Psychodrame freudien et adolescence : une scène revisitée
- Par Serge Lesourd
Pages 57 à 65
Citer cet article
- LESOURD, Serge,
- Lesourd, Serge.
- Lesourd, S.
https://doi.org/10.3917/rppg.053.0057
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Notes
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Serge Lesourd, psychanalyste, membre de la commission d’enseignement de la sept, professeur de psychopathologie clinique, directeur de l’unité de recherche en psychologie : Subjectivité, connaissances et lien social, université de Strasbourg. 6 rue de Reims, 67000 Strasbourg. serge.lesourd@unistra.fr ou serge.lesourd@aliceadsl.fr
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Que l’on pense, par exemple, aux nombreuses anorexies qui commencent par une identification aux formes idéales des mannequins.
1L’adolescence, comme temps de mutation de l’organisation psychique, s’organise comme une revisite des positions infantiles qui se déroule dans des coordonnées symboliques précises, celles de la société dans laquelle se déroule ce temps d’adolescence. Rejouer l’enfance, ses souvenirs et ses questions, prend alors une dimension nouvelle qui permet d’élaborer ce qui, de cette enfance, doit être abandonné pour vivre les nouvelles formes de rapports aux autres, spécialement amoureux et affectifs. Ici, le psychodrame prendra une dimension tout à fait intéressante comme moyen de remise en scène. Mais, pour tenter de saisir les particularités du psychodrame à l’adolescence, il nous faut reprendre succinctement les enjeux de l’adolescence actuelle dans les coordonnées du monde présent, celui que règle le libéralisme.
2Pour le dire rapidement, la problématique centrale de l’adolescence est de s’affronter à la castration. Il s’agit pour le sujet confronté à l’impossible de la réalisation œdipienne en acte, malgré sa capacité maintenant acquise de réaliser son souhait incestueux, de se lancer dans une quête des références sociales qui organisent les modes de plaisirs acceptables dans le lien social dans lequel il doit jouer maintenant totalement ses enjeux de plaisir. Trouver les formes de plaisirs possibles dans le lien social de référence, c’est aussi tester les limites du vivre en société dans ses actes afin d’éprouver quels sont les plaisirs, les réalisations de jouissance, autorisés par l’ordre symbolique de son temps. Les adolescents actuels se confrontent donc au lien social libéral qui prône la liberté de jouissance individuelle, au nom de l’égalité de chacun et de son droit à la réalisation pleine et entière de sa jouissance personnelle. Dans ce lien social, dont la domination apparaît dans les années 1980, la réalisation de l’individu, ce qu’on appelle la réalisation de soi, est référée uniquement à l’individu et la seule limite à la réalisation de son plaisir est la régulation de celle-ci par le marché : seul ce qui n’est pas profitable aux échanges est proscrit. Ce type de fonctionnement social est proche de celui, psychique, des adolescents, qui croient en une réalisation enfin accessible de la possession phallique et donc à une réalisation désirante totale, à la réalisation de la promesse œdipienne.
3Le libéralisme, comme type d’organisation des plaisirs et de régulation des échanges interhumains, induit quelques conséquences pour le passage adolescent dont deux me semblent importantes pour nos propos. La première concerne la construction même de la limite interne à la réalisation de son plaisir individuel : ce que nous appelons la censure surmoïque ou la conscience morale. Cette limite n’est plus interdictrice et référée à l’instance de l’Idéal du Moi qui est issue des identifications aux autorités de l’enfance, la limite réfère au moi-idéal et au narcissisme individuel qui prend appui sur le semblable, le même, et sur la toute-puissance infantile. La seconde concerne la prédominance accordée aux processus imaginaires et à l’effacement des processus symboliques dans la régulation des échanges interhumains.
Voyons ce que ces deux donnes de notre modernité imposent à la construction psychique adolescente.
