L'éternelle marginalité de l'Afrique dans la littérature allemande.
L'exemple de Wilhelm Raabe (1831-1910)
Pages 189 à 206
Citer cet article
- OULOUKPONA-YINNON, Adjaï Paulin,
- Ouloukpona-Yinnon, Adjaï Paulin.
- Ouloukpona-Yinnon, A.-P.
https://doi.org/10.3917/rlc.314.0189
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- Ouloukpona-Yinnon, A.-P.
- Ouloukpona-Yinnon, Adjaï Paulin.
- OULOUKPONA-YINNON, Adjaï Paulin,
https://doi.org/10.3917/rlc.314.0189
Notes
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[1]
« Les Nègres ne sont noirs que dans la nuit du préjugé [racial] » Cette thèse de Hans Christoph Buch rejoint celle déjà formulée à l’époque coloniale par l’africaniste anticolonialiste allemand Gottlob Adolf Krause. À propos de Gottlob Adolf Krause, cf. Peter Sebald : Malam Musa – Gottlob Adolf Krause (1850-1938). Forscher – Wissenschaftler – Humanist. Leben und Lebenswerk eines antikolonial gesinnten Afrikawissenschaftlers unter den Bedingungen des Kolonialismus. Berlin, 1972.
-
[2]
Hans Christoph Buch, Tropische Früchte. Afro-amerikanische Impressionen, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1993.
-
[3]
Cité dans Johann Wolfgang von Goethe, Werke. Hamburger Ausgabe. Munich, DTV, 1998, vol. 6, p. 416. Souvent citée sous sa forme raccourcie, cette formule célèbre de Goethe au sujet de l’Afrique a été reprise et illustrée ou critiquée par plusieurs autres auteurs allemands dont Wilhelm Raabe dans Abu Telfan, et Karl May dans Der Sand des Verderbens, deux exemples que nous évoquons ici. Plus près de nous dans le temps, l’écrivain contemporain allemand Hans Christoph Buch, dans son roman Rede des toten Kolumbus am Tage des Jüngsten Gerichts (Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1992, p. 175 ff) passe au crible cette phrase de Goethe en se référant à Heinrich Heine qui répliquait en son temps : « Falsch ! […] Goethe war nie in den Tropen ! ». Par ailleurs, dans une interview sur les rapports de Goethe avec l’Afrique, H. C. Buch ironise sur Goethe qui, au cours de son voyage en Italie, contemplait le continent noir depuis les côtes de la Sicile. Pris de peur à la vue de cette masse informe perdue dans les nuages, Goethe aurait alors juré de ne jamais s’y rendre, par peur de la forêt vierge.
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[4]
Abu Telfan oder die Heimkehr aus dem Mondgebirge (1868) et Stopfkuchen : Eine See-und Mordgeschichte (1891). Abu Telfan sera cité ici dans l’édition : Wilhelm Raabe, Werke in zwei Bänden; Munich-Zürich, Dromersche Verlagsanstalt Th. Knauer Nachfolger, 1961 ; I = tome 1, II = tome 2. Stopfkuchen sera cité dans l’édition Rowohlt Taschenbuch-Ausgabe, 1960.
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[5]
Karl Hoppe, Wilhelm Raabe : Sämtliche Werke, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1969, tome 7, p. 399.
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[6]
Cité dans Karl Hoppe, op. cit., p. 398. Le texte – dont seul un extrait est cité ici – n’a pas été conçu par Raabe lui-même, mais ce dernier l’a lu, corrigé et approuvé avant de le remettre à son éditeur.
-
[7]
Ce n’est pas un hasard si on a retrouvé dans ses archives personnelles, entre autres, deux éditions allemandes et une édition française des ouvrages de l’explorateur français François Levaillant (1753-1824) qui, à deux reprises, de 1780 à 1782, puis de 1783 à 1785, a sillonné l’Afrique et en a ensuite tiré des récits très idylliques qui, visiblement, étaient fort appréciés à cette époque. D’ailleurs le fait que le naturaliste Johann Reinhold Forster (1729-1798) ait traduit en allemand les récits de François Le Vaillant et que Raabe en fasse explicitement mention dans son roman Stopfkuchen, suffirait à prouver que ces récits étaient connus de lui.
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[8]
Dans cette nouvelle parue en 1887, un médecin – le Dr. Franz Jebe – raconte l’histoire de sa femme atteinte d’une maladie qu’il n’a pas pu soigner parce qu’il n’a pas pris la peine de lire dans la presse spécialisée un article qui parlait justement d’une nouvelle thérapie pour cette maladie. Pris de remords, il s’exile volontairement en Afrique Orientale pour y aller purger la peine de cette mort qu’il considère comme un meurtre commis par lui. L’Afrique Orientale, qui venait tout juste de devenir une colonie allemande, devient donc ici un bagne pour assassin.
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[9]
Cf. Adjaï Paulin Oloukpona-Yinnon, « Quand la littérature noircit le Nègre. Lecture critique de Die schwarze Maske de Gerhart Hauptmann », dans Annales de l’Université du Bénin, Série Lettres et Sciences Humaines, n° XIV/1994, p. 119-128.
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[10]
Cf. Adjaï Paulin Oloukpona-Yinnon, « B. Brecht, Trommeln in der Nacht : L’humour noir aux dépens du Noir », dans Annales de l’Université du Bénin, Série Lettres et Sciences Humaines, tome XVIII/1998, p. 108-128.
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[11]
G. Mergner, A. Häfner (dir.), Der Afrikaner im deutschen Kinder- und Jugendbuch. Katalog zur Ausstellung selben Titels im Stadtmuseum Oldenburg 1985, Oldenburg, Bibliotheks- und Informationssystem der Universität Oldenburg, 1985.
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[12]
Uwe Timm, Morenga, Cologne, Kiepenheuer & Witsch, 1978.
1« Nur in der Nacht des Vorurteils sind die Neger schwarz » [1]. C’est en ces termes que l’écrivain contemporain allemand Hans Christoph Buch, chantre du postcolonialisme, résume, dans son récit de voyage intitulé Tropische Früchte [2], sa longue expérience de l’Afrique et des Africains. L’africaniste Gottlieb Adolf Krause disait pratiquement la même chose dès 1886 en déclarant : « Es gibt zwei Arten von Negern. Solche, die in Lehrbüchern und Köpfen von Europäern, und solche, die in Afrika vorkommen. Beiden gemeinsam ist wenig mehr als der Name ». (Il y a deux sortes de Nègres : celle que l’on trouve dans des manuels scolaires et dans des têtes d’Européens, et celle que l’on trouve en Afrique. Les deux ont peu en commun à part le nom).
