Roeland Goorts, War, State and Society in Liège. How a Small State of the Holy Roman Empire Survived the Nine Years’ War (1688-1697), Louvain, Leuven University Press, 2019, 417 p., ISBN 978-94-6270-131-1
- Par Thierry Allain
Pages 169 à 171
Citer cet article
- ALLAIN, Thierry,
- Allain, Thierry.
- Allain, T.
https://doi.org/10.3917/rhmc.691.0171
Citer cet article
- Allain, T.
- Allain, Thierry.
- ALLAIN, Thierry,
https://doi.org/10.3917/rhmc.691.0171
1 Dans cet ouvrage, Roeland Goorts s’interroge sur la capacité d’un État européen de troisième rang à maintenir sa neutralité lors de la guerre de la Ligue d’Augsbourg. Alors que les travaux récents d’histoire militaire et diplomatique sur la région font défaut, le choix de Liège s’avère pertinent. En effet, la principauté était membre du Saint-Empire et intégrée dans le Cercle de Westphalie. Ce statut, conjugué à une faiblesse militaire flagrante, n’empêchait pas les princes-évêques de revendiquer une semi-indépendance dans le contexte créé par les traités de 1648. Une situation stratégique incomparable dans la vallée de la Meuse permettait à Liège de compenser sa modestie démographique, de l’ordre de 150 à 200000 sujets. La réponse à la question posée dans le sous-titre s’organise en neuf chapitres, de longueur très inégale. On peut regretter que le premier ne soit pas une véritable introduction. Bien que présente, la problématisation du sujet, engluée dans un propos trop général, manque de force et de netteté. L’auteur s’attache pourtant, tout au long de son développement, à aborder la totalité des aspects majeurs du sujet. De ce point de vue, les chapitres consacrés aux finances et aux forces armées liégeoises sont les plus copieux mais également les plus réussis. Ils apprendront beaucoup à ceux qui s’intéressent au thème de la construction des États à l’époque moderne. Le chapitre consacré à la politique extérieure se distingue par une mise en perspective bienvenue des choix effectués par les princes-évêques au moyen de comparaisons avec les cantons suisses ou les Provinces-Unies. Le propos parfois trop descriptif est heureusement contrebalancé par des conclusions partielles à la fin de chaque chapitre.
2 Les apports de l’ouvrage à notre connaissance de l’histoire de Liège et, plus largement, à celle de la neutralité, sont indéniables. R. Goorts renouvelle ainsi très utilement les travaux vieillis de P. Harsin. L’auteur démontre que la guerre de la Ligue d’Augsbourg a représenté un tournant voire un cataclysme dans l’histoire de la diplomatie liégeoise. Le principe de « neutralité flexible et perméable » (p. 214), dont se targuait la principauté depuis la déroute de Brustem en 1467, fut mis à bas. Liège proclamait ne pas avoir d’ennemis, laissant librement circuler les troupes étrangères sur son sol. Les élites locales, avides d’asseoir leur pouvoir sur le contrôle du domaine épiscopal, se déchiraient pourtant en factions pro-françaises et pro-impériales. L’absence d’esprit patriotique dans la principauté et l’intérêt bien senti de ses puissants voisins garantissaient le respect de cette non-belligérance. Français comme Néerlandais n’avaient aucun intérêt à ce que les places fortes de Liège, Maastricht et Huy leur barrent l’entrée en territoire ennemi. La neutralité, en outre, préservait les exportations de cette riche région agricole et manufacturière. Toutefois, la détermination de Léopold Ier fit basculer Liège du côté des adversaires de Louis XIV en avril 1689. Le conflit fragilisa encore davantage un équilibre institutionnel précaire, opposant un prince-évêque adepte du renforcement militaire à un chapitre Saint-Lambert désireux de jouer la carte diplomatique. Jean-Louis d’Elderen, issu de la noblesse locale et dénué d’expérience internationale, se heurta frontalement à Jean-Ferdinand de Méan, farouchement antifrançais et doyen du chapitre de la cathédrale.
