Compte rendu

Michel Laclotte (1929-2021)

Pages 78 à 79

Citer cet article


  • Sénéchal, P.
(2022). Michel Laclotte (1929-2021) Revue de l'art, 217(3), 78-79. https://doi.org/10.3917/rda.217.0078.

  • Sénéchal, Philippe.
« Michel Laclotte (1929-2021) ». Revue de l'art, 2022/3 N° 217, 2022. p.78-79. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-de-l-art-2022-3-page-78?lang=fr.

  • SÉNÉCHAL, Philippe,
2022. Michel Laclotte (1929-2021) Revue de l'art, 2022/3 N° 217, p.78-79. DOI : 10.3917/rda.217.0078. URL : https://shs.cairn.info/revue-de-l-art-2022-3-page-78?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rda.217.0078


Notes

  • [1]
    M. Laclotte, « Vélasquez et Duccio, Altdorfer et Hogarth, Bermejo et Liss, Paget et le Maître de la Virgo inter Virgines, Philips Koninck et Stefan Lochner, Venetsianov et Elsheimer, Grünewald, Campin, Masaccio ». Histoires de musées : souvenirs d’un conservateur, Paris, Scala, 2003.
  • [2]
    Il pensait aussi à des spécificités nationales. Ainsi, il retrouvait chez Liotard, Vallotton et Jean-Luc Godard une forme d’humour froid et perçant qu’il jugeait intrinsèquement helvétique.
  • [3]
    Il montra aussi son attachement à sa région natale en donnant au musée des Beaux-Arts de Rennes l’essentiel de sa collection de tableaux.
  • [4]
    Il a légué ses dossiers et ses photographies à la Documentation des Peintures du Louvre.
  • [5]
    Avec lequel il dirigea l’Histoire artistique de l’Europe aux éditions du Seuil.
  • [6]
    Il s’en explique dans son autobiographie et dans « La Direction du musée du Louvre, 1987-1994 », Autopsie du musée : études de cas (1880-2010), A. Callu (dir.), Paris, CNRS éditions, 2016, p. 89-95. En ligne depuis 2019 : https://books.openedition.org/editionscnrs/29131?lang=en (consulté le 27 juill. 2022).
  • [7]
    Celui du Louvre vient d’être très heureusement baptisé de son nom.
  • [8]
    Voir D. Païni, « “Il fallait transformer ces recherches savantes, scientifiques et techniques en un discours susceptible d’être entendu par un public large”, propos réunis par Odile Tankéré, le 2 novembre 2011 », La télévision et les arts. Soixante années de production, R. Hamery (dir.), Rennes, PUR, 2014, p. 231-242. En ligne depuis 2019 : https://books.openedition.org/pur/75797?lang=en (consulté le 27 juill. 2022).
  • [9]
    Par exemple, lucide devant l’indifférence croissante envers lui, depuis qu’il n’était plus en position de pouvoir, Michel Laclotte renonça vite, après son départ à la retraite, à participer aux dîners du Siècle.
  • [10]
    Il était particulièrement heureux de voir le flambeau des études sur la peinture italienne du Moyen Âge et de la Renaissance repris par de jeunes conservateurs ou universitaires tels que Thomas Bohl, Corentin Dury, Matteo Gianeselli, Valentina Hristova ou Neville Rowley.

1 Après une vie consacrée ad majorem Picturae gloriam, Michel Laclotte s’est éteint le 10 août 2021 à Montauban. Il aura profondément changé le panorama culturel français. Dans tous les domaines où il exerça il fut un bâtisseur et un réformateur. S’il n’avait pas été conservateur de musée, il aurait pu être un grand architecte. Au reste, peu de choses le passionnaient plus que de discuter avec les architectes et les programmistes, de comprendre le potentiel d’un espace et de le redessiner mentalement. On se rappellera ainsi son partenariat amical et efficace avec Gae Aulenti à Orsay ou avec I. M. Pei au Louvre. Imaginer la nouvelle destinée de la salle Labrouste, du Magasin central de la Bibliothèque nationale et des divers niveaux de la galerie Colbert, au fil des âpres négociations pour l’installation dans le quartier Richelieu de l’Institut national d’histoire de l’art, fut une de ses dernières grandes joies. Ennemi des gestes architecturaux gratuits, il était conscient de l’épaisseur historique des bâtiments et de sa double responsabilité en tant que maître d’ouvrage : respecter le patrimoine et donner un usage pertinent à l’édifice pour les exigences du temps présent et du futur. D’où, pour lui, une égale évidence : le refus des pastiches et l’appel à des designers contemporains, comme lorsqu’il demanda à Pierre Paulin le mobilier de la Grande Galerie du Louvre en 1968.