2Hans Christoph Buch fait ainsi d’emblée de son récit une réponse personnelle à l’éternelle question de l’image du Noir – et de sa patrie l’Afrique – dans la littérature européenne en général, et dans celle de l’Allemagne en particulier. Déclassée de l’histoire mondiale par Hegel et refoulée à la périphérie de l’humanité, déclarée sans passé et sans culture par des théoriciens qui voulaient légitimer la colonisation, l’Afrique a toujours vécu dans l’ombre de l’Europe. Perçue comme le « continent noir », au propre comme au figuré, elle porte et colporte d’âge en âge un vêtement d’ombre que l’Europe lui a confectionné et imposé. Et malgré le tournant postcolonial amorcé depuis maintenant plus de trois décennies par de grands auteurs allemands tels que Hubert Fichte, Günter Grass, Hans Christoph Buch et Uwe Timm, il apparaît clairement que l’Afrique et l’Africain sont certes de plus en plus présents en Allemagne, mais qu’ils ne le sont pas encore véritablement dans la littérature allemande d’aujourd’hui. Où faut-il aller en chercher les causes profondes sinon dans la littérature allemande elle-même, notamment dans celle qui est canonisée et estampillée, établie comme représentative de la culture nationale allemande ?
3Il s’agit donc ici de montrer comment dans la littérature des grands auteurs classiques allemands, l’Afrique a toujours végété dans une marginalité morbide que même l’épopée coloniale de l’Allemagne n’a pas su (positivement) exorciser. Il semble que dans l’imaginaire allemand, le continent noir soit plus loin, bien plus loin que la périphérie. Pourtant l’Afrique a toujours été présente dans la littérature allemande, même si c’est en marge de la conscience collective des Allemands. Pour éviter un développement encyclopédique du sujet, on peut analyser cette présence à partir de l’œuvre d’un grand auteur « réaliste » du XIXe siècle : Wilhelm Raabe (1831-1910).
Le paradigme moderne : l’Afrique du « Nègre »
4La modernité, qui s’ouvre avec l’ère des grandes inventions, des grands voyages et des grandes découvertes, voit aussi la naissance du commerce transatlantique et de ses conséquences dont la plus significative fut la traite négrière. L’histoire moderne va ainsi connaître une évolution rapide et significative de l’image du Noir dans la littérature européenne : à côté du Noir inventé par la fiction littéraire apparaît le modèle supposé réel du Nègre des récits de voyage, vivant dans sa forêt vierge et sauvage, loin de toute civilisation. Comme sa terre natale d’Afrique est riche d’or et de produits exotiques, il faut l’occuper, l’exploiter et l’arrimer, de gré ou de force, à la roue de la modernité. Dans le but de justifier cette « mission civilisatrice », l’Europe a fait de l’Afrique une « anti-image », comme le christianisme a fait de Satan l’Antéchrist ; elle a ainsi construit et constitué le Noir en antithèse du Blanc, comme le Mal est l’ennemi du Bien. La littérature européenne presque tout entière s’est mise – consciemment ou inconsciemment – au service de cette idéologie de domination et d’exploitation en fournissant les arguments pour légitimer la colonisation, et même la traite des esclaves. La littérature va ainsi « noircir le Maure » pour en faire un Nègre taillable et corvéable à merci. Dans son ouvrage classique, Nations nègres et cultures (1re éd. 1954), Cheikh Anta Diop a retracé la trajectoire de la négrification du Noir par la « falsification moderne de l’histoire », montrant comment les Nègres eux-mêmes ont ensuite repris et entériné les clichés et les préjugés que les Européens ont fabriqués pour les asservir. Cette « Afrique noire au miroir de l’Occident » (Amondji 1993) a trouvé dans la littérature allemande beaucoup d’échos, notamment chez les classiques tels que Goethe dont la fameuse et malencontreuse phrase est associée – à tort ou à raison – à sa propre vision de l’Afrique. Dans son roman Die Wahlverwandtschaften, (2e partie, chapitre 7), l’une des protagonistes déclare : « Es gehört schon ein buntes, geräuschvolles Leben dazu, um Affen, Papageien und Mohren um sich zu ertragen. […] Es wandelt niemand ungestraft unter Palmen, und die Gesinnungen ändern sich gewiss, wo Elefanten und Tiger zu Hause sind » [3]. Nombreux sont les propos de ce genre dans les œuvres des grands auteurs allemands, mais Wilhelm Raabe en constitue le paradigme. Dans ses deux romans, Abu Telfan (1868) et Stopfkuchen (1891) [4], on découvre l’exemple le plus révélateur de cette Afrique marginalisée, destinée à servir l’Europe. Ce n’était pas encore l’Afrique colonisée, mais elle n’était plus loin de l’être.
« Abu Telfan ou le retour des Monts de Lune » : roman de l’afropessimisme
5Le ton du roman est donné par l’exergue : « Wenn ihr wüßtet, was ich weiß, sprach Mahomet, so würdet ihr viel weinen und wenig lachen. » Il paraît ainsi judicieux de le considérer comme un roman de l’afro-pessimisme.
6Abu Telfan oder die Heimkehr vom Mondgebirge retrace les déboires de Leonhard Hagebucher qui a participé à une expédition française pour les études sur le Canal de Suez en 1847. Au terme de l’expédition, il a décidé de ne pas rentrer immédiatement en Allemagne et a donc poursuivi son voyage en aventurier vers Khartoum au Soudan, puis plus loin vers le Sud-Est où il devint le prisonnier du Sultan du Darfour. Après dix ans d’esclavage, il fut découvert et racheté par un caporal hollandais nommé Van der Mook qui passait par hasard dans cette région ; ce rachat permit à Leonhard Hagebucher de recouvrer la liberté et de retourner dans sa ville natale en Allemagne. C’est ce retour au pays natal que raconte le roman, en mettant en relief la réinsertion du héros dans sa société et dans sa civilisation d’origine. L’odyssée africaine a été pour Leonhard une déception totale : non seulement il ne s’est pas enrichi comme on l’espérerait de tout aventurier, mais il a été profondément ébranlé et traumatisé par ses années de captivité, à tel point qu’il est devenu totalement étranger aux hommes et aux valeurs de son pays ; c’est avec amertume qu’il constate qu’il est devenu un marginal, une sorte de paria, rejeté par presque tout le monde, et même par son propre père ! Raabe résume cette immense déception dans une image poétique, celle d’un amant qui revient avec confiance dans les bras de sa bien-aimée et qui, s’attendant à un baiser, reçoit au contraire une gifle. Dès lors, Leonhard Hagebucher doit apprendre à vivre avec une réalité qui – même s’il ne le dit pas – est ressentie comme aussi oppressante que les années de captivité en Afrique.
