutes les crises que nous identifions à longueur de think tanks et de baromètres, c’est nous, la manière même dont nous fonctionnons qui est en question : c’est cela, la crise spirituelle.
3 À vrai dire, cette crise n’est pas nouvelle au sens où elle se fonderait sur un élément nouveau ; elle est la poussée à l’extrême de la modernité elle-même, de la rupture que celle-ci a pensé instaurer vis-à-vis des mondes anciens. Opérons un bref retour. Là où les anciens, en effet, accordaient leur confiance à des vérités dites éternelles et surnaturelles (le cosmos pour les Grecs ou Dieu pour les médiévaux), les modernes, lassés d’un Dieu devenu illisible, instaurent le primat du pratique sur le méditatif. La rupture la plus nette a lieu avec Descartes, qui définit le projet moderne : la domination de la nature. Aux trompettes du « je pense donc je suis », l’individu devient le centre du système, non plus lesté de devoirs, mais désormais pourvu de droits et de pouvoirs. Ses deux attributs majeurs : la réflexivité et l’autonomie. Autrement dit, face à la question du « sens », celui que l’on cherche à sa vie ou au monde, et que les anciens aimaient saisir dans quelque chose qui les dépassait, l’homme moderne décide qu’il en sera désormais la source, et le garant.
4 Le fondement de la crise spirituelle actuelle n’est nulle part ailleurs : nous sommes désormais fatigués d’être à la fois la source et la réponse de cette question du « sens ». Quelle est d’ailleurs la valeur d’une réponse, quand on ne sait répondre soi-même à ses propres questions ? L’époque est à l’incrédulité, non seulement au doute vis-à-vis de telle ou telle connaissance, mais plus radicalement, nous ne savons plus croire à nos propres déductions ni être « enchantés » par nos propres convictions. Si elle ne tient que de nous-mêmes, la « garantie » du sens devient suspecte. Telle est la crise spirituelle actuelle. Elle se décline en trois aspects : crise de l’individu, crise de notre rapport au temps, crise proprement spirituelle, enfin, qui touche à notre intériorité.
L’individu est en voie de disparition
5 Nous l’avons oublié, mais l’individu a été une construction culturelle, historiquement située, qui peut être vue comme la recherche d’une troisième voie pour échapper aux deux modèles politiques en concurrence à la fin du Moyen Âge : celui de la cité (les cités italiennes, par exemple) ou celui de l’universalité de l’Église. Chacun promouvait un type d’humanité – et un principe d’autorité. La cité était celle de l’homme mondain, naturellement et essentiellement politique, tandis que l’Église exigeait un homme pourvu d’une âme et devant obéissance à son créateur. Les deux modèles étant exclusifs l’un de l’autre, la modernité va inventer une troisième voie : celle de « l’individu », dont la grande nouveauté tient au fait qu’il « n’appartient » à aucun monde, il n’appartient qu’à lui-même. Face à la question fondamentale de toute société, « à qui obéir ? », la solution moderne répond : ni au ciel, ni aux « meilleurs », autrement dit pas à quelque chose d’extérieur à la sphère de l’humain, mais à la « nature » des choses, la « nature humaine » en premier lieu. Formidable révolution anthropologique, où ce nouvel « individu » gagne une représentation de lui-même et de ses pouvoirs : ce sera la science et l’autonomie de la raison. Révolution politique ensuite : la nécessité de bâtir un nouvel espace social et politique pour recueillir ses nouvelles aspirations formera la base du contrat social.
6 Ce nouvel individu n’a pas que des pouvoirs, il a aussi des passions. Sa nouvelle passion – Descartes en avait ouvert le jeu – sera de jouir de sa raison, non plus à des fins contemplatives, mais comme la faculté d’inventer des moyens et de produire des effets. À l’infini. Jouissance à répétition, désormais, que de se consacrer à la résolution de problèmes, incessante application du mental à la réalité, décorticage compulsif de toute réalité en systèmes, en dispositifs efficaces, bonheur des effets produits et de se vivre utile. Un solide cocktail de lucidité passionnée, d’ironie vis-à-vis des cieux et de griserie de ses propres forces s’empare alors de l’homme.
