Article de revue

Juliette Dumont, Anaïs Fléchet, Mônica Pimenta Velloso (éd.), Histoire culturelle du Brésil, xixe-xxie siècles, Paris, Éditions de l’IHEAL, 2019, 360 p., ISBN 978-2-91531-070-2

Pages 216 à 218

Citer cet article


  • Lopes, A.-H.
(2024). Juliette Dumont, Anaïs Fléchet, Mônica Pimenta Velloso (éd.), Histoire culturelle du Brésil, xixe-xxie siècles, Paris, Éditions de l’IHEAL, 2019, 360 p., ISBN 978-2-91531-070-2. Revue d’histoire moderne & contemporaine, 71-1(1), 216-218. https://doi.org/10.3917/rhmc.711.0218.

  • Lopes, Antonio Herculano.
« Juliette Dumont, Anaïs Fléchet, Mônica Pimenta Velloso (éd.), Histoire culturelle du Brésil, xixe-xxie siècles, Paris, Éditions de l’IHEAL, 2019, 360 p., ISBN 978-2-91531-070-2 ». Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2024/1 n° 71-1, 2024. p.216-218. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2024-1-page-216?lang=fr.

  • LOPES, Antonio Herculano,
2024. Juliette Dumont, Anaïs Fléchet, Mônica Pimenta Velloso (éd.), Histoire culturelle du Brésil, xixe-xxie siècles, Paris, Éditions de l’IHEAL, 2019, 360 p., ISBN 978-2-91531-070-2. Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2024/1 n° 71-1, p.216-218. DOI : 10.3917/rhmc.711.0218. URL : https://shs.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2024-1-page-216?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhmc.711.0218


1 La simple parution d’un livre sur l’histoire du Brésil en français avec des auteurs brésiliens et français est, en soi, à saluer. Le grand public intéressé par l’histoire d’un autre pays a du mal à trouver dans sa propre langue des lectures qui ne soient pas superficielles et stéréotypées. Le livre dirigé par Juliette Dumont, Anaïs Fléchet et Mônica Velloso remplit ce rôle, en offrant au lecteur francophone treize essais de qualité. Pour le monde académique, le livre a le mérite de favoriser le dialogue entre un regard intérieur et un regard extérieur, ce qui se fait encore de manière limitée. Dans la préface, P. Ory donne le ton : l’histoire doit prendre au sérieux les représentations que les sociétés se font d’elles-mêmes, ce qui se « prouve » à travers les pratiques. L’ouvrage se propose d’offrir un panorama de l’histoire culturelle au Brésil – bien que certains articles échappent à cette stricte caractérisation – entre pratiques et représentations, tout en restant dans le cadre plus large de l’histoire de la culture. Les essais portent principalement sur trois moments clés (la naissance de la nation, le modernisme et la dictature militaire) et sont répartis autour de quatre thèmes : la spécificité d’une histoire culturelle brésilienne, le modernisme, les rapports entre culture et politique et les circulations et transferts.

2 J. Leenhardt examine d’abord les stratégies méthodologiques de Gilberto Freyre dans l’écriture de ses œuvres, qui font de lui un véritable précurseur de ce que l’on appellera la « Nouvelle Histoire ». Il identifie trois thèmes qui animent les choix de Freyre : identité nationale et question raciale, tradition et modernité, et une écriture entre sciences sociales et littérature. Le premier pas vers l’histoire culturelle y serait préfiguré. M. Napolitano propose ensuite un bilan de l’histoire culturelle au Brésil, dont il prévient prudemment qu’il s’agit d’une première ébauche. Le texte se concentre principalement sur São Paulo, ce qui est compréhensible compte tenu de l’insertion institutionnelle de l’auteur et du poids de cet État. Cependant, la centralité de la figure de Sandra Jatahy Pesavento se perd. Pendant les décennies 1990 et 2000, elle a non seulement été la leader incontestée de la diffusion, organisation et institutionnalisation du champ, mais a également produit un travail théorique et appliqué qui reste une référence.