7Vu de cette manière, Abu Telfan apparaît moins comme un roman sur l’Afrique que comme le récit d’un aventurier rescapé ; ou comme le roman d’un rapatrié ; en somme une version du « Heimkehrer-Roman » dans lequel l’attention est portée sur le héros plutôt que sur l’origine de ses déboires. C’est du moins ainsi qu’il est perçu par le public allemand, aujourd’hui comme hier. Et Raabe lui-même le confirme en écrivant qu’il s’agit bien d’un roman sur l’Allemagne et non sur l’Afrique (I, 459).
8Mais comment pourrait-on oublier la présence évidente, permanente et persistante de l’Afrique dans ce roman ? Car la première impression du lecteur face au dramatique échec de Leonhard Hagebucher est que l’Afrique est la cause de son malheur. Bien que l’action ne se déroule pas en Afrique mais en Allemagne, l’Afrique constitue les coulisses permanentes du récit ; le narrateur s’y réfère constamment, explicitement et implicitement. Elle donne au roman cette noirceur pessimiste et au héros ce goût amer d’une vie ratée, jusqu’au moment où sa rééducation et sa réadaptation à la vie d’homme civilisé le guériront du « mal africain » et lui permettront de retrouver tant bien que mal une place dans sa communauté d’origine. D’ailleurs, cette « réinsertion sociale » sera toujours précaire, et Leonard Hagebucher ne redeviendra jamais tout à fait un Allemand comme les autres. On est alors en droit de se demander : quel est ce « mal africain » qui a atteint Leonard Hagebucher ? Quel est ce « virus africain » qui « déracine » le héros, le paralyse et le marginalise ? Pour le comprendre, il faut analyser l’image de l’Afrique et des Africains que Raabe esquisse dans le roman.
9Dans ce tableau de l’Afrique, le narrateur appelle les Africains « les bandes de sorciers éthiopiens et lybiens » (I, 473), expression qui ne doit nullement surprendre si l’on considère que Leonhard Hagebucher n’a guère dépassé le Soudan au cours de son périple. Leonhard Hagebucher a coutume d’employer l’expression plus révérencieuse « mes amis noirs ». Mais par là même, il associe les Noirs au sort que lui-même a connu : il a été fait prisonnier à la cour d’un Sultan, et l’image la plus poignante qu’il garde de lui-même – et donc de ses « amis noirs » – est l’image d’un esclave condamné aux travaux forcés ; c’est du moins ainsi que le perçoit sa mère qui n’arrête pas de raconter à tout le monde l’aventure de son fils (I, 461) :
Mein Kind ein Sklave - zwischen einem Ochsen und einem Kamel an einen Pflug gespannt ! Und zehn Jahre lang nichts zu essen als saure Elefanten-Milch und spanischen Pfeffer. Oh, mein verlorenes Kind, mein Leonhard. Mein Kind ein schwarzer Sklave, ich fasse es nicht, ich fasse es nicht !
11Il n’est pas étonnant qu’un visiteur ait posé alors la question suivante à son père, à propos de Leonhard (I, 463) : « Aber sagen Sie Herr Inspektor, trägt er denn wirklich einen Ring in der Nase ? » (Mais dites-moi Monsieur l’Inspecteur, porte-t-il vraiment un anneau au nez ?), comme les vaches auxquelles il est assimilé. D’ailleurs Leonhard Hagebucher porte encore les traces visibles de son esclavage, notamment, la balafre sur le front (I, 465) et les « tatouages verts et jaunes » (I, 464). Et lorsqu’il pense à son entourage à Abu Telfan, il revoit aussi bien ses compagnons que ses bourreaux noirs qu’il appelle « les amis noirs munis de fouet » (I, 465).
12L’autre image que Leonhard Hagebucher donne des Noirs est celle de Nègres sadiques empaillant les Européens. C’est ainsi qu’il décrit avec des détails piquants une scène d’attaque de sa caravane par une bande de Nègres barbares de la tribu des Bagarra (I, 470) :
Mit Lanzen und Keulen kamen sie über uns, als wir es am wenigsten vermuteten, […] Der größte […] Teil meiner Reisegesellschaft wurde auf der Stelle totgeschlagen, und nur ein kleiner Rest wurde […] mit Stricken aus Aloe- und Palmbaumfasern geknebelt. Das Weitere kam bald. Es zeigte sich, dass mein armer Freund Semibecco der bekannteste und deshalb auch gehassteste unserer Bande war. Man spießte ihn, und ich kann nicht sagen, dass man ihn zu viel dadurch antat, wenn es gleich nicht angenehm war, der Exekution und dem dreitägigen Todeskampfe des Unglücklichen zusehen zu müssen. Die Aussicht, in gleicher Weise auf einem zugespitzten Pfahl der Sonne, dem Durste und den Moskitos ausgesetzt zu werden, konnte auch mit dem nil humani alienum a me puto in Verbindung gebracht werden. Glücklicherweise blieb ich diesem « Menschlichen » jedoch fremd.
14La description qu’il donne du village et de ses habitants est simple (I, 471) :
Zwanzig bis dreißig in einen kahlen, glühenden Felsenwinkel geklebte Lehmhütten - hundertundfünfzig übelduftende Neger und Negerinnen mit sehr regelmäßigen Affengesichtern und von allen Altersstufen - von Zeit zu Zeit Totengeheul um einen erschlagenen Krieger oder einen am Fieber oder an Altersschwäche Gestorbenen - von Zeit zu Zeit Siegesgeschrei über einen gelungenen Streifzug oder eine gute Jagd.
16Telle est la représentation des Africains que transmet Leonhard Hagebucher et que toute la ville se charge de diffuser. On ne doit plus s’étonner alors que la mère du héros désigne les Noirs globalement du terme de « païens sauvages ».