La prédominance du Moi-idéal
4« Just do it »®, « Vous le valez bien »®, sont quelques-unes des façons dont s’expriment cette nouvelle organisation du monde et les prescriptions de jouissance auxquelles se confrontent les adolescents actuels. L’ordre symbolique social prône une auto référence de l’individu dans une dominance de la référence au soi et dans une valorisation du « jeune » identifié au moderne, ce qui favorise chez les adolescents la domination des identifications aux pairs, et aux figures fraternelles. Rappelons brièvement que les identifications aux figures de références sociales sont fondamentales à l’adolescence (Lesourd, 2005) quand doivent être abandonnées les figures tutélaires de l’enfance (le Père et la Mère), et qu’il existe deux grands types de figures identificatoires adolescentes. Le premier groupe est celui des figures générationnelles. Directement substituts des figures de l’enfance – le maître, le sage, le leader, etc. – restent des figures qui impliquent une différence de génération et qui induisent chez le sujet un mouvement dynamique de report dans le futur d’une réalisation pleine et entière du bonheur. Ce type de figures identificatoires renforce donc l’instance morale de l’idéal du moi et la tension vers l’avenir.
5Le deuxième groupe est celui des figures identificatoires fraternelles, dont les idoles des jeunes, les idoles modernes sont les meilleurs représentants. Le « grand frère » qu’incarne les chanteurs modernes, le « gagneur » qu’est le sportif de haut niveau, la « bombe sexuelle » selon les modèles Monroe, Madonna ou Brad Pitt, sont des figures identificatoires fraternelles et non générationnelles. L’identification se fait à un semblable, certes mieux « réussi », mais identique à l’adolescent et surtout de même « texture » que le sujet. Ces figures fraternelles induisent des mouvements psychiques et dynamiques différents chez le sujet. Il s’agit de réaliser tout de suite, comme le frère, la réalisation pleine et entière du plaisir, le « tout, tout de suite » de l’immédiateté des plaisirs devient la règle et la référence interne, la norme idéale est celle du même, du semblable au moi dans un renforcement du Moi-idéal narcissique.
L’adolescence devient ainsi le temps des pairs, du entre soi, voire tend à devenir un modèle sociétal comme bien des signes cliniques de la psychopathologie quotidienne le montrent : rester jeune, jouir sans entrave, etc.
Une domination de l’imaginaire
6La deuxième conséquence de la domination libérale touche de plein fouet les processus de construction adolescente. En effet, la réalisation de soi adolescente se compose de deux procès différents. Le premier est le procès symbolique qui impose la construction de limites dans une promesse de réalisation de soi toujours reportée dans l’avenir, le second est le procès imaginaire qui propose une réalisation de soi immédiate dans un tout possible et une toute puissance. Ces deux procès fonctionnent pour chacun et c’est de la dominance de l’un sur l’autre que dépend la construction du lien social, soit le rapport aux autres et à l’Autre du sujet.
7Le procès symbolique construit un rapport aux autres pacifié par l’intériorisation des limites internes, mais il est producteur de refoulement et donc de névroses car le sujet est dans une soumission à l’Autre. Ce modèle de lien social dans lequel la culpabilité règle le rapport des individus aux autres est celui des sociétés référées aux figures tutélaires, au Père pour le dire vite. C’est ce type de modèle qui régissait les sociétés traditionnelles jusqu’au milieu du xxe siècle, et qui régit encore de nombreuses sociétés actuelles, les sociétés islamiques ou chinoises par exemple.
8Le procès imaginaire, lui, construit un rapport de rivalité avec les autres ; la limite se situant dans la rencontre avec l’autre et n’étant pas intériorisée. Du même coup l’Autre, en tant que référence morale, vient produire chez le sujet non du refoulement dans une soumission à lui, mais de la honte quand il est reconnu, de la persécution quand il est refusé.
9La « loi sociale » organisant une société donnée met toujours plus ou moins en avant un des procès de réalisation de soi pour les individus. Or, notre société libérale se soutient plus du procès imaginaire que du procès symbolique. L’égalité entre les individus, le lien fraternel met à mal la figure de l’Autre qu’incarnaient les grands sujets (Dufour, 2005) dans les sociétés traditionnelles. Le lien social libéral affirme que la réussite du sujet est individuelle et dépend uniquement de lui, ce qui a quelques conséquences sur le sujet lui-même quand cette réussite du bonheur n’est pas au rendez-vous, voire dans la construction même de son rapport aux autres.
