Pour une histoire littéraire transnationale : la littérature algérienne entre « Intégral » et « Intégrisme »
Pages 211 à 231
Citer cet article
- LEPERLIER, Tristan,
- Leperlier, Tristan.
- Leperlier, T.
https://doi.org/10.3917/rlc.374.0087
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Notes
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[1]
Raymond Schwab, La Renaissance orientale [1950], Paris, Payot, 2014, p. 356.
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[2]
Elle apparaît toutefois en filigrane dans l’œuvre de Schwab : les diverses violences politiques et conquêtes militaires ont instauré des oppositions entre les cultures, et pourtant elles ont renforcé les contacts (comme l’apprentissage des langues) ; voir Raymond Schwab, op. cit., p. 16-17.
-
[3]
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[4]
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[12]
On peut citer cependant d’autres types de constructions identitaires : race, femme… voir Hervé Serry, « La littérature pour faire et défaire les groupes », Sociétés contemporaines, vol. 44, n° 4, 1er septembre 2001, p. 5-14.
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[39]
M. Dobie, « For and against the Mediterranean : Francophone Perspective », art. cit.
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[40]
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[41]
G. Audisio, « L’Algérie littéraire », art. cit., p. 10-11.
-
[42]
Entretien avec Jean Carta, Témoignage chrétien, 7 février 1958.
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[46]
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[47]
Entretien personnel, Oran, 6 novembre 2012.
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[48]
Entretien personnel, Alger, 26 février 2013.
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[49]
Tristan Leperlier, « D’Alger à Paris : des écrivains « aliénés » ? », Littérature, 2018, vol. 189, no 1, p. 30-48.
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[50]
Lors du festival de poésie Mohamed Laïd al-Khalifa à Biskra, cité dans « Les prémices d’un débat » Tahar Djaout et « La chaise et le poète » Mohamed Balhi, Algérie Actualité n°860, semaine du 8 au 14 avril 1982.
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[51]
Chants berbères de Kabylie, trad. Jean Amrouche, Tunis, Monomotapa, 1939.
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[52]
Chansons des jeunes filles arabes, trad. Mostefa Lacheraf, Paris, Seghers, 1954.
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[53]
Tristan Leperlier, « Un champ littéraire transnational ? Le cas des écrivains algériens », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 224, no 4, Champs intellectuels transnationaux (G. Sapiro, T. Leperlier, A. Brahimi, dir.), 2018, p. 12-33.
-
[54]
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-
[55]
T. Leperlier, « D’Alger à Paris », art cit.
-
[56]
Entretien personnel, Alger, mai 2012.
-
[57]
Kamel Daoud, « L’identité en spectacle », El Watan, 27 mai 1997.
-
[58]
« L’as de cœur », entretien de Rédha Belhadjoudja avec Tahar Ouettar, Horizons, n° 12, décembre 1987.
-
[59]
« Avertissement » à la première édition de Nedjma, Paris, Éditions du Seuil, 1956.
-
[60]
Tristan Leperlier, « Le sacrifice de la littérature : Heur (t) s et malheurs d’une littérature engagée après 1988 », dans Patrick Voisin et Amel Maafa (dir.), (Re) lire Rachid Mimouni : entre hier et demain !, Paris, Classiques Garnier, [à paraître en 2020].
-
[61]
Graham Huggan, The Postcolonial Exotic : Marketing the Margins, London/New York, Routledge, 2001.
-
[62]
Entretien avec Yazid Bouanane, http://www.chihab.net/modules.php?name=News&file=article&sid=867, consulté le 20 mai 2015. Notre traduction.
-
[63]
Les chiffres donnés dans cette section sont issus de deux bases de données originales, l’une prosopographique portant sur 174 écrivains en activité dans les années 1990, l’autre bibliographique portant sur 2000 œuvres littéraires dans la même période. Pour plus de détails, voir Tristan Leperlier, Algérie, Les écrivains dans la décennie noire, op. cit.
-
[64]
Tristan Leperlier, « Témoins algériens de la “décennie noire” en France : Sociologie d’une de/valorisation transnationale », Europe, no 1041-1042, « Témoigner en littérature » (sous la direction de Frédérik Detue et Charlotte Lacoste), 2016, p. 178-191.
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[65]
Anouar Benmalek, Chroniques de l’Algérie amère : 1985-2011, Alger, Casbah, 2011, p. 246.
-
[66]
Tristan Leperlier, « L’Algérie coloniale, ou l’Andalousie heureuse », Socio-anthropologie, 2018, vol. 37, 1 « Mémoires coloniales » (sous la direction de Sophie Poirot-Delpech et Pierre Bouvier), p. 107-121.
-
[67]
K. Harchi, Je n’ai qu’une langue, op. cit., p. 81-83.
-
[68]
Il avait été intégré au programme du secondaire en 1985, mais de manière seulement incitative.
-
[69]
Sylvie Ducas, « L’entrée en littérature française de Kamel Daoud : Camus sinon rien ! », Littératures, vol. 2, no 73, 2015, p. 185-197.
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[70]
Entretien personnel avec Jean-Marie Laclavetine, 4 septembre 2014.
1Partant d’une réflexion critique sur La Renaissance orientale de Raymond Schwab, qui en appelle à un « humanisme intégral », cet article propose une méthode d’histoire littéraire transnationale, réintroduisant le politique. En particulier, à l’encontre d’une téléologie de l’intégration, et de l’idéologie d’un métissage (littéraire) universel, cette méthode permet de mettre en lumière les tensions permanentes et dialectiques au sein d’une littérature postcoloniale entre intégration à l’international, et construction parfois « intégriste » d’une spécificité nationale.
2Le cas algérien vient illustrer cette méthode d’histoire littéraire transnationale. Même si certains ont pu la promouvoir, l’histoire de la littérature de l’Algérie coloniale est moins celle d’une intégration à l’« universel » littéraire représenté par la Métropole, que celle d’une différentiation par rapport à la littérature coloniale, notamment par le biais d’une nationalisation de la « littérature algérienne ». Le lien conflictuel à l’étranger (français ou arabe en particulier), tant dans les discours que les pratiques, reste cependant une donnée fondamentale du champ littéraire algérien, que l’on peut qualifier pour cette raison de champ littéraire transnational. La période la plus récente, tout en étant marquée par l’intégration accélérée de la littérature algérienne au marché mondial, ne remet pas en cause son identification nationale.
Schwab et l’histoire littéraire transnationale
3Tout en proposant une éthique scientifique à laquelle on ne peut qu’adhérer, La Renaissance orientale pose trois problèmes, qui invitent à élaborer une histoire littéraire transnationale.
