Georg Brandes (1842-1927), « le père de la littérature comparée »
- Par Régis Boyer
Pages 135 à 144
Citer cet article
- BOYER, Régis,
- Boyer, Régis.
- Boyer, R.
https://doi.org/10.3917/rlc.346.0135
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- BOYER, Régis,
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Notes
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[1]
Je le trouve dans l’ouvrage publié par Annie Bourguignon et al., voir Bibliographie, p. 282.
1 C’est ainsi qu’on le surnomme souvent et je n’entends pas contredire cela, même si, comme la plupart de ses compatriotes ou congénères scandinaves, il demeure fort mal connu.
2 Mais je voudrais d’abord faire trois remarques importantes qui permettront au lecteur, il me semble, de mieux cerner le sujet.
3 La première concerne le Danemark lui-même. Regardez une carte : c’est un petit pays, de quelques cinq millions d’habitants, entre Mer du Nord et Baltique. Au demeurant sympathique au touriste mais qui ne saurait figurer au premier plan de l’actualité. Et pourtant, l’Histoire a été cruelle pour lui. Il fut un temps, disons au XIVe siècle, où il comprenait : la Norvège, partant, l’Islande, le Groenland, les îles Féroë ; ainsi que la Scanie (la riche province la plus méridionale de la Suède) ; et les trois duchés du nord de l’Allemagne, Schleswig, Holstein et Lauenbourg. Donc l’un des pays les plus importants de l’Europe d’alors. Mais sa configuration disparate ne pouvait durer : on le voit progressivement perdre la Scanie, rendue à la Suède, puis, par étapes, la Norvège et ses dépendances anciennes. Vers 1850 ne lui restaient que les trois duchés allemands, terres peuplées et riches. Seulement, un certain Bismarck professant que tout ce qui parle allemand doit appartenir à la Prusse, les duchés en question posent problème. Les Danois en sont conscients et leurs « frères » scandinaves, la main sur le cœur, au nom de la théorie dite du panscandinavisme, leur jurent de les défendre le cas échéant. Mais lorsque Bismarck met ses menaces à exécution, le Danemark demeure seul et la paix de Vienne (1864) lui enlève les fameux duchés et réduit ce pays à ses frontières actuelles. On imagine difficilement le choc qui en résulta, avec une conséquence inattendue : les Danois revinrent de leur rêve de grandeur, de leur « grande époque » comme ils disent (storhedstid). Le traumatisme — qui ne va pas sans rappeler aux Français celui de 1871, frappa ce pays comme de stupeur et de paralysie. En même temps, il manifestait la désuétude de ses anciennes certitudes et le força en quelque sorte à sortir de son relatif isolement pour regarder autour de lui.
4 Car, c’est ma deuxième remarque, qui veut étudier d’un peu près l’histoire des lettres scandinaves dans leur ensemble ne peut manquer d’être frappé d’une constatation. Le Nord aura connu un Moyen Âge prestigieux, qui fut presque exclusivement le fait de l’Islande, phénomène tellement insolite que les spécialistes, en mal d’explication, se tirent de difficulté en parlant de « miracle islandais », moment qui fut suivi d’un silence presque total, que ne rompent que quelques rares figures comme celle du Dano-Norvégien Ludvig Holberg et surtout celle de Hans Christian Andersen qui constitue un phénomène parfaitement isolé et est toujours, pour jargonner à la moderne, le best-seller des lettres européennes. Je ne parle pas de S. Kierkegaard qui devra attendre la deuxième moitié du XXe siècle pour connaître enfin l’audience qu’il méritait. Pour le reste, les lettres danoises sont à l’école de ce qui se fait en France ou en Angleterre surtout, et si les bons auteurs ne manquent pas, il n’en est pas de majeur.
5 Et, c’est ma troisième remarque, comme je viens de le suggérer, le Danemark est à l’école. De nouveau, regardons la carte : cette nation de commerçants (depuis toujours, les vikings étaient premièrement des commerçants de premier ordre, laissez les outrances risibles aux clercs apeurés qui rédigèrent les chroniques, annales, etc.), bien située géographiquement, entre bloc germanique (centre, ouest et nord) et flamand, voire slave (les Wendes, des Slaves donc, furent en constantes querelles avec les Danois au Moyen Âge) aura très vite développé, en sa capitale de Copenhague surtout, une communauté juive fort active, très ouverte, cosmopolite, polyglotte où les grands voyageurs curieux de nouveautés auront été légion et qui s’adonna avec succès au négoce international. Or, c’est précisément au sein de cette communauté que naquit et grandit Georg Brandes (1842-1927). Il ne cessera de revendiquer sa judéité et rédigera, entre autres, une biographie de Disraeli.