2 Il fit partie des reconstructeurs de la France d’après-guerre et embrassa les défis de son époque avec enthousiasme. Le jeune Breton, né à Saint-Malo le 27 octobre 1929, avait choisi son camp dès son arrivée à Paris : celui de la modernité dans la création artistique, et cela sans exclusive. Il fut autant l’ami de Pierre Soulages que d’Avigdor Arikha. Il craignait par-dessus tout le contentement satisfait d’institutions ronronnantes. Déçu par les cours d’histoire de l’art de la Sorbonne des années 1950, il n’en fut que plus ébloui toute sa vie par la vitalité des universitaires italiens, de son maître Roberto Longhi à son ami Enrico Castelnuovo, et par les audacieuses entreprises et la largeur de vues d’André Chastel. Ce dernier venait enfin replacer la France dans le concert des nations savantes et bâtir de nouveaux outils pour la recherche. Par deux fois, Michel Laclotte marcha sur ses brisées : en dirigeant la Revue de l’Art, de 1988 à 1991 en menant à son terme le projet d’un Institut national d’histoire de l’art. Et il lui savait gré d’avoir ôté à l’Académie des beaux-arts – qu’il honnissait, entre autres, pour avoir accepté Georges Wildenstein dans ses rangs – la tutelle de la Villa Médicis.

3 En tout, Michel Laclotte fut un assembleur et un rassembleur. Historien de l’art, il connaissait la peinture de tous les siècles et de tous les pays. En témoignent notamment les irremplaçables dictionnaires qu’il dirigea chez Larousse, en compagnie de Jean-Pierre Cuzin puis d’Arnauld Pierre. Il envisageait mentalement la peinture comme un concert où chaque instrument apportait sa note particulière et indispensable, comme une gigantesque réunion d’artistes, avec ses élus et ses réprouvés, bien classés comme dans un Jugement dernier de Fra Angelico. Et, avec un patriotisme très affirmé, il s’agaçait que quelques héros manquassent à l’appel au musée du Louvre, dont il défendait la mission universelle. Dans son autobiographie parue en 2003, la liste des grands absents était comme une épine dans la chair, mais sonne aussi comme un mémento destiné à ses successeurs et comme une ardente obligation de veille jusqu’à l’acquisition rêvée [1]. Il put s’enorgueillir d’avoir fait entrer au musée du Louvre des géants comme Piero della Francesca ou Caspar David Friedrich. Mais ce désir de complétude n’était pas celui d’un collectionneur de figurines Panini. Pour lui, selon une vision toute focillonienne, les artistes dialoguent à travers le temps et constituent des familles d’esprit [2]. Et idéalement, ils devaient pouvoir le faire dans le musée. Ses activités de jeune conservateur à l’Inspection des musées, sous la stimulante férule de Jean Vergnet-Ruiz, lui avaient permis de sillonner tout l’hexagone et d’acquérir une connaissance incomparable des richesses dispersées sur tout le territoire [3]. Il en fit son miel toute sa vie. Les redécouvertes et les brillantes attributions qu’il apporta dans De Giotto à Bellini (Paris, Orangerie, 1956) lancèrent sa carrière. Dans un empan chronologique plus resserré qu’au Louvre, on sait combien il œuvra pour réunir et mettre en gloire les primitifs de la collection Campana au Petit Palais d’Avignon. En préfigurant le musée d’Orsay, qui fut inauguré en 1986, il encouragea ses équipes à attirer sous un même toit des pièces capitales d’un puzzle beaucoup plus complexe que ne le voulait la doxa sur l’art du xixe siècle, tant par des échanges avec des musées en région que par des acquisitions, particulièrement pour les écoles étrangères. D’autre part, peu d’activités de connoisseurship lui plaisaient autant que la reconstitution de retables démembrés. Il le fit à de nombreuses reprises dans des expositions, de celle sur les retables italiens du xiiie siècle au xve siècle au Louvre (1978) à son chant du cygne, Fra Angelico, Botticelli… Chefs-d’œuvre retrouvés (Chantilly, musée Condé, 2014) – où, avec la complicité de Nathalie Volle et de Neville Rowley, il reconstitua une Thébaïde de Fra Angelico –, en passant par Polyptyques. Le tableau multiple du Moyen Âge au xx e siècle au Louvre (1990). Mais il ne se fiait pas à sa seule mémoire. Pour aider l’œil, les photothèques étaient pour lui, comme pour tout bon connaisseur, un outil fondamental. Quant aux restaurations et aux études de laboratoire, elles suscitaient tout son intérêt. Son appui au développement de documentations dans les départements du Louvre, en particulier de celui du département des Peintures [4], enrichi sans relâche par Jacques Foucart, fut sans faille et il transplanta ce modèle au musée d’Orsay. À la fin de sa vie, la création à l’INHA du Répertoire des peintures françaises dans les collections publiques françaises (RETIF), fut un ultime témoignage de son désir de découverte et de préservation du patrimoine et de sa soif de partage des connaissances, tant avec les spécialistes du monde entier, d’Everett Fahy à New York à Nicola Spinosa à Naples, qu’avec les novices, devenus des disciples, ou avec les simples curieux, grâce à l’outil informatique.