La Renaissance orientale face au mouvement décolonial
4Raymond Schwab propose tout d’abord une perspective de recherche, caractérisée par l’« humanisme intégral ». Il est fondé sur un grand relativisme culturel qui n’est pas sans rappeler l’approche développée à la même époque par Claude Lévi-Strauss. Il propose également une analyse historique de cette pratique éthique et scientifique, qu’il nomme la « Renaissance orientale », qu’ont connue la pensée et la littérature européennes au contact de l’Inde en particulier dans la première partie du XIXe siècle. Cette double proposition pose à mon sens trois problèmes : 1) son eurocentrisme et son essentialisme, 2) son éthique téléologique du métissage, 3) son évacuation de l’Orient arabe.
5Dans le contexte de fortes hiérarchies coloniales et raciales qui existaient à l’époque la publication de La Renaissance orientale (1950), cette éthique de l’ouverture est fortement progressiste. Pourtant elle reste en son principe eurocentrée. L’humanisme intégral, et la Renaissance orientale en particulier, semblent « annexer [1] » à l’humanité intellectuelle et artistique européenne ce qu’elle reconnaît et caractérise comme « philosophie », « religion », « littérature » et « art », négligeant par là même des conceptions alternatives des rapports entre pensée, religion et activités artistiques. De manière générale, ces Autres ne sont pas pensés autrement que comme objets de l’« intégration » par les Européens, et non pas comme sujets de celle-ci : leurs pratiques culturelles sont présentées comme un stock fixe (traditionnel), et non comme des pratiques vivantes, en particulier à la suite de la « rencontre » avec l’Autre européen. Ne prenant pas en compte le point de vue des Indiens, Schwab relaie également la pensée essentialiste de son époque : l’Inde, pourtant réduite à sa part hindi, prend la dimension d’un Autre absolu susceptible de régénérer le Même européen.
6Cet essentialisme est à la base de son éthique téléologique du métissage (terme qu’il n’emploie pas). Le mouvement d’ouverture vers l’Autre qu’il décrit avec l’histoire de la Renaissance orientale, et qu’il appelle de ses vœux en promouvant l’humanisme intégral, tend vers un métissage universel qui rappelle l’idéologie irénique actuelle de la mondialisation. Mais en postulant une égalité entre les cultures, plutôt que d’objectiver les rapports de domination entre elles, Schwab néglige que l’« intégration » de la culture dominante (européenne) peut engendrer une crainte de « désintégration » culturelle chez le dominé (colonisé). Cette téléologie de l’humanisme intégral fait ainsi peu de cas des facteurs de résistance, dialectiques [2], à cette « intégration » universelle, contribuant autant à la création de différences qu’au métissage. Par ailleurs, en se plaçant du côté de l’éthique, Raymond Schwab est politiquement anachronique. L’humanisme intégral peut apparaître au mieux comme un vœu pieux en 1950, époque d’un mouvement décolonial qui fragmente alors l’univers littéraire en autant de littératures nationales. Plutôt que la rencontre ou le choc (heureux chez Schwab) des civilisations, le XXe siècle parachève en effet le processus de nationalisation du monde.
7Il n’est pas sûr que l’absence de l’Orient arabe dans l’œuvre de Schwab soit seulement la conséquence d’une spécialisation de l’auteur sur l’Inde. Il est frappant de constater que lorsqu’il parle de 1830 comme d’un moment crucial de l’ouverture à l’Autre, Schwab n’évoque pas la prise d’Alger, prélude à la seconde vague de colonisation française. Or l’orientalisme esthétique européen se fonde tout autant sur des références à l’Inde qu’au monde arabe, notamment maghrébin. On est tenté de trouver dans ce déni le symptôme d’un rapport plus général à l’espace colonial français. L’absence de la référence arabe n’est pas seulement la conséquence de la déculturation opérée dans les colonies, mais également de la perte de prestige du monde arabe à la suite de la colonisation, la fascination pour l’émir Abdelkader, guerrier et poète, s’estompant au profit du mépris pour l’Indigène, soumis et inculte [3]. En étant en phase avec l’idée camusienne ou braudélienne d’une unité culturelle méditerranéenne [4], alors que l’Inde constituerait l’Autre absolu, Schwab se place à contre-courant des revendications nationalistes en Afrique du Nord qui cherchent alors à affirmer l’irréductibilité culturelle des peuples colonisés.
Pour une histoire littéraire transnationale
8La Renaissance orientale invite ainsi à nous interroger sur les modalités scientifiques, éthiques et politiques d’une étude de la littérature à l’ère du postcolonial et de la mondialisation. En prenant comme cadre la littérature française et plus largement européenne d’une part, l’Inde d’autre part, elle rompt avec les histoires littéraires fondées sur la succession d’auteurs et de dates successives au sein d’un seul espace national [5]. Centrées quant à elles sur les littératures des régions (ex-) colonisées, les études postcoloniales ont d’une certaine manière approfondi cette œuvre déconstructive, en montrant comment elles sapaient les fondements tout à la fois du pouvoir et du savoir (identitaire) colonial [6]. Les World Literature studies [7] se sont également extraites des considérations nationales pour observer les phénomènes de circulations mondiales des littératures, et certaines de manière décentrée [8].
9Le rejet a priori du cadre national est cependant problématique. L’approche par zones culturelles plus que par espaces nationaux conduit le plus souvent à des analyses monolingues, comme chez Schwab pour la culture d’origine (sanskrit), ou dans les études postcoloniales pour la culture d’accueil [9]. On remarque toutefois une tendance nouvelle à « lire ensemble [10] » les littératures de langues différentes dans un « local multilingue [11] ». Surtout, en privilégiant une approche culturelle-linguistique, Schwab, comme la plupart des approches « globales » actuelles, évacue le cadre politique qui a le plus nettement organisé les littératures du monde au XXe siècle (mais également au XIXe et XXIe siècles). Historiquement, la construction des identités s’est faite au XXe siècle en grande partie autour de l’idée de nation, de littérature nationale [12], et ce de manière internationale [13]. Fondées souvent sur les sciences sociales, qu’il s’agisse d’histoire connectée [14] ou de transferts culturels [15], ou d’une sociologie opposée au « nationalisme méthodologique [16] », certaines approches ont développé ce que l’on peut appeler une histoire littéraire transnationale, qui, sans évacuer le national, le replace dans des configurations internationales [17].
10Par cette démarche historique, on se dégage par ailleurs de l’horizon éthique du métissage qui point dans l’œuvre de Schwab, comme chez d’autres critiques qui privilégient l’observation des phénomènes d’hybridité ou de mouvements [18]. Or non seulement il existe des résistances à ces processus d’hybridation dont il convient de rendre compte ; mais encore l’approche historique permet de sortir d’une analyse des identités même métisses [19] pour une analyse des processus d’identification. En somme, plutôt que se limiter à analyser les hybridations, il convient d’observer la construction conflictuelle des identités collectives, du Même et de l’Autre, dans les discours, mais également dans les pratiques, qui sont certes le plus souvent hybrides.