6 Donc : une brutale prise de conscience des dures réalités irréductibles aux utopies romantiques, une mise à l’école des plus décevantes et une inlassable curiosité pour l’ailleurs et l’autrement - je tiens que ces caractéristiques qui se font jour avec éclat autour de 1870 sont toujours valables et, parallèlement, qu’elles auront eu une figure emblématique, à point nommé, en la personne de l’écrivain qu’il faut étudier un peu maintenant.
7 C’est l’homme d’abord qui nous retient : une nature incroyablement énergique, vivante, réceptive et avide de savoir, un tempérament fier et impatient, une forte volonté de défendre sa personnalité et ses idées contre les idées reçues. Il nous fait penser, aujourd’hui, à Søren Kierkegaard (sur le compte duquel, d’ailleurs, il fut l’un des tout premiers à rédiger une monographie toujours d’actualité), acharné, surtout vers la fin de sa vie, à lutter contre l’Église en place et ses idées reçues. C’était un idéaliste impénitent, disons que le romantisme de sa jeunesse ne lui laissera jamais de répit en dépit de ses théories à venir et que, d’un bout à l’autre de sa vie, il combattra pour ses idées.
8 Comme je tiens à justifier ici le titre que j’ai voulu donner à mon petit essai, je suivrai plus ou moins un fil chronologique pour découvrir en quoi, pourquoi et comment notre écrivain fut en effet « le père de la littérature comparée ». Après de bonnes études de droit, il passa à la littérature et à la philosophie et soutint, en 1870, sa thèse de doctorat sur L’esthétique française de nos jours (Den franske Æsthetik i vore Dage) fortement marquée par Sainte-Beuve et surtout par H. Taine — lequel demeurera son maître à penser toute sa vie. Orientation décisive : il va, désormais, orienter constamment ses vues sur tout ce qui se fait de neuf ou de révolutionnaire en Europe. Son ouvrage marquant de l’époque est une étude du Henry IV de Shakespeare, L’infiniment petit et l’infiniment grand en poésie (Det uendeligt Smaa og det uendeligt Store i Poesien) où, à partir du personnage de Hotspur, il établit qu’à côté des traits infiniment petits qui tiennent à la féodalité anglaise de l’époque, l’important vient de l’infiniment grand qui transcende celle-ci parce qu’il se rapporte à l’humain, et non à l’anecdotique. L’intérêt, pour nous, est donc que Brandes ne s’arrête pas aux caractères accessoires et situés de l’Histoire : il existe en regard une réalité essentielle qui est la véritable marque du génie. Cette volonté va dominer toute son œuvre. Je tiens que nous sommes, d’emblée, aux sources vives : il ne s’agit pas de se cantonner dans la « comparaison » facile, mais bien de s’efforcer d’aller vers l’universel, indépendamment des tenants et aboutissants immédiats.
9 Et notamment dans son chef-d’œuvre qui débute en 1871, date à laquelle Brandes, désireux d’obtenir à l’université de Copenhague une chaire qu’il n’aura jamais, entame un retentissant cycle de conférences qu’il intitule Principaux courants dans la littérature du XIXe siècle (Hovedstrømninger i det nittende Aarhundredes Litteratur) dont il est juste de dire que c’est le texte fondateur de ce que nous sommes convenus d’appeler littérature comparée. Esprit brillant, orateur de première force, voyageur impénitent toute sa vie afin de porter « la bonne parole », il est conscient de bouleverser l’approche de ce sujet et, la modestie n’ayant jamais été sa qualité majeure, il le dit : « L’auteur n’a pas trente ans et il est même plus jeune à bien des égards […]. De plus, il est absorbé par des idées et des pensées qui s’opposent ouvertement à la norme en Danemark […]. La matière qu’il traite ne l’a encore jamais été en danois et elle est même tellement nouvelle que c’est à peine si les titres des ouvrages qui sont examinés ici sont connus des porte-parole actuels. » Il poursuivra systématiquement cette étude jusqu’en 1890 et ce détail mérite l’attention : c’est bien la préoccupation ou l’intuition majeure de sa pensée et un livre que l’on met quelque vingt ans à écrire ne saurait passer pour négligeable ! Il considère son sujet comme un drame en six actes, le point de départ étant à chercher dans le XVIIIe siècle et la Révolution française, laquelle, on se le rappelle, a été brimée et contredite par la réaction pour redresser de nouveau la tête en 1848. L’intuition est d’importance : j’ai démontré ailleurs qu’il y a de troublantes similitudes entre le XVIIIe siècle français des « philosophes » et le mouvement scandinave, dont je vais parler, dit de la percée moderne. D’entrée de jeu, il s’agit de tirer les productions nationales de leurs assises traditionnelles afin, d’abord de définir la nouveauté de leurs attitudes, ensuite de montrer que ces innovations sont clairement dues aux mentalités (aux mentalités du hic et nunc considérés, non à la culture traditionnelle ou aux usages).
