Jill Caskey, Adam S. Cohen et Linda Safran (dir.), Art and Architecture of the Middle Ages : Exploring a Connected World, Ithaca et Londres, Cornell University Press, 2023, 377 p. 450 ill. Coul.Et n. et bl.
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Citer cet article
- GUILLOUËT, Jean-Marie,
- Guillouët, Jean-Marie.
- Guillouët, J.-M.
https://doi.org/10.3917/rda.221.0074
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- Guillouët, J.-M.
- Guillouët, Jean-Marie.
- GUILLOUËT, Jean-Marie,
https://doi.org/10.3917/rda.221.0074
1 Cet ouvrage et le résultat éditorial d’un projet à l’ambition tout à fait remarquable, explicitée dans la préface : son objet premier est de fournir aux étudiants des cursus d’histoire ou d’histoire de l’art des universités, sous la forme d’un manuel, la matière d’un panorama de l’art médiéval dans les espaces de la chrétienté latine, byzantine et en terres d’Islam. Porté par des auteurs œuvrant au sein d’institutions canadiennes, particulièrement à l’université de Toronto, ce travail s’inscrit d’abord dans l’actualité et la tradition historiographiques anglo-saxonnes de la discipline, fortement imprégnées par les débats les plus récents sur l’interculturalité et les transferts artistiques, prégnance perceptible dès le titre du volume. Le terme d’interculturalité apparaît d’ailleurs significativement dans l’un des sous-titres du chapitre 7, consacré à la période 1070-1170, peut-être l’un des plus novateurs du livre depuis une perspective académique européenne (Intercultural Contacts and Expressions of Difference). Le lectorat français pourra d’ailleurs mesurer les déplacements opérés durant les vingt-cinq dernières années par les sciences historiques en général – et l’histoire de l’art en particulier – en reprenant à cette occasion le volume fort utile dirigé en 1996 par Christian Heck aux édition Flammarion (Moyen Âge : Chrétienté et Islam) dont le périmètre couvrait déjà les terres chrétiennes latines, byzantines et musulmanes. Ce rapprochement permet de constater les modifications de perspective induites par le passage d’une démarche en silos à une logique horizontale et synchronique, dans chacun des chapitres constituant des séquences peu ou prou séculaires (mi-7e - fin 8e siècle, 960-1070, 1070-1170, 1340-1450…).
2 Précédés de cartes légendées originales, une douzaine de chapitres scandent le texte et l’organisent en autant de séquences sur lesquelles les auteurs s’expliquent dans la préface puis l’introduction. L’enjeu était en effet important car l’échelle mondiale et la perspective transculturelle de ce panorama imposaient que la plus grande attention fût accordée aux scansions chronologiques retenues tant celles-ci devaient s’appliquer avec des pertinences voisines (on ne dira pas égales) pour les trois domaines culturels. À ce titre, bien que le terme soit singulièrement absent de ce volume (sauf erreur de notre part, il n’y apparaît qu’à trois reprises), on reconnaîtra dans ce déplacement méthodologique les effets de l’historiographie récente de l’histoire globale, sensible dans une grande partie du texte. L’un des effets les plus visibles de cette réorientation méthodologique est, par exemple, l’élargissement notable des horizons géographiques des exemples mobilisés pour l’art musulman, débordant de beaucoup la rive sud de la Méditerranée ou la péninsule arabique pour pousser jusqu’aux marges de l’Hindou Kouch et du plateau iranien (manuscrit du Khamsa ou quintet de Nizami en Afghanistan) ou aux confins du Turkistan (mausolée de Ahmed Yasavi).