11Ainsi l’histoire littéraire d’un « humanisme intégral » au XXe-XXIe siècle est une histoire littéraire transnationale, analysant les processus contradictoires de nationalisation des littératures, qui est l’une de ses identifications majeures dans la période.
12Pour la littérature de langue française, de nouvelles perspectives transnationales ont été élaborées [20], « intégrant [21] » en particulier les minoritaires qu’ont été les sujets de l’Empire, les écrivains migrants [22], dans un « système [23] » ou un « espace [24] » littéraire francophone. De semblables recherches existent dans le domaine arabe [25] ou encore indien [26]. Le transnational est cependant un aspect négligé par les histoires littéraires et les études de sociologie de la littérature sur le Maghreb qui se sont multipliées ces dernières années : elles se concentrent chaque fois sur un seul territoire, qu’il soit maghrébin [27] ou étranger (en l’occurrence français [28]).
13Afin de poursuivre l’ambition éthique d’« humanisme intégral » envisagé par Schwab, nous ne montrerons donc pas un processus linéaire d’intégration culturelle de l’Autre radical. Au contraire nous montrerons les tensions permanentes dans la définition nationale de soi et de l’autre, d’autant plus complexe que la différence avec l’autre est délicate : soit le cas postcolonial et « arabe » de l’Algérie, indépendante de la France depuis 1962. L’histoire de la littérature algérienne n’est pas celle d’une intégration progressive d’un monde qui lui serait étranger. Une histoire littéraire transnationale de l’Algérie, comme d’un autre pays postcolonial, montre au contraire les débats et réalisations contradictoires pour tout à la fois définir une spécificité nationale, tout en la faisant participer à une littérature « universelle » ou encore internationale. Face à une pensée universaliste, « intégraliste », au risque de la disparition de toute spécificité dans un marché littéraire mondial où l’ancienne métropole joue un rôle majeur, s’est développée une pensée « intégriste », si par mauvais jeu de mot on emprunte ce terme au mouvement islamiste qui a porté à son extrême l’idée d’une définition arabo-musulmane stricte de la littérature algérienne.
14Ainsi, la littérature algérienne a été nationalisée au cours de la première moitié du vingtième siècle, en parallèle des processus politiques conflictuels d’indépendance et de définition d’une identité nationale. Le champ littéraire algérien, transnational, oppose deux pôles littéraires et politiques qui ont un rapport différent au national et à l’international ; mais tout en ayant des pratiques toujours hybrides. Depuis les années 1990 qui ont vu se développer une pensée « intégriste » de la littérature algérienne, la littérature algérienne a été dans le même temps fortement intégrée à la mondialisation par le biais de la France, tout en renforçant, paradoxalement, sa nationalisation.
Une définition conflictuelle et transnationale de la « littérature algérienne »
15Loin d’être évidente, la « littérature algérienne » a été l’objet de conflits permanents entre les divers acteurs et institutions du champ littéraire dans un espace transnational [29].
La question de la nationalisation : différentiation métissée et universalisme assimilateur
16Contrairement au modèle d’une Renaissance orientale allant dans le sens d’une ouverture universelle à l’autre, les débats algériens de l’époque coloniale, contemporains de Schwab, montrent une plus grande confusion entre universalisation littéraire et métissage. La littérature de la période coloniale en Algérie hésite entre différentiation métissée et universalisation assimilationniste, opposant le mouvement algérianiste à l’École d’Alger de Camus.
17L’épithète « algérien » pour qualifier la littérature produite en Algérie apparaît pour la première fois chez des Européens d’Algérie, dans un contexte tout à la fois de revendication d’autonomie politique du colonat, à la faveur d’émeutes antisémites, et du développement du mouvement régionaliste en France, ainsi que de la littérature coloniale. L’histoire littéraire considère généralement que l’un de ses initiateurs est Robert Randau, né en 1873 à Alger, fonctionnaire colonial, qui fonde l’Algérianisme. Ce mouvement littéraire se veut autant politique qu’esthétique, puisque l’affirmation d’un style propre est un moyen d’affirmer une spécificité « nationale ».
18On ne retrouve pas strictement chez cet arabisant passionné d’ethnologie le discours raciste de la plupart des algérianistes et de leur figure tutélaire qu’est Louis Bertrand [30]. Au contraire, il est favorable à la « fusion des races ». À l’image des « renaissants orientaux » décrits par Schwab, Randau use d’une rhétorique énergétique et viriliste du primitif, et, selon Marius-Ary Lebond son préfacier, « montre notre race qui se virilise au contact de l’Afrique rude » qui « a en horreur les sentimentalités européennes et l’idéal classiciste qui anémient la France » : la nouvelle « Renaissance française » est selon lui une « renaissance latino-sémite » [31]. Cependant cette pensée du métissage, qui n’a jamais été incompatible avec l’entreprise coloniale [32], conserve l’idée d’une hiérarchie [33]. Il souhaite voir surgir un « futur peuple franco-berbère, de langue et de civilisation française [34] », qui s’inscrive dans l’« Afrique latine » de Saint Augustin, et promouvant sa part berbère pour mieux rejeter sa part arabe. Loin d’être nécessairement un horizon universaliste, le métissage est ici l’autre nom de la domination politique.
19Cependant cette recherche de différence par rapport à la littérature française, avec la création d’institutions spécifiques, reste dans l’ensemble dans le cadre français, en cela proche du régionalisme [35]. L’algérianisme est autant l’expression littéraire d’une idéologie nationaliste à « coloration raciale [36] » que la manifestation régionalisée d’une marginalité littéraire. En effet, souvent fonctionnaires coloniaux nés en Métropole, ils ne participent pas et n’ont pas la reconnaissance pleine du milieu littéraire français centré à Paris.
20Le groupe de l’École d’Alger, organisé dans les années 1930 autour de l’éditeur-libraire Edmond Charlot et d’Albert Camus, rejette cette recherche de différenciation fondée sur un métissage raciste, et développe au contraire une pensée de l’universel, mais un universel centré à Paris [37].
21Le rejet d’une littérature nationale est formulé ainsi par Gabriel Audisio dans « Algérie littéraire », présenté a posteriori comme manifeste de l’École d’Alger : « des écrivains algériens, oui ; une littérature algérienne, non [38]. » La recherche de « l’universel » est très présente chez Camus, tant dans l’« écriture blanche », non localiste, de L’Étranger, que dans sa publication chez Gallimard. Cette position littéraire va de pair avec une position politique progressiste, proche du Front populaire, et, en contexte algérien, une attitude « indigénophile ». Dans les années 1930, ce progressisme, et ce rattachement proclamé à l’universel de la littérature française, passent par la promotion d’une identité moins algérienne que méditerranéenne [39].