10 Cela, donc, se déroule en six temps dont chacun correspond à un volume. Soit : le tome I, « La littérature d’émigrants », concerne Chateaubriand et surtout Madame de Staël qui ont quitté la France pendant la Révolution parce que, d’une part ils récusaient l’esprit des anciens jours, d’autre part étaient ouverts et sensibles aux nouveaux souffles de l’écriture ; le tome II, « L’école romantique en Allemagne » s’en prend à la rêverie et à la fuite du réel typiques du romantisme. Je vais redire que le temps était à des réformes et des innovations radicales, il devenait dérisoire de se crisper sur des attitudes ou des replis démentis de toutes parts par une actualité galopante. Pour le tome III, « La réaction en France », la réaction et le culte de l’autorité s’imposent sous la Sainte Alliance, en vertu du rythme diastole-systole auquel Brandes restera toujours sensible, mais le véritable tournant est amorcé par Byron dans le tome IV, « Le naturalisme en Angleterre » où le besoin irrépressible de liberté se donne libre cours en dépit des nostalgies romantiques du père de Childe Harold ; ce tournant va d’ailleurs s’imposer, dans le tome V, « L’école romantique en France » menée par Victor Hugo, Alfred de Musset, George Sand et Balzac, entre autres : voilà l’esprit des temps nouveaux, voilà les sources neuves de l’inspiration, les modes d’expression révolutionnaires ; le tome VI, « La jeune Allemagne », représentée avant tout par Heinrich Heine, poursuit cet effort libérateur. Ce qui nous retient, ce n’est pas tellement l’attention à l’évolution de type anecdotique des lettres européennes, mais l’intérêt résolu concentré sur les mentalités ainsi qu’une sorte de sensibilité vraiment neuve aux grandes pulsions qui nous mènent, d’époque en époque.
11 Par rapport à cette vague déferlante, le Danemark en est resté à un romantisme fade et stérile, c’est « un pays nain qui n’a pas trois hommes d’envergure à montrer aux contemporains », « une nation de plaisantins qui n’a jamais eu d’admiration pour le sens de l’honneur », bref, un peuple dans une profonde décadence spirituelle qui n’a pas même une dizaine de jeunes gens vraiment doués. » La culture danoise « ne traite pas de notre vie, mais de nos rêves. » Et plus encore : « le fait qu’une littérature ne mette rien en discussion signifie qu’elle est en train de perdre toute signification ». Car « le fait qu’une littérature soit vivante de nos jours se manifeste en ce qu’elle met en débat des problèmes. » On voit que celui qu’un jour, Nietzsche appellera « le bon Européen » aura tout de suite pris la mesure d’une situation nationale qu’il fallait modifier.