3 Alors que Liège s’efforçait depuis longtemps de ménager son puissant voisin français, R. Goorts montre à quel point l’entrée en guerre entraîna de douloureuses conséquences pour la principauté et ses habitants. Jusqu’à 25 000 soldats étrangers furent casernés. Les troupes de Louis XIV ruinèrent largement de riches campagnes comme Haspengouw et Condroz. Le conflit mit en lumière les difficultés de Liège à satisfaire à des besoins militaires importants, en dépit d’une pression fiscale en forte croissance. Le système de prélèvement de ressources par l’État liégeois ne connut aucun bouleversement majeur durant le conflit. Sans tradition militaire, la principauté ne fut jamais en capacité de déployer des forces supplémentaires. Les ressources diplomatiques demeurèrent la pierre de touche de la politique étrangère liégeoise, en lien avec le poids politique grandissant du chapitre de la cathédrale. Il fallut alors accepter l’aide des Provinces-Unies, sous la forme de troupes de garnison et de prêts. Lors du conflit suivant, le prince-évêque s’aligna sur la France et enterra ainsi définitivement le mythe de l’indépendance liégeoise. On peine toutefois à débusquer une réponse claire et définitive à la question posée au début de l’ouvrage. Ainsi, le propos conclusif balance entre le constat d’une grande dépendance au bon vouloir de puissants voisins, et la thèse d’une stratégie réussie des princes-évêques pour surmonter les épreuves de la période. La survie de la principauté à l’issue du conflit conserve donc une part de mystère. À s’en tenir à la lecture des pages de R. Goorts, la grande passivité de Liège durant le conflit fait cependant pencher la balance du côté de la mansuétude des puissances extérieures. La conclusion, purgée de détails inutiles, aurait donc mérité davantage d’idées nettes et établies.
4 Le développement souffre de répétitions, sans doute liées au choix d’un plan thématique. De façon générale, les différents chapitres sont mal articulés et le plan est décevant. L’auteur a choisi d’abolir la perspective chronologique, alors qu’il s’agissait de traiter un sujet étroitement guidé par les aléas de la conjoncture géopolitique. Les enchaînements historiques réapparaissent ponctuellement, mais leur absence confère une fausse linéarité à la gestion du conflit. Le siège de Liège en 1691, ou la perte de la forteresse de Huy trois ans plus tard, représentaient pourtant des événements militaires structurants. De façon générale, l’année 1694 marqua un vrai tournant. Joseph-Clément de Bavière, déjà titulaire du siège de Cologne, devint le nouveau prince-évêque de Liège à la mort de Jean-Louis d’Elderen. Ses sympathies francophiles bouleversèrent alors le positionnement diplomatique de la principauté. L’une des forces du travail de R. Goorts est de s’appuyer sur une bibliographie riche et des dépouillements en archives imposants. Ces derniers lui ont permis de pallier avec brio des lacunes apparemment irrémédiables comme la disparition des livres de compte de la ville de Liège pour la période 1684-1697. Ces éléments se retrouvent dans des annexes copieuses, notamment sur les forces armées et les structures de défense de la principauté. Quatre images, vingt-six cartes, quatorze tableaux, et un nombre équivalent de graphiques, illustrent abondamment le propos. Les spécialistes de la « petite guerre » apprécieront les douze cartes inédites consacrées aux mouvements de troupes dans l’espace liégeois pendant le conflit. Le souci d’être le plus concret et le plus précis possible a également conduit l’auteur à élaborer un tableau des parités monétaires à Liège et dans les Pays-Bas du Sud entre 1646 et 1698. L’index est appréciable, bien que souffrant d’incohérences. Par la masse d’informations qu’il apporte, le livre rendra d’indéniables services aux spécialistes d’histoire militaire et diplomatique. Ses faiblesses rhétoriques n’obèrent pas son apport à l’histoire de la neutralité. Nous disposons ici, grâce au travail de R. Goorts, d’un éclairage essentiel sur l’histoire de l’espace mosan pris dans la tourmente des conflits entre la France, le Saint-Empire et les Provinces-Unies à la fin du xviie siècle.