17Les deux facettes des Africains dans ce roman se résument en quelques mots : peuples d’esclaves et de tyrans, païens sadiques et barbares. De toute évidence, en côtoyant de telles gens pendant longtemps, le héros de Raabe s’est progressivement laissé envahir par des habitudes néfastes à son épanouissement (c’est le « going native » de beaucoup de textes ultérieurs). Pis encore : en partageant, dix ans durant, le sort de certains de ces esclaves, en pénétrant – volontairement ou par contrainte – au cœur de leur vie quotidienne, Leonhard Hagebucher a laissé tuer en lui toutes les vertus de la civilisation européenne. En somme, la promiscuité avec les Africains a fait de lui un homme étranger à lui-même et étranger dans son propre pays. C’est en tout cas la seule explication qui s’offre au lecteur perplexe, car Raabe ne donne de son héros aucune description psychologique, socio-logique ou caractérologique autorisant une autre interprétation du malaise existentiel de Leonhard Hagebucher.
18Malgré tous les mauvais souvenirs de sa détention, Leonhard Hagebucher parle de l’Afrique en l’appelant sa « patrie » (I, 496), mais le goût amer de la déception confère chaque fois à ce mot « patrie » un écho négatif, celui d’une terre maudite. Pour son entourage aussi, Leonhard Hagebucher est devenu un Africain : dans son village natal à Bumsdorf on le surnomme déjà « l’Africain de Bumsdorf » (I, 466), on s’adresse à lui en l’appelant « Monsieur l’Africain », et pour tout le monde, il est bel et bien « le fils de l’Afrique ». Mais tout cela ne sert qu’à marquer le grand fossé qui le sépare de ses compatriotes. C’est comme si l’Afrique avait englouti l’Allemand Leonhard Hagebucher et avait recraché un être méconnaissable. D’ailleurs, les traits physiques du héros (I, 455) sont révélateurs de cette métamorphose : le narrateur parle de « son visage devenu noir et sauvage » (I, 465). Tout le monde le considère comme un objet de curiosité (I, 466), et ceux qui ne l’ont vu que de nuit s’impatientent de le voir de jour. Le père de Leonhard dit bien : « Schön ! […] Es soll mich wundern, wie er bei Tageslicht aussieht ; […] Gestern in der Abenddämmerung und beim Lampenschein - nun, wir wollen sehen » (I, 466). En somme, l’Afrique aurait avili Leonhard Hagebucher : lui qui avait choisi l’aventure en Afrique et qui aurait pu atteindre la richesse par le commerce et le voyage, le voici devenu « le sauvage qui vient d’Afrique ».
19« Aus Afrika doch immer etwas Neues » (I, 455), écrit le narrateur au début du roman. Mais cette fois-ci, la surprise est plutôt désagréable. L’Afrique n’est pas l’Eldorado ou la « terre promise » : l’Afrique ici, c’est la perdition, la malédiction, la damnation. Outre sa métamorphose, Leonhard Hagebucher change aussi profondément de caractère et devient un vaurien qu’il faut bien se garder de comparer au « Taugenichts » d’Eichendorff, qui, on le sait, pétille de joie de vivre et exulte du bonheur de la paresse et de l’ivresse de l’aventure ; Leonhard Hagebucher par contre est profondément mélancolique, au point de penser au suicide. À sa cousine qui lui demande comment il se sent à présent au milieu des siens, Leonhard Hagebucher répond en poussant un soupir : « Es ist so schwer, sich wieder in der Zivilisation zurechtzufinden, Fräulein […] Es ist eine so schwere und traurige Arbeit, zum zweiten Mal mit dem Abc des Lebens beginnen zu müssen » (I, 473). En somme, il s’agit pour lui d’une nouvelle naissance puisque, pendant sa captivité, Leonhard a oublié tout ce qui faisait de lui un homme civilisé avant son aventure africaine (I, 479).
20Il faut croire que c’est la prison – ou bien l’Afrique tout court – qui a fait du héros un homme dégénéré. Raabe semble laisser volontairement le lecteur dans le flou et l’embarras face à cette question. Une chose est certaine : le halo de malédiction et d’infortune qui plane sur Leonhard, l’étrange destin qui désormais le hante, ne sont que le reflet de cette Afrique elle aussi étrange. Et ce n’est pas tout : le malaise du personnage vient du fait que l’Afrique l’a rendu bête et sauvage, au point, dit-il, qu’il doive réapprendre à se servir d’une fourchette : le héros lui-même l’explique en disant (I, 484) :
Verehrte Angehörige, wer länger als zehn Jahre mit den Fingern in die Schüssel greifen musste, der wird sich nur allmählich wieder an den Gebrauch von Messer und Gabel gewöhnen, und wenn man ihm dazu nicht Zeit lassen kann, so wird ihm der beste Bissen im Halse stecken bleiben und er muss jämmerlich daran erwürgen.
22Voilà à quel point Leonhard Hagebucher a été abâtardi par l’Afrique. On serait d’ailleurs tenté de penser que sa « maladie » devient parfois contagieuse, puisque son père en pâtit, lui qui menait une vie paisible avec une réputation bien établie, et qui maintenant a tout perdu ; Hagebucher père s’écrie en effet (I, 524) :
Mein ganzes Leben bin ich ein solider und achtbarer Mann gewesen und so hat man mich ästimiert ; aber jetzt bin ich wie ein Kamel mit einem afrikanischen Affen drauf und kann mich nicht sehen lassen, ohne das ganze Pack mit Geschrei und Fingerdeuten und den Gassen hinter mir zu haben. Und wer ist schuld daran ? Wer hat den ehrlichen Namen Hagebucher so in den Verruf und in die Mäuler des Janhagels gebracht ?
Kein anderer, als der Herr aus dem inwendigsten Afrika, der Phantast, der Landläufer […] Seit der Heimkehr des sauberen Herrn zweifle ich an meiner eigenen Existenz, die ganze Welt hat die Drehkrankheit, und - und ich will es nicht mehr haben !…
24D’ailleurs, la malédiction de Leonhard Hagebucher se confirme dans l’acte du père qui finit par le renvoyer de chez lui ! Dès lors, il ira d’échec en échec ; il connaîtra une cruelle déception amoureuse ; il tentera en vain de se conquérir une renommée littéraire et ne trouvera pas non plus un métier conforme à ses désirs. Face à cette triple infortune – familiale, sentimentale et professionnelle – il ne lui restera guère d’autre choix que de rejoindre dans la solitude un autre personnage du roman, madame Claudine, une vieille femme prostrée dans un moulin désaffecté, une mère elle aussi profondément meurtrie par le destin, mais dont le courage et la volonté de vivre serviront d’exemple et de référence à Leonhard, puisqu’il l’appelle « Notre-Dame-de-la-Patience ». La demeure de madame Claudine deviendra pour Leonhard le dernier refuge contre les aléas de toutes sortes, et il y retournera constamment comme on retourne aux sources bienfaisantes de la paix du cœur et de l’esprit, puisque lui-même l’appelle « l’empire de la liberté, du calme et de la fière tranquillité » ( das Reich der Freiheit, Ruhe und stolzen Gelassenheit ) (I, 692). Le mystère qui plane sur la demeure de madame Claudine n’a d’égal que celui qui hante la vie de Leonhard, et lorsque ces deux personnages se rencontrent, ils nous apparaissent toujours comme des reclus coupés de tout bonheur terrestre.