12 En faisant remarquer une chose capitale, nous parlons de comparatisme dont une erreur très commune tient à dire qu’il est la « comparaison » d’un écrivain à un autre ou d’une littérature à une autre. Rien n’est plus faux et Brandes l’aura senti d’emblée. Il ne « compare » pas tel et tel écrivain ou telle ou telle tendance du moment, il souligne les caractères dominants qui font l’originalité de la France, de l’Allemagne, de la Grande-Bretagne, il se tient aux « grands courants » dominants. Il a des vues étonnantes pour l’époque et qui relèveraient de ce que nous appellerions une conscience aiguë de différences ethniques qui imposent ipso facto une ou des mentalités irréductibles à d’autres. Lisez ceci, qui sort de ses Samlede Skrifter (Œuvres complètes, IV, p. 146) : « Un peuple raisonnable comme les Anglais adore les affaires et les choses pratiques, une nation pleine de sentiment comme la nation allemande adore la musique, un type de peuple plein d’esprit comme le peuple français converse, c’est-à-dire trouve ses idées dans l’échange verbal et la vie avec les autres, un peuple plein d’imagination comme les Italiens, enfin, improvise, ce qui signifie qu’il s’élève naturellement des sentiments ordinaires à la poésie. » Je ne suis pas en train d’entériner de telles vues, je veux seulement faire valoir l’attitude fondamentale de l’esprit de Brandes en face de l’étranger. En fait, nous savons bien que ce fut l’Allemagne surtout qui le fascina. Il collaborera longuement avec la revue Deutsche Rundschau, il rédigera des articles sur Lassalle, Paul Heyse, Nietzsche déjà nommé, sans parler de Scandinaves comme le Danois Œhlenschläger, le Dano-Norvégien L. Holberg, le Suédois E. Tegner ou le Danois J.P. Jacobsen. Il était conscient du fait et bon nombre de ses erreurs politiques ou idéologiques viennent de là. Il est celui qui a écrit : « il va de soi que, spirituellement, je ne peux me détacher de l’Allemagne » parce qu’il était persuadé que ce serait de là que viendrait l’affranchissement du genre humain, — attitude qui peut nous paraître étrange étant donné les circonstances que j’évoquais en commençant, mais qu’il serait hasardeux de révoquer en doute.
13 D’autant que c’est d’évidence pour cela que de solides haines se déchaîneront contre des idées aussi radicales, aussi antipatriotiques dirais-je, la conséquence étant que l’intelligentsia copenhaguoise bien assise ne lui pardonnera jamais et lui refusera purement et simplement cette chaire d’esthétique qu’il briguait à l’université : du coup, il quittera le Danemark et ira se fixer à Berlin, en 1877 pour y rester cinq ans. Il publiera ses impressions dans un écrit qui mériterait l’attention car, à mon sens, nulle part il ne se montre aussi lucide sur son propre compte. C’est Berlin som tysk Rigshoved. Erindringer fra et femaarigt Ophold (København, 1883) : Berlin en tant que capitale allemande. Souvenirs d’un séjour de cinq ans. Nous pouvons y lire à la deuxième page : « Quand les événements de l’époque me montrèrent avec une clarté soudaine que nous autres, au Danemark, avions vécu dans une épaisse et fatidique ignorance sur la nature du grand royaume voisin de nous, et quand le développement de sa puissance politique et militaire fit s’étonner l’Europe, mon intérêt fut éveillé, se leva en moi le besoin de compléter ma connaissance des cultures romanes par une impression plus substantielle de la vie allemande. »
14 Il importe de prendre garde au contexte historique, que Brandes, avec sa sensibilité, l’ouverture de son milieu et sa curiosité intellectuelle, ne pouvait pas ne pas prendre en considération. Les notations que je vais prodiguer paraîtront bien banales à mon lecteur français, je le prie de considérer que ces petits pays scandinaves refermés sur eux-mêmes, plus attentifs au développement de personnalités que l’Histoire avait confinées dans leur ego respectif qu’ailleurs en Europe sans doute, ne se doutaient guère de l’importante évolution qui s’emparait des esprits et que précisément, un génie comme Brandes aura su pressentir avec un admirable discernement. Rappelons-le : dans toute l’Europe littéraire le romantisme est en chute libre, le romantisme qui coïncidait si bien avec la personnalité du Nord (Danois comme Grundtvig, le père de la pédagogie moderne ou l’impeccable narrateur St. St. Blicher, Suédois menés par deux vrais romantiques, E. Geijer et E. Tegner, Norvégiens sous la houlette de H. Wergeland ou de J.S. Welhaven, sans parler d’un Islandais comme Jonas Hallgrimsson et des deux Finlandais d’expression suédoise que furent J.L. Runeberg ou Z. Topelius — et, une fois