3 Élément remarquable du projet et signe de ses ambitions d’abord pédagogiques, ce volume est conçu en lien avec un site internet rassemblant pas moins de 350 entrées au moment de la parution du livre et destinées à accompagner ce dernier et à l’enrichir par un riche appareil documentaire et figuratifs actualisé (www.artofthemiddleages.com). Il convient en effet de souligner ici ce premier grand mérite de l’entreprise qui est de fournir aux étudiants comme aux enseignants un corpus renouvelé de documents graphiques fiables, ces documents, comme les nombreux plans d’édifices qui parsèment le volume, sont pédagogiquement fort précieux. Dans chaque chapitre, des œuvres sont plus spécifiquement analysées au sein de séquences courtes intitulées Work in Focus. Elles servent ainsi à fournir au lecteur des exemples précis et documentés, venant à l’appui des articulations du panorama général. Parmi les œuvres ainsi présentées en détail, se retrouvent certains des monuments parmi les plus célèbres du Moyen Âge (les travaux constantiniens de Saint-Pierre de Rome ou le Dôme du Rocher) mais les choix ici faits témoignent surtout d’un souci d’élargissement et de diversification tout à fait bienvenu en consacrant la même logique d’approfondissement documentaire à la Haggada à têtes d’oiseaux, au bateau d’Oseberg, au mausolée des Samanides ou à l’ermitage de Saint-Néophyte. Comme dans le cas du couvent de Wienhausen, ces focus retiennent par ailleurs non seulement les monuments eux-mêmes mais tout aussi bien les éléments de l’ameublement et des pièces mobilières servant à documenter les usages médiévaux (autre enrichissement notable de la tradition académique des monographies bâtimentaires de la discipline). Si, sur un périmètre géographiquement et chronologiquement aussi large, il n’était sans doute pas possible d’échapper à quelques inexactitudes ponctuelles (les statues-colonnes de Saint-Denis ne furent pas détruites à la Révolution mais plus d’une quinzaine d’années plus tôt), il faut saluer ici l’ambition de la démarche de ces trois auteurs (et de l’équipe assemblée derrière eux), il faut rendre grâce aux directeurs de cette publication remarquable qui ont su construire un panorama de plus de douze siècles d’art médiéval à partir de fils problématiques permettant de mettre en rapport les productions des grands territoires culturels du Moyen Âge comme d’en montrer les divergences (Urbanization and Urban Life, Innovative Art Forms and New Consumers, Collective Identities, Connecting Present and Past…). Ce sont aussi les enjeux les plus contemporains des travauxa cadémiques qui se trouvent ainsi installés dans cette perspective interculturelle (Sex and Gender, Building Byzantium, Experiment with Scale, Crossing late Medieval Worlds…).
4 Au détour de chaque consultation du volume, à la lumière d’intérêts spécifiques ponctuels ou durables, des associations parfois inattendues surgissent qui conduisent le lecteur à élargir le cadre même de son questionnement. Il en va ainsi par exemple des pratiques bibliophiliques de Baysunghur 1er, petit-fils de Tamerlan, que les auteurs proposent de rapprocher de celles de Jean de Berry dans une sous-partie consacrée aux fonctions d’affichage de la piété et du prestige dans l’exercice du pouvoir (Power, Prestige, and Piety). Au début de chacun des onze chapitres du volume (à l’exception du dernier, consacré aux réinvestissement modernes et/ou contemporains du Moyen Âge, jusqu’au Musée d’Art Islamique de Doha par Leoh Ming Pei), un encadré plus ou moins développé offre un résumé fort succinct mais pertinent du contexte historique de la séquence chronologique concernée par le chapitre, et cela, pour les trois espaces culturels en jeu. Il convient enfin d’insister sur la grande pertinence et l’utilité pédagogique du matériel documentaire mis à disposition sur le site internet associé à cette publication (cf. supra), en dépit de l’absence d’une bibliographie complète qui aurait pu être utile. S’y trouvent en effet différentes galeries d’images organisées par séquences chronologiques, par types d’objet ou par thématiques, des plans fiables et mis à jour comme des cartes interactives ou des frises chronologiques événementielles ou biographiques permettant aux étudiants de se constituer d’efficaces repères temporels pour les œuvres qu’ils étudient. Une dernière rubrique (Primary Sources) doit enfin être soulignée pour sa très grande utilité pédagogique qui rassemble une série de textes fort souvent mobilisés en histoire de l’art du Moyen Âge, précédés par une mise en contexte introductive et dorénavant donc rendus aisément accessibles par une traduction anglaise contrôlée.
5 En définitive, bien que ce volume soit conçu d’abord à destination d’un public anglo-saxon et qu’il couvre un périmètre bien plus large que celui couramment enseigné dans le cadre des cursus d’histoire de l’art du Moyen Âge des universités en France, il faut remercier ses trois auteurs de n’avoir pas eu peur d’affronter les difficultés d’un projet d’une telle ambition. Il s’avérera indéniablement fort utile aux étudiants d’histoire de l’art comme d’histoire mais également aux enseignants souhaitant disposer d’un outil de référence.