10La première grande conséquence est que la limite, l’impossibilité de réalisation du bonheur, est vécue non comme un interdit, une castration, mais comme une impuissance imaginaire, une frustration. Deux possibilités s’ouvrent alors pour le sujet, soit il s’attribue cette impuissance, il la prend à son compte et alors s’ouvre les voies de la dévalorisation dépressive (Chemama, 2006), soit il attribue cette impuissance à l’Autre qui devient ainsi un persécuteur ce qui déclenche une violence justifiée contre cet Autre et son ordre (Lesourd, 2007). Les grandes expressions de la souffrance du passage adolescent qui préoccupent tous ceux qui les prennent en charge, des politiques aux thérapeutes, s’inscrivent toutes dans cette logique de la limite vécue comme frustration et non comme castration.
11La seconde conséquence de cette domination du procès imaginaire dans la construction subjective se dévoile dans les rapports des sujets entre eux. L’autre de la relation est vécu dans ce cadre comme un objet de plaisirs et non comme un autre sujet désirant (Dufour et Lesourd, 2008). C’est ce que soulignent les publicités citées plus haut et ce que montrent de nombreuses émissions de divertissements télévisuelles. Le lien à l’autre objectalisé construit ainsi une pseudo-perversion des liens aux autres (Lebrun, 2006) qui, dans les cas de souffrance, s’agit dans la réalité : les « tournantes » et certaines formes de sexualités adolescentes actuelles en sont les témoignages.
12Si nous tentons de tirer les conséquences de ces transformations du lien social sur le devenir adolescent, nous constatons, ce que montre la clinique, une solitude extrême du sujet en adolescence qui tente de se construire un « être adulte » en référence à ses pairs et à lui-même. C’est ce dont témoignent les nouvelles formes de pathologies adolescentes, celles qui sont nommées pathologies narcissiques ou états limites, et que je préfère appeler « états à la limite ».
13Il est bien sûr impossible de reprendre l’ensemble des agirs adolescents qui inquiètent les adultes, pourtant je voudrais montrer à partir de quelques exemples de troubles banaux de la construction adolescente, combien leur expression parle de cette solitude adolescente et des tentatives que font ces sujets en souffrance pour tenter de trouver solution à leur malaise existentiel par des enjeux de groupe ou des enjeux en groupe. Le groupe semble en effet pour les adolescents de notre modernité une solution thérapeutique face à l’extrême solitude du passage adolescent.
Face à la solitude des troubles narcissiques, le sujet en adolescence trouve dans le groupe une solution spontanée de mieux-être, une « guérison » de sa souffrance. Voyons donc comment le groupe est, pour l’adolescent, cette solution spontanée à son mal être existentiel.
La solution en groupe
14Le phénomène groupe, tel qu’il est agi par les adolescents, sous la forme du groupe spontané et non de la foule freudienne, présente un certain nombre de traits qui viennent soutenir les processus de narcissisation adolescente. Dans ces groupes spontanés ou communautaires, les identifications fraternelles sont prédominantes et viennent soutenir le sujet dans son narcissisme. Ainsi les blogs, Facebook, sont-ils pour les adolescents, qui en sont les plus grands usagers, la création d’une communauté de mêmes dans laquelle chaque sujet a une chance d’être reconnu par les autres (nombre d’amis déclarés sur Facebook, nombre de coms sur les blogs, participation à une guilde dans les jeux interactifs, etc.), ce qui vient renforcer le narcissisme du sujet. Mais les identités qui sont créées dans ce type de communautés restent des identités imaginaires labiles, et les adolescents peuvent changer d’identité (dans le cadre des jeux ou des blogs), voire construire plusieurs personnages pour tester l’identité la plus « reconnue ». Cette labilité des identités et ces identifications fraternelles sont très repérables dans nombre de situations pathologiques [1] pouvant aller jusqu’à un collage du sujet à la demande réelle ou supposée du groupe d’appartenance. Je pense ici à ces nombreux adolescents qui sont violents et provocateurs dans le groupe de la cité, adorables dans une relation duelle avec l’adulte, hyper machos devant les camarades mâles et rougissants dans une relation duelle amoureuse. Mais, au-delà de cette disparition dans l’identité du groupe, ce que provoque aussi ce type d’identification fraternelle c’est la mise en avant de la rivalité avec le presque semblable, avec l’autre. Les querelles entre les bandes dites de banlieue, comme les rivalités avec le frère de cœur, font partie des conséquences de cette mise en avant des communautés de frères dans la construction adolescente.
