Article de revue

À propos d’une commode

Pages 5 à 7

Citer cet article


  • Jobert, B.
(2023). À propos d’une commode. Revue de l'art, 219(1), 5-7. https://doi.org/10.3917/rda.219.0005.

  • Jobert, Barthélémy.
« À propos d’une commode ». Revue de l'art, 2023/1 N° 219, 2023. p.5-7. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-de-l-art-2023-1-page-5?lang=fr.

  • JOBERT, Barthélémy,
2023. À propos d’une commode. Revue de l'art, 2023/1 N° 219, p.5-7. DOI : 10.3917/rda.219.0005. URL : https://shs.cairn.info/revue-de-l-art-2023-1-page-5?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rda.219.0005


1 Au centre de la dernière salle de la récente exposition Louis XV, les passions d’un roi à Versailles un meuble, isolé, placé au centre, attirait d’emblée tous les regards : la commode de Gaudreaus et Caffiéri provenant de la chambre à coucher des Petits appartements du souverain. Elle y figura pendant trente-cinq ans, de 1739 jusqu’à sa mort, en 1774. Habituellement présentée à Londres, à la Wallace Collection qui jusqu’à tout récemment ne prêtait jamais, il s’agissait donc d’une occasion exceptionnelle, permettant à un meuble insigne entre tous de retrouver le palais qu’il avait quitté il y a deux cent cinquante ans. Mais elle pouvait faire naître, au-delà, de multiples réflexions.

2 D’abord sur la place des arts décoratifs, et en leur sein des objets mobiliers, dans la définition d’une époque ou la caractérisation d’un style. N’est-ce pas aux meubles ou aux porcelaines que l’on pense d’abord lorsqu’on parle de « rocaille » ou de « Louis XV » ? Dans une exposition qui faisait la part belle aux peintures, avec notamment la reconstitution à l’échelle du décor peint de Chasses exotiques de la galerie des Petits appartements du Roi, ce sont néanmoins des œuvres relevant des arts décoratifs qui pouvaient légitimement apparaître comme les plus spectaculaires : ainsi de la garniture de Vases représentant les quatre éléments de Kändler et Eberlein venue de Dresde, du Lustre à neuf bras de lumière exécuté pour la marquise de Pompadour habituellement à la Bibliothèque Mazarine, ou de la Pendule à orgue en porcelaine et bronze doré conservée au Petit Palais à Paris. Et dans cette dernière salle où figurait la commode de Gaudreaus, deux meubles tout aussi emblématiques des deux maîtresses les plus célèbres de Louis XV, figuraient chacun sous leurs portraits respectifs peints par Drouais à quelques années d’intervalle, un secrétaire en laque et bronze pour la Pompadour (collection particulière) et la commode à plaques en porcelaine de Sèvres pour la du Barry (Louvre). Pourtant, la peinture continue à tenir la toute première place dans les musées ou les expositions, et finalement dans la conception globale de l’art partagée par le plus large public, loin devant la sculpture et le dessin, pour ne rien dire de l’estampe, et encore moins, donc, de ce qui relève de la catégorie générale des « arts décoratifs ». Commencer, comme cela a été fait à Versailles, comme cela se fait aussi timidement dans la présentation de certaines collections permanentes, à mêler ces différentes formes d’expression artistique, c’est faire droit à une véritable histoire de l’art cherchant à retrouver l’esprit mais aussi la pratique de temps où cette séparation entre les arts était nettement moins marquée. Une simple étude de prix, où l’on découvrira que la porcelaine pouvait être bien plus coûteuse qu’un chef-d’œuvre de la peinture contemporaine, suffirait à le montrer. Encore faut-il oser, et plus trivialement se donner les moyens de le faire, sans se limiter, ce qui est déjà beaucoup, aux seules expositions temporaires.