de plus, je mets entre parenthèses, si je puis dire, ce météore incomparable que fut H.C. Andersen), le Romantisme, donc, se trouvait battu en brèche par le réalisme-naturalisme qui allait trouver ses plus grands maîtres en France notamment. En vérité, il est fort surprenant que le Nord n’ait pas d’emblée adopté cette nouvelle tendance, tant ses penchants naturels le poussaient vers cette appréciation des choses. Je n’entends pas développer ce qui peut passer pour un petit mystère, je tiens seulement à marquer à quel point G. Brandes sut sentir d’où venait le vent nouveau et de quelle façon il convenait de le vulgariser. Car ce mouvement ne concernait pas que les lettres, il se conjuguait à des tendances qui ne pouvaient que se montrer sensibles à cet enfant de Copenhague sortant d’un milieu que j’ai rapidement défini tout à l’heure. Lorsqu’il s’intéresse au naturalisme, il voit bien (c’est dans les Hommes de la percée moderne, p. 398) que chez Zola, « la base est un compromis avec la nature ou son étude, le point de départ est dans la nature et non dans le dogmatiquement surnaturel » — il ira même jusqu’à parler (p. 247) de « pénétration dans le domaine des mythes ». C’est que son attention se trouvait également attirée par le positivisme d’Auguste Comte, la critique religieuse menée par Ernest Renan, D. Strauss, L. Feuerbach, attitude que cet adepte impénitent de la libre pensée ne pouvait qu’entériner, les vues nouvelles diffusées par les écrits de Darwin qu’un des grands « hommes de la percée », J.P. Jacobsen rendit en danois, le féminisme naissant favorisé par J. Stuart Mill (dont Brandes traduisit en danois le célèbre On the Subjection of Women, après avoir fait de même pour L’utilitarisme) — et puis n’oublions jamais qu’il rédigea sa thèse de doctorat sur Taine — et je ne parle que pour mémoire du Manifeste de Marx. On a peine à se représenter ce foisonnement d’idées nouvelles et de théories fracassantes dont l’Europe fut le théâtre en cette seconde moitié du XIXe siècle. On voit mal comment un esprit curieux de tout, assoiffé de modernité et acharné contre un passé qu’il récusait avec force, Brandes donc, aurait été insensible. Je notais sa passion pour l’Allemagne, ce serait négliger ses nombreuses études sur Flaubert, Huysmans, Barrès, Bourget, les Goncourt, ses fréquents séjours à Paris, notamment en 1866, 1870, 1889, et les nombreux articles qu’il aura écrits sur le compte de notre capitale. Vous me répondrez que, Shakespeare à part, il n’a pas négligé non plus la Grande-Bretagne où il se rendit fréquemment aussi.
15 Certes, il est simplement juste de dire que Brandes aura été le porte-parole des idées nouvelles qui déferlaient sur l’Occident, sa sensibilité exacerbée ne pouvait demeurer étrangère à tous ces mouvements, ces tendances, ces théories qui se faisaient jour partout. Et, je veux y revenir, selon une attitude bien comparatiste. Il écrit dans Samlede Skrifter IV, p. 124, qu’il importe de se débarrasser des préjugés nationaux : « Celui qui n’a pas mené le nécessaire et laborieux combat pour comprendre la manière de voir de gens totalement étrangers ne sait pas à quel point il est difficile de se débarrasser, sur ce plan, des préjugés nationaux selon lesquels on est né » : une vue qu’aucun moderne ne récuserait ! Et lisez cette déclaration qui demeure étonnamment actuelle : « L’examen comparatiste de la littérature a la double propriété de rapprocher l’étranger de nous de façon que nous puissions y avoir accès et d’éloigner de nous ce qui est nôtre de façon que nous puissions en avoir une vision d’ensemble » (Samlade Skrifter IV, p. 1-2). Et de donner de ces opinions un exemple tiré de l’étude de Madame de Staël (op. cit., p. 135-136) : « Elle esquisse les premières bases d’une théorie des âmes des peuples jusqu’en ce qui concerne les sentiments les plus profonds […]. Elle a présenté en particulier dans ses deux œuvres principales sur l’Italie et l’Allemagne les idées et les manières de voir des hommes et des livres en France, en Angleterre, en Allemagne et en Italie comme relatives et liées aux habitants des divers pays. » C’est lui qui souligne ce « relatives ». Il y était déjà venu (op. cit., p. 124) : s’il s’intéresse à Madame de Staël, c’est parce qu’« il est indispensable de respirer le même air, de vivre pendant un certain temps dans le même environnement naturel que les étrangers. Sans le voyage auquel le bannissement contraignit Madame de Staël, il lui aurait été impossible d’accroître ainsi sa faculté d’observation. »