3 L’article d’O. Compagnon attire l’attention sur l’impact de la Première Guerre mondiale sur l’émergence du mouvement moderniste brésilien. À partir de textes et d’images, il montre comment la guerre était ancrée dans l’imaginaire des intellectuels et des artistes de l’époque. M.P. Velloso écrit sur le rôle de la femme moderniste, plus précisément sur Eugenia Moreira. Avec sa coupe de cheveux à la garçonne, son style de vie libertaire et son militantisme communiste, elle révèle un autre aspect peu étudié du mouvement. I. Lustosa traite d’un curieux désintérêt de la part des modernistes envers la culture venue des États-Unis et, pour cela, elle suit la trajectoire de deux intellectuels qui font exception, Monteiro Lobato et Anísio Teixeira. Sans faire partie du bloc « Modernisme », l’article de S. Capanema sur le marin noir João Cândido qui en 1910 était l’un des leaders de la Revolta da Chibata, apporte la perspective de classe et de race qui aide à peindre cette période marquée par la « question sociale » et la fondation en 1922 du Parti communiste. Le texte ne s’arrête pas à la révolte et suit la dispute sur la mémoire de « l’Amiral Noir » jusqu’à nos jours. Il a donc été inclus dans le bloc « Culture et politique ».

4 Les trois essais suivants se concentrent sur la période autour de la dictature militaire. Celui de D. Cunha montre comment des intellectuels conservateurs, dans l’Académie brésilienne des lettres et le Conseil fédéral de la culture, ont cherché à renforcer l’idée d’une culture brésilienne harmonieuse et d’unité dans la diversité. M. Villaça se concentre sur la figure charismatique de Glauber Rocha, qui a navigué entre le révolutionnaire et l’apocalyptique. L’article de R. Patriota suit le théâtre politique de São Paulo des années 1950 aux années 1970 et analyse la pièce Un Cri suspendu dans les airs, de Gianfrancesco Guarnieri (1973). Glauber et Guarnieri ont vécu le dilemme des artistes de l’époque entre un art esthétiquement révolutionnaire et un contenu au service de la révolution. Sans exiger que le livre couvre tous les aspects de la période, il me vient à l’esprit que les années 1970 ont également été riches en nouvelles perspectives pour comprendre la politique au-delà du thème de la révolution.

5 Enfin, le bloc « Circulations et transferts » débute par une étude de M. Morel sur l’abbé de Pradt qui défendait le caractère inévitable de l’indépendance brésilienne, alors que les élites luso-brésiliennes, jusqu’à la veille de la séparation, privilégiaient le maintien de l’empire portugais. Cette analyse est proche de celle de S. Rozeaux qui défend l’originalité irréductible du romantisme brésilien, fondée sur ses relations problématiques et ambiguës avec l’Europe. La faiblesse du marché culturel a conduit les artistes à dépendre de l’État et à prendre leurs distances envers les caractéristiques révolutionnaires ou anarchiques des romantismes européens. L’émergence de la nation et d’une « culture nationale » est ainsi marquée par l’ambiguïté entre tradition et modernité. Celle-ci apparaît dans un autre registre dans les articles de J. Dumont et A. Fléchet. Il s’agit de la construction de l’image que l’on veut projeter de soi vers l’Autre. J. Dumont montre que la diplomatie culturelle brésilienne des années 1920 et 1930 est restée prisonnière de l’idée européenne de « civilisation », incompatible avec les composantes indigènes et africaines de la société. A. Fléchet traite de la difficulté des diplomates brésiliens à intégrer la musique populaire urbaine. La samba n’est mise à l’ordre du jour que dans les années 1970. L’autrice se demande si le décalage entre la politique intérieure de l’armée et sa politique étrangère est dû à une relative autonomie de la diplomatie brésilienne ou à la volonté de vendre une image libérale. Il me semble que dans ce cas l’économie a pris le pas sur l’idéologie : la musique populaire brésilienne fait vendre.

6 Comme tout recueil, l’ouvrage présente des variations de qualité parmi ses articles, mais surmonte le défi du genre : maintenir la cohérence du projet. Si j’ai pointé ici et là quelques faiblesses ou absences, c’est presque par scrupule académique. En définitive, le livre a le mérite de tenir son double rôle : il diffuse auprès d’un public francophone des visions plus nuancées de la société brésilienne et promeut le dialogue savant entre les deux rives de l’Atlantique, un dialogue qui, comme l’analyse le livre lui-même, a une longue histoire.


Date de mise en ligne : 04/06/2024

https://doi.org/10.3917/rhmc.711.0218