25Mais alors que le sombre destin de Leonhard est scellé par cette fatale épopée africaine, Raabe tisse autour de l’aventure de son personnage « africain » une autre histoire, complexe et mystérieuse qui, au départ, ne semble avoir que très peu de rapport avec celle de Leonhard. C’est un récit de corruption, de haine, de vengeance, de meurtre ; au cœur de cette histoire macabre se trouve un officier de haut rang occupant les plus hautes fonctions à la Cour, l’occasion pour Raabe de révéler et d’étaler la vie scabreuse de ces hautes personnalités aux mœurs corrompues. À mesure que le romancier livre les bribes de cette affaire, le lecteur découvre les véritables fils de la trame romanesque : l’officier de haut rang dont il est question – le Baron Friedrich von Glimmern, homme de moralité douteuse – est à l’origine d’une grave erreur judiciaire qui a coûté la vie à un jeune homme et à une jeune fille, et qui, de surcroît, a ruiné et désuni une famille, séparé des fiancés et brisé la carrière de maintes autres personnes. Par la suite, le Baron von Glimmern va tout mettre en œuvre pour épouser la jeune femme qui attendait en vain le retour de son fiancé obligé de s’exiler. Raabe trouve ici le point de convergence de toutes les haines accumulées par les uns et les autres contre le Baron von Glimmern. Au moment où on s’y attend le moins, le fiancé exilé revient clandestinement dans la ville, et va pactiser avec les autres victimes pour une vengeance exemplaire sur la personne du Baron von Glimmern. Cet exilé qui réapparaît en justicier n’est autre que le soi-disant Hollandais Kornelius Van der Mook, l’homme mystérieux qui avait délivré Leonhard Hagebucher de l’esclavage en Afrique. En réalité, il s’appelle Viktor Fehleysen ; il est le fils unique de madame Claudine, la fameuse « Notre-Dame de-la-Patience » ; c’est lui en effet que celle-ci attend depuis des années.
26Dès que le double mystère du « Hollandais » et de « Notre-Dame-de-la-Patience » est dévoilé et que s’enclenche la vengeance contre le Baron von Glimmern, on voit se dessiner l’intention réelle de Raabe et la place qu’il assigne à Leonhard dans cette ténébreuse affaire. Celui-ci, prétendument devenu un barbare à cause de son expérience africaine, se trouve propulsé au premier plan d’une affaire de mœurs et de meurtre. Leonhard doit faire office de modérateur pour éviter que toute cette société ne s’écroule sous le poids de sa propre immoralité, de ses compromissions et de ses injustices criantes. Tous les regards se tournent vers Leonhard, « l’étranger africain » (I, 660) :
Wirklich merkwürdig war’s, wie vielen Leuten es über Nacht einfiel, dass dieser afrikanische Fremdling zu manchem nützlichen oder pekuniären Gewinn abwerfenden Zwecke trefflich zu verwenden sei. Und sie hatten alle von seiner Rückkehr aus der Provinz vernommen, und sie kamen alle, ihn zu begrüssen und beilaüfig ein Wort über das und das, welches sie entweder seinem praktischen Blick oder seinem weichen Gemüt und guten Herzen, jedenfalls aber seiner gespanntesten Aufmerksamkeit anempfehlen, fallen zu lassen. Es war wie ein Wunder, was diese verhältnismässig so unbedeutende Stadt für verschiedenartige Elemente enthielt, die jetzt alle ihr Interesse an dem Dasein des Afrikaners hatten oder doch zu haben glaubten.
28Pour montrer le fossé qui sépare Leonhard de tous ces gens qui brusquement s’intéressent à lui, Raabe met à nu les desseins bassement matériels de ces personnages. Par l’étalage de cet affairisme effréné, l’auteur montre l’hypocrisie, le manque de scrupules et d’humanité de cette population qui, jusque là, n’accordait aucune attention à Leonhard, parce qu’il ne présentait aucun intérêt « commercial ». Raabe souligne donc encore une fois que son personnage avait été rejeté dès le départ parce qu’il n’était pas rentré d’Afrique avec des pépites d’or ou des cristaux de diamant. Leonhard lui-même est d’ailleurs très conscient du problème et sait à quoi s’en tenir. Il soupire (I, 662) :
Was wünsche ich, was kann ich noch erreichen in dieser närrischen europäischen Welt ? Wahrlich, ich kenne die jetzt genug wieder, um in dem Kreise, welchen ich mit der Spitze meines Stockes um mich zu ziehen vermag, ein Genügen finden zu können.
30Grâce à l’image du personnage qui se démarque de son entourage en traçant un cercle dans lequel il se réfugie, Raabe montre le caractère inconciliable des deux parties : Leonhard cherche à retrouver son identité au sein de sa société et à reconstruire une existence ébranlée et aliénée par la profonde désillusion née de son aventure africaine. Mais à cette recherche, l’entourage ne propose que des solutions matérielles et matérialistes, celles-là mêmes qu’il avait délaissées pour aller chercher autre chose en Afrique. Pis encore : on cherche à exploiter son mal de vivre à des fins commerciales ; aussi doit-il préserver sa quête existentielle en se réfugiant dans ce cercle qu’il a tracé autour de lui. Et c’est dans ce dernier retranchement qu’il trouvera la force de vaincre toutes les amertumes et toutes les douleurs personnelles pour pouvoir encore venir en aide à d’autres personnes.