22Libérale, la Méditerranée de l’École d’Alger n’en est donc pas moins ambiguë sur la question des musulmans, hésitant entre cloisonnement respectueux des communautés et assimilation. Lors de sa conférence à Maison de la culture d’Alger en 1937, Camus déclare : « L’Afrique du Nord est un des seuls pays où l’Orient et l’Occident cohabitent. Et à ce confluent, il n’y a pas de différence entre la façon dont vit un Espagnol ou un Italien des quais d’Alger, et les Arabes qui les entourent [40]. » Loin d’une pensée de métissage, cette « cohabitation » semble même être symptomatique d’un imaginaire inquiet, voire obsidional.
23Reprenant à son compte l’expression des « siècles obscurs » islamiques (de l’historien colonialiste Émile-Félix Gauthier) pour désigner la « période indigène » de « l’Algérie littéraire », Gabriel Audisio voit dans l’assimilation par le français le salut de ceux-ci : « Le Te Deum de la conquête d’Alger, en 1830, sonne l’heure de l’Algérie, la vraie, celle qui porte ce nom dans l’histoire : elle naît à la littérature française [41]. » Le libéralisme littéraire du groupe, qui reconnaît en son sein Jean Amrouche, Mouloud Feraoun ou Mohammed Dib, a pour contrepartie la négation de leur spécificité non seulement littéraire mais également identitaire, au profit de l’inclusion dans la vaste et « universelle » littérature française, centrée chez Gallimard.
24L’invisibilité de la littérature arabe dans l’œuvre de Schwab peut s’expliquer en partie par le fait que ces quelques écrivains musulmans d’Algérie qui commencent alors à publier en France sont moins perçus comme des Autres absolus, que comme participant à l’universel français. Dans ce contexte d’une alternative entre une pensée raciste du métissage et une pensée prônant un universel assimilateur, l’intégration de l’Autre pour changer le Même, proposée par Schwab, apparaît pleinement originale.
Une différentiation ethnique et linguistique
25Loin de revendiquer le métissage, l’ouverture à l’Autre, la période de décolonisation pendant laquelle Schwab publie La Renaissance orientale est au contraire une période de forte construction de l’altérité. La littérature d’Algérie est ainsi nationalisée, puis ethnicisée, et arabisée. Ce triple processus n’est pas tant l’expression d’une irréductibilité locale que le résultat de débats transnationaux.
26La nationalisation de la littérature algérienne est allée de pair avec le mouvement de libération nationale, tout en reprenant certaines des institutions mises en place par le mouvement algérianiste : l’Union des écrivains algériens prend ainsi la suite de l’Association des écrivains algériens (le poète Jean Sénac faisant le lien entre les deux). Pour autant un écrivain comme Mohammed Dib, fervent nationaliste mais formé à l’École d’Alger, se considérait encore en 1958 comme un « écrivain français » parce qu’écrivant en français, et évitant ainsi « l’écueil du régionalisme [42] ».
27Le débat sur la définition de l’« écrivain algérien » a opposé les tenants d’une conception politique et ethnique de l’algérianité : fallait-il avoir choisi politiquement l’Algérie au moment de l’Indépendance, ou être arabo-berbère ? C’est cette dernière solution qui a prévalu, suivant en cela la tendance générale de la réduction de la nationalité à des critères ethniques directement hérités des structures juridiques racialisées de la colonisation [43]. Tandis que les anciens « Musulmans » se voient automatiquement attribuer la nationalité algérienne, les Européens doivent faire de nombreuses démarches pour prouver leur participation à la guerre d’indépendance.
28Cette nationalisation et ethnicisation de la littérature algérienne s’est faite à un niveau transnational, rejetant un certain nombre d’écrivains vers la « littérature française » nouvellement définie. Privée des écrivains de ses anciennes colonies, elle perd sa définition purement linguistique (littérature de langue française), se nationalise et s’ethnicise également en littérature européenne blanche de langue française. Le « groupe de recherche sur la culture maghrébine » installé à l’EPHE autour de l’écrivain tunisien Albert Memmi, composé de Français comme de Maghrébins (Jacqueline Arnaud, Jean Déjeux, Abdelkebir Khatibi, Arlette Roth), image d’un consensus s’installant de part et d’autre de la Méditerranée entre « progressistes » sur ces débats, est le premier à imposer, depuis Paris, une des définitions nouvelles des littératures à l’ère post-coloniale. Aux éditions Présence Africaine, marquées par l’anticolonialisme et le tiers-mondisme, ce groupe de recherche publie en 1964 une Anthologie des écrivains maghrébins d’expression française, puis en 1969 une Anthologie des écrivains français du Maghreb. Si d’autres anthologies promeuvent une définition politique de la littérature algérienne, comme Le Diwan algérien de Jamel-Eddine Bencheikh et Jacqueline Lévi-Valensi paru à Alger à la Société nationale d’édition et de diffusion (SNED) en 1967, c’est la bipartition ethnicisée qui emporte les croyances jusqu’à aujourd’hui. Ce processus d’ethnicisation de la littérature algérienne atteint son point culminant avec l’annexion à la littérature algérienne non seulement des émigrés, mais encore de leurs enfants, ceux que l’on commence à nommer « Beurs [44] » dans les années 1980, fût-ce avec des réserves [45].
29L’arabisation de la littérature algérienne ne relève pas uniquement d’un processus de différentiation d’avec la littérature française, mais également d’assimilation à la littérature arabe. C’est parmi les intellectuels de langue arabe que s’est développée, dès l’entre-deux-guerres, l’idée d’une « littérature algérienne », séparée de la « littérature française », tout en étant inscrite au sein de la « littérature arabe » (al-adab [46], pensée comme nécessairement arabe). On trouve ainsi, dans les pages du journal Al-Baṣ-āʾir, organe de l’Association des oulémas musulmans algériens (AOMA), l’usage, dans le numéro du 17 mars 1936, de l’épithète « algérien » (al-adab al-ğazāʾirī), tandis que le numéro du 11 septembre 1936 publie le « grand poète d’Égypte » Aḥmad Maḥram (šāʽir miṣr al-kabīr). Tandis que la « littérature française » se décomposait au fur et à mesure des décolonisations, la littérature arabe, vivifiée par l’idéologie panarabe, restait définie par le seul critère linguistique, tout en étant compatible avec le développement de littératures nationales. Pour autant l’intégration de la littérature algérienne dans la littérature arabe ne va pas entièrement de soi. L’écrivain Waciny Laredj évoque l’« ostracisme [47] » dont les Maghrébins seraient victimes dans les capitales littéraires du Proche-Orient. L’écrivain Mohamed Sari [48] rapporte quant à lui qu’en 2000 l’Union des écrivains arabes (Damas) lui avait demandé de retirer les passages en dialecte algérien du manuscrit d’Al-Waram : cela était pourtant courant pour les autres dialectes depuis Naguib Mahfouz. L’une des anthologies de référence des écrivains de langue arabe publiée Beyrouth en 1996, Contemporary Arab Writers, ne donnait, sur plusieurs centaines de noms que 23 Marocains, 19 Tunisiens, et 7 Algériens (pour des populations sensiblement égales pour le Maroc et l’Algérie, et très largement inférieure pour la Tunisie).