15Une autre conséquence de ce fonctionnement en groupe communautaire est la prédominance du moi, on pourrait dire une réification du moi au détriment du sujet et des enjeux désirants. Face au travail de désidéalisation des imagos infantiles, le support moïque trouvé dans l’identification fraternelle, qu’a d’ailleurs soutenu la société dans le phénomène des « grands frères » ou des « médiateurs jeunesse », maintient le sujet en adolescence dans une croyance toujours active en un père imaginaire potent (Dufour, 2008), entravant ainsi le passage adolescent et la symbolisation nécessaire de la fonction paternelle. Le groupe communautaire fraternel maintient ainsi active la promesse œdipienne et la croyance en une réalisation possible d’un bonheur parfait. De facto, ce qui surgit face à cette croyance maintenue bien qu’impossible, c’est une dévalorisation du sujet qui prend à son compte l’impossible réussite hédonique et qui s’en défend en projetant cet échec sur l’autre social. L’adolescent alors se replie sur le groupe de pairs qui devient un groupe de réassurance opposé au socius toujours persécuteur et méchant. Les bandes de hooligans, comme les groupes classes, fonctionnent sur ce mode de lien entre pairs qui soutient par le groupe le narcissisme défaillant des sujets pris au un par un.
16Ces communautés de mêmes, que prônent d’ailleurs de nombreux médias et d’encore plus nombreuses publicités, sont des communautés de frères sans père, des groupes de mêmes dans lesquels se construisent des liens en miroir entre les individus, liens en miroir toujours mortifères, comme l’a bien montré Denise Lachaud (1998) dans son livre Jalousies.
17Cette solution spontanée, agie par de nombreux adolescents, vient en fin de compte renforcer la solitude individuelle de ceux qui s’y adonnent, car ce que provoque cet appui sur le groupe, c’est une négation de la part symbolique des autres, une négation de la fonction de l’Autre. J’ai développé ailleurs les arguments qui montrent ce refus de l’Autre par le lien social moderne (Lesourd, 2006 et 2007), mais pour comprendre en quoi le psychodrame peut venir aider ces adolescents pris dans ce fonctionnement groupal fraternel, il me faut reprendre à l’emporte-pièce le fonctionnement de ces groupes sans l’Autre qui animent nos adolescents et qui les laissent en panne dans leur subjectivation.
18L’adolescence est le temps de la « revalidation du Nom du Père » (Rassial, 1990). Il s’agit dans un premier temps de destituer de sa place de référence le père puissant de l’Œdipe, le père phallique, pour, comme l’écrit Freud dans Totem et tabou (Freud, 1912-1913), faire advenir le père symbolique. Mais pour que ce mouvement puisse se passer, il faut que le père œdipien ait été construit dans la psyché de l’enfant et ait pris sa place de garant de la Loi. Or, le lien social moderne déqualifie ce père potent et de nombreux enfants n’ont pu construire un représentant psychique de celui-ci, une imago paternelle (Dufour et Lesourd, 2008), ils restent dans la quête de ce père potent. Du coup, la quête du Maître, cette imagine substitutive du père œdipien, qui est le propre de l’adolescence, ne peut se faire. Tout Maître est à la fois idolatré et rejeté par ces sujets. Du coup, c’est le Moi qui vient prendre le « pouvoir » dans la psyché des adolescents et le Moi-idéal qui devient la référence narcissique des sujets. Ce privilège accordé aux enjeux imaginaires au temps adolescent, qui, normalement, met en avant les processus de symbolisation, met à mal le passage adolescent et construit une panne adolescente dont le groupe communautaire vient suturer la plaie. Le groupe communautaire vient donc dans sa mise en avant des processus imaginaires à la fois soutenir les adolescents en panne et renforcer cette panne.