Michel Laclotte et François Mitterrand, président de la République, devant des maquettes préparatoires lors de l'élaboration du musée d'Orsay, 1983, Paris, musée d'Orsay.

Description de l'image par IA : Deux hommes en costume discutent devant des maquettes dans un bureau.

Michel Laclotte et François Mitterrand, président de la République, devant des maquettes préparatoires lors de l'élaboration du musée d'Orsay, 1983, Paris, musée d'Orsay.

© Jim Purcell/ADAGP.

4 Sa curiosité boulimique se lit aussi dans la liste des expositions qu’il a organisées ou auxquelles il collabora, tant en France qu’à l’étranger. En dehors de ses chers primitifs, il aborda, entre autres, le Grand Siècle louis-quatorzien, le romantisme allemand, le xvie siècle européen et particulièrement le Cinquecento vénitien, dans l’exceptionnelle anthologie présentée au Grand Palais, Le siècle de Titien, en 1993. Dans les musées, il savait parfaitement passer pardessus ses goûts personnels pour aider au développement des collections. Il ne se privait pas de dire combien il trouvait hideux les vases de Sèvres du temps de Madame de Pompadour, mais appuya toujours les souhaits d’enrichissement du département des Objets d’art et n’imagina pas Orsay sans un accent inédit sur la sculpture, forme d’art à laquelle il était assez peu sensible. S’il souhaitait ouvrir le musée tous azimuts, c’est qu’il était profondément historien. Ayant échoué au concours d’entrée à l’École des chartes, il n’en avait pas moins gardé un profond intérêt pour une vision complète du passé et avait un immense respect pour l’érudition. La plupart de ses plus proches amis furent des chartistes, Jean et Chantal Coural, Alain Dufour, Jean-Pierre Babelon. Au musée d’Orsay, il tint tête à certaines propositions un peu mécanistes de Madeleine Rebérioux et à une sorte d’instrumentalisation didactique des artefacts, mais il encouragea les travaux transdisciplinaires de Luce Abélès sur les écrivains et les arts ou l’approche anthropologique de Chantal Georgel. Il noua un dialogue fécond et durable avec Georges Duby [5] et professait une grande admiration pour Francis Haskell. Du reste, l’histoire des collections et du goût le passionnait et il se réjouissait de l’essor qu’Antoine Schnapper donna à cette branche de la recherche en France. Il œuvra au rapprochement entre les musées et le monde universitaire, confiant du reste la grande rétrospective David au Louvre au même Schnapper et à la conservatrice Arlette Sérullaz en 1989 et, plus tard, organisant avec Alain Schnapp et ses équipes le fonctionnement mixte de l’INHA. Ennemi des chapelles, il n’hésitait pas non plus à laisser le champ libre à des historiens de l’art pratiquant des méthodes très éloignées des siennes, comme Régis Michel, responsable d’un mémorable colloque polémique organisé parallèlement à l’exposition David. Pour Michel Laclotte, comptaient avant tout le talent, la probité, le dévouement à la chose publique, la modestie… et l’humour. Il détestait les tièdes, ceux qui n’étaient pas « pure laine », les béni-oui-oui, les arrivistes, ceux qui « ne se prennent pas pour la queue de la poire », et les spécialistes étroits et gris. C’était un vrai chef, conscient de sa valeur, mais n’imaginant pas de gouverner seul, comme le manifeste la création du collège des conservateurs qu’il réunissait au Louvre quand il le dirigea. Il savait s’appuyer sur des administrateurs, mais refusait que la technostructure s’emparât du pouvoir dans les établissements publics de la Culture [6].