31En effet, comme il fallait s’y attendre, les vers qui rongent cette société – la corruption, le mensonge, l’hypocrisie, l’injustice, etc. – ont engendré leurs propres démons qui, inéluctablement, feront crouler l’édifice : alors que la société corrompue s’enivre de débauche au cours d’un bal, une bombe est lâchée dans la maison par l’une des victimes du Baron von Glimmern. C’est la panique et la déroute : il faut sauver ce qui peut encore l’être, et on fait appel à Leonhard (I, 682) :
Nun, kommen Sie, Hagebucher, raten Sie, helfen Sie. Lassen Sie alles hinter sich, Hass und Zorn, Freundschaft, Mitleid ; wir brauchen einen klaren Kopf, eine starke Hand und weiter nichts ! Kommen Sie, kommen Sie, unsere einzige Hoffnung liegt darin, dass Sie sich durch nichts verwirren lassen, dass Sie aufrecht und unbewegt in all’diesem nichtswürdigen Jammer stehen bleiben werden.
33Leonhard le marginal devient ainsi l’ultime recours dans cette situation désespérée ; lui que tout le monde fuyait devient celui que tout le monde recherche : son image bascule donc du négatif au positif. Pour mieux souligner cette mutation, Raabe fait de Leonhard, le sauveur de la femme du Baron von Glimmern : Nikola von Einstein. Prise dans les mailles d’une aristocratie hypocrite et sans scrupules, elle a joué un jeu contraire à ses sentiments et à son tempérament, jusqu’au moment où le voile levé sur la vie scandaleuse de son mari l’a conduite à la déroute. Finalement, Nikola von Einstein rejoint Leonhard dans la solitude de « l’exil intérieur », recommençant comme lui sa vie à zéro. En juxtaposant l’implacable destin de cette femme et la malheureuse aventure africaine de Leonhard Hagebucher, Raabe montre que la vraie déchéance n’est pas du côté de celui qui revient d’Afrique, mais plutôt du côté de ceux qui vivent en Allemagne dans la lâcheté, la bassesse et la tromperie. C’est donc un diagnostic sans complaisance que nous livre Raabe sur l’état de santé morale de la société allemande de son temps. On le voit bien, non seulement dans le fait que Leonhard vient au secours de Nikola von Einstein, mais aussi et surtout dans l’épisode final où Leonhard finira par retrouver la maîtrise de son destin, après avoir reconnu et dépassé la vanité des richesses matérielles. Dès lors, il peut tendre enfin vers la richesse spirituelle, la sérénité intérieure et le bonheur dans la modestie ; Nikola von Einstein par contre demeurera une sorte de « Belle au bois dormant » qui a passé sa vie dans des châteaux de rêve et qui s’est réveillée brusquement à la réalité : le passage de la prison dorée à la pénible réalité de la déchéance sera pour elle un choc que seules la fuite et la réclusion pourront guérir. En somme, c’est parce qu’il s’est libéré des chaînes dorées de la civilisation matérialiste que Leonhard est parvenu au bout de sa quête existentielle.
34Cette façon moins pessimiste de voir Leonhard est plus clairement perceptible dans l’esquisse initiale du roman Abu Telfan telle qu’on la trouve dans les notes personnelles de Raabe présentées et analysées par Wilhelm Fehse. Celui-ci écrit à propos de Leonhard Hagebucher qu’il est un « prophète incompris dans son propre pays » : prophète incompris, parce qu’il prêche à ses compatriotes obnubilés par la richesse et la réussite une vie plutôt d’humilité, de modestie et de renonciation, une vie dans laquelle la vraie grandeur de l’homme réside dans son cœur et dans la sagesse du quotidien. C’est donc à la sagesse, à la bravoure et à l’intégrité de Leonhard que son entourage fait appel pour calmer les passions, secourir les accablés et protéger les persécutés. Lui que le lecteur croyait marginalisé devient le médiateur intègre qui laisse confondre les corrompus et vole au secours des victimes ; même si son propre destin n’est pas pour autant enviable, il semble réhabilité à nos yeux et, à l’image de madame Claudine, il possède désormais une force tranquille pour affronter toutes les épreuves. Le « mal africain » qui a fatalement marqué sa vie n’est pas conjuré, mais il peut découvrir en guise de consolation que d’autres destins sont plus sombres que le sien.
35On comprend donc pourquoi Abu Telfan n’est pas un roman sur l’Afrique ; on comprend mieux pourquoi Raabe avait mis le lecteur en garde dès le premier chapitre en écrivant (I, 458) :
Es war recht angenehm einen Helden frisch, fromm und frei aus dem allerunbekanntesten, allerinnersten Afrika in Triest landen zu lassen.
Man hätte glorreich lügen können, ohne die mindeste Gefahr zu laufen, desselben überführt zu werden, und wir hatten uns entschlossen, es zu tun. Was alles hätten wir mit unserer bekannten Gefälligkeit über den Gorilla, die Tsetsefliege, den Tschadsee, den Sambesi und dergleichen Kuriositäten sagen können ! Überall hatten wir es mit Dingen zu tun, von welchen jedermann etwas gehört hat, ohne jedoch etwas Genaueres darüber zu wissen
37Selon Raabe donc, même celui qui n’a pas eu comme Leonhard l’occasion d’aller en Afrique, en a une image : l’Afrique, terre des bêtes et des épidémies, l’Afrique des fleuves et des grands lacs, bref, l’Afrique synonyme de jungle sauvage. Raabe rejoint ici Goethe dans Die Wahlverwandtschaften, mais il fait la critique du préjugé. Effectivement, lorsque Leonhard rentre dans son pays, c’est cette Afrique-là qu’on voudrait qu’il raconte : dans une famille amie, les enfants accueillent Leonhard, en criant (I, 658) :
Er ist wieder da ! Mama, der Mann aus dem Mohrenlande ist wieder da !
Hurra ! Vivat ! Papa, hier haben wir den Onkel mit den Elefantengeschichten und Löwengeschichten ! Er ist wieder da ! Hurra, Herr Mohrenkönig, erzählen Sie uns eine Geschichte von dem großen Affen und dem Krokodil und den schwarzen Männern, welche sich nie zu waschen brauchen, weil es doch nichts hilft, und welche sich nicht anzuziehen brauchen, weil sie gar keine Kleider haben, und welchen Sie so lange Zeit die Stiefel putzen und die Röcke ausklopfen mussten.