Nous vivons la fin de ce temps-là
7 L’individu est en train de disparaître, car ce sourire entendu de supériorité affiché envers le réel s’accompagne d’une fatigue, que Benjamin Constant avait déjà pressentie : « Et ce n’est pas dans les seules liaisons du cœur que cet affaiblissement moral, cette impuissance d’impressions durables se fait remarquer : tout se tient dans la nature ; la fidélité en amour est une force comme la croyance religieuse, comme l’enthousiasme de la liberté. Or, nous n’avons plus aucune force. Nous ne savons plus aimer, ni croire, ni vouloir. Chacun doute de la vérité de ce qu’il dit, sourit de la véhémence de ce qu’il affirme et pressent la fin de ce qu’il éprouve. » [1]
8 Sur le plan politique, cette lassitude se radicalise en une défiance envers toute souveraineté et le principe de représentation qui en était le cœur : abandonner certains droits pour en gagner davantage collectivement. C’est le cœur du système qui est attaqué : le transfert du jus in omnia de Hobbes (nos pouvoirs personnels à l’état de nature) à une entité collective, une belle opération de maturité politique dont le résultat « magique » faisait que l’action du représentant était aussi mon action. La confiance, on le comprend, est ici nécessaire, tout comme une vision du bien commun. Or, plus personne, aujourd’hui, ne veut lâcher la vision subjective, immédiate, de ce qu’il perd pour se mettre au service des autres. L’homme contemporain ne « calcule » que l’effet immédiat de son désir. Aussi, tout représentant est-il désormais suspecté de ne vouloir représenter que lui-même ; l’incapacité des « Gilets jaunes » à se doter de porte-parole pour transformer leurs revendications en gains politiques en est l’illustration la plus récente.
9 Dans un mouvement parallèle, le discrédit envers la raison au XXe siècle, cible de la « philosophie du soupçon » et de la « déconstruction », a promu le triomphe de la subjectivité, désormais alpha et oméga du débat public. Nous vivons sous perfusion de l’émotion et de l’indignation, avec cette conséquence : la culture du dissensus argumenté se voit ringardisée au profit du buzz, plus rémunérateur médiatiquement. L’invective devenant la règle, nous n’avons plus « d’interlocuteurs », nous avons des ennemis. La lassitude, lasse d’elle-même, engendre aujourd’hui la violence. L’individu, à trop avoir pensé dominer, est en train de perdre le contrôle… de lui-même.
La crise de notre rapport au temps
10 C’est le deuxième aspect de la crise spirituelle. Le paradoxe en est parfaitement formulé par Hartmut Rosa : « Nous n’avons pas le temps, alors que nous avons de plus en plus de temps. » [2].
11 Ce paradoxe a une cause très simple : la contradiction entre la manière dont le temps est utilisé dans le système consumériste au sein duquel nous vivons et la manière dont fonctionne le temps psychologique personnel pour produire son bénéfice : l’impression « d’avoir du temps ».
12 Nous connaissons le cost killing, mais c’est bel et bien de time killing qu’il nous faut parler ici. Le fait que notre système consumériste est fondamentalement orienté par la recherche constante du gain de temps, plus exactement de la densité : truffer un maximum d’opérations économiques dans des séquences temporelles de plus en plus restreintes. On en jugera par l’exemple de ce fast-food chinois, souvent cité en référence de nec plus ultra technologique : vous y êtes accueilli par un système de reconnaissance faciale, d’où une voix surgit pour vous saluer par votre nom et vous proposer aussitôt votre menu favori calculé sur la base de vos consommations précédentes. Vous esquissez un sourire ? La machine valide la commande, tout en débitant derechef votre carte bleue. Chef-d’œuvre de réduction du vécu, au profit d’une densité économique maximale ou comment passer du fast-food à la no-life…
13 On comprend aisément que le bénéfice psychologique « d’avoir le temps » fonctionne exactement à l’inverse du fast-food chinois. Fondée sur le fait de « donner du temps au temps », elle implique un mode personnel où l’on se sent suffisamment en sécurité, en bien-être pour précisément « gaspiller » des unités de temps, pour ainsi dire le prolonger et le « créer ». Le « temps », ici, n’est pas celui qu’un système extérieur vous octroie, mais celui que l’on SE donne. C’est nous-mêmes qui devons être à l’origine du gain de temps pour que celui-ci soit vécu comme « donné », comme « précieux », comme « vrai ».