3 Deuxième réflexion, le fait qu’il s’agisse d’un premier prêt de la Wallace Collection à un musée français. À vrai-dire, cette contribution à l’exposition Louis XV est double, puisqu’à la commode de la chambre du roi s’ajoute un important tableau de Nicolas de Largillière et de son atelier, Madame de Ventadour avec Louis XIV et ses héritiers, datant de ca 1715. Dans l’un et l’autre cas, leur présence était tout à fait justifiée par le propos, comme par l’organisation même de l’exposition. Et le nombre très restreint de prêts consentis par la Wallace Collection depuis que la possibilité lui en a été donnée, notamment par un accord entre trustees et la direction de l’établissement, démontre, s’il en était besoin, qu’on n’est pas entré ici dans une politique débridée et tous azimuts. Nul doute que la qualité (et la rareté) de ces prêts engagera les institutions receveuses à accepter, le cas échéant, des demandes analogues venues de la Wallace Collection pour ses propres manifestations. Elle suit ainsi le chemin d’autres musées comparables, comme la Frick Collection à New York, où sont exclues du prêt les œuvres faisant partie de la donation d’origine, mais pas celles acquises postérieurement : c’est ainsi qu’on pourra admirer à Chantilly, dans quelques semaines, La Comtesse d’Haussonville d’Ingres, à Chantilly, musée qui ne prête quant à lui jamais (sauf là encore les quelques œuvres entrées après le legs du duc d’Aumale), mais qui a bénéficié, ces dernières années, de prêts importants sans aucune réciprocité, par exemple La Dame au bain de François Clouet, un des trésors de National Gallery à Washington. Comme quoi la qualité et l’intérêt scientifique d’une manifestation, et la rigueur de l’institution organisatrice, peuvent suffire à entraîner d’importantes contributions sans aucun espoir d’en obtenir en retour, justifiant par là-même de ne pas remettre en cause telle disposition juridique qui apparaîtrait comme trop contraignante au regard de la vie actuelle des musées.

4 Un troisième point pourrait toucher, justement à la place des « pièces exceptionnelles » dans l’organisation des expositions. On avait cru sentir, avec la crise induite par la COVID, avec aussi la prise en compte du réchauffement climatique dans l’activité des musées, à un recentrage sur les collections permanentes et à une diminution significative des prêts extérieurs. Or ce printemps va occasionner, à Paris seulement, des manifestations allant dans un sens contraire : Manet/Degas au musée d’Orsay, avec non seulement un magnifique ensemble d’œuvres issues du Metropolitan Museum, co-organisateur de l’exposition, mais une kyrielle de prêts venus d’un peu partout, de Saõ Paulo à Brême, de Philadelphie et Providence à Hambourg. À Écouen, à l’occasion de l’exposition Antoine Caron, le musée national de la Renaissance a pu accrocher, dans la galerie où est d’habitude présentée la tenture de David et Bethsabée, la prestigieuse et magnifiquement restaurée Tenture des Valois, venue de Florence complète de ses huit pièces. C’est la première fois qu’on la revoit ainsi en France depuis son départ pour l’Italie en 1589. Et c’est même semble-t-il la première fois depuis le dix-septième siècle qu’elle est intégralement présentée. On aura enfin, en juin, en profitant des travaux menés à Naples, l’occasion de pouvoir admirer au Louvre les insignes chefs-d’œuvres italiens venus du musée de Capodimonte, présentés au sein du Louvre aux côtés des tableaux des mêmes maîtres conservés à Paris. On ne saurait se plaindre de pareilles occasions, qui ne se représenteront jamais. Mais faut-il, pour organiser une exposition temporaire avec quelque chance de succès, accrocher ses wagons à de telles locomotives ? Sachons aussi donner moyens et chances de réussite à des projets moins spectaculaires peut-être, mais pas moins ambitieux pour autant.