30Alors que l’arabe avait été décrété langue étrangère en 1933, elle devient seule langue nationale à l’Indépendance. La littérature algérienne subit rapidement une politique d’arabisation. À court terme, cette dernière passe par la promotion à des postes politiques et culturels d’écrivains de langue arabe ; l’encouragement par des prix, des revues ; la publication prioritairement en arabe de la SNED. À long terme, elle passe par l’arabisation de l’école. À moyen terme, elle passe par l’injonction des écrivains à s’arabiser : malgré la culpabilisation temporaire des écrivains francophones dans les années 1960-1970, sous prétexte de l’« aliénation [49] » de leur pensée à l’ancien colonisateur du fait de leur langue d’expression, cette dernière arabisation est un échec, puisque pour ainsi dire aucun écrivain de langue française n’en vient à écrire en arabe. Les écrivains de langue arabe s’appuient sur cette politique pour redéfinir les frontières de la littérature nationale et de la littérature française à leur avantage. Profitant de son statut d’universitaire, le poète Abdallah Hammadi déclare en 1982 : « Je ne considère pas comme représentatifs de la littérature nationale les auteurs algériens qui ont écrit en français leurs œuvres [, et, ] malgré tout son génie, Nedjma n’est pas une œuvre algérienne ! [50] »
31Cette arabisation s’impose également aux dépens des littératures en langues vernaculaires. L’affirmation d’une spécificité nationale contre la littérature française pendant la période coloniale était passée par la traduction en français et la mise en écrit de littératures orales : c’est le cas des Chants berbères de Kabylie traduit du kabyle par Jean Amrouche [51], ou des Chansons des jeunes filles arabes traduites de l’arabe dialectal par Mostefa Lacheraf [52]. La nationalisation de la seule langue arabe littéraire est allée de pair avec une folklorisation de la littérature en arabe dialectal, pourtant de longue tradition andalouse : lors des concours de poésie en arabe « populaire », organisés par des professeurs à l’université, eux-mêmes étant poètes en arabe littéraire, le « costume traditionnel » peut ainsi entrer en ligne de compte. La reconnaissance d’un statut littéraire à une œuvre orale et en langue dialectale n’est d’ailleurs pas acquise. Un enquêté se présentant à nous comme un « poète populaire » (chāʽir chaʽbī) nous avait raconté sa déception d’avoir été classé au début des années 1990 par l’Office national des droits d’auteur comme « auteur-compositeur-interprète » après avoir déposé une cassette de ses poèmes, et non comme « écrivain » : si l’institution a avalisé la définition spécialisée et livresque de la littérature qui a cours au niveau international, elle n’a pas supprimé d’autres conceptions locales de celle-ci. Dans les années 1980-1990, le terme de « poète » (et non de « chanteur ») utilisé pour qualifier quelqu’un comme le Kabyle Lounis Aït Menguellet, dont l’œuvre entière est chantée et instrumentée, était un acte politique fort pour l’affirmation d’une littérature kabyle, et donc d’une culture kabyle vivante à promouvoir au niveau national face à la politique linguistique favorable alors uniquement à l’arabe.
32Ainsi au moment où Schwab publie La Renaissance orientale, le temps est moins à l’intégration universelle qu’à la construction des différences, et en particulier de la part des dominés politiques. L’évacuation qu’il fait de la politique et de l’histoire pour privilégier l’éthique l’empêche de prendre en considération ce mouvement de nationalisation des littératures postcoloniales.
Oppositions et hybridations entre national et international
33Si l’on observe le champ littéraire algérien d’un point de vue synchronique, on peut affirmer qu’il est (comme tous les champs littéraires périphériques) structuré de manière transnationale, c’est-à-dire opposant un pôle national et un pôle international [53]. Malgré cette opposition, les pratiques montrent aux deux pôles du champ tout autant d’hybridations entre « modèles » internationaux et nationaux [54].
Un champ littéraire transnational
34Aux pôles national et international correspondent deux conceptions opposées de la littérature. Au pôle national, les écrivains, qui sont très majoritairement fonctionnaires, enseignants du secondaire ou du supérieur, estiment avoir une mission nationale. La littérature se doit de transmettre les valeurs nationales, que sont notamment la langue arabe et les valeurs morales et religieuses. Ils tiennent par ailleurs toute leur reconnaissance des institutions nationales : éditions, prix nationaux, Union des écrivains algériens… Quand ils sont internationalisés, c’est au travers d’institutions panarabes (Union des écrivains arabes), et sans traduction dans d’autres langues. À l’inverse, au pôle international, où l’on trouve les écrivains qui publient et parfois vivent à l’étranger, la littérature est conçue comme libre de toute prescription politique ou morale. La reconnaissance des auteurs de ce pôle est internationale, notamment par le biais de traductions.
35Le caractère transnational du champ s’observe également dans l’importance accordée, dans les débats, à la valeur relative du « national » et de l’« international » [55]. Loin d’être comme chez Schwab une valeur positive en soi, l’international est en réalité un enjeu au sein du champ littéraire algérien. Une croyance largement partagée fait de la publication à l’international un gage de qualité littéraire et de « modernité ». C’est ce que nous expliquait un poète francophone qui n’avait pourtant publié qu’en Algérie : « Parce qu’en général les auteurs algériens, quand ils sont bons, ils publient de l’autre côté s’ils écrivent en français, en Orient à Beyrouth quand ils écrivent en arabe [56]. » Comme une réponse du berger à la bergère, s’est développée en contre-point un discours privilégiant l’opposition entre « aliénation » et « authenticité » : ceux qui publient à l’étranger perdraient leur authenticité nationale pour se conformer aux goûts de l’Autre, de l’étranger. Ainsi le journaliste Kamel Daoud écrivait dans les années 1990 que la littérature algérienne publiée en France était « une véritable mise en scène perpétuelle de soi-même et de son propre drame, simplifiés et vulgarisés pour la consommation de l’autre […] Il ne peut y avoir de culture algérienne en exil en vérité [57]. »
Hybridité transnationale des pratiques
36Dans la pratique des écritures cependant, l’opposition entre le pôle national et international est moins nette. Qu’elles soient publiées en Algérie ou à l’étranger, les œuvres sont généralement des Janus, avec un double destinataire. Cela est pleinement assumé dans le sous-champ de langue arabe. Tahar Ouettar expliquait ainsi : « Il ne nous est pas possible de séparer l’Algérie du monde arabe […] Lorsque j’écris, j’ai à l’esprit le lecteur de Bahrein, de Libye, etc. [58] » Cela est beaucoup moins reconnu dans le sous-champ de langue française, l’accusation d’aliénation étant d’autant plus forte que les écrivains publient dans l’ancienne métropole. Pourtant, rares sont les œuvres publiées à l’étranger à ne pas être inscrites dans un cadre socio-historique algérien, intéressant au premier chef un lecteur algérien. Même quand ce n’est pas le cas, comme pour certains best-sellers internationaux de Yasmina Khadra (en français) ou d’Ahlam Mosteghanemi (en arabe), ce succès se retrouve parfaitement en Algérie, preuve qu’ils ne sont pas perçus par le public algérien élargi comme « aliénés » du fait de leur réussite commerciale. De manière plus surprenante, les œuvres publiées en Algérie, et n’ayant aucune chance d’être exportées, postulent également un lecteur étranger. C’est le cas dans de nombreux romans francophones qui intègrent un personnage de « beur », procédé permettant de donner des explications socio-historiques sur le pays de manière vraisemblable. Les langues parlées, arabe ou amazighe, qui émaillent le roman publié en Algérie, sont généralement explicitées, en particulier en français mais également en arabe standard.