14 La contradiction entre les deux types de temps est flagrante, et rapportée à un individu, elle sera nécessairement dissonante : le paradoxe de Rosa n’a pas d’autre cause. Mais surtout, l’expression purement technologique du « progrès » suggère deux questions, qui ont trait à la question du « sens » : a) La prouesse du fast-food chinois est spectaculaire, mais qui veut vraiment vivre dans un tel monde ? b) « L’innovation » est-elle synonyme de « progrès » ?
15 Nul doute que la pente logique du fast-food chinois la plus probable, et certainement la plus paresseuse en termes de créativité, aura pour nom : incrémentation. Caler un nombre croissant d’opérations économiques, dans un temps si possible encore plus réduit. Eldorado pour ingénieurs, la pure logique de la data y engage, et il demeure difficile pour les entreprises de s’en priver. Mais là encore, au-delà de l’ivresse routinière du process, aura-t-on pensé à ces quelques questions primaires, têtues, essentielles : à nos besoins réels, à la qualité de vie du consommateur, à l’humanité de son vécu, au progrès réel pour l’être humain ? Incrémentation n’est pas raison. Et nous semblons incapables, encore, de discriminer entre innovation et progrès véritable…
« Du Bist Die Aufgabe »
16 « Tu es à toi-même ta propre tâche » : cette maxime de Kafka est sans doute l’une des meilleures formulations, et de la crise spirituelle que nous vivons, et de la direction à emprunter pour en sortir.
17 Nous sommes, il est vrai, formatés par notre éducation à privilégier le mental pour l’appliquer à la réalité et penser ainsi traiter « de l’extérieur » les problèmes que nous identifions. Nous déployons une puissance impressionnante à modifier nos environnements, à y imprimer notre marque ; mais résolvons-nous vraiment les « problèmes » ?
18 Nous sommes devenus des athlètes du mental et de son prisme technique. Un problème technique est relativement simple. Le carburateur est défectueux, je le change. Les problèmes adaptatifs sont d’une autre nature. Si je fume et risque un cancer, c’est moi, c’est ma vie que je dois changer. Pauvreté, fondamentalismes, répartition des richesses, changement climatique : ce sont bel et bien les problèmes adaptatifs qui nous assaillent aujourd’hui. La phrase de Kafka est ici un avertissement : ne traitons pas les problèmes adaptatifs comme des problèmes techniques. Soyons certains que ce sont nos valeurs, nos comportements qui doivent changer. Avant de songer à densifier nos applications, nos grilles et nos process sur le réel, soyons avisés de réfléchir à nos besoins, à ce que nous voulons, à ce qui est réellement important pour nous, êtres humains.
19 En d’autres termes : pour être à la hauteur de nos problèmes de nature adaptative, sachons compléter le mental par la conscience, passer d’une pensée « objet-orientée », applicative, à la conscience de soi, de notre valeur inaliénable, et non quantifiable. Telle est sans doute, d’un constat sombre, la bonne nouvelle induite : si c’est une crise spirituelle que nous vivons, il est aussi une perspective de sortie : spirituelle ! Ici, la phrase de Malraux semble encore inaugurale : « Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas. » Nous y sommes.
Mots-clés éditeurs : crise, individu, spirituel, temps
Date de mise en ligne : 20/04/2020
https://doi.org/10.3917/rdna.829.0065