16 Il est clair que de pareilles idées ou observations venaient en leur temps, surtout si l’on n’a pas oublié dans quelles circonstances était désormais contraint de vivre le Danemark, et surtout, elles allaient rencontrer sur place comme dans tout le Nord, un accueil assez difficile à imaginer pour nous. Cela s’appelle, en danois, la « percée moderne » (det moderne gennembrud, le suédois dit gennombrott) et c’est un mouvement dont on a peine à imaginer l’ampleur et la profondeur. En l’espace de quelques années va se lever, dans tout le Nord, une profusion d’écrivains militant en faveur d’une contestation généralisée où l’athéisme ou, en tout cas, le refus de la religion traditionnelle et surtout de sa morale puritaine, le libéralisme politique, une forme déclarée du socialisme (sur le modèle allemand du socialisme dit de Gotha) et, par excellence, la libre pensée vont se donner libre cours. Il se trouve que, bien entendu, dirai-je, Georg Brandes fut un défenseur acharné de la libre pensée : l’y poussaient, depuis sa jeunesse idéaliste, une foi ferme en la puissance de la pensée, une soif de lutter pour les idées et une admiration qui ne fera qu’évoluer pour les grands solitaires opposés de toutes leurs forces à la bêtise et à la mesquinerie du peuple — sur ce dernier point qui le mènera à exalter ce qu’il appelle le Radicalisme aristocratique (1889) avec Nietzsche en pointe, je ne m’attarderai pas, cela relève de l’homme Brandes, non du comparatiste et mon intention n’est pas de le juger à cet égard — que je récuse, bien entendu : les vues pro-allemandes qu’il développera vers la fin de sa vie et l’idéologie afférente ne concernent pas mon sujet. Il n’empêche que cette veine lui dictera d’imposantes monographies de William Shakespeare (1895-1896), Goethe (1914-1915), Voltaire (1916- 1917), César (1918), Michel-Ange (1923), liste à laquelle on peut ajouter cum grano salis sa propre biographie (1905-1908). Pour s’exprimer comme de bons connaisseurs des lettres danoises, M. Brøndsted et Sven Møller Christensen : « L’idée centrale de l’œuvre de sa vie fut l’individualisme, la liberté individuelle et l’indépendance » et ils citent un autre critique, Harald Høffding, disant : son but fut de « libérer et développer la personnalité individuelle dans sa spécificité ». Avec une nuance précise que j’ai déjà effleurée : en situant ladite personnalité dans le mouvement qui ébranlait mentalités et habitudes au point de rendre obscure (ou, à l’inverse, évidente) l’idiosyncrasie de l’écrivain qu’il analysait.
17 Mais c’est de la percée moderne que je voulais donner une idée. En quelques rapides décennies, l’observateur voit surgir des écrivains de premier ordre, dans tous les pays du Nord, qui ont nom Holger Drachmann (poète également peintre de la célèbre école dite de Skagen qui soutient la comparaison avec nos impressionnistes), Herman Bang qui fut un des pionniers du théâtre français voué au Nord avec Antoine puis Lugné-Poë, Henrik Pontoppidan, J.P. Jacobsen, danois, August Strindberg (dont, indépendamment de ses connotations férocement égotistes, on doit dire qu’il fut à la pointe du modernisme dans toutes les directions où il s’exerça et qui dépassent, de très, très loin, sa simple production dramatique), Fredrika Bremer, Viktor Rydberg, Ernst Ahlgren, suédois, Camilla Collett, Henrik Ibsen (auquel on fait tort en faisant de lui l’apôtre de je ne sais quel féminisme, il défendit ardemment, en fait, la personne humaine violentée ou écrasée par la société bien-pensante), Bj. Bjørnson, norvégiens : la plupart de ces noms ne sont plus inconnus de nous et certains, au moins, Jacobsen, Strindberg, Ibsen sont de toute première grandeur, au demeurant célébrés comme tels en Europe. Conscient de ce débordement, Brandes composera, d’ailleurs, une étude d’ensemble intitulée Det moderne gennembruds mænd, 1883, (Les hommes de la percée moderne) : il y présentera ces écrivains nouveaux auxquels il a frayé la voie. Il encourage leurs révoltes, soutient leurs luttes pour l’indépendance et la liberté, exalte, en véritable Scandinave, leur respect de la nature (ou leur refus d’un idéalisme mièvre). Il développera ces idées dans des revues qu’il fonde et rédige avec son frère Edvard, comme Le XIXe siècle, sans parler d’organes qui dureront longtemps comme Tilskueren ou Politiken. Au demeurant, il aura tenu à défendre ses luttes pour les droits suprêmes de l’être humain, la vérité, la justice, « l’esprit de liberté et de progrès « dans une pièce à thèse intitulée Forklaring og Forsvar (Explication et défense, 1872). Il ira même jusqu’à défendre la liberté sexuelle au nom de l’émancipation féminine : on devine la réaction des bourgeois de l’époque.