5 Le gai savoir pratiqué par Michel Laclotte ne s’arrêtait pas aux arts plastiques. Il était passionné de cinéma, avec des goûts très arrêtés. Ainsi, cet homme si pudique sur sa vie familiale et sentimentale était horrifié par mon amour pour les mélodrames de Douglas Sirk. Une des premières questions qu’il posait à tous ses interlocuteurs était : « Truffaut ou Godard ? ». Mais son amour pour la musique était sans doute encore plus fort. Je l’ai accompagné une fois en mission à Londres du temps de la préfiguration de l’INHA. Nous devions visiter l’Institut Courtauld et sa précieuse Witt Library, mais ce qui l’excitait le plus, c’était le fait que nous avions des places à Covent Garden pour voir la Traviata dirigée par sir Georg Solti, avec Angela Gheorghiu dans le rôle-titre. Plus sérieusement, l’Opéra national de Paris s’enorgueillit de l’avoir compté au nombre de ses administrateurs pendant quinze ans, de 1994 à 2009, et la musique occupa une place de choix au musée d’Orsay, avec la programmation de Jean-Michel Nectoux, et au musée du Louvre, avec celle de Monique Devaux. Grâce à Michel Laclotte, les musées voyaient leurs missions s’élargir et les activités pédagogiques et culturelles connurent un essor sans précédent, dont toutes les institutions muséales françaises sont aujourd’hui redevables. Dans les auditoriums d’Orsay et du Louvre [7], non seulement toutes les formes d’art étaient convoquées mais des rencontres scientifiques de grande qualité, colloques ou cycles de conférences y étaient organisées. Cette programmation culturelle fit du Louvre le lieu privilégié des débats de la discipline avant l’ouverture de l’INHA. Michel Laclotte avait su faire confiance à Jean Galard, à Guy Cogeval, à Matthias Waschek et à Dominique Païni. Ce dernier, en charge de l’audiovisuel, le convainquit de donner son feu vert à Alain Jaubert pour la superbe série Palettes et à Nicolas Philibert pour le tournage de La ville Louvre (1990). Virent le jour aussi de passionnantes vidéos sous forme d’entretiens avec les plus grands historiens de l’art, dont celui que Michel Laclotte mena lui-même en 1989 avec un des connaisseurs qu’il admirait le plus, Charles Sterling, et qui fut sous-titré « Un chasseur dans la nuit médiévale [8] ». Bien après avoir quitté le Louvre, Laclotte continua à s’intéresser à la réalisation de vidéos, qui témoignent bien du fait qu’il était sensible à l’histoire sociale de l’art. En 2002 fut réalisée une série co-produite par Arte France, Les foyers de création, qui ne connut hélas que trois numéros : Assise, 1300 ; Bruges, 1434 ; et Rome, 1785.

6 Toutefois, c’est l’écrit qui était son terrain préféré. Sa production écrite est immense et son style incisif et sans afféterie. En particulier, ses ouvrages sur l’École d’Avignon valent autant par le contenu scientifique que par le verbe. Admirateur de Longhi, il n’essayait pas d’imiter sa prose coruscante mais voulait que les écrits savants fussent rédigés dans une belle langue, sans jargon. Et pour lui, chaque parution d’un volume de la Correspondance de Flaubert dans la Pléiade était une vraie fête. Hélas, une fois à la retraite, il renonça progressivement à écrire l’ouvrage sur Giovanni Bellini qu’il avait promis à Jean-François Barrielle pour les éditions Hazan et n’écrivit plus de textes de longue haleine, se limitant à de brèves, mais essentielles, contributions. Fort heureusement, il était aussi brillant à l’oral. Comprenant bien que Michel Laclotte était souvent déprimé depuis qu’il n’était plus sous les feux de la rampe [9], Philippe Durey eut la riche idée de lui confier un cours à l’École du Louvre sur les primitifs italiens. Ce furent pour ses auditeurs et pour lui-même trois années enchantées. Il adorait transmettre, avec brio, profondeur et drôlerie. Son héritage est donc bien vivant, non seulement au travers des institutions qu’il a créées ou métamorphosées et par son œuvre scientifique, mais par son enseignement dispensé aux nouvelles générations tant à l’École du Louvre qu’à l’INHA [10].


Date de mise en ligne : 27/04/2023

https://doi.org/10.3917/rda.217.0078