Avant-propos
Pages 133 à 134
Citer cet article
- BRUNEL, Pierre,
- PAGEAUX, Daniel-Henri
- et TOUMSON, Roger,
- Brunel, Pierre.,
- et al.
- Brunel, P.,
- Pageaux, D.-H.
- et Toumson, R.
https://doi.org/10.3917/rlc.302.0133
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- Brunel, P.,
- Pageaux, D.-H.
- et Toumson, R.
- Brunel, Pierre.,
- et al.
- BRUNEL, Pierre,
- PAGEAUX, Daniel-Henri
- et TOUMSON, Roger,
https://doi.org/10.3917/rlc.302.0133
Por el Mar de las Antillas anda un barco de papel : anda y anda el barco barco sin timonel.
1En ce printemps de 2002, la RLC s’est métamorphosée – réel merveilleux oblige… – en un bateau de papier voguant sur la mer des Antilles. Mais, à la différence de l’embarcation rêvée par Nicolas Guillén dans un de ses poèmes-chansons du Son entero, elle est loin d’être « sans timonier »… Outre le triumvirat qui signe ces quelques lignes d’introduction, il y a un équipage venu des deux rives de l’Atlantique et de plus loin (Martinique, États-Unis, Cuba d’un côté, et de l’autre Belgique, France, Pologne, Danemark).
2Un bateau de papier… Peut-être pour conjurer, mais non point oublier tous les autres, dans le passé de la Caraïbe, de tout autre nature, qui lui ont apporté malheurs et douleurs : caravelles, galions, bateaux négriers, canonnières, croiseurs et paquebots de luxe, bâtiments en tout genre, de guerre, de commerce, voire de tourisme. Ils ont défilé pendant cinq siècles de colonisation, autant dire d’acculturation, mais aussi de transculturation. Entendons par là, avec ce concept opératoire proposé dès 1940 par le Cubain Fernando Ortiz, les réponses, les résistances multiformes apportées à l’acculturation et à ses conséquences, la déculturation. C’est ce prodigieux dialogue conflictuel des cultures, c’est ce rapport de forces multiforme dont la Caraïbe a été le théâtre qui font de cet espace, aujourd’hui comme hier, un espace d’études et de réflexions pour le comparatiste.
3Le présent numéro, même dans ses dimensions bien réduites, offre divers exemples ou illustrations de ces tensions entre contenus, espaces culturels, mais aussi entre modèles esthétiques, répertoires thématiques et imaginaires : l’ambivalence des images poétiques chez Saint-John Perse « à la fois démystifiantes et inaugurales », le masque de l’idéologie colonisatrice posé sur une fausse littérature de témoignage féminin (Mayotte Capécia), le métissage culturel (mestizaje cultural), synthèse en mouvement dont Alejo Carpentier s’est fait le champion, une réponse identitaire proposée par deux romancières (Simone Schwartz-Bart et Paule Marshall), avec l’image-métaphore de la toile d’araignée, la toile d’Anancy qui s’oppose à celles de la racine et du rhizome, de nouvelles thématiques chez les écrivains haïtiens, qu’il s’agisse de ceux restés au pays (la thématique de la dégradation remplaçant « l’ensemble indigénisme, marxisme, réel merveilleux ») ou ceux de la diaspora, voire de la « métaspora » canadienne, en quête de nouvelles écritures, enfin l’hybridation comme arme non pas esthétique, mais politique chez le Martiniquais Patrick Chamoiseau.
4On le voit : on ne saurait parler, bien évidemment, d’état présent, sauf à être partiel, fragmentaire. Tout au plus une typologie est ici esquissée, celle de ces « échanges » dont les littératures de la Caraïbe sont l’expression, en privilégiant sans doute la littérature en train de se faire, mais en maintenant un équilibre entre d’une part des approches centrées sur un auteur ou une œuvre, ou sur le parallèle (anglo-francophone) ou sur un cas précis d’intertextualité (Lafcadio Hearn changé en « hypotexte »), et d’autre part sur des phénomènes littéraires et culturels actuels (dialogisme culturel, transaméricanisme et hybridité).
5Il n’y a donc point à chercher dans un quelconque anniversaire ou commémoration l’explication de ce numéro (une première dans l’histoire de notre revue). Il y aurait pourtant, en ce mois de mai 2002, au moins deux raisons sentimentales et symboliques de tourner nos regards vers l’archipel caraïbe et singulièrement la Martinique et la Guadeloupe : le centenaire du drame que fut l’éruption de la Montagne Pelée et la destruction de la ville de Saint-Pierre, le bicentenaire de la geste héroïque de Louis Delgrès préférant la mort à l’esclavage et au reniement des idéaux révolutionnaires.
6C’est l’histoire actuelle, sinon immédiate, qui a été interrogée, sollicitée. Nous n’ignorons rien des dangers qu’entraîne le manque de recul. Mais à la contemplation du merveilleux caraïbe qui a si longuement et si heureusement inspiré poètes et romanciers, reconnaissons que nous avons préféré une attitude moins exaltante, plus mesurée. Nous convions nos lecteurs à la partager : celle qui est intimée par le poète des Armes miraculeuses, Aimé Césaire : « l’oreille collée au sol, pour entendre passer demain ».