Baptiste Brun, Jean Dubuffet et la besogne de l’Art Brut. Critique du primitivisme. Dijon, Presses du réel, 2019, 560 p, nb. ill. coul. et n. & bl.
- Par Emmanuel Pernoud
Page 77b
Citer cet article
- PERNOUD, Emmanuel,
- Pernoud, Emmanuel.
- Pernoud, E.
https://doi.org/10.3917/rda.217.0072a11
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- PERNOUD, Emmanuel,
https://doi.org/10.3917/rda.217.0072a11
1 On ne dira jamais assez combien la recherche actuelle en histoire de l’art est redevable à la collection dirigée par Laurence Bertrand Dorléac aux Presses du réel. On y publie les thèses sinon dans leur intégralité, du moins sans les amputer de leur appareil de notes qui effraie tant les éditeurs. C’est le cas du présent ouvrage qui aborde des thèmes toujours fertiles en débats, comme en témoigne l’actualité éditoriale et muséale : le primitivisme et l’Art Brut. L’auteur interroge la relation historique et intellectuelle qui noue ces deux catégories. À le suivre, l’Art Brut serait une entreprise critique à l’égard du primitivisme et non, comme le veut la vulgate, une simple extension historique de ce dernier. Originale et stimulante, la thèse s’appuie sur une démonstration serrée qui s’organise en trois temps. Il s’agit d’abord de rouvrir le dossier de la réception critique de Dubuffet pour montrer comment ses contemporains d’après-guerre s’efforcèrent, non sans embarras, de situer Dubuffet dans l’histoire déjà longue de la « quête des sources ». Qu’en pensait l’intéressé ? Pour le savoir, il faut le lire de près : deuxième temps de cette étude qui rend justice au Dubuffet écrivain voire philosophe, et qui attribue à l’Art Brut une fonction critique – sa « besogne », dit l’auteur – empêchant de la réduire à une simple catégorie artistique parmi d’autres. La dernière partie du livre, la plus courte et la plus hardie, défend la thèse d’une proximité insoupçonnée de Dubuffet et de Georges Bataille, sur fond de rupture avec le surréalisme. Le premier partagerait avec le second le dépassement du primitivisme par une conception du primitif ramenée de l’ailleurs vers l’ici et le maintenant. L’auteur s’appuie notamment sur des données biographiques, explorant l’entre-deux-guerres du jeune Dubuffet et ses rapports avec le groupe de la rue Blomet, en particulier avec Georges Limbour. Ce n’est pas la partie la plus convaincante de cet ouvrage – au demeurant remarquable et référence désormais indispensable à la compréhension de l’Art Brut – tant l’entreprise de Dubuffet est éloignée de l’anthropologie des images menée par la revue Documents, tant son œuvre est étrangère au tragique de l’auteur de L’Expérience intérieure. Invoquées par Baptiste Brun, les notions de matière et d’informe sont trop élastiques pour pouvoir servir de comparaison avec la pensée de Bataille ; il en va pareillement des références à l’ethnologie, topos de la période. Si démystification du primitivisme il y a chez Dubuffet, elle emprunte bien davantage, à mon sens, aux inversions carnavalesques d’un Alfred Jarry qui, en son temps déjà, malmenait le culte du primitif en le poussant à l’excès et en l’appliquant à la banalité contemporaine, comme Dubuffet le fera en peignant les passagers du métro parisien avec le pinceau d’un Huron ou d’un enfant.