18 Un brasseur d’idées comme il s’en rencontre peu, une curiosité intellectuelle constamment en éveil, une passion de rassembler hommes et écoles dans une progression vers l’avenir, une attention sourcilleuse à tout ce qui se fait de nouveau ; une œuvre aussi d’une diversité extrême, je viens d’en donner une idée, il est mouvement, activité, ouverture — osons dire que le Nord aura compté bien peu de personnalités de cette envergure, quels qu’aient été ses défauts. Je lui trouve, en outre, un mérite qui n’est pas assez dit : il aura lutté ouvertement, sur place, il aura été présent malgré tous les déboires que lui auront valus ses engagements — voyez la différence avec un Strindberg constamment parti vivre à l’étranger (Allemagne, Suisse et France surtout) ou un Ibsen qui aura passé quelque vingt-sept ans hors de Norvège. Sans doute peut-on lui reprocher de manquer souvent de profondeur ou de ne pas savoir prendre assez de distance vis-à-vis des théories qu’il professe d’ardeur. Il demeure celui qui a sorti le Nord de ses limbes, sur le plan littéraire et idéologique s’entend, et l’histoire littéraire ne saurait le tenir à l’écart. Nous avons faites nôtres les dimensions qu’il a su donner à la littérature, les éveilleurs, les zélateurs lucides ne peuvent que se réclamer de lui — au demeurant, il est relativement assez traduit en français et me permettrez-vous de citer le poème que le fondateur des études scandinaves à la Sorbonne, Paul Verrier, lui dédia pour ses soixante-dix ans [1] ?
Sur vos cheveux, ô maître, ont neigé les années
Sans éteindre le feu qui jaillit de votre âme
Pour consommer sottise, idoles surannées
Et préjugés cruels et tyrannie infâme.
Tout ce qui ment, tout ce qui hait, tout ce qui nuit ;
Mais aussi pour verser la lumière en dictame ;
Comme un rayon d’espoir à tous ceux qu’on poursuit,
Pour éclairer, pour réchauffer, vivante flamme,
Les esprits et les cœurs assiégés par la nuit.
Éléments de bibliographie
- Ouvrages de Brandes
- Œuvres complètes (Samlede Skrifter) I-XVIII, København, Gyldendal, à/c 1902.
- Hovedstrømninger i det 19de Aarhundredes europeiske Litteratur, København, Gyldendal, 1894.
- Les grands courants littéraires au XIXe siècle. L’école romantique en France, trad. sur l’édition allemande par A. Topin, Michalon, 1902.
- Den franske Æstetik i vore dage. En afhandling om H. Taine, København, Gyldendal, 1870.
- Correspondance I-IV, trad. et éd. par Paul Krüger, Rosenkilde og Bagger, 1952-1966 (Le t. I est réservé à l’Italie, le II à l’Angleterre et à la Russie, le III et le IV, à l’Allemagne. Le t. I existe en trad. française).
- Det moderne Gennembruds Mænd. En Række Portrætter, København, 1883.
- Berlin som tysk Rigshovedstad. Erindringer fra et femaarigt Ophold, København, 1885.
- Le grand homme, origine et fin de la civilisation, Paris, Stock, 1903.
- Essais choisis. Renan-Taine-Nietzsche-Heine-Kielland-Ibsen, trad. S. Garling-Palmér, Paris, Mercure de France, 1914.
- François de Voltaire I-II, København, 1926.
- Ouvrages sur Brandes
- Avant tout le volume d’Actes de la deuxième conférence internationale Georg Brandes, intitulé Grands courants d’échanges intellectuels ; Georg Brandes et la France, l’Allemagne, l’Angleterre, Nancy, 13-15 novembre 2008, sous la dir. d’Annie Bourguignon, Konrad Harrer, Jørgen Stender Clausen, Peter Lang, 2010.
- Fenger Henning, Georg Brandes et la France. La formation de son esprit et de ses goûts littéraires (1842-1872), Paris, PUF, 1963.