39L’ironie est évidente : c’est l’image de l’Afrique transmise par les parents qui est ici exprimée et reproduite par les enfants, avec toutes les contradictions ridicules que cela comporte : par exemple, les Noirs qui ne s’habillent pas, parce qu’ils n’ont pas de vêtements, mais à qui Leonhard a dû cependant cirer les bottes ! De toute évidence, Raabe vise ceux qui se contentent de cette image uniforme de l’Afrique et qui la transmettent à leurs enfants. Cette Afrique de l’exotisme et du tourisme, des préjugés et des idées reçues ne l’intéresse point, puisque son héros Leonhard n’accède pas aux sollicitations des enfants ; ce qui semble plus important à ses yeux, c’est l’autre dimension du continent, l’Afrique fantomatique qui vous attire pour mieux vous rejeter, l’Afrique des mythes, l’Afrique « miroir aux alouettes ». L’aventure africaine de Leonhard est hissée au rang de symbole pour exprimer le point le plus bas que peut atteindre l’homme dans la voie de la déchéance. C’est ce qu’un critique expliquait dans une de ses réflexions personnelles sur ce roman [5] :
Wer befand sich nicht auf dem Wege zum Mondgebirge, und wer kam weiter als bis Abu Telfan im Turmukielande ? Dieses Buch der Heimkehr ist für alle jene geschrieben, welche auch aus Abu Telfan gerettet wurden und nun wieder zu Nippenburg sitzen, um das Leben in Geduld hinzunehmen, wie es ein Tag dem anderen gibt. Dass weder das Mondgebirge noch der Ort Abu Telfan auf der Karte von Afrika zu suchen seien, hat der Verfasser in dem Vorwort selbst ausgesprochen.
41En effet, alors que s’achevaient les travaux d’impression du manuscrit de Abu Telfan, l’éditeur demanda à Raabe de fournir, à l’intention des journalistes, un petit texte pour annoncer la parution prochaine du roman. Le texte fourni par Raabe commence par une phrase qui ressemble bien à un avertissement : « Abu Telfan ist trotz dem fremdländlichen Titel kein afrikanischer, sondern ein deutscher Roman im tiefsten Sinne des Wortes » [6]. Cette mise au point traduit sans aucun doute l’ambiguïté de l’attitude personnelle de Raabe face à l’Afrique ; car, au-delà du scepticisme ou du pessimisme qu’il exprime, l’auteur est visiblement attiré par ce continent [7].
Stopfkuchen ou la négation du mythe de l’Eldorado africain
42Si Abu Telfan avait été le seul roman de Raabe où ce dernier évoque l’Afrique, on aurait pu dire que celle-ci n’a fait qu’une apparition fortuite dans l’imagination de l’écrivain allemand ; on n’accorderait alors à cette apparition pas plus d’importance qu’à celle d’une météorite. Or, en 1891 – vingt-trois ans après Abu Telfan – Raabe publie Stopfkuchen : Eine Seeund Mordgeschichte. Ici aussi, il est question d’un émigré allemand nommé Eduard, revenu lui aussi d’Afrique (plus précisément d’Afrique du Sud). La continuité de ce roman avec Abu Telfan est établie par le fait que le bateau sur lequel on retrouve Eduard s’appelle, le « Leonhard Hagebucher » : ainsi la parenté d’Eduard avec Leonhard Hagebucher, le héros de Abu Telfan, est sinon déclarée, du moins suggérée. Comme dans Abu Telfan, l’action de Stopfkuchen se passe dans une obscure commune d’Allemagne et la vie quotidienne des petites gens constitue le tableau de fond. La critique de la société allemande est l’objectif principal de l’auteur ; c’est dire que, ici aussi, l’Afrique apparaît comme un épiphénomène, éloigné du sujet central, car le seul et unique lien direct de Stopfkuchen avec l’Afrique est le narrateur Eduard qui en est revenu et qui y retournera. Mais au-delà de cet aspect superficiel, au-delà des ressemblances formelles, il convient d’esquisser la parenté profonde des deux romans Abu Telfan et Stopfkuchen sur le thème de l’Afrique, et de montrer que Raabe a véritablement tissé le fil de l’un au bout du fil de l’autre.
43Eduard, ancien médecin sur un bateau, devenu riche fermier installé au Transvaal, fait un voyage sur sa terre natale allemande où il a toutes les chances d’impressionner les autres à cause de sa carrière, considérée comme un modèle de réussite : il a acquis non seulement de la culture, mais aussi de la richesse, du prestige et des relations. Le Président de la République d’Afrique du Sud compte parmi ses amis ; c’est avec une superbe assurance qu’il déclare, dès les premières lignes du récit, combien « il lui tient à cœur de prouver qu’il peut encore se compter parmi les gens cultivés », bien que la terre soit devenue la source de sa principale richesse. En outre, Eduard est auréolé de la gloire de celui qui a connu l’aventure pardelà les mers : c’est donc un homme qui revient au pays avec tout ce qu’il faut pour épater ses compatriotes qui, à ses yeux, ne peuvent être que des « campagnards ». Mais ce retour va être moins glorieux que prévu.
44En effet, parmi les camarades d’enfance que retrouve Eduard, deux personnages sont mis en évidence : d’abord Störzer, celui grâce à qui Eduard avait appris les récits d’aventuriers et qui, pour ainsi dire, lui a donné l’idée de « sortir de son trou » pour prendre l’air du large. Eduard sait gré à cet ami de lui avoir fait découvrir le récit passionnant des voyages de Le Vaillant au cœur de l’Afrique, traduit en allemand et annoté par Johann Reinhold Forster, ouvrage décisif qui a fait du modeste médecin un riche fermier d’Afrique du Sud. Il y a ensuite Heinrich Schaumann, autre camarade d’enfance et parfait fainéant. Connu pour sa goinfrerie, il avait été surnommé « Stopfkuchen » (gâteau fourré) par ses camarades qui signifiaient par là qu’il ne savait rien faire d’autre que de se gaver. En fait, c’est sur lui, Stopfkuchen (alias Heinrich Schaumann), que se concentre le récit, car il est parvenu, à force de persévérance, à utiliser ses défauts comme tremplin vers une vie d’aisance et de notoriété. Il est en effet le personnage central du roman, une espèce de chef d’orchestre qui ordonne et coordonne tous les fils du récit ; bref, l’histoire de ce « laissé-pour-compte », parvenu au rang de notable, est au centre de ce roman aux multiples ramifications.