37Plus encore, d’un point de vue stylistique, les œuvres des écrivains algériens apparaissent souvent comme des hybrides entre des modèles identifiés comme locaux et étrangers. L’éditeur français de Kateb Yacine présente ainsi Nedjma, construisant dans un même mouvement la différence culturelle (arabe) et l’hybridité de ce texte entre « Occident » et « Orient » :
Conçu et écrit en français, Nedjma reste une œuvre profondément arabe, et sur laquelle on ne peut porter un jugement valable si on la sépare de la tradition à laquelle, jusque dans ses reniements, elle ne cesse d’appartenir. […] Le rythme et la construction du récit, s’ils doivent quelque chose à certaines expériences romanesques occidentales, — ce que nous ne contestons pas — résultent surtout d’une attitude purement arabe de l’homme face au temps [59].
39Dans les années 1970-1980, les écrivains du pôle international, en particulier dans le sous-champ de langue française, recherchent activement des formes d’expression spécifiquement arabes, tout en étant inscrites dans la « modernité » internationale. C’est le cas de la revue marocaines Souffles, dont les contributeurs développent des expérimentations formelles et langagières favorisant l’interlangue français-arabe (L’Amour Bilingue chez le Marocain Khatibi), parfaitement en phase avec l’avant-garde française de revues comme Tel Quel. Le « Boom latino-américain » constitue un modèle pour de nombreux écrivains du pôle international, car il est l’exemple d’un succès international remporté par des écrivains périphériques ayant cherché à développer une forme présentée comme spécifique, autour du réalisme magique. Rachid Boudjedra publie ainsi en 1979 chez Denoël, à Paris, Les 1001 années de la nostalgie, dont le titre constitue une forme de manifeste littéraire, en faisant du modèle narratif spécifiquement arabe que seraient Les Mille et une nuits l’équivalent du réalisme magique de Gabriel Garcia Marquez. Cette tendance obtient un certain succès en France. C’est le cas de La Nuit sacrée du Marocain Tahar Ben Jelloun, qui revisite le conte populaire arabe et reçoit le prix Goncourt en 1987 ; ou de L’Honneur de la tribu de Rachid Mimouni deux ans plus tard. Dans ce dernier roman, la thématique de la modernisation violente de l’Algérie, observée dans un village resté hors du temps, permet la friction de styles se contestant les uns les autres. De même que modernité et tradition sont rejetées, réalisme et légendaire se tournent mutuellement en dérision [60]. Mais le succès de ces romans, malgré leur recherche d’hybridité, a été critiquée. Graham Huggan parle pour ce type de texte d’« exotisme stratégique », fondé sur une ambiguïté entre la recherche de rupture postcoloniale, et l’intégration au marché européen [61].
40Au pôle national également l’hybridité est de mise, même chez ceux qui tiennent les discours les plus hostiles à l’importation de modèles étrangers. Présentée par ses promoteurs comme une littérature d’« authenticité », la littérature islamique (adab islamī) n’est pas moins que les autres le produit de circulations et de réappropriations, non seulement dans le monde arabe et en particulier au Maghreb dans les années 1990 (groupe marocain al-meškāt, association al-ibdaʽ [Ibdaâ] en Algérie), mais également avec les littératures européennes. L’hostilité entre communistes et islamistes a conduit à la réappropriation par ces derniers d’une partie de leur conception de la littérature, issue de l’« Occident » marxiste. Ce marxisme littéraire était en réalité bien arabe : la notion de « réalisme socialiste » (waqiʽiyya ištirākiyya) avait été introduite en Algérie par Tahar Ouettar à la suite du Syrien Ḥannā Mīna, qui avait été le premier à utiliser la notion dans le monde arabe en 1954. Professeur à l’université puis mufti au sein de l’Armée islamique du salut dans les années 1990, Aïssa Lhileh est avant tout poète, ne publiant que des poèmes de la facture la plus classique (ʽamudi). Dans les années 1990, il promeut une littérature islamique, reprenant à son compte la critique sociologique marxiste selon laquelle la littérature est l’expression d’une idéologie, et assume pleinement la fonction politique de la littérature islamique :
La littérature islamique, avant d’être un art, des paroles, des sonorités, est une idée, [qui] dérive d’une croyance ou d’une religion, et tandis que l’on reconnaît l’existence d’une littérature de gauche représentée par la littérature du réalisme socialiste […], pourquoi ne reconnaît-on pas l’existence d’une littérature islamique [62] ?
42En 2002 il publie un roman, Kirāf al-Khatāyā (Désir de péché) : tout en . introduisant ce genre d’origine occidentale dans l’univers littéraire islamique algérien, il y dénonce l’hypocrisie du monde moderne et l’occidentalisation des valeurs, en usant d’une langue fortement empreinte de formules coraniques. Dernier paradoxe, son livre est publié au sein de l’association El-Djahidhia par son président Tahar Ouettar, écrivain marxiste introducteur du roman dans la littérature algérienne de langue arabe dans les années 1960, de l’étiquette de « réalisme socialiste », et promoteur d’une laïcisation de la langue arabe dans la littérature. C’est également au sein d’El-Djahidhia, surnommé El-Djihadia (en référence au djihad) par ceux qui reprochent à Ouettar sa collusion avec les islamistes, que des jeunes écrivains du groupe littéraire islamique Ibdaâ découvrent des auteurs et théoriciens étrangers (et en outre juifs, comme Kafka ou Derrida), et en viennent à fonder une association littéraire d’avant-garde, El-Ikhtilef.
43Observer les littératures postcoloniales nécessite non pas seulement d’observer leur intégration à un universel littéraire, ou leur manière d’intégrer les modèles internationaux, comme le font Schwab ou certaines approches de World literary studies (Damrosch, Moretti). Une histoire littéraire transnationale se doit de prendre en compte le national et l’international tout à la fois comme des enjeux conflictuels dans un champ local, et comme des ressources en permanence hybridées dans les pratiques.