C’est en face de ces phénomènes que le psychodrame, en tant que technique de groupe qui inclut la référence à l’Autre, se présente comme une entrée privilégiée pour le travail avec ces adolescents en grande difficulté dans leur construction psychique du fait de l’organisation symbolique du monde actuelle.
Le psychodrame : un groupe pas sans l’Autre
19Le psychodrame, face à ces phénomènes de groupes fraternels, devient une réponse particulièrement opérante du fait de sa structure même et des enjeux de symbolisation qu’il construit pour ces sujets aux prises avec un narcissisme défaillant.
20Le dispositif psychodramatique repose en effet sur une structure de groupes de pairs, chacun y vient pour lui-même au même titre que les autres, et en cela l’adolescent y retrouve dans un premier temps la structure des groupes qu’il connaît bien et sur laquelle il appuie son narcissisme. Mais le psychodrame présente une vraie différence d’avec les groupes fraternels dans la présence de l’animateur. Le psychodramatiste animateur incarne dans le groupe une figure d’autorité (Lesourd, 2008) qui emporte, avec lui, l’ordre symbolique de la différence des générations dans la différence des places. Le psychodramatiste devient ainsi pour l’adolescent une incarnation de l’Autre qui tient dans le social, relançant ainsi les processus d’incarnation et de destitution de la figure du père œdipien. Cela est d’autant plus efficace dans le dispositif de la sept par l’alternance des deux psychodramatistes entre les deux places d’animation et d’observation. Chacun des deux animateurs étant, par l’alternance même des places, décomplété en tant qu’incarnation de l’Autre, comme le sont toutes les incarnations sociales de celui-ci. Les enjeux adolescents peuvent alors être réactivés pour les sujets par la mise en place du dispositif même.
21Dans le même mouvement, le dispositif psychodramatique relance la dynamique symbolique de l’échange langagier dans la fixation d’un lieu d’adresse sur la personne d’un des deux psychodramatiste. Ce phénomène classique du transfert sur un sujet supposé savoir, si difficile à supporter par les adolescents dans le cadre de la cure classique ou des entretiens duels en face à face, est ici médiatisé, d’une part par la partition de l’adresse entre les deux psychodramatistes, d’autre part dans l’adresse aux pairs, aux semblables qui composent le groupe. Cet allégement de la mise transférentielle permet que celui-ci soit vécu sans les dangers de la présence massive de l’Autre qui souvent transforme le thérapeute de l’adolescent, soit en gourou tout sachant et persécutant qu’il faut alors détruire, soit en pauvre minable incapable d’entendre qu’il faut alors quitter (Lesourd, 1994). Cette faille incarnée par la présence de deux lieux d’adresse, les pairs et le thérapeute, voire par trois lieux, les deux psychodramatistes et le groupe, met en jeu dans le dispositif pour ces adolescents en grande fragilité narcissique, la faille même du symbolique, relançant par là le procès de symbolisation mis en panne jusqu’alors. Là où le groupe de pairs renforce les enjeux d’imaginarisation et de narcissisation, le psychodrame vient lui proposer des possibilités de symbolisation de cet imaginaire débordant qui caractérise les sujets en états à la limite.