45Même si, dans la trame du roman, on ne perçoit a priori rien qui soit centré sur l’Afrique, il n’en demeure pas moins que tout le récit nous est transcrit et transmis exclusivement par Eduard, « l’Africain » du roman. Le personnage est en effet ironiquement appelé ainsi comme Leonhard Hagebucher dans Abu Telfan. Il n’est pas le personnage central de Stopfkuchen (comme l’est Leonhard Hagebucher dans Abu Telfan ), mais il est le confident du « héros » Heinrich Schaumann ; c’est lui qui, pour ainsi dire, « interviewe » Schaumann et rapporte ses propos. Il est le « nègre » de Schaumann au sens où il écrit l’histoire que ce dernier ne peut rédiger lui-même faute de talent. Sans la plume d’Eduard, l’histoire racontée par Heinrich Schaumann ne parviendrait pas au lecteur et à la postérité. Loin d’être un personnage de second plan, Eduard est donc le complément indispensable de Schaumann. Ici se révèle la continuité avec Leonhard Hagebucher, héros d’Abu Telfan. Leonhard Hagebucher aurait pu écrire l’histoire de son aventure en Afrique, mais il ne l’a pas fait, parce que cette histoire est peu glorieuse et ne mérite guère d’être publiée ; aussi se contentera-t-il de la raconter par bribes à un cercle restreint. Eduard en revanche avait toutes les raisons de raconter et de publier le récit de son séjour africain car il est l’exemple même du succès. Mais lorsqu’il rentre au pays natal, c’est l’histoire d’un autre qu’il se voit contraint d’écrire, et qui plus est, l’histoire d’un ancien « fainéant » qui n’est « jamais sorti de son trou ». En effet, l’histoire pourtant banale de Heinrich Schaumann éclipse totalement la vie aventureuse d’Eduard en Afrique. En fin de compte, cette épopée africaine, qu’elle ait été fructueuse pour l’un ou douloureuse pour l’autre, ne mérite guère d’être vantée, encore moins imitée. À travers le personnage d’Eduard comme celui de Leonhard Hagebucher, le mythe de l’Afrique, terre d’exotisme, de richesses et d’attrait, est dénoncé, car c’est à la sauvette et par des chemins détournés que l’illustre Eduard quitte son hôtel pour aller prendre le bateau et retourner en Afrique. Il prend la fuite devant Stopfkuchen et pour éviter de subir l’opprobre général. Il retourne en Afrique parce que celle-ci est son dernier refuge, son Eldorado, son paradis à lui. Mais quel paradis ? L’Afrique, même quand elle paraît un Eldorado, reste la terre du bannissement et de la damnation, aussi bien pour Leonhard que pour Eduard.
46Ainsi, le paradigme moderne de l’Afrique illustré par Raabe oppose civilisation et barbarie, en associant l’Allemagne – c’est-à-dire l’Europe – à la modernité, et en rejetant l’Afrique à la périphérie pour mieux l’ancrer dans la barbarie. Cette position périphérique rend l’Afrique parfois plus attirante, mais cet attrait est celui de la nostalgie et du primitivisme. L’Afrique des rêves de Raabe est celle des clichés et des préjugés, tantôt étrange, tantôt merveilleuse ; c’est Turmukie, la terre des Maures dans Abu Telfan, c’est Kaffraria, la terre des Cafres dans Stopfkuchen. Toujours peuplée d’animaux sauvages de tous genres, elle est aussi une mine d’or qui recèle bien d’autres richesses, fascinante mais dangereuse. L’Afrique de Raabe porte donc une tare congénitale dont on trouve des illustrations, certes marginales, mais révélatrices, dans plusieurs œuvres d’autres grands écrivains allemands des XIXe et XXe siècles, notamment dans Ein Bekenntnis de Theodor Storm [8], dans Effi Briest ou dans Frau Jenny Treibel de Theodor Fontane, dans Das Sinngedicht de Gottfried Keller, dans Die schwarze Maske et dans Der Schuß im Park de Gerhart Hauptmann [9], et même dans Trommeln in der Nacht de Bertolt Brecht [10], un écrivain que nul ne saurait qualifier de raciste ou de colonialiste.
Un paradigme postcolonial ?
47Un constat s’impose : l’Afrique n’a jamais été absente de la littérature allemande depuis ses origines, mais elle n’y a jamais occupé une place majeure. Les grands auteurs n’évoquent le continent noir que dans des mentions marginales ou dans des œuvres mineures, mais il faut savoir lire leur silence, car, la sagesse africaine nous enseigne que « le silence des grands cache la parole des dieux ». Ce que la « grande littérature » allemande ne dit pas, c’est précisément l’essentiel : la nostalgie des origines ressentie par tous les hommes. On peut dire que la fascination que l’Afrique exerce sur l’Europe est une fascination existentielle : c’est l’expression de l’éternelle quête des origines, singulièrement la relation directe entre le singe et l’homme, parenté que l’homme s’acharne vainement à nier ou à ignorer. Dans le catalogue d’une exposition présentée en 1985 à Oldenburg sous le titre Der Afrikaner im deutschen Kinder- und Jugendbuch [11], les organisateurs de l’exposition ont tenté de montrer que la colonisation de l’Afrique par l’Europe illustre la mauvaise compréhension que les Européens avaient de l’Afrique et des Africains. La préface du catalogue avertit le lecteur/visiteur en ces termes (p. 8) :
Der aufmerksame Beobachter wird finden, dass die Ausstellung das Unverständnis der Europäer über den Erdteil zeigt, den sie sich angeeignet haben, und dass die schließliche koloniale Unterwerfung dieser Länder eine Manifestation dieses Unverständnisses war. Im Lichte der Aufklärung, in der großen Sehnsucht nach Klarheit, haben die Europäer zuerst das unklare Dunkel, dann die verlorenen Teile ihrer Vitalität, schließlich alles, das, was sie an sich selbst verachten lernten, nach Afrika verlegt, es dort gesucht und es auch dort gefunden.
49Dans le contexte de l’Allemagne d’aujourd’hui, engagée dans un processus de devenir multiculturel, notamment avec des citoyens afro-allemands de plus en plus nombreux et de plus en plus présents dans les médias comme dans la société allemande, il faut espérer que la littérature va illustrer cette nouvelle réalité dans un esprit postcolonial, dénué de toute connotation négative. Car, pour n’avoir pas eu à faire la décolonisation comme les autres anciennes puissances coloniales européennes, l’Allemagne n’a pas encore réellement clôturé le chapitre colonial de son histoire, c’est la littérature qui s’en charge, à l’instar de Hans Christoph Buch ou de Hubert Fichte et surtout de Uwe Timm qui, avec son roman Morenga [12], a revisité l’histoire coloniale allemande (dans le « Deutsch Südwest-Afrika », l’actuelle Namibie) avec le regard critique du présent, livrant les prémisses d’un paradigme postcolonial pour les lettres allemandes.
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