Une intégration ambivalente à la mondialisation
44Du fait de la guerre civile, la décennie 1990 est une période de très forte internationalisation de la littérature algérienne. Cependant, la mondialisation ne signifie pas nécessairement l’hybridation des identités nationales. Au contraire, l’internationalisation de la littérature algérienne est allée paradoxalement de pair, à court terme, avec sa forte nationalisation. À la fin de la guerre, l’espace littéraire national s’est reconstruit tout à la fois avec et contre le pôle international (français) du champ. À plus long terme seulement, cette internationalisation a eu un effet sur les définitions nationales des canons littéraires français et algériens.
Inter/nationalisation
45Trois indicateurs permettent de parler d’internationalisation de la littérature algérienne. Premièrement, un quart [63] des écrivains s’est exilé pendant la période, pour la plupart en France : pendant les années 1990, c’est jusqu’à un tiers de tous les écrivains algériens qui vivent en France. Deuxièmement, l’édition de la littérature algérienne de langue française, particulièrement touchée par la crise politique et économique, s’est comme délocalisée en France, avant de s’y épanouir. Entre 1993 et 1995, tandis que le nombre de nouvelles publications littéraires s’effondrait en Algérie (de 30 à 4 par an), il doublait en France (de 18 à 38). À cette « offre » d’œuvres algériennes s’est ajoutée ensuite une « demande » des médias et éditeurs français, portant le nombre d’œuvres publiées en France à une moyenne de 55 par an. C’est dans cette période que le roman, genre privilégié de la mondialisation, s’impose dans le sous-champ algérien de langue française. Dans le sous-champ de langue arabe en revanche, la crise économique du pays redonne aux courts recueils de poème leur place prédominante par rapport au genre nouveau qu’est le roman. La crise politique ne contribue que peu à l’internationalisation de cette littérature (le nombre de titres publiés à l’étranger reste stable, entre 3 et 4 par an), exception faite du phénomène Ahlam Mosteghanemi qui, publiant à Beyrouth à partir de 1993, donne une visibilité tout à fait inédite à la littérature algérienne dans le monde arabe. Mais c’est essentiellement par le filtre de la France (et donc du français) que s’opère cette internationalisation, qui passe, troisièmement, par le développement considérable des traductions (en particulier en allemand, italien, et anglais).
46Paradoxalement, cette internationalisation est allée de pair avec une forte nationalisation du contenu des œuvres, du fait de l’engagement politique des écrivains. C’est le cas en particulier chez les exilés : ayant dû quitter le pays du fait des menaces pesant sur eux, ils sont d’autant plus actifs politiquement, et se revendiquent « témoins [64] » de la situation. Alors qu’il avait entrepris depuis le milieu des années 1980 un cycle scandinave souvent appelé « tétralogie nordique », Mohammed Dib replace à nouveau l’action de sa prose des années 1990 en Algérie, que ce soit dans son recueil de nouvelles La Nuit sauvage (1995) ou dans le roman Si Diable veut (1997). La nationalisation de la littérature algérienne est également la conséquence de sa réception à l’étranger. L’intérêt pour la crise politique algérienne a conduit éditeurs et médias à solliciter les écrivains algériens. Jusqu’ici largement considérés d’un point de vue culturel (maghrébin, arabe), les écrivains algériens ont été nationalisés, étiquetés prioritairement comme « algériens » : c’est ainsi qu’ils sont présentés dans les paratextes et entretiens. Secondairement ils ont été étiquetés comme « musulmans », spécialistes du fait musulman, du fait des enjeux politiques autour de l’islam en France et en Europe. La diffusion internationale de la littérature algérienne s’est ainsi accompagnée de sa nationalisation symbolique.
Renationalisation par l’international
47À rebours, la « renationalisation » concrète de la littérature algérienne de langue française à la fin de la guerre s’est faite dans un rapport ambivalent au pôle international du champ littéraire, c’est-à-dire au pôle « français ».
48Le cas de la revue Algérie Littérature/Action (ALA) montre les difficultés et les ambiguïtés de cette « renationalisation ». Fondée en 1996 à Paris, elle était destinée à recréer un espace littéraire proprement algérien en France. Forte du soutien symbolique de prestigieux intellectuels français et algériens (Jacques Derrida, Assia Djebar…), et du soutien économique de l’État français par le biais de diverses subventions aux associations ou aux périodiques, elle devient le centre de gravité du sous-champ algérien de langue française. La fin de la guerre conduit cependant à un retrait de ses soutiens symboliques, tandis que les bailleurs de fonds publics incitent à la « francisation » de la revue, et à l’intégration plus systématique des « littératures beur ». Dans le même temps, la revue tente de transférer son succès français en Algérie, de faire de la centralité symbolique acquise en France une centralité éditoriale au pays. Pour ce faire, elle crée à Alger une maison d’édition « sœur », Marsa, qui republie en volume les œuvres publiées d’abord dans ALA à Paris. Avec l’aide des services diplomatiques français, Marsa obtient également des cessions de droits de romans algériens précédemment publiés par de grandes maisons d’édition françaises. Ainsi, la renationalisation matérielle de la littérature francophone au pôle national du champ littéraire a été réalisée principalement grâce à la diplomatie d’influence française (et aux subventions publiques françaises maintenues en faveur de la revue parisienne ALA). Mais Marsa était à la fois trop grande et trop petite pour réussir à tenir sur le long terme : ses ambitions de s’imposer rapidement se heurtent à un marché étroit et des défaillances professionnelles, provoquant des pertes qu’elle ne peut absorber.
49À l’inverse, de nouvelles maisons d’édition comme El-Ikhtilef (arabophone) ou Barzakh (majoritairement francophone), fondées à Alger (1996 et 2000) se trouvent d’emblée en phase avec les conditions économiques et professionnelles locales. La stratégie d’affirmation de ce groupe d’avant-garde au pôle national passe par un discours de rejet du pôle international, et donc aussi contre Marsa qui le représentait en Algérie. Ils homogénéisent et stigmatisent la littérature publiée en France dans la décennie écoulée comme une « littérature de l’urgence » aliénée parce que soumise au marché français. Mais tout en critiquant le pôle international du champ pour s’affirmer au pôle national, ces nouveaux venus bénéficient des très importantes subventions franco-algériennes de l’Année de l’Algérie en France : en 2002-2003, c’est un tiers du catalogue littéraire de ces deux maisons d’édition qui a ainsi été financé. Cette internationalisation s’accentue par la suite avec des coéditions et des cessions de droits, El-Ikhtilef s’associant aux éditions libanaises d’El-Farabi et Barzakh aux éditions françaises de L’Aube et Actes Sud. Meursault contre-enquête de Kamel Daoud, vendu par Barzakh à Actes Sud en 2014, et largement traduit et récompensé dans le monde, est un cas exemplaire d’une réussite d’affirmation d’une position nationale passant désormais également par l’international.
Vers un canon franco-algérien ?