5 Par ailleurs, et pour en revenir à notre commode, on aura une pensée pour la question, bientôt débattue au parlement, de l’inaliénabilité des collections nationales. Certes ce meuble n’a pas fait partie des fameuses ventes révolutionnaires qui virent dispersée la plus large partie du mobilier des différentes résidences royales, à commencer par la première d’entre-elles, Versailles. Comme c’était la coutume, il fut donné à la mort de Louis XV au premier gentilhomme de sa chambre, le duc d’Aumont. Resté dans sa descendance, vendu avec le château où il avait fini par aboutir au baron Oberkampf, puis cédé rapidement par celui-ci, il fut acquis par le marquis d’Hertford, grand collectionneur de mobilier du dix-huitième siècle. Hérité par son fils naturel sir Richard Wallace, il fait donc partie, depuis son origine, de la Wallace Collection créée en 1897-1900 par sa veuve, à Londres, dans la résidence familiale. On sait que le Garde-Meuble royal, sous l’Ancien Régime même, procédait à des ventes de mobilier jugé démodé ou inutile : c’est ainsi que fut aliénée une partie des meubles de Boulle possédées par la Couronne. Il n’empêche qu’il s’agit là davantage d’exceptions, surtout si l’on prend en compte l’ampleur des ventes révolutionnaires. Depuis le début du vingtième siècle et Pierre de Nolhac, Versailles n’a cessé d’acquérir, par achats, par dons, par legs ou par dépôts, une partie de ce qui avait été dispersé en 1793-1794. Succès et échecs alternent dans cette politique de long terme dont il semble qu’elle n’aura jamais de fin. Elle ne se limite pas, d’ailleurs, à Versailles : ainsi du rachat, notamment par le Louvre, lorsque cela est possible, des bronzes de la Couronne eux aussi en partie vendus ou échangés jusqu’au Directoire, ou des joyaux et bijoux provenant également des collections royales ou impériales malheureusement volontairement vendus en 1887. Le Louvre, depuis les années 1960, ne cesse de rattraper ce désastre patrimonial, que rien ne nécessitait sauf une idéologie « républicaine » bornée et sectaire. Encore ne le fait-il que partiellement, au fil des occasions (certaines ne se présenteront jamais, les gemmes ou les bijoux ayant abouti dans d’autres collections publiques, en particulier nord-américaines), et à un coût de plus en plus exorbitant. Tout ceci pourrait-il servir de leçons à ceux, plus nombreux qu’on ne le pense, qui ne verraient pas d’un mauvais œil, sinon d’un œil intéressé, la fin, tout ou partie, de l’inaliénabilité des collections publiques ? Qu’on prenne garde à ce que la valeur incontestable de certains motifs n’entraîne pas une remise en cause plus générale. Et même dans le cas de restitutions, notamment aux descendants ou ayant-droit des collectionneurs spoliés pendant la seconde guerre mondiale, ne faut-il pas continuer à passer par des mesures individuelles, la discussion étant en soi déjà une garantie, plutôt que par une disposition d’ensemble, avalisée ensuite par des commissions dont rien ne certifie qu’elles examineront tous les dossiers à fond ? Le système pouvant ensuite être facilement étendu, et pour des cas beaucoup moins justifiés, voire, cela avait déjà été débattu dans le passé, pour « éclaircir » ou « désencombrer » des réserves jugées inutiles et coûteuses. Sur cette question, redoubler de prudence apparaît, au regard de l’histoire, comme une nécessité.

6 Justement, nombre de commodes royales auront été, si l’on peut dire, rachetées par les collections publiques ces dernières années : pour nous en tenir au seul Louis XV, celle de sa chambre au château de Choisy (à Versailles) et une autre provenant de sa chambre à Fontainebleau (acquise par ce château). Dans les deux cas les pièces d’origine ont disparu, ou subi des réaménagements tels qu’on ne peut les y replacer. La commode de Choisy a donc été mise dans un autre appartement princier versaillais, celle de Fontainebleau dans une simple galerie d’exposition. Quant à la chambre des Petits appartements du roi à Versailles, elle reste vide pour l’instant (des photographies ont été prises lors de la venue en France de la commode londonienne, gardant la mémoire d’une restitution nécessairement très temporaire). La commode l’ayant remplacée sous Louis XVI est aujourd’hui conservée à Chantilly, donc inaccessible. Le lit a lui aussi depuis longtemps disparu et si une restitution a été récemment tentée, elle n’a pas été mise en place à la suite de l’achat, par Versailles, comme des originaux, de copies modernes de fauteuils anciens dus au même artisan qui l’avait sculptée. Celle-ci était de toute façon déjà discutée car ne se fondant pas suffisamment sur des documents d’époque. L’audace qui avait présidé aux restitutions ou reconstitutions de l’époque de Gérald van der Kemp, pour des pièces aussi emblématiques que la Galerie des Glaces, ou les Chambres du Roi et de la Reine, où l’on n’avait hésité ni devant le recours aux équivalents, ni devant le moulage ou la copie assumés comme tels, ni parfois devant une certaine invention quand les sources manquaient, semble avoir pratiquement disparu. Si le retour à Versailles, tout provisoire, de la commode de Gaudreaus pouvait provoquer une réflexion plus générale aboutissant à un renouveau de la doctrine en matière de remeublement, de restauration ou de restitution, son utilité dépasserait sa simple présence, spectaculaire et encore inespérée il y a quelques années, à une exposition temporaire, si passionnante ou réussie fût-elle. Souhaitons la pour conclure les quelques pensées que ce retour aura suscitées.


Date de mise en ligne : 25/07/2023

https://doi.org/10.3917/rda.219.0005