22Soulignons enfin un dernier aspect du psychodrame qui me semble faire de celui-ci un outil privilégié de travail avec ces adolescents en proie au narcissisme exacerbé que prône notre modernité. Dans le dispositif psychodramatique, tel que nous le pratiquons à la sept, la mise en scène du jeu repose sur le récit d’événements de la vie du sujet, nous ne jouons que des scènes réelles, des récits de scènes de la vie du sujet, et ce qui fait l’efficacité du jeu psychodramatique, c’est ce qui surgit du décalage entre le récit de la scène, telle que l’a racontée le sujet avant le jeu, et le jeu lui-même. Notre technique joue donc ainsi sur les lapsus de jeu, les ratages du jeu, bref sur l’effraction inconsciente dans le cadre du jeu psychodramatique. C’est ce point qui me paraît tout à fait important dans le travail avec les jeunes pris dans les coordonnées sociales actuelles. Le psychodrame, quand il prend appui sur le récit de la vie du sujet, permet une historicisation de la vie de l’adolescent que celui-ci présente souvent comme une suite événementielle. Poser d’abord un récit, puis une représentation d’un moment de sa vie est, non une répétition cathartique de celle-ci, comme le prétendait Moreno, mais une historicisation du vécu du sujet, une subjectivation de cette scène comme toujours dans un après-coup. En ce sens, le psychodrame devient symbolisation de l’histoire subjective relançant par là les processus de symbolisation pour le sujet. D’ailleurs, le plus souvent, après quelques séances pendant lesquelles se jouent des scènes de la vie présente, souvent avec des rivalités avec des pairs ou avec des adultes, les scènes amenées par les adolescents changent. Ce sont les enjeux œdipiens qui prennent le devant de la scène selon les modalités décrites plus haut, celles de l’impasse œdipienne du fait de l’impossibilité de constituer un père puissant interdicteur. L’appel au père potent et sa mise à mort deviennent les enjeux des scènes de psychodrame, car le dispositif permet de rejouer cet enjeu fondamental de séparation et de construction subjective en portant l’imaginaire sur la scène du jeu, cette Autre scène où tout peut se représenter, mais où rien n’est agi.
En cela, le psychodrame est, pour les adolescents en panne de l’Autre de notre société moderne, un outil qui relance les processus de symbolisation adolescente en permettant d’en supporter la violence dans une scène encadrée.
Bibliographie
- Camon, F. 1987. La maladie humaine, Paris, Folio, Gallimard.
- Chemama, R. 2006. Dépression, la grande névrose contemporaine, Toulouse, érès.
- Dufour, D.-R. 2005. On achève bien les hommes, Paris, Gallimard.
- Dufour, V. 2008. « Le générationnel aujourd’hui : une différence problématique ? », Revue russe de psychanalyse, 1, p. 33-43.
- Dufour, V. ; Lesourd, S. 2008. « La difficile construction du père œdipien dans le monde moderne », 1er congrès de psychanalyse Russo-ukrainien, Yalta.
- Freud, S. 1912-1913. Totem et tabou (trad. S. Jankélévitch), Paris, Payot.
- Lachaud, D. 1998. Jalousies, Paris, Denoël.
- Lebrun, J.-P. 2006. La perversion ordinaire. Vivre ensemble sans autrui, Paris, Gallimard.
- Lesourd, S. 1994. Adolescences… rencontre du féminin, Toulouse, érès.
- Lesourd, S. 2003. « La déconstruction-reconstruction des systèmes référentiels », dans G.P. Bourcet, La naissance du pubertaire, Paris, Dunod, p. 99-126.
- Lesourd, S. 2005. « Modernité et sexualité adolescentes », dans collectif, Malaise dans l’adolescence, Paris, Denoël.
- Lesourd, S. 2005. La construction adolescente, Toulouse, Arcanes, érès.
- Lesourd, S. 2006. Comment taire le sujet ? Des discours aux parlottes libérales, Toulouse, érès, coll. « Humus ».
- Lesourd, S. 2007. « La mélancolisation du sujet postmoderne ou la disparition de l’Autre », Cliniques méditerranéennes, 75, p. 10-20.
- Lesourd, S. 2008. « Transfert et psychodrame freudien : des figures du Maître aux figures de l’Autre », Revue du psychodrame freudien, 148, p. 6-15.
- Rassial, J.-J. 1990. L’adolescent et le psychanalyste, Paris, Rivages.
Mots-clés éditeurs : adolescence, groupe, modernité
Date de mise en ligne : 01/01/2010
https://doi.org/10.3917/rppg.053.0057