50Si à court terme l’internationalisation de la littérature algérienne a plutôt comme effet le renforcement de sa nationalisation symbolique, à moyen terme cependant, elle a eu un impact sur les canons littéraires algériens et, dans une moindre mesure, français.
51Les écrivains algériens francophones, et notamment ceux en exil en France pendant la guerre civile, ont contribué à la redéfinition de l’identité littéraire algérienne, contre l’identité arabo-musulmane officiellement promue depuis l’indépendance, et de manière « intégriste » par les islamistes dans les années 1980 et 1990. C’est pourquoi les anti-islamistes revendiquent la tolérance religieuse et la diversité culturelle, c’est-à-dire la reconnaissance nationale des langues française et berbère. Cet engagement s’est approfondi lors de leur exil en France, où ils s’identifient aux « pieds-noirs », qui multiplient les gestes de solidarité à leur égard : dans une triste ironie l’écrivain Anouar Benmalek parle de « Pied-gris », pour évoquer l’exil de la « matière grise » algérienne [65]. Contre l’historiographie nationaliste et islamiste, ils ont développé une définition plus inclusive et plurielle de la littérature algérienne [66]. C’est le cas en particulier au sein de la revue Algérie Littérature/Action, parrainée par de prestigieux intellectuels algériens, pied-noirs et pied-rouges (anciens coopérants) : « Regard posé sur une Algérie d’aujourd’hui, d’hier, ou en devenir ; voix de celles et de ceux qui se reconnaissent comme Algériens de nationalité, de cœur ou d’esprit. L’Algérie, du dedans et du dehors, veut plus que jamais dire sa pluralité. » Après la publication posthume du Premier Homme de Camus en 1994, l’écrivain natif de Belcourt revient au centre des débats identitaires algériens.
52Ces débats ont eu un effet sur les discours officiels au sujet de l’identité nationale. Cette nouvelle définition de l’identité algérienne est promue par Abdelaziz Bouteflika lors de son arrivée au pouvoir à la fin de la guerre civile (1999). Il a mis en œuvre une politique souvent appelée « retour au français », renforcé les relations avec la diplomatie culturelle française (« Année de l’Algérie en France »). L’un de ses premiers actes symboliques a été l’ouverture d’une grande conférence sur Saint Augustin, affirmant une identité nationale comprenant des racines latines, européennes, et chrétiennes — avant de progressivement reconnaître la langue berbère (tamazight). Cependant, le canon littéraire algérien officiel n’a encore que peu changé. En 2013, pour le 100e anniversaire de la naissance de Camus, aucun événement officiel n’a été organisé, alors que c’était le cas dans le secteur privé, en particulier chez Barzakh avec Meursault contre-enquête de Kamel Daoud, et Le Dernier été d’un jeune homme de Salim Bachi.
53Côté français, la présence massive de la littérature algérienne n’a pas directement changé le canon littéraire français, principalement en raison de l’identification nationale de cette littérature. Présents sur le marché français, les écrivains algériens exilés ne sont pas entrés dans le champ littéraire français : jusqu’à présent, ils sont à peine mentionnés dans les études de la littérature française contemporaine. Les écrivains des années 1990 apparaissent comme une génération sacrifiée : ils ont ouvert la voie à la reconnaissance des écrivains plus âgés, et principalement à deux écrivains, Kateb Yacine et Assia Djebar [67]. À l’occasion de l’« Année de l’Algérie en France », qui promeut officiellement la diversité culturelle et le métissage, l’œuvre de Kateb Yacine entre à la Comédie Française ; avant qu’il ne devienne en 2009 le premier écrivain maghrébin présenté au concours d’entrée à l’École Normale Supérieure de Lyon [68]. Quant à Assia Djebar, c’est après avoir été reconnue hors de France, notamment aux États-Unis, qu’elle est entrée en 2006 à l’Académie française. Les écrivains des années 90 ont également pavé la voie à des écrivains plus jeunes, qui ont commencé à publier à la fin de la guerre civile. Parmi les plus reconnus aujourd’hui, Boualem Sansal et Kamel Daoud vivent d’ailleurs tous deux en Algérie, tout en venant régulièrement à Paris. Une part de leur reconnaissance actuelle tient à leur engagement sur les questions de l’islamisme et de l’islam qui est aussi au cœur du débat politique français ; mais aussi à leur traitement de l’époque coloniale. Avant que Kamel Daoud ne réécrive L’Étranger de Camus [69], Boualem Sansal était entré chez Gallimard non seulement pour des raisons stylistiques mais aussi politiques. En entretien [70], son éditeur affirmait qu’il avait apprécié chez Sansal son refus d’une posture anti-coloniale systématique, pour tirer à boulets rouges sur tous. Ainsi les écrivains algériens les plus reconnus aujourd’hui sont aussi les plus « français ».
Conclusion
54Une histoire littéraire transnationale de l’Algérie montre ainsi la permanence de débats tout à la fois littéraires et politiques entre les tenants d’un pôle international, partisan de l’« intégration » à un universel au risque de l’« aliénation » ; et ceux d’un pôle national, privilégiant la constitution parfois « intégriste » de la différence, au risque de la marginalisation « locale ». Pour autant les pratiques révèlent une hybridité permanente, dialectique, entre ces deux aspirations qui constituent le champ littéraire algérien. Cette dialectique entre intégration et intégrisme se retrouve dans l’histoire, en particulier dans le lien de la littérature algérienne à la littérature française. Tandis que les années 1950-1960 voient la nationalisation de la littérature algérienne, mais dans un contexte de circulations transnationales permanentes, les années 1990-2000 accélèrent l’intégration de la littérature algérienne à la mondialisation, tout en provoquant des réactions de nationalisation.
55Soixante-dix ans après sa publication, La Renaissance orientale nous interpelle sur notre éthique scientifique. L’humanisme intégral auquel les chercheurs sont conviés reste parfaitement valable aujourd’hui, à certaines conditions. En centrant l’analyse, non seulement sur l’Europe intégrante, mais également sur le rapport des littératures postcoloniales à l’intégration de l’« étranger ». En rompant avec l’essentialisme qui fait de l’Inde l’Autre absolu de l’Europe, permettant de prendre en compte toutes les littératures, en l’occurrence du monde arabe, dans leur proximité et leur différence avec le reste du monde. Surtout, en sortant du culturalisme pour réintroduire la politique (l’identification nationale) ; en sortant de la téléologie irénique du métissage pour réintroduire l’histoire et ses tensions : soit en élaborant une histoire littéraire transnationale. Le Même et l’Autre, en l’occurrence le national et l’international apparaissent dès lors comme l’objet de constructions discursives mouvantes, de polarités au sein d’un champ littéraire, de ressources pour l’élaboration d’une littérature toujours hybride. L’histoire littéraire transnationale permet ainsi de réaliser l’éthique scientifique de